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2006 - De l'Informatique - Savoir vivre avec l'automate - Michel Volle - 17 Avril 2006

Course: DEC 123, Spring 2010
School: ENS Cachan
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LINFORMATIQUE DE Savoir vivre avec lautomate Michel Volle 17 avril 2006 2 Introduction The question What can be automated? is one of the most inspiring philosophical and practical questions of contemporary civilization (George Forsythe, Computer science and education , in Information processing 68, North-Holland 1969, [60] p. 92) Computer science answers the question What can be automated? (Donald E. Knuth,...

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LINFORMATIQUE DE Savoir vivre avec lautomate Michel Volle 17 avril 2006 2 Introduction The question What can be automated? is one of the most inspiring philosophical and practical questions of contemporary civilization (George Forsythe, Computer science and education , in Information processing 68, North-Holland 1969, [60] p. 92) Computer science answers the question What can be automated? (Donald E. Knuth, Computer Programming and Computer science , in The Academic Press Dictionary of Science and Technology, 1992, [103]) Linformatisation est le phnomne le plus important de notre poque. Certes, ce nest pas le plus spectaculaire : il nexplique ni lexplosion dmographique de lespce humaine, ni le changement climatique ; nos paysages, nos maisons, nos villes, nos voitures, nos quipements mnagers, ont t conus sous les systmes techniques antrieurs (Gille [66]). Cependant ce qui importe nest pas ce qui se voit, mais plutt ce qui senracine, se dploie et oriente le reste. Le systme technique informatis est n dans les dernires dcennies du xixe sicle (voir page 68). Il a, dans les annes 1970, pris le dessus sur le systme technique mcanis. La mcanique et la chimie nont pas disparu bien sr, mais la synergie fondamentale est dsormais celle qui associe la microlectronique au logiciel. En prenant en charge dans les usines puis dans les bureaux la part rptitive du travail, lautomate a rompu le lien qui, dans lconomie mcanise, reliait lemploi la production et avait, malgr les crises et les guerres, procur un quilibre endogne. Le rseau lui a confr lubiquit. Il a transform la relation entre le cot de production et la quantit produite : lessentiel du cot dun produit rsidant dans sa conception et sa mise en place, le cot marginal est devenu pratiquement ngligeable (cest vident dans le cas des logiciels et de la microlectronique et cela stend aux produits dont la production est fortement automatise). La fonction de production des entreprises en a t transforme ainsi que les conditions de la concurrence ; la mondialisation de lconomie en rsulte (Volle [213]). Par ailleurs le systme dinformation, sappuyant sur lautomate, est devenu le langage de lentreprise. Cette volution dconcerte des institutions qui avaient t construites 3 4 INTRODUCTION pour lconomie antrieure : les nations dont la prosprit sest fonde sur la mcanique et la chimie connaissent toutes, aujourdhui, une crise de lducation, de lemploi, de la sant, de la retraite. Il ne sut plus pour lconomiste de raisonner en termes dquilibre entre ore et demande : il doit remonter, vers lamont, jusqu la fonction de production et aux besoins. * * Un tel changement suscite naturellement la plus grande confusion dans les ides, dans les valeurs. Je revois ce directeur gnral qui, alors que son entreprise recevait dj une part signicative des commandes via le site Web, disait en se pavanant comme un dindon Moi, je ne crois pas lInternet . Je revois cet conomiste, porteur dun nom clbre, dire avec un mpris accablant la fonction de production, cest un concept dingnieur ; ce qui compte, cest lore et la demande 1 . Nos entreprises, nos institutions sinformatisent laveuglette. Elles sont comme une personne qui avancerait reculons, pousse par une main pose sur sa poitrine, et trbucherait sur le moindre obstacle. Lorsquon les examine, et une fois surmonte limpressionnante technicit du vocabulaire et des mthodes, on dcouvre des absurdits qui surprennent ainsi que les rsistances, plus surprenantes encore, qui sopposent ce quon les rectie. Telle entreprise sest organise de faon ne pas pouvoir connatre ses clients ; telle autre, faisant conance lhritage de son histoire, a depuis longtemps renonc rchir son processus de production ; telle autre encore laisse son langage, ses classications, se dtriorer au hasard des applications informatiques et des dialectes locaux. Certaines, dans les services, ne sauraient dnir ni leur produit, ni moins encore les critres selon lesquels on peut valuer sa qualit. Alors que la moiti du temps des salaris se passe devant le couple cran-clavier (voir page 201), la plupart des entreprises ne se soucient gure de la relation entre lutilisateur et son poste de travail. * * Que le passage dun systme technique lautre provoque des dsordres, quil mette en question les institutions antrieures, les rapports sociaux, quil pose des questions de savoir-faire, de savoir-vivre et suscite le dsarroi, cela na rien de nouveau. Il en fut de mme la Renaissance et lors des dbuts de lindustrialisation. Les guerres de religion, les deux guerres mondiales du xxe sicle, peuvent sinterprter comme des pisodes particulirement violents dune crise dadaptation. Mais pour temprer cette crise, pour en sortir au plus vite, il faut avoir compris ce que le nouveau systme technique a de spcique. La mcanique et la chimie avaient, en saidant dengrenages et de moteurs, permis de soulager leort physique que la production rclame ltre humain. Lautomate vient maintenant soulager leort mental en prenant en charge la surveillance et lattention prolonges, les vrications et calculs rptitifs, 1. Il ignorait apparemment que la fonction dore, quand elle existe, sobtient par un calcul partir de la fonction de production et du cot des facteurs ; dans le cas du monopole naturel, elle nexiste pas. 5 les transcriptions, les classements et recherches documentaires etc. Dans le processus de production il senlace avec le travail humain selon une synergie intime et dlicate : la frontire qui les articule est une interface dune extrme complexit. Du coup ce ne sont pas seulement les institutions qui sont en question, ni la fonction de production des entreprises : cest la faon dont nous agissons, dont nous pensons, dont nous nous organisons ; cest la relation entre notre pense et notre action ; cest notre rapport la nature ; cest lordre que nous mettons dans les valeurs que nous entendons promouvoir. * * On considre linformatique comme une activit technique. Cest ce quelle est en eet, puisquelle concerne laction et demande un savoir-faire. Mais elle constitue aussi une innovation intellectuelle dont lampleur, la profondeur et les implications se comparent celles de linvention de lalphabet par les Phniciens vers 1000 avant notre re (Bonfante et coll. [18]), puis des mathmatiques et de la philosophie par les Grecs. Scartant de la question quest-ce que cest ? , qui faisait de la dnition le premier pas de la connaissance, elle pose en eet la question comment faire ? et met ainsi lAction sur le trne de la pense, o elle supplante ltre qui loccupait depuis Parmnide (vie et ve sicles avant JC). Donner la pense une nalit essentiellement pratique, cest un changement de perspective aussi radical que celui quintroduisit Galile (15641642) lorsquil substitua, dans la construction de la connaissance, la dmarche exprimentale largument dautorit magister dixit . Ce changement est confront des oppositions aussi obstines que celles que la dmarche exprimentale a rencontres. Les absurdits que lon dcouvre dans les entreprises, dans les institutions, sexpliquent en partie par linertie des structures et la sociologie des corporations mais surtout par des conceptions du monde et de la ralit, par des formes de pense, des chelles de valeur hrites de lhistoire et dautant moins matrises quelles sont plus prestigieuses. Lorsquon touche aux structures en place, aux intrts des corporations, cela suscite certes des ractions violentes ; mais celles que lon provoque lorsque lon travaille sur les distinctions entre le rel et limaginaire, entre lessentiel et le secondaire, sont plus violentes encore car elles touchent lchafaudage souvent bancal des valeurs sur lesquelles chacun appuie son propre discernement, ses propres priorits. Les obstacles de nature philosophique, mtaphysique, sont plus diciles surmonter que les obstacles institutionnels : nous en fournirons plusieurs exemples au cours de cet ouvrage. * * Pour examiner la relation entre laction, la pense et les valeurs chacun dispose du laboratoire que constitue sa propre personne o se droulent des phnomnes dune riche complexit. Mais comme ils sont quotidiens, familiers, intimes, on ne croit pas quils mritent lattention du chercheur. Il est pourtant utile, avant de sinterroger sur ce qui se passe dans lentreprise, 6 INTRODUCTION de percevoir en nous-mmes, lchelle de lindividu, comment senchanent la perception, lexprience, le discernement, le raisonnement, la dcision et laction (voir page 210). Entre laction individuelle et laction organise existe cependant le mme cart quentre le bricolage - utile, voire indispensable - que chacun peut faire la maison et la production industrielle. Le lieu gomtrique de laction organise, le lieu o les tres humains transforment la nature pour se procurer le bien-tre, cest en fait lentreprise 2 ; linformatique tant tout entire oriente vers laction, cest dans lentreprise quelle aura son plein eet. Envisager lentreprise sous cet angle conduit eacer des frontires que lhistoire a graves dans le droit : si lon dnit lentreprise par la production de bien-tre pour les consommateurs ou, pour parler comme les conomistes, dutilit, ce concept inclura en eet les services publics et une part de ce que lon nomme administration (voir page 156). Cela conduit aussi la librer du carcan nancier comme de la grille sociologique dans lesquels trop de raisonnements lenferment. * * Je ne prtends pas publier ici un trait complet sur linformatique : ce sujet inpuisable est bien de ceux propos desquels on peut dire , , lart est long mais la vie est courte. Cette recherche ne sarrtera pas avec ce livre et quand je mourrai elle ne sera pas acheve. Je lai intitul De lInformatique pour indiquer le plus simplement possible de quoi il est question 3 . On verra dailleurs (page 198) que lon peut utilement donner au mot informatique un sens plus proche de son tymologie que de lusage courant. Le sous-titre savoir vivre avec lautomate prcise de quoi il est question : on peut lire aussi savoir-vivre , avec un trait dunion. Je lai construit comme une mosaque de dveloppements simples, le sens devant rsulter de leur agencement. Cette technique ma t suggre par la juxtaposition de tissus aux dessins divers dans les kimonos japonais anciens et par les Mmoires de Saint-Simon : elle facilite la mise en rapport de faits mconnus, de points de vue peu frquents, de notions trangres la mode ou que lon croit banales mais qui mritent pourtant lattention. Quel que soit le talent individuel chacun ne peut avoir sur linformatique quune vue partielle. Ainsi Donald Knuth lui-mme sest focalis sur lart de la programmation, ce quindique dailleurs exactement le titre de son ouvrage monumental (Knuth [105]). Dans les travaux des historiens, et fussent-ils de qualit, on constate des lacunes : tel accorde plus dimportance au matriel 2. Il existe certes des entits prdatrices qui, tout en usurpant le nom d entreprise , se sont x de tout autres buts que laccroissement du bien-tre des tres humains (Verschave [208]). Quune mission soit trahie ne change cependant rien son nonc : voir page 167. 3. Un titre court est signe de modestie : un manuel scolaire sintitule Mathmatiques sans que son auteur prtende avoir puis le sujet. Certains estiment pourtant que la modestie exigerait un titre contourn commenant par quelque chose comme Prolgomnes une introduction ... 7 quau logiciel (Ceruzzi [35]) ; tel autre nglige les logiciels dusage courant sur le micro-ordinateur (Campbell-Kelly [29]) ; presque tous, sarrtant au seuil de lpoque actuelle, neeurent pas certains sujets qui sont pour nous brlants. Mais comme il est impossible de dcrire un objet rel, concret, sans le considrer partir dun point de vue particulier, il serait vain den tenir rigueur un auteur : lorsquon senquiert, auprs des personnes qui font ce genre de reproche, de la description quelles jugeraient objective elles rvlent dailleurs souvent, et de faon rjouissante, un point de vue encore plus troit que celui quelles critiquent. Mon propre point de vue est celui des utilisateurs de linformatique, de sa matrise douvrage . Il est certes partiel mais ni plus ni moins lgitime que celui des thoriciens de linformatique, des experts en langages de programmation, des architectes, des programmeurs. Il se peut mme que dans la conjoncture actuelle il soit lun des plus pertinents. Linformatique est pour les entreprises une ressource puissante dont la matrise est digne de focaliser lattention du stratge, de son dirigeant suprme. Cependant la rexion reste en retard car beaucoup de nos dirigeants sont comme ces gnraux franais qui, dans les annes 1930, prfraient les chevaux aux blinds. Il en rsulte des systmes dinformation mal conus, une informatique mal utilise - do un malaise et, parfois, des catastrophes qui scandalisent. La responsabilit dun sinistre incombe pratiquement toujours la matrise douvrage, lentit utilisatrice : elle naura pas su dire ce quelle voulait ni dnir ses priorits, elle aura modi en cours de route lexpression de ses besoins, elle aura voulu rgler un problme politique en se cachant derrire un alibi technique, elle aura manqu de courage devant un fournisseur dfaillant, elle naura pas voulu couter ceux qui tentaient de lalerter. * * Certains conomistes ont mis en doute lecacit de linformatique (voir page 181), mais leurs analyses sont entaches par un dfaut de perspective : on ne doit pas reprocher une technique encore nouvelle les errements que provoque non cette technique elle-mme, mais le manque dexprience de ses utilisateurs. Il ne convient pas non plus de lui reprocher la dicult de lapprentissage mme sil faut savoir exiger une bonne ergonomie : apprendre lire et crire est des plus pnibles, pourtant personne ne songe en tenir rigueur aux inventeurs de lalphabet. Si linformatique tait inecace, il surait une entreprise de la supprimer pour se porter mieux. Or cest tout le contraire : une banque, une socit dassurance, un transporteur arien, un oprateur tlcom etc. qui renonceraient linformatique cesseraient du mme coup dexister. Ce fait, dune vidence massive, sut pour rvoquer en doute des armations fondes sur une utilisation imprudente de la statistique 4 . 4. Lorsquon veut valuer lecacit dune technique nouvelle il faut utiliser lapproche monographique et non la statistique : les totaux et les moyennes additionnent des utilisa- 8 INTRODUCTION Cest donc bon droit que la presse informatique et les fournisseurs publient des success stories. Mais les failure stories sont plus instructives encore car elles indiquent les piges viter. Elles ont dailleurs parfois un comique qui fait sourire et rveille lattention. Dans les glises romanes, les mosaques qui reprsentent lenfer sont plus mouvementes, plus intressantes que celles den face : en croire ces dernires, on sennuie terriblement au paradis... Ce nest donc pas par mauvais esprit que jaccorderai une place lvocation des erreurs et des malfaons. Mme si elles nous font enrager je crois leur vocation utile, instructive, et comme elle est parfois amusante nous aurions grand tort de nous en priver. Je ne citerai aucun nom propre et ferai en sorte que lon ne puisse pas identier les entreprises dont il sagit. * * Je me suis intress linformatique proportion des dicults que jai rencontres en lutilisant ou en conseillant mes clients. Il mest pratiquement impossible en eet de me servir dun outil dont je ne comprends pas le fonctionnement et dont je ne perois pas comment il a pu tre conu. Ce travers ma souvent rendu ridicule, par exemple lorsque jai appris conduire une voiture ou utiliser un traitement de texte ; mais il contraint une cologie de la pense qui, sur le long terme, porte des fruits : le monde sclaire lorsque son exploration progresse 5 . Comprendre , cela ne va pas jusqu reproduire exactement par la pense le fonctionnement de loutil car celui-ci est soumis dinnombrables contraintes physiques : il sagit seulement de ramener cet artefact aux principes dont ses concepteurs ont voulu assurer la ralisation pratique. On peut par exemple comprendre le fonctionnement du moteur explosion partir de quelques lments de chimie des hydrocarbures et de mcanique, tout en faisant limpasse sur les questions de mtallurgie quil a fallu pourtant traiter pour mettre au point des alliages ayant les qualits ncessaires. De mme, lorsquon examine un logiciel, on fera souvent limpasse sur les couches basses diablement complexes o des lectrons sont contraints fournir la matire premire des bits, octets, donnes, bases de donnes, chiers et programmes. Pour comprendre comment il a pu paratre ncessaire et naturel de concevoir un artefact, il faut revenir lhistoire et reconstituer la situation qui fut celle de ses inventeurs. Les enseignements quapporte cette enqute nclairent pas le seul pass : en faisant apparatre la dynamique du rapport entre le cerveau humain et la nature, puis celle ( la fois institutionnelle et culturelle) de linnovation, elle invite concevoir le prsent comme un point dune trajectoire dont on pourra anticiper lvolution, ft-ce de faon qualitative et dans les grandes lignes. Il est intressant aussi dobserver ce qui se passe en soi-mme lorsquon apprend utiliser un nouvel outil informatique, le dpanner etc. quil teurs plus ou moins adroits alors quil ne faut considrer que les plus adroits, ceux dont lhabilet anticipe ltat de lart futur. 5. Un exemple minent de ce type de dmarche est celui de Joseph Needham [145]. 9 sagisse dun traitement de texte, dun tableur, dune imprimante, dune connexion ADSL, dun rseau ou dune grande application de lentreprise. Pour passer de la complte impuissance la pratique habituelle il faut sapprivoiser soi-mme 6 selon un ttonnement par essais et erreurs lors duquel limage mentale de loutil sajuste jusqu devenir assez exacte pour que lon puisse utiliser celui-ci sans trop de mal. Ces pisodes dapprentissage durent quelques heures, jours ou semaines, puis seacent de la mmoire comme si lon tait pass dun saut de lignorance la matrise. Il est bon cependant de se les remmorer si lon veut comprendre comment linformatique peut tre assimile, comment il convient de se comporter avec un dbutant. * * Ces enqutes demandent du travail mais elles sont tellement passionnantes que je mtonne de ne pas voir davantage de personnes les pratiquer comme hobby. Lattitude la plus frquente, semble-t-il, est au contraire doublier nos apprentissages pour faire comme si les outils dont nous disposons taient naturels : il est si simple dutiliser un moteur que sinterroger sur son fonctionnement et son origine parat superu. Ceux qui ont cette attitude savent sans doute quil y a eu des innovations mais ils ne le ralisent pas, ils font comme si linnovation ntait pas relle, ils vivent comme si ces outils avaient toujours exist dans ltat o nous les connaissons et devaient persister dans ce mme tat. On rencontre souvent de ces personnes qui nient linnovation, la nouveaut : Au fond, disent-elles, rien na chang et le discours sur les nouvelles technologies a t trs excessif . Il faut les secouer pour les sortir de ce songe : le disque compact na-t-il pas supplant le microsillon en vinyle? le tlphone mobile, si rare dans les annes 1980, nest-il pas aujourdhui omniprsent ? le PC portable et la baisse du prix des ordinateurs nont-ils pas chang notre rapport linformatique ? lInternet ne procure-t-il pas une ubiquit logique qui, voici vingt ans, relevait de la science ction ? et que dire, si lon remonte dans lhistoire, du moteur explosion, du moteur lectrique? Il faut leur accorder que la nouveaut est relative. On sinquite des prothses que linformatique propose : mais depuis des sicles nous portons des lunettes, qui ne sont pas une prothse ngligeable. On sinquite de labondance des textes publis sur lInternet : mais depuis des sicles nous sommes submergs par la masse des textes publis, et nous sommes loin de pouvoir tout lire. Ceux qui nient linnovation, fait pourtant indniable, ne veulent-ils pas plutt dnoncer le discours qui prtend que la technique pourrait changer lhomme en mieux? Peut-tre aussi veulent-ils dire : Non, ltre humain na pas chang, preuve : je suis toujours aussi malheureux . Mais ce sont l de tout autres aaires ! Si le bien-tre que procurent des outils ecaces nest pas indirent, il ne sut pas pour donner un sens la vie : cest ailleurs quil faut chercher la source de la sagesse et du bonheur. 6. Voir par exemple Sapprivoiser un nouveau logiciel , www.volle.com/travaux/ latex.htm. 10 INTRODUCTION Derrire lindirence linnovation comme derrire son exaltation se devine ladhrence des valeurs implicites. Certains esprits sont ainsi protgs contre toute surprise mme sils prtendent, conformment la mode, pratiquer la remise en question permanente . Si lon cherche comprendre comment cela fonctionne, comment des tres humains ont pu concevoir cela , on sera au contraire souvent surpris et contraint de pntrer des univers mentaux dont on ignorait tout. On dcouvre alors, derrire des mots comme entreprise ou informatique que la banalit a comme recouverts de poussire, des phnomnes dont le discours habituel ne rend pas compte parce quils sont jugs soit inexistants, ce qui est faux puisquil sagit de faits vriables, soit ngligeables, ce qui peut et doit se discuter. Ces phnomnes pivotent tous autour de larticulation entre lautomate et ltre humain ou, pour utiliser ds maintenant un vocabulaire que nous introduirons, entre l automate programmable dou dubiquit (APU) et l tre humain organis (EHO) (voir page 200). Or il est dans la nature des spcialits de se dtourner dune telle articulation, toujours quelque peu obscure, pour dvaler la pente vers la clart de leurs concepts familiers. Celui que cette articulation intresse sera contraint, par contre, considrer chaque spcialit comme une bote outils o il prendra loccasion les instruments utiles sa dmarche. Il devra se faire tour tour conomiste, historien, physicien, linguiste, sociologue, philosophe - et, bien sr, informaticien. Cest l sexposer un rejet par chacune des corporations ainsi eeures : si le mot interdisciplinarit est la mode, celui qui la met en pratique ne sera jamais le bienvenu ! * * Considrer lentreprise sous langle de son action, cest un point de vue parmi dautres mais cest peut-tre le plus salubre car il est bon, lorsquon aborde une institution, de senqurir en tout premier de ce quelle fait ou encore de ce quelle produit. Parmi les institutions lentreprise est prcisment celle qui a pour spcialit la production, sa mission tant de rendre la nature hospitalire pour ltre humain. Le monde de laction, dans lequel elle baigne entirement, inclut la pense qui est une action dire tout comme linvestissement est une production dire. Mais on ne peut pas sparer laction des valeurs quelle incarne dans le monde. En premire analyse, lentreprise ne sert quune seule valeur, lecacit : il sagit de faire au mieux, avec les ressources dont elle dispose, pour procurer au consommateur le bien-tre matriel. Il serait stupide de renoncer lecacit, de gaspiller des ressources ; mais ni lecacit, valeur purement technique, ni le bien-tre matriel qui en est le fruit ne susent satisfaire toutes nos aspirations : comme le disait Keynes, lconomie est ncessaire mais non susante (Dostaler [49]). Cependant pour pouvoir produire lentreprise entre ncessairement en relation avec les tres humains que sont ses clients et ses salaris. Alors elle rencontre dautres valeurs que celle de lecacit : lquit des lois et des 11 rgles (Rawls [170]), la qualit de la relation humaine enn dont lventail stale du mpris au respect, de la ngation larmation de lhumanit commune. Mme si lecacit est pour lentreprise la valeur premire, elle ne peut donc pas sy limiter : nous verrons dailleurs que le respect envers ltre humain est une des conditions de lecacit elle-mme (voir page 177). * * Le langage sert bien sr communiquer mais, tout comme larchitecture qui peut aussi bien riger une forteresse que construire un pont, il sert aussi se dfendre et attaquer. Ici lobstacle ne rside pas dans les revendications dun moi confus et sourant, mais dans celles des corporations 7 : les dirigeants, milieu social dont le thtre est extrieur lentreprise ; les managers, qui se partagent la lgitimit et surveillent jalousement ses frontires ; les agents oprationnels, diviss en mtiers et spcialits etc. Chaque spcialit utilise un vocabulaire spcique : cest sans doute ncessaire laction professionnelle, qui exige la prcision, mais cela sert aussi de signe de reconnaissance, de mot de passe, darme pour tenir lautre distance. Les corporations se jalousent et souvent se mprisent. Des mots par euxmmes neutres comme technicien , intellectuel , informaticien , ingnieur etc. reoivent loccasion une connotation tellement pjorative que lon doit, pour sen librer, prciser chaque fois en quel sens on les utilise. Alors quil faudrait une coopration, un dialogue entre diverses spcialits, lentreprise est souvent lenjeu dun conit entre des rseaux qui la parasitent. On se plat caractriser notre poque comme celle de l conomie de linformation ; mais lentreprise y rencontre, au del des exigences de la technique et du marketing, celles dun commerce de la considration , dune conomie du respect (voir page 177) sans laquelle lconomie de linformation ne pourra pas tenir ses promesses ni le systme dinformation contribuer lecacit. * * Parmi les questions de savoir-vivre certaines sont triviales, comme la faon dont on doit utiliser le tlphone mobile dans un lieu public ; dautres sont moins aises discerner. Il en est ainsi de la faon dont nous devons aujourdhui penser linformatisation et en parler, dont nous devons agir envers elle. Cette question se pose chacun dans des termes correspondant son rle : lutilisateur de base , au manager, au dirigeant, linformaticien. Un des premiers obstacles rside dans le vocabulaire. Un mauvais sort - tellement systmatique que lon pourrait croire quil a t dlibrment organis - a rempli le langage de linformatique de faux amis , de termes qui, dans la langue courante, sont entours de connotations trangres leur acception technique prcise (voir page 28). Il en rsulte, entre les in7. Nous utilisons ce mot, par commodit, pour dsigner le petit monde que forme une spcialit professionnelle. 12 INTRODUCTION formaticiens et le reste du monde, une dicult de communication qui ma souvent paru presque insurmontable. Prenons par exemple le mot abstraction . Pour linformaticien, labstraction est ce qui permet de ne pas avoir programmer les oprations physiques que ralisent automatiquement les couches basses de la machine (gestion de la mmoire, reprise en cas dincident etc.). Pour lutilisateur, labstraction consiste slectionner les attributs qui, dans une base de donnes, reprsenteront un tre du monde de la nature. Ainsi vous prononcez une phrase qui vous parat parfaitement claire mais le regard stupfait de linformaticien signale quelle voque pour lui quelque chose dincomprhensible, de trs compliqu, ventuellement dabsurde. Parle-t-il ? Cest vous qui ne comprenez rien, noy entre des mots courants quil utilise dans un autre sens que le vtre et des acronymes et termes techniques qui dsignent des choses dont vous ignorez tout. On peut apprendre la langue des informaticiens : cela permet de remplir loce dinterprte. On comprend alors pourquoi les relations entre linformaticien et lutilisateur sont si souvent du type chien et chat : lhostilit entre les deux espces sexplique par le fait quun mme signal (remuer la queue, faire le dos rond, ronronner) exprime chez lun le contentement, chez lautre lagressivit. Le prsident-directeur gnral, le directeur gnral, les DGA, ne comprennent pas grand chose lorsquun informaticien intervient devant le comit de direction. Mais en un tel lieu il serait malvenu de savouer ignorant et de demander une explication. Ils opinent donc, et dcident, avec lassurance que leur procure le sentiment de leur lgitimit : mais si la dcision est judicieuse, ce sera par hasard. * * Nota Bene 1 : Le vocabulaire de linformatique abonde en barbarismes comme orient objets , modle mtier etc. Sopposer ici lusage serait nager contre-courant. Jutiliserai donc ces expressions bien que je ne les aime gure. Nota Bene 2 : ce livre est associ un lexique. Pour viter dalourdir un livre qui comportait dj beaucoup de pages je lai mis sur la Toile, ladresse www.volle.com/ouvrages/informatique/lexique.htm. Remerciements Cet ouvrage sappuie sur un cours donn lUniversit Libre de Bruxelles, laimable invitation dIsabelle Boydens, pendant les annes 2002-2003 et 2003-2004. Je dois remercier les institutions et les personnes qui mont aid explorer linformatique. Nous ntions pas toujours daccord et certaines de ces personnes ne partagent certainement pas lanalyse prsente dans cet ouvrage, mais cela nenlve rien ma dette envers elles. Je remercie dabord lINSEE, o jai fait mes premires armes de statisticien, de chercheur, de programmeur et dutilisateur de linformatique, et o jai acquis ma formation professionnelle de base. Je remercie France Telecom, qui en maccueillant au CNET, son centre de recherche, ma permis de renouer avec mon premier amour, la physique, et dexplorer lunivers des TIC en construisant des modles conomiques. Je remercie les ingnieurs dArcome et dEutelis, entreprises que jai cres dans les annes 1990. Je remercie les clients de ces entreprises et en particulier Air France, lANPE et Bouygues Telecom, avec lesquelles jai eu loccasion de participer lorganisation de la matrise douvrage. Je remercie les membres du Club des matres douvrage des systmes dinformation (www.clubmoa.asso.fr), qui mont permis denrichir et complter mon exprience en apportant une critique chaleureuse mais sans concession. Je remercie les lecteurs de www.volle.com, dont les remarques mont procur dinnombrables et utiles prcisions. Je remercie lIEEE et lACM pour labondante documentation et les revues quils publient (notamment Communications of the ACM et Computer ). Je remercie les auteurs des ouvrages cits dans la bibliographie, qui je dois des heures de lecture passionne et fconde. Je remercie lENSAE, le CEPE, lENSPTT, lUniversit de Rennes, lUniversit Libre de Bruxelles, lIAE de Paris et lENSG qui mont procur un rafrachissant dialogue avec des tudiants. Je remercie Laurent Bloch de lINSERM, Jean-Marie Faure du Crdit Agricole, Jean Kott des Galeries Lafayette, Jean Pavlevski des ditions Economica et Pascal Rivire de lINSEE, qui mont encourag composer cet ouvrage. 13 14 REMERCIEMENTS A Laurent Bloch ma par ailleurs permis de mapprivoiser L TEX, que jai utilis ici. Je remercie ceux qui mont aid corriger les premires versions du texte : Jean-Philippe Carillon, Patrick Declairieux, Bernard Dierickx, David Fayon de la Poste, Jean-Jacques Kasparian de lINSEE, Thierry Leblond du ministre de la dfense, Alain Le Diberder de CLVE, Pierre Musso de luniversit de Rennes, Henri Nadel de luniversit Paris VII, Lionel Ploquin de la DGI, Raphal Rousseau de Libroscope, Jean-Claude Serlet, Franois de Valence et ma sur Josette Volle dont la lecture soigneuse ma permis de corriger plusieurs coquilles (mais non pas toutes, je le crains). * * Pendant que jcrivais me sont revenus les souvenirs dutiles conversations avec plusieurs personnes. Jindique, quand je le connais, le nom de lentreprise o elles travaillaient alors : Franois Andrieux lANPE, Patrick Badillo au CNET, Michel Bernard Air Inter, Christophe Berthier Bouygues Telecom, Jean-Michel Beving SAP, Sylvie Billard lANPE, Christian Blanc et Gilles Bordes-Pags Air France, Jean Bouvier luniversit Paris I-Sorbonne, Denis Braleret Eutelis, Jacques Buisson Arcome, Jrme Cabouat au Club des matres douvrage, Franois du Castel au CNET, Ghislaine Clot-Laeur lENSPTT, Matthieu Colas-Bara Khiplea, Laurent Collet la MSA, Isabelle Contini lANPE, Philippe Cottin la MSA, Jean-Pierre Coudreuse au CNET, Nicolas Curien France Telecom, Franois Darbandi Bouygues Telecom, Lionel David lANPE, Suzanne Debaille Arcome, Michle Debonneuil lINSEE, Xavier Debonneuil la Socit Gnrale, Michel Delsaux Air France, Philippe Desfray Softeam, Alain Desrosires lINSEE, Grard Dubois au CNET, Jean-Claude Dupoty Air France, Philippe Estbe, Herv Facci Eutelis, Abdelfatteh Fakhfakh la Banque Internationale Arabe de Tunisie, Martine Fivet lANPE, Jean-Paul Figer Cap Gemini, Michel Frybourg lAcadmie des Technologies, Michel Garcin la French American Foundation, douard Gaulu lENSG, Alain Fournier Incomsat, Roger Gauthier Air France, Jacob Genelle lENSG, Michel Gensollen France Telecom, Yann Gourvennec France Telecom, Bernard Guibert LINSEE, Jacques Guichard, Bernard Hennion et Dominique Henriet au CNET, Jean-Pierre Huin CENT, Francis Jacq Eutelis, Jean-Marc Jancovici X-Environnement, Grard Jean Altime, Jean Joskowicz lAFISI, Yannick Jouannin Nomia, Dimitri Kannouniko lENSG, Jean Laganier lINSEE, Antoine Laurs Arcome, Ren Lefebvre lANPE, Mallory Lejemble lACOSS, Herv Lereau France Telecom, Lionel Levasseur au CNET, Michel-Louis Lvy lINED, Witold Litwin luniversit ParisDauphine, Christophe Longp la Socit Gnrale, Edmond Malinvaud lINSEE, Ren Mandel Oresys, Michel Mangonaux lANPE, Marie Marchand France Telecom, Alain de Mijolla lAFPA, Jacky Noviant Air France, Didier Ott Bouygues Telecom, Jean-Louis Peaucelle luniversit de la Runion, Philippe Penny Eutelis, Diane de Pierrefeu au club des matres douvrage, Philippe Plazanet la Banque Indosuez, Alex Pringault Lagardre Active, Jacques Printz au CNAM, Yvon Qurou et Michel Ram- 15 bourdin Eutelis, Louis Rchaussat lINSERM, Olivier Renaud Softeam, Claude Rochet au CIGREF, Jean Rohmer Idliance, Jean-Franois Sauer AXA, Jean-Cyril Spinetta Air France, Christophe Talire Eutelis, Patrick Teisserenc ltat-Major de lArme de Terre, Michle Thonnet au ministre de la sant, Claude Truer, Paul Vidal et Julien Varin lANPE, Serge Yablonsky lAFAI, Jean Zeitoun MOST. Que ceux qui mont aid par leurs remarques et leurs critiques, ou dont jai consult la documentation sur la Toile mais dont le nom ne gure pas ci-dessus veuillent bien me pardonner ma mauvaise mmoire et quils soient assurs de ma reconnaissance. 16 REMERCIEMENTS Premire partie Comment lAutomate Programmable dou dUbiquit assiste ltre Humain Organis 17 18 Chapitre 1 Du ct de lordinateur Ce qui est unique dans lordinateur (...) cest sa baisse de prix exponentielle ininterrompue depuis trente ans. En divisant par 1000 le cot dune mme opration, la machine sest ouvert sans cesse de nouvelles applications. En ce sens, elle bouleverse la socit. (...) Les cots des circuits individuels baissent (...) de 20 30 % chaque anne, niveau gal de performance. (...) Il y a l un phnomne unique par son ampleur et sa dure, et qui explique lui seul la formidable croissance de linformatique (Jean-Pierre Brul, [28] p. 61-62) De tous les outils de linformatique, lordinateur est celui qui nous est le plus familier. Mais est-il bien nomm ? Non ; le mot ordinateur est un de ces faux amis qui abondent dans le vocabulaire de linformatique. Sil ne prsente aucun inconvnient pour linformaticien qui sait exactement ce que ce mot recouvre, il provoque des contresens dans le public et chez les personnes cultives mais inexpertes qui seorcent de comprendre linformatique. Il serait drisoire de tenter de draciner un mot que lusage a consacr, mais nous proposerons ci-dessous, pour redresser le faisceau de ses connotations, de lui associer mentalement lexpression automate programmable . Un automate, cest une machine qui accomplit exactement, et dans lordre, les oprations pour lesquelles elle a t conue. La liste de ces oprations nest pas ncessairement crite sous la forme dun programme : elle peut rsulter de lenchanement dune srie dactions mcaniques. Le canard digrateur de Vaucanson (1739) savait picorer des grains de mas, les broyer, les mler de leau et les rejeter ; il imitait ainsi le vrai canard qui mange et rejette des excrments sans bien sr lui ressembler en rien du point de vue de lanatomie. Le mtier Jacquard (1801) est un automate qui obit un programme inscrit sur un carton perfor, mais il ne sait accomplir quun seul type dopration : le tissage. Il a fallu un tonnant eort dabstraction pour oser mettre entre parenthses toute application possible et concevoir lautomate pur et absolu, construit pour obir tout type de programme et commander dautres 19 20 CHAPITRE 1. DU CT DE LORDINATEUR machines lexcution des oprations les plus diverses (hauts parleurs, crans et imprimantes de lordinateur ; bras articuls des robots ; ailerons des avions en pilotage automatique ; commande des moteurs, suspension et freins des automobiles etc.). Cet automate absolu, cest lordinateur. Il est essentiellement programmable ; on peut lutiliser pour faire du traitement de texte, du dessin, du calcul, de la musique, il est incorpor dans les quipements lectromcaniques les plus divers. Le programme se substitue, de faon conomiquement ecace, aux engrenages et ressorts auparavant ncessaires pour commander mcaniquement lexcution dune srie dactions. * * Limage que nous avons aujourdhui de lordinateur est date. Elle ne correspond ni ce quil tait dans les annes 1950, 60 et 70, ni ce quil sera dans dix quinze ans. Beaucoup de nos objets familiers (tlphone mobile, Palmtop , carte puce etc.) sont des ordinateurs sans que nous nous en soyons aviss. Les ressources de mmoire et de puissance auxquelles notre cran-clavier donne accs ne sont pas seulement celles qui se trouvent sur notre machine : via le rseau (Ethernet, Intranet ou Internet) lordinateur a acquis lubiquit : la localisation de ses ressources physiques est indirente. Ainsi nous nutilisons pas des ordinateurs (chacun le sien) mais nous partageons, dans la limite de nos droits daccs et habilitations, un ordinateur, la machine constitue de rseaux, mmoires, processeurs et programmes, l automate programmable dou dubiquit . Pour comprendre cet tre devenu banal mais qui reste dune grande complexit, il faut articuler les logiques quil met luvre : un modle en couches sera ici prcieux. Il faut aussi situer la racine du phnomne de linformatisation : linformatique apporte au rapport entre ltre humain et la nature un changement analogue celui qui aurait rsult de la dcouverte dune nouvelle ressource naturelle. Ltre humain, quon le considre dans la vie sociale ou dans lentreprise o il sorganise pour produire, tire parti de la synergie entre les proprits lectroniques des semi-conducteurs et les proprits logiques du dispositif de commande de lautomate, le langage de programmation . Cette mise en exploitation a ncessit la matrise de certains procds techniques que lon a malencontreusement nommes nouvelles technologies . Le progrs des performances, certes rapide, sest donc tal dans le temps ( loi de Moore ). Il a suscit une baisse de prix, galement rapide, qui a favoris la pntration universelle de lordinateur dans la socit comme dans les entreprises. 1.1. UN CHANGEMENT DU RAPPORT AVEC LA NATURE 21 1.1 Un changement du rapport avec la nature On peut reprsenter leet des TIC 1 sur lconomie selon un modle trois couches (gure 1.1) : Fig. 1.1 Cascade des TIC - la source se trouvent deux techniques fondamentales : dune part la fabrication des microprocesseurs et mmoires ; dautre part les systmes dexploitation, langages et outils de programmation. Ces deux sous-ensembles sont dailleurs relis entre eux : on nutilise pas les mmes langages de programmation selon la ressource de mmoire ou de puissance disponible ; - immdiatement en aval de cette source se trouvent les quipements qui mettent en uvre les techniques fondamentales (ordinateurs, rseaux, terminaux etc.), ainsi que les logiciels ; - en aval des quipements et logiciels se trouve enn leur mise en uvre par les entreprises, associe la matrise des processus de production, la dnition de la relation avec les clients, fournisseurs et partenaires, ainsi qu des formes spciques de concurrence. * * Pour tudier les eets des TIC sur lconomie on doit situer la frontire entre ce qui est appel TIC et ce qui est appel reste de lconomie . La solution la plus courante consiste considrer que les ordinateurs et autres machines utilisant les techniques fondamentales, ainsi que les logiciels, relvent des TIC. Alors la frontire se situe au niveau B de la gure 1.1. Certes, personne ne peut nier que les ordinateurs, commutateurs etc. ne soient des reprsentants minents des TIC. Cependant les volutions de ces machines rsultent, pour lessentiel, des progrs raliss dans les techniques 1. Techniques de linformation et de la communication . Dans les annes 1990 on disait NTIC, Nouvelles technologies de linformation et de la communication . Ladjectif nouvelles nest plus de mise aujourdhui et technique est plus exact que technologie , qui signie discours sur la technique . 22 CHAPITRE 1. DU CT DE LORDINATEUR fondamentales. Par exemple la croissance des performances des microprocesseurs et mmoires dont la loi de Moore rend compte est dterminante pour lvolution des ordinateurs. Dans la couche nale, celle des utilisations, il sagit de tirer le meilleur parti des volutions que permettent les ordinateurs, rseaux etc. ; dans la couche intermdiaire, il sagit de tirer le meilleur parti des ressources oertes par les techniques fondamentales. Si chacune de ces deux couches obit une logique qui lui est propre, le moteur de leur volution se trouve en amont. Si lon souhaite isoler la source de lvolution, qui rside dans les techniques fondamentales, il faut donc placer la frontire au niveau A. * * Dans la couche initiale, celle des techniques fondamentales, il ne sagit pas dutiliser des ressources produites en amont, mais de crer des ressources par la matrise des proprits physiques du silicium et (osons le dire) par la matrise des conditions mentales de la production et de lutilisation des langages de programmation, le terme mental dsignant ici un ensemble de dimensions intellectuelles, psychologiques et sociologiques. Ainsi, alors que les deux autres couches rsolvent un problme conomique (il sagit de faire au mieux avec les ressources dont on dispose ), la couche initiale considre la nature elle-mme, sous les deux aspects de la physique du silicium et de la matire grise des tres humains, aspects dont elle vise faire fructier la synergie. Dans la couche des techniques fondamentales sopre donc un changement du rapport avec la nature ; dans les deux autres couches sopre ladaptation ce changement. largir, par des procds de mieux en mieux conus, les ressources que fournit la nature, cest une tche analogue la dcouverte ou plutt lexploration progressive dun continent nouveau que des pionniers transformeraient et quiperaient pour produire des biens utiles. Or dcouvrir un continent, puis lexplorer pour le mettre en exploitation, cest transformer les prmisses de la rexion et de laction conomiques, cest modier les conditions de la vie en socit. * * Tout raisonnement conomique sappuie sur des exognes : il suppose donnes les techniques, ressources naturelles, fonctions dutilit et dotations initiales. Il en tire les consquences, lucide les conditions de leur utilisation optimale, mais ne tente pas dexpliquer leur origine. Sans doute la recherche du prot nest pas pour rien dans lardeur des pionniers ou des chercheurs ; mais cette ardeur se dpenserait en pure perte si elle ne pouvait pas mettre en exploitation une ressource naturelle fconde (ici le silicium, la matire grise , et leur synergie). Le changement du rapport entre les tres humains et la nature que lon rencontre donc dans les techniques fondamentales nest ni conomique, ni sociologique, mme sil a des conditions comme des consquences conomiques et sociales. Linnovation qui se dverse dans lconomie, dans la socit, partir des techniques fondamentales est analogue un phnomne naturel extrieur laction humaine quil conditionne comme le font le climat, les 1.2. QUEST-CE QUUN ORDINATEUR? 23 courants ocaniques, la reproduction des tres vivants, les gisements que nous a lgus lhistoire gologique de la Terre etc. Est-ce dire que lconomie ou la sociologie nont rien voir avec les TIC ? certes non, puisquelles doivent rpondre aux problmes que pose leur bonne utilisation : les exognes tant modies, comment faire au mieux avec ce que lon a 2 et qui est nouveau ? comment faire voluer des institutions qui staient lentement adaptes aux exognes antrieures, mais qui ne le sont pas ncessairement aux exognes nouvelles ? comment dnir le savoir-vivre nouveau qui permettra de prserver la cohsion sociale dans une socit que bouleverse linnovation? Cette tche nest pas facile. Considrons les eorts que doivent raliser les entreprises pour modier leurs processus de production et les conditions de travail des agents oprationnels ; pour adapter les primtres des directions, les missions et les espaces de lgitimit des dirigeants ; pour quiper et faire voluer les relations avec les clients, partenaires et fournisseurs etc. 1.2 Quest-ce quun ordinateur? Si lon vous dit quest-ce quun ordinateur? , une image semblable celle de la gure 1.2 vous viendra sans doute lesprit. Fig. 1.2 Limage aujourdhui la plus courante de lordinateur Cest ainsi en eet que se prsente aujourdhui lordinateur sur la plupart des bureaux (desktop) : un cran, un clavier, une souris, une unit centrale. Ajoutons ce que le dessin ne montre pas mais qui est essentiel : un modem connect une prise tlphonique, ou une carte Ethernet connecte un 2. Cette phrase rsume lambition pratique de la science conomique, dont on peut dire quelle nest rien dautre quune thorie de lecacit. 24 CHAPITRE 1. DU CT DE LORDINATEUR rseau local. Lordinateur en rseau quipe aujourdhui la quasi totalit des postes de travail dans lentreprise, et nombre de logements. Une autre image rivalise avec la prcdente : celle de lordinateur portable (laptop, on le pose sur les genoux) compos dun botier plat dpliable incorporant cran, clavier et souris (gure 1.3). Fig. 1.3 Autre image courante Lordinateur portable cote 50 % de plus quun ordinateur de bureau, il na ni les mmes performances ni la mme abilit, mais il est commode pour les personnes qui doivent se dplacer souvent et ont besoin demmener leur ordinateur avec elles. * * Ces deux incarnations de lordinateur sont dates. LENIAC (Electronic Numerical Integrator and Computer) ne ressemblait en rien aux ordinateurs ci-dessus (gure 1.4). 3 Les ordinateurs sont rests de trs grosses machines jusquaux annes 1960. Le remplacement des lampes par des circuits intgrs dans les annes 1950 permit de rduire leur taille alors que leurs performances augmentaient, mais ils occupaient encore beaucoup de place et avaient besoin dun local climatis. Ils navaient ni cran, ni souris, ni clavier (si ce nest celui du tltype de loprateur) : les commandes taient perfores sur des cartes, les rsultats imprims sur des listings. Ceux qui ont dbut en informatique dans les annes 1960 se rappellent les paquets de cartes que lon faisait passer par un guichet vers les oprateurs et qui revenaient, un ou deux jours aprs, accompagns dun listing ; celuici contenait une liste derreurs quil fallait corriger avant de faire passer de nouveau le paquet de cartes par le guichet jusqu convergence du processus. En 1968, on dnombrait 30 000 ordinateurs dans le monde. 3. LENIAC na pas t le premier ordinateur (Bloch [14]) : comme il fallait une intervention manuelle pour le prparer la ralisation dun calcul, il ntait donc ni vritablement programmable ni conforme larchitecture de von Neumann [146]. Les deux premiers ordinateurs au sens plein du terme furent britanniques : en 1948 le MARK I, ralis sous la direction de Max Newman luniversit de Manchester, et en 1949 lEDSAC de Maurice Wilkes luniversit de Cambridge. 1.2. QUEST-CE QUUN ORDINATEUR? 25 Fig. 1.4 LENIAC, 4 fvrier 1946 Dans les annes 1970 se sont mis en place des terminaux permettant daccder aux mainframes en temps partag. Sur ces couples cran-clavier on pouvait composer et tester les programmes en temps rel , ce qui acclrait notablement la production. Certes leurs crans noirs et leurs caractres verts taient austres, mais ils reprsentaient un grand progrs par rapport aux bacs cartes. La conqute de lautonomie de lutilisateur nest venue quavec le microordinateur : les premiers sur les bureaux furent lApple II (1977) puis le PC dIBM (1981) et le Macintosh (1984). Ingnierie de lordinateur Lordinateur est un automate programmable, donc adaptable toutes les tches quon lui assigne. En dehors du processeur et de la mmoire, ses autres organes sont comme des bras, des mains, des capteurs sensoriels. Lingnierie de lordinateur est la plus complique que ltre humain ait jamais conue. Elle est complique non seulement dans les couches physiques (processeurs, mmoires, cblages) o sorganise la circulation des lectrons, se rgulent les tensions lectriques, se dessinent les bits et se ralisent en binaire les oprations de consultation des mmoires, calcul et criture, mais aussi dans lempilage des diverses couches de langage qui sont ncessaires pour commander lautomate : microcode, assembleur, systme dexploitation, langages de programmation, applications. 26 CHAPITRE 1. DU CT DE LORDINATEUR De quoi a besoin lordinateur pour fonctionner ? Dune mmoire, dun processeur, dun systme dexploitation et de programmes. Toute machine munie dun processeur et dune mmoire devient un ordinateur ds que lon y charge des programmes. Architecture de lordinateur Dans le monde des programmeurs, le mot architecture dsigne le jeu dinstructions partir duquel il sera possible de programmer des compilateurs ou des interprteurs et donc de dnir des langages de programmation : on parle ainsi de larchitecture RISC (Reduced Instruction Set Computer) , des architectures 80x86 (pour dsigner les microprocesseurs 8086, 80386 et 80486 dIntel a ) etc. Les autres choix que doit faire larchitecte qui conoit un ordinateur sont alors dsigns par le terme implmentation . Hennessy et Patterson ([153] p. 9) estiment cependant quil faut donner au mot architecture une acception plus large, recouvrant lensemble des choix que fait larchitecte. Outre le jeu dinstructions, qui est la vue que lordinateur prsente au programmeur, ces choix concernent lorganisation (systme mmoire, structure de bus, caches, pipelines etc.) et le matriel (frquence dhorloge etc.) : un mme jeu dinstruction peut en eet tre oert par des processeurs rsultant de choix dorganisation et de matriel dirents. On distingue parmi les ordinateurs trois grandes familles fonctionnelles chacune desquelles correspond un type darchitecture spcique : - les ordinateurs de bureau demandent un microprocesseur de pointe, intgrant le graphique et les systmes dentre et sortie ; - pour les serveurs, il sagit dintgrer plusieurs microprocesseurs, souvent dans un multiprocesseur, et de les accompagner dentres et sorties extensibles ; - pour les ordinateurs embarqus, il faut tirer parti de processeurs haut de gamme tout en rduisant le cot et la consommation dnergie. a Certains estiment quil est dicile dexpliquer et impossible daimer larchitecture 80x86, laquelle ils prfrent larchitecture RISC (Hennessy et Patterson [153] p. 1061 et Wilkes [218]). Limage de lordinateur que nous venons dvoquer est donc trop troite. Il convient de ranger sous le concept dordinateur les commutateurs du rseau tlphonique, nombre de nos appareils mnagers (ceux qui comportent une mmoire, un processeur et des programmes), nos avions, nos automobiles etc. ou du moins la partie de ces quipements qui assure lexcution de programmes informatiques et que lon appelle ordinateur de bord ou ordinateur embarqu . Mritent galement le nom dordinateur nos Palmtops (on les tient dans la paume de la main), tlphones mobiles et cartes puce (gure 1.5). 1.2. QUEST-CE QUUN ORDINATEUR? 27 Fig. 1.5 Des ordinateurs qui nont pas lair dtre des ordinateurs Des recherches sont en cours pour accrotre encore la portabilit de lordinateur : le wearable computer est portable au sens o lon dit que lon porte des vtements. Mme si les prototypes sont quelque peu monstrueux, il sut dextrapoler leur miniaturisation pour voir quils ne seront bientt pas plus encombrants quune paire de lunettes et un tlphone mobile (gure 1.6). Un appareil comme le Treo de Handspring conjugue dj les fonctionnalits du tlphone mobile et certaines de celles de lordinateur (gure 1.7). Fig. 1.6 Le Wearable computer Connect en permanence par une liaison sans l haut dbit, le wearable permettra chacun daccder, o quil soit, une ressource informatique personnelle rsidant sur des serveurs dont la localisation lui sera indirente. Lubiquit de lordinateur ne sera plus alors conditionne par la proximit entre lutilisateur et un poste de travail : cest le corps de lutilisateur luimme qui sera quip, et non plus son bureau. Lcran sera remplac par exemple par des lunettes sur lesquelles se formera limage ; le clavier, par un cahier de touches dpliable, par des touches projetes sur une table ou par la reconnaissance vocale. Cet quipement fournira une prothse la mmoire comme la recherche dinformation. On anticipe sa puissance, les risques daccoutumance quil comportera et les obstacles quil opposera aux rapports humains. Nous devrons, nous devons dj apprendre matriser lordinateur pour quil ne nous dvore pas 4 . 4. Mais avons-nous matris en France lautomobile, qui en 2000 a tu 7 600 personnes 28 CHAPITRE 1. DU CT DE LORDINATEUR Fig. 1.7 Vers la fusion du tlphone mobile et de lordinateur Dans une dizaine dannes, limage que tout le monde se fait aujourdhui de lordinateur sera obsolte, tout comme sont aujourdhui obsoltes les images de lENIAC, des cartes perfores, des grappes de terminaux relies un mainframe, ou pour remonter plus loin dans le temps les ranges de bureaux quips de machines calculer que lon voyait encore dans les entreprises la n des annes cinquante 5 . Au del de ces images phmres, le raisonnement rclame la fermet dun concept prenne. 1.3 Qualit du vocabulaire Quelle est la qualit descriptive et explicative du concept d ordinateur ? Correspond-il la ralit laquelle nous confronte lhistoire de linformatique? tout concept est attach un mot ; tout mot sont attachs dune part limage centrale qui sert de pivot au concept et dautre part aussi, dans lusage courant, un faisceau de connotations qui lui associe dautres concepts et dautres images. Lorsquon examine un concept, on doit donc dabord se demander si le pivot est bien plac, si limage quvoque le mot correspond la ralit quil sagit de dcrire ; puis on doit se demander si les connotations, les associations dides que le mot suggre sont de nature enrichir sa comprhension ou garer limagination sur de fausses pistes. Les disciplines intellectuelles mettent beaucoup de temps mrir, construire leur vocabulaire et leurs mthodes. Linformatique, ayant peine plus de cinquante ans, est une discipline trs jeune. Les spcialistes passionns qui lont construite ont d faire che de tout bois : peu leur importait le choix des mots car, comme le disait Hilbert, une fois que lon sait de quoi et en a bless 162 100 (source : ONISR)? Le tabac, qui tue chaque anne plus de 50 000 personnes ? La tlvision, qui accapare notre attention 3 heures 20 par jour en moyenne (source : Mdiamtrie) ? La consommation dnergie, qui dgrade le climat (Jancovici [90]) ? Lordinateur nest ni le seul d pos la sagesse humaine, ni sans doute le plus grave, mme si la maturation de ses usages pose des questions dlicates. 5. On en voit un exemple dans le lm The Apartment de Billy Wilder (1960). 1.3. QUALIT DU VOCABULAIRE 29 lon parle peu importe si lon dit chaise et table au lieu de droite et point 6 . Le vocabulaire de linformatique a t ainsi frapp dune sorte de maldiction : presque tous les termes qui le composent sont de faux amis au sens o lon dit quun mot dune langue trangre a un faux ami en franais, un mot qui lui ressemble mais qui na pas le mme sens 7 . Un phnomne aussi gnral ne peut pas tre d au seul hasard : soit ces termes datent dune poque rvolue et font rfrence des usages qui nont plus cours ; soit leurs inventeurs avaient des ides confuses, ont t maladroits, ou encore ils ont dlibrment cherch crer du dsordre. Dans le vocabulaire de linformatique le mot informatique lui-mme est un des rares qui soient sans reproche : malheureusement lusage na pas tir le meilleur parti de son potentiel smantique (voir page 198). Le mot logiciel , lui aussi bien trouv 8 , est suprieur langlais software quil traduit 9 . Mais ordinateur est un faux ami tout comme le sont langage , objet , numrique , donne et information ; en anglais, computer est lui aussi un faux ami. Lusage dictant sa loi nous utiliserons ces termes, mais nous aurons soin de remplacer mentalement leurs connotations malencontreuses par dautres plus exactes. Passons-les en revue. 1.3.1 Ordinateur Langlais computer signie calculateur 10 . Ce mot reprsente-t-il convenablement le concept d ordinateur ? Non, car lorsque nous utilisons lordinateur pour faire du traitement de texte, du dessin, ou encore pour consulter la Toile, les oprations quil excute ne relvent pas du calcul mme si elles sont comme on dit numrises . La dnomination computer correspondait la mission de lENIAC (calculer des tables pour aider les artilleurs rgler leurs tirs) mais elle ne correspond pas celle des ordinateurs daujourdhui. En 1954 IBM voulait trouver un nom franais pour ses machines et viter le mot calculateur qui lui semblait mauvais pour son image. Le 6. Man mu stets statt Punkt, Gerade, Ebene auch Tisch, Stuhl, Bierseidel sagen knnen ( Il faut toujours pouvoir dire table, chaise et bock de bire la place de point, droite et plan , David Hilbert, 1862-1943). 7. Cest le cas par exemple du mot virtuel . En anglais, virtual signie being such in essence or eect though not formally recognized or admitted (a virtual dictator) (Merriam Websters College Dictionary). En franais, il signie exactement le contraire : qui est seulement en puissance et sans eet actuel (Littr). Il en rsulte de pnibles contresens lorsquon parle de circuit virtuel en tlcommunications, d entreprise virtuelle en conomie, d espace virtuel en informatique etc. 8. Logiciel est une cration administrative russie. Il a t introduit par larrt du 22 dcembre 1981 relatif lenrichissement du vocabulaire de linformatique (Journal ociel du 17 janvier 1982). 9. Software a t invent pour faire contraste avec hardware , qui dsigne le matriel. 10. Computer vient du latin cumputare, compter , lui-mme compos de cum, avec, et putare, penser. 30 CHAPITRE 1. DU CT DE LORDINATEUR Computer: A programmable electronic device that can store, retrieve, and process data (Merriam Websters Collegiate Dictionary) A general-purpose machine that processes data according to a set of instructions that are stored internally either temporarily or permanently. The computer and all equipment attached to it are called hardware. The instructions that tell it what to do are called software. A set of instructions that perform a particular task is called a program or software program. linguiste Jacques Perret proposa, dans sa lettre du 16 avril 1955, dutiliser ordinateur 11 , mot ancien pass dusage qui signiait celui qui met en ordre et dsigne en liturgie celui qui confre un ordre sacr. Ordinateur est lgant mais cest un faux ami plus dangereux encore que computer . Lordinateur met-il vos aaires en ordre ? Certes non. Cest vous qui devez veiller les tenir en ordre : si vous ny prenez pas garde, un dsordre inou se crera dans vos dossiers lectroniques. Lordre ne peut venir que de loprateur humain, non de la machine. Ordinateur : Machine capable deectuer automatiquement des oprations arithmtiques et logiques ( des ns scientiques, administratives, comptables etc.) partir de programmes dnissant la squence de ces oprations (Dictionnaire Hachette). Machines automatiques de traitement de linformation permettant de conserver, dlaborer et de restituer des donnes sans intervention humaine en eectuant sous le contrle de programmes enregistrs des oprations arithmtiques et logiques. (Quid) Il ressort des dnitions usuelles que lordinateur, cest un automate programmable . Pour indiquer que cet automate est accessible depuis nimporte quel poste de travail en rseau, il faut ajouter ladjectif dou dubiquit 12 . L ordinateur , cest un automate programmable dou dubiquit , un APU . Dans une entreprise ce singulier dsigne non chaque machine isolment (le serveur central, le poste de travail, les routeurs etc.), mais lensemble technique, logique et fonctionnel que constituent ces machines et qui est mis la disposition de lutilisateur sous la seule contrainte de ses habilitations. 11. Ce nologisme na pas connu un grand succs dans les autres langues : si lon dit ordenador en espagnol, on dit Computer en allemand, calcolatore en italien, computador en portugais, komp ter en russe. Le chinois utilise deux idogrammes qui signient cerveau lectrique , le japonais transcrit phontiquement le mot computer . 12. On pourrait dire omniprsent , mais cet adjectif na pas exactement le mme sens que dou dubiquit . En anglais on peut utiliser ubiquitous . Le computer , cest un Ubiquitous Programmable Automat, un UPA . 1.3. QUALIT DU VOCABULAIRE 31 Lorsque nous sommes devant un poste de travail, les ressources de puissance et de mmoire dont nous disposons ne sont pas en eet seulement celles qui se trouvent dans le processeur, la RAM ou le disque dur de cette machine 13 , mais aussi celles auxquelles le rseau nous donne accs : cest cet ensemble que nous appellerons ordinateur , au singulier. Lorsque cet ensemble est en panne, on entend dire linformatique est en panne ou mon ordinateur est en panne . La diversication que procure lordinateur son caractre programmable ne doit pas faire oublier quil sagit dun automate : il excute les instructions dans lordre o elles lui ont t donnes et, contrairement ltre humain, il est insensible aux connotations. Cela lui confre la fois une grande prcision 14 et une extrme raideur. Pour comprendre ce qui se passe dune part dans la tte du programmeur, dautre part dans le processeur de lautomate, il faut avoir fait lexprience de la programmation ; dfaut on peut lire lexcellent petit livre Karel the Robot (Pattis, [154] ; voir page 32). 1.3.2 Langage The logical mind-frame required for programming spilled over into more commonplace activities. You could ask a hacker a question and sense his mental accumulator processing bits until he came up with a precise answer to the question you asked. Marge Saunders would drive to Safeway every Saturday morning in the Volkswagen and upon her return ask her husband, Would you like to help me bring in the groceries? Bob Saunders would reply, No. Stunned, Marge would drag in the groceries herself. After the same thing occurred a few times, she exploded, hurling curses at him and demanding to know why he said no to her question. Thats a stupid question to ask, he said. Of course I wont like to help you bring in the groceries. If you ask me if Ill help you bring them in, thats another matter. It was as if Marge had submitted a program into the TX-0, and the program, as programs do when the syntax is improper, had crashed. It was not until she debugged her question that Bob Saunders would allow it to run successfully on his own mental computer. (Levy, [113] p. 37-38). On utilise en informatique le mot langage pour dsigner la liste des instructions et les rgles dcriture qui permettent de composer un programme pour ordinateur. Ce que lon appelle ici langage , cest donc le dispositif de commande de lautomate. 13. La RAM ( Random Access Memory ) est la mmoire sur laquelle travaille la machine. Son accs est rapide ( random signie que le dlai daccs est le mme quel que soit lemplacement de la donne dans la RAM). Le disque dur est une mmoire de masse accs lent ; contrairement la RAM il conserve les donnes lorsque lordinateur steint. 14. Toutefois cette prcision a des limites, voir page 83. 32 CHAPITRE 1. DU CT DE LORDINATEUR Rapports entre le programmeur et lordinateur Karel the Robot (Pattis [154]) fournit une utile mtaphore de la programmation. On part dun jeu : il sagit de commander un robot nomm Karel qui se dplace dans un monde simple. Le plan de ce monde est un quadrillage semblable aux rues dune ville amricaine ; Karel peut sy dplacer en avanant dun carr et en tournant dun quart de tour droite (en rptant les quarts de tour il peut faire des virages ou des demi-tours). Le chemin lui est parfois barr par un mur quil ne peroit que lorsquil se trouve juste devant. Il porte enn un sac contenant des balises quil peut dposer ou ramasser certains carrefours. Karel obit exactement aux ordres quon lui donne. Si on lui donne un ordre impossible (avancer dans un mur, poser une balise alors que son sac est vide), il envoie un message et sarrte. Bref : Karel est inniment travailleur et patient, jamais rebut par une tche rptitive, mais il ne fait que ce quon lui ordonne et ne peut prendre aucune dcision. Celui qui programme Karel dispose, lui, dun langage de programmation. Lauteur invite programmer Karel. Il sagit dabord daccomplir des tches simples (parcourir la diagonale entre deux points, longer un rectangle entour dun mur etc.). Puis on crit des programmes un peu plus diciles : faire par exemple sortir Karel dune pice rectangulaire entoure de murs percs dune porte, quels que soient la forme de la pice, lemplacement de la porte et lemplacement initial de Karel. Pour traiter tous les cas particuliers en un seul programme il faut dcomposer des tches complexes en tches lmentaires : nous voici dans la programmation structure, comme en Pascal. En lisant ce livre on shabitue la coopration entre le programmeur humain, avec sa crativit, et un robot dune patience inlassable. Lintuition dcouvre le langage quil convient de parler lordinateur si lon veut quil obisse : on apprend la fois concevoir un tel langage et lutiliser. Cela permet dentrevoir les possibilits ouvertes l tre humain assist par ordinateur , concept plus fcond que celui dintelligence articielle. 1.3. QUALIT DU VOCABULAIRE 33 Il existe une dirence importante entre un tel langage et les langages qui nous servent, nous tres humains, pour formuler ou communiquer notre pense. Un texte nonc ou crit par un tre humain est fait pour tre compris par celui qui le reoit ; il sappuie sur les connotations , ces diractions de sens secondaires qui entourent chaque mot et qui confrent au texte une profondeur, un plein qui dpasse le sens littral des mots quil contient. Par contre un programme est fait pour tre excut par un automate et non pour tre lu ni compris par un tre humain 15 : il sera souvent incomprhensible, mme (aprs quelques jours) pour celui qui la crit. Les expressions quil contient ont toutes un sens et un seul, car lautomate ne sait pas interprter les connotations et ne peut excuter que des instructions non ambigus. Il est vrai que les tres humains, lorsquils prparent une action, doivent utiliser eux-mmes un langage purement conceptuel et viter les connotations : lingnierie, la guerre, la science, utilisent des textes aussi secs (et parfois aussi incomprhensibles premire vue) quun programme informatique. Le mathmaticien qui relit une de ses propres dmonstrations aprs quelques mois a autant de mal la comprendre que le programmeur qui relit un de ses programmes. Cependant, mme technique, le langage humain est encore fait pour tre entendu par des tres humains et non pour tre excut par un automate : les mathmaticiens ont recours pour faciliter la lecture des abus de langage qui court-circuitent certaines tapes, juges videntes, du raisonnement (Bourbaki [20]). Par contre un programme informatique doit tre parfaitement explicite. On a pu utiliser les mots grammaire , syntaxe et vocabulaire pour dsigner la structure et les composants dun langage de programmation ; ces mots sont ici leur place : les rgles formelles de la programmation sexpriment dune faon analogue celles du langage humain. Mais cette analogie nest pas une identit car le langage humain, lui, ne se rduit pas un formalisme. Parler de langage pour dsigner le dispositif de commande de lautomate, cest donc... un abus de langage qui suscite la confusion, notamment dans les rexions sur lintelligence de lordinateur (voir page 86). * * Le langage conceptuel est ncessaire laction : pour agir ecacement dans le monde de la nature 16 , il importe de dsigner les objets avec une parfaite prcision. Par contre, dans la phase exploratoire qui prcde laction 15. Les thoriciens de linformatique disent quun informaticien doit savoir lire les programmes, mais cest l un abus de langage. Ils devraient plutt dire quil faut savoir dchirer les programmes : It is exceedingly important to acquire skill in reading other peoples computer programs, yet such training has been sadly neglected in too many computer courses and it has led to some horribly inecient uses of computing machinery (Knuth [105] vol. 1, p. 170). 16. Nous serons amens, pour analyser le phnomne de linformatisation, articuler selon un modle en couches le monde de la nature , le monde de la pense et le monde des valeurs : voir page 212. 34 CHAPITRE 1. DU CT DE LORDINATEUR et la construction conceptuelle, nous procdons par analogie, association dides, et relions par des connotations les divers domaines de lexprience. Le langage connot est lhumus sur lequel se forme le langage conceptuel. Sans humus, pas de plante possible - mais lhumus nest pas lui-mme une plante et on ne saurait le manger. De mme, sans langage connot, pas de langage conceptuel et donc pas daction possible ; mais le langage connot ne peut pas nourrir directement laction. Certaines personnes, attaches la fcondit du langage connot et sensibles la richesse du monde quil permet dvoquer (lallusion potique comble les lacunes du langage comme la succession des images cre au cinma la sensation du mouvement continu) refusent la scheresse du langage conceptuel ; ce faisant elles se mutilent du ct de laction volontaire et se limitent un rle contemplatif. Ce rle peut sans doute apporter des plaisirs esthtiques, mais non les plaisirs et leons de laction. Dautres personnes, attaches des nalits pratiques et prises decacit, refusent au contraire lambigut du langage connot et ne veulent utiliser que le langage conceptuel. Cest souvent le cas des ingnieurs et des informaticiens. Ils en viennent se couper des autres, auxquels ils parlent avec la mme rigueur formelle que sils crivaient un programme (voir la citation page 31). Ainsi les ingnieurs font des reproches ceux quils qualient de littraires ou de potes (philosophes, sociologues, historiens et autres), et dautre part certains sociologues, philosophes etc. excrent les ingnieurs, les techniciens dont ils dnoncent la froideur inhumaine et le technicisme . * * Les critiques adresses la technique paraissent tranges si lon convoque ltymologie : veut dire savoir-faire . Comment pourrait-on tre contre le savoir-faire, le savoir pratique, lecacit? Ce nest pas en fait le savoir-faire que visent les adversaires de la technique, mais le langage conceptuel, la modlisation qui rend compte du monde de telle sorte que lon puisse agir sur lui ; ils visent la dperdition symbolique, la perte des qualits allusives du langage dont on doit payer lecacit dans laction ; ils visent aussi les attitudes froides , inhumaines de ceux qui se vouent au langage conceptuel. Ils voudraient que lon pt tre pratiquement ecace tout en conservant dans laction la richesse des connotations, lambigut suggestive de la langue : mais cela, cest impossible. Ces disputes entre scientiques et littraires trahissent une mconnaissance de la respiration de la pense. Celle-ci a besoin tantt dlargir la sphre de ses reprsentations, et pour cela de laisser aller les associations dides qui lui procureront son terreau ; tantt de construire, sur la base ainsi labore, des concepts et structures hypothtico-dductives : dans ce second temps elle doit se fermer aux sirnes de lallusion, liminer les connotations. Ne vouloir admettre que lune ou lautre des deux phases de la dmarche, 1.3. QUALIT DU VOCABULAIRE 35 cest comme si lon disait que dans la respiration seule linspiration serait lgitime, lexpiration tant proscrire (ou linverse). Celui qui applique une telle rgle sera bientt tou. Le ux qui renouvelle et alimente notre pense passe par le langage connot, le langage conceptuel permet de mettre en exploitation le stock des reprsentations ainsi accumules. Il nexiste pas de stock sans ux qui lalimente, le ux se perd sil nalimente pas un stock. 1.3.3 Objet Dans un langage objets (on dit aussi langage orient objets ), on appelle objet un petit programme qui contient : - le nom propre (ou matricule, ou identiant) qui dsigne sans ambigut un individu du domaine considr (un client, un produit, un tablissement, une machine, une pice dtache etc.) ; - diverses variables observes sur cet individu et dont il a t jug utile de conserver la valeur en mmoire (par exemple date et lieu de naissance, adresse et numro de tlphone dune personne ; adresse, activit principale, taille dun tablissement etc.) : on appelle ces variables attributs ; - diverses fonctions qui, appliques aux attributs , lancent des traitements produisant dautres attributs ou encore des messages derreur ou danomalie (calculer lge dune personne partir de sa date de naissance et de la date du jour ; mettre jour la valeur dun attribut partir dune nouvelle saisie ; sassurer que la saisie est ralise dans un format conforme, que la donne a une valeur acceptable etc.) : on appelle ces fonctions mthodes et elles transcrivent des rgles de gestion . Ainsi lobjet (informatique) reprsente un tre du monde de la nature ; il garde trace de certains de ses attributs (mais non de tous, car tout tre naturel possde une innit dattributs) ; il leur associe des traitements spciques. Chaque objet est un cas particulier au sein dune classe : par exemple lobjet qui reprsente un client est un cas particulier au sein de la classe client . Lorsquon dnit une classe, on dnit la liste des attributs et mthodes que lon veut connatre sur chacun des individus quelle comporte. Lorsquon indique les valeurs prises par lidentiant et les attributs pour un individu particulier on dit que lon instancie la classe, dont lobjet particulier est une instance . Ce jargon sclaire si lon pense ce qui se passe lorsquon fait une enqute statistique (Volle [211]). Lindividu appartenant au champ de lenqute, cest ltre quil sagit de reprsenter. Le dessin du questionnaire, cest la dnition de la classe. Remplir le questionnaire, cest l instancier pour reprsenter un individu particulier. Les rgles de codage et de vrication automatique utilises lors de la saisie sont des mthodes au sens des langages objets. Mais objet est un faux ami : lorsque linformaticien lutilise pour dsigner la reprsentation dun existant, il scarte de lusage courant comme de lusage philosophique o objet dsigne un existant repr par la 36 CHAPITRE 1. DU CT DE LORDINATEUR perception ou vis par lintention dun sujet (comme votre voiture, votre montre etc.). Cela conduit linformaticien prononcer cette phrase qui fait se hrisser les cheveux du philosophe : un objet, cest une abstraction . Cest presque une tautologie si lon sait que le terme objet , pour linformaticien, dsigne une reprsentation car toute reprsentation rsulte dune abstraction ; cest une absurdit si lon donne au terme objet le sens quil a dans le langage courant comme en philosophie. 1.3.4 Donne et Information Frequently the messages have meaning; that is they refer to or are correlated according to some system with certain physical or conceptual entities. These semantic aspects of communication are irrelevant to the engineering problem . (Shannon [185] p. 31.) La quantit dinformation quapporte un texte serait, selon la thorie de linformation de Shannon, dautant plus grande que le texte est plus long et moins redondant. Une suite de lettres tires au hasard ne comporte aucune redondance ; elle contiendrait donc, si on veut la reproduire exactement, plus dinformation (au sens de Shannon) que nimporte quel texte de mme longueur. Wan trus be lifx , tap au hasard sur mon clavier, contiendrait plus dinformation que la phrase de mme longueur le pape est mort . Pour un lecteur il nen est pas de mme car la seconde phrase a un sens, alors que la premire nen a aucun. Cest que Shannon pensait non ltre humain, mais lordinateur et aux rseaux : cest exactement ce quil dit dans la citation ci-dessus. Sa thorie est non pas une thorie de linformation , mais une thorie des donnes ou mieux une thorie des tlcommunications . Lexpression thorie de linformation suscite des contresens qui empchent de distinguer deux concepts galement utiles 17 . Ce qui nous est donn, cest le monde de la nature et lexprience que nous en faisons ; ce que lon appelle donne en informatique (comme en statistique), cest le rsultat dune observation faite sur lun des tres qui existent dans ce monde, autrement dit la mesure dune variable sur un individu. Cette mesure nest pas donne, mais obtenue lissue dun processus dabstraction qui comporte plusieurs tapes. Nous avons dcid : (1) dobserver telle population parmi toutes celles que comporte le monde de la nature, (2) dobserver sur les individus qui la composent telle slection parmi linnit des variables que lon pourrait observer sur eux, 17. Pour une analyse de la thorie de Shannon, voir Escarpit [54]. Larticle fondateur de Shannon na pas pour titre thorie de linformation , mais thorie de la communication : il sagit en fait dingnierie des rseaux de tlcommunication (Shannon [184]). 1.3. QUALIT DU VOCABULAIRE 37 (3) de coder chaque variable de telle faon (unit de mesure, format, nomenclature pour les variables qualitatives), (4) didentier tel individu au sein de cette population, (5) dobserver sur cet individu la valeur des variables slectionnes. Certaines personnes oublient cependant que les donnes rsultent dune observation slective et les prennent pour la reproduction dle et complte de la ralit. Dautres estiment par contre que, du fait de cette slection, les donnes seraient irrmdiablement subjectives et donc douteuses : pourtant les valeurs quelles prennent ne dpendent pas du bon vouloir de lobservateur... Il y a l un nud de confusions dmler. Linformatique enregistre, traite et stocke des donnes ; lutilisateur les saisit ou les consulte et lance des traitements qui produisent dautres donnes. Les ux qui en rsultent dans les processeurs et les rseaux, les stocks qui saccumulent dans les mmoires, les dlais de mise disposition, le synchronisme des rplications, la concurrence entre des mises jour simultanes, tout cela pose des problmes de physique. La physique des donnes est le domaine propre de la technique informatique. Elle dtermine le dimensionnement des ressources (dbit des rseaux, puissance des processeurs, taille et dlai daccs des mmoires) quelle organise selon lordre des performances et des cots : les mmoires daccs rapide, coteuses, seront de faible volume et rserves aux utilisations urgentes, le gros des donnes tant stock sur des mmoires moins coteuses daccs plus lent. Le systme dexploitation transfre automatiquement les donnes entre les divers types de mmoire. Le rseau est dimensionn par arbitrage entre le cot du haut dbit et le besoin de transferts volumineux et rapides etc. Les donnes sont organises selon des architectures diverses : ici lon a ralis un systme par objets, l une base de donnes relationnelles ; ici on a utilis telle nomenclature ou tel typage, l une autre nomenclature, un autre typage. La communication entre les diverses parties du systme dinformation demande alors des transcodages et restructurations qui seront eectus par des interfaces. Savoir dnir ces architectures, savoir interprter les ores des fournisseurs de solutions, cest l un mtier de spcialiste. Les donnes sont parfois fausses : des erreurs se produisent lors de la saisie, ne serait-ce quen raison des fautes de frappe. Cest pourquoi les doubles saisies, les recopiages de donnes la main, sont un des points de fragilit des systmes dinformation. Par ailleurs lorsquune nomenclature change il est parfois ncessaire de procder la correction rtrospective des donnes, et le plus souvent cette correction se paie par des inexactitudes. * * Prenons le mot information non au sens quil a dans la thorie de Shannon, ni celui quil a dans le langage courant (les informations de 20 heures ), mais au sens tymologique : une information, cest quelque chose qui vous in-forme, qui modie ou complte la forme intrieure de votre 38 CHAPITRE 1. DU CT DE LORDINATEUR reprsentation du monde, qui vous forme vous-mme 18 . Linformation ainsi conue a une signication : elle suscite une action de la part de celui qui la reoit, ou du moins elle modie (trans-forme) les conditions de son action future. Pour pouvoir recevoir de linformation, il faut avoir t form, et cest en recevant de linformation que lon se forme. Certes il faut une amorce pour ce cycle mais elle est enfouie dans les origines de la personne, tout comme lamorce du cycle de la poule et de luf est enfouie dans les origines de la vie. Une donne ne peut donner naissance une information que si elle est communique au destinataire dans des conditions telles quil puisse linterprter, la situer dans son propre monde intrieur et lui attribuer un sens. Cest l le but implicite de nos bases de donnes, de nos systmes daide la dcision. Le statisticien connat le travail quil faut fournir pour interprter les donnes : les confronter avec dautres, valuer des corrlations, revenir sur les dnitions et conditions de lobservation etc. Il se publie beaucoup de tableaux de nombres mais peu de personnes disposent de larsenal technique ncessaire pour les interprter. En fait, il faut le dire, personne ne les regarde sauf sils sont accompagns de la synthse en langage naturel qui permet de les faire parler 19 . Mais les donnes ne sont pas utilises principalement pour produire des statistiques : elles servent surtout traiter des cas particuliers. Des dcisions concernant chacun de nous sont prises partir de dossiers o nous sommes reprsents par quelques donnes plus ou moins bien choisies, plus ou moins exactes. La personne qui contrlera les traitements automatiss et traitera notre cas pourra-t-elle transformer ces donnes en informations pour comprendre notre situation? Ou bien se comportera-t-elle en assistant de lautomate? * * Le mot comportement fait passer de la physique des donnes la physique de linformation. Lutilisateur dune information se comporte. Il nest pas une chose qui obirait aux lois de la physique comme le fait le paquet doctets qui transite par un rseau, car il agira en fonction de ce quil a compris. La physique de linformation ressemble celle de la circulation routire o les conducteurs, eux aussi, se comportent : 18. Informer et instruire sont trs proches : informer, cest donner une forme ; instruire, cest donner une structure. 19. On a pu dnir ainsi la fonction de la synthse statistique : consentir une perte en information (au sens de Shannon) pour obtenir un gain en signication (information au sens tymologique) . Le travail du statisticien est semblable celui du typographe : la typographie fait perdre linformation que contiennent lcriture manuscrite, les corrections etc., mais la mise en forme du texte imprim facilite sa lecture et aide au dgagement du sens par le lecteur. De mme la synthse statistique attire lattention sur les donnes signicatives, ce qui invite ngliger celles qui ne le sont pas et prpare les voies de linterprtation (Volle [212] p. 51). 1.3. QUALIT DU VOCABULAIRE 39 1) La route qui relie telle banlieue au centre ville est encombre, on dcide de llargir : elle sera tout aussi encombre car comme elle est plus large davantage de personnes prendront leur voiture. De mme, vous dimensionnez largement le rseau pour faciliter la tche des utilisateurs, le nouveau rseau sera tout aussi encombr car de nouveaux usages sy installeront. 2) Vous achez sur un panneau de lautoroute bouchon 6 km , certains conducteurs prendront la prochaine sortie et viendront encombrer le rseau des routes secondaires, dautres resteront sur lautoroute : ce choix est alatoire. De mme, vous avez install dans votre entreprise un serveur protg par un pare-feu modeste : des pirates sauteront cette barrire pour utiliser ce serveur gratuitement. Vous augmentez la puissance du pare-feu : vos utilisateurs seront gns etc. La conception dun systme dinformation doit anticiper le comportement des utilisateurs tout comme ceux qui conoivent un rseau routier anticipent le comportement des conducteurs. Le systme dinformation inuence en retour les comportements. Vous avez organis de telle faon lannuaire de lorganisation, dcoup de telle sorte les zones gographiques, choisi telle nomenclature de produits : cest ainsi que votre entreprise parlera, sorganisera, communiquera. Certaines dcisions, prises la va-vite par un groupe de travail, dtermineront long terme le cadre des reprsentations selon lesquelles lentreprise dnira ses priorits. La dlimitation des populations dcrites dans le systme dinformation, la gestion des identiants, des nomenclatures, des classes dobjets, bref lensemble des oprations que lon a coutume de nommer administration des donnes ou gestion du rfrentiel , conditionnent la physique de linformation. 1.3.5 Numrique Que dmotions autour du mot numrique ! La fracture numrique mettrait en pril la cohsion sociale ; lordinateur constituerait un danger majeur pour les arts, quil priverait de leur me en les numrisant . Un frisson parcourt lchine du littraire confront la froideur des mathmatiques et de labstraction. Chacun est libre de ses gots et dgots, mais on ne peut admettre que sinstalle une erreur de jugement fonde sur un pur eet de vocabulaire. Nous devons donc dvelopper ici lanalyse dune erreur triviale : des esprits par ailleurs distingus la commettent. Comme ils sont loquents et couts, il en rsulte dans les ides un dsordre dvastateur 20 . La confusion est pire encore lorsquon utilise le terme anglais digital . Digit signie chire en anglais, mais digital dsigne en franais ce qui est relatif au doigt. Lexpression son digital ahurit le badaud cest sans doute le but vis par des vendeurs premptoires, ft-ce au prix dune dtrioration de la langue. 20. Virilio [209] annonce la n du langage . Heureusement cette prophtie erayante nest taye par aucun argument, pas plus que la dnonciation du cybermonde que Virilio fonde sur la ressemblance entre les mots interactivit et radioactivit . Certains voient de la profondeur dans ces calembours. 40 CHAPITRE 1. DU CT DE LORDINATEUR propos de la fracture numrique Cette expression, aussi disgracieuse que son digital , dsigne la dirence sociale qui sinstaurerait entre ceux qui matrisent lordinateur et ceux qui, ne le matrisant pas, risqueraient lexclusion. Certains de ceux qui manifestent ainsi leur souci envers les exclus potentiels se attent de navoir aucune pratique de lordinateur. Sans doute se considrent-ils comme des privilgis au grand cur proccups par lingalit qui les spare de leurs infrieurs, ingalit quils savourent tout en la dplorant. Comme il est dlicieux de gagner la fois sur le tableau social et sur le tableau moral ! Cela rappelle les prceptes orgueilleusement humbles dun snobisme vanglique que la princesse de Parme inculque sa lle dans la recherche du temps perdu a . Pourtant personne, quel que soit son niveau social, nest embarrass pour utiliser un distributeur automatique de billets ou un tlphone portable, outils high tech sil en est. Les assistantes sont plus expertes que leur patron dans lutilisation de lordinateur. Les personnes les plus cales en informatique, celles qui matrisent les langages de programmation et les architectures (savoir dont lacquisition demande des annes de formation), sont des cadres moyens qui leur spcialit procure la lgitimit qui leur est refuse par ailleurs. Les cadres suprieurs, sauf exception, ne feront pas leort de se qualier en informatique tant que leur lgitimit ne sera pas corne par leur incomptence, et cette heure-l na pas encore sonn en France. La vraie fracture numrique se trouve entre les dirigeants et linformatique, et non tout prs de la frontire de lexclusion sociale. Bien sr personne ne peut utiliser un ordinateur sans un minimum dexplications et de pratique ; mais il ne faut pas prtendre que certains souriraient, cet gard, dun handicap social : il est beaucoup plus dicile dapprendre parler en bon franais que dapprendre utiliser lordinateur (lapprentissage de la programmation, lui, est par contre aussi dicile que celui dune langue naturelle). Rappelle-toi que si Dieu ta fait natre sur les marches dun trne, tu ne dois pas en proter pour mpriser ceux qui la divine Providence a voulu (quelle en soit loue !) que tu fusses suprieure par la naissance et par les richesses. (...) Sois secourable aux malheureux. Fournis tous ceux que la bont cleste ta fait la grce de placer au-dessous de toi ce que tu peux leur donner sans dchoir de ton rang, cest--dire des secours en argent, mme des soins dinrmire, mais bien entendu jamais dinvitation tes soires, ce qui ne leur ferait aucun bien, mais, en diminuant ton prestige, terait de son ecacit ton action bienfaisante. (Marcel Proust, la recherche du temps perdu, Le ct de Guermantes II, 1921 ; Robert Laont, collection Bouquins 1987, vol. 2 p. 352). a 1.3. QUALIT DU VOCABULAIRE 41 Il est vrai que dans lordinateur, au cur du processeur qui eectue les oprations, nexistent que des oscillations rapides entre deux niveaux de tension lectrique qui servent coder des 0 et des 1, des bits . Linformation que lutilisateur traite (texte, images, calculs, sons) est transcrite par une cascade de codages qui la traduisent ou linterprtent pour parvenir au microcode, crit en bits, que le processeur pourra excuter. Ce codage a-t-il une inuence sur linformation? Non, car il ne fait que la transcrire. Si je tape une fable de La Fontaine sur mon clavier, son texte sachera sur lcran avec toute sa puissance vocatrice. Que les caractres soient cods en octets (huit bits) nenlve rien son contenu et les conventions de traitement de texte que jutilise pour le mettre en page, elles aussi transcrites en bits, ne font que faciliter sa lecture. Lordinateur, faisant ici fonction de machine de traitement de texte, est incapable dinterprter ce texte mais il aide sa prsentation. On ne peut pas dire que la fable de La Fontaine soit numrise : elle reste un texte potique qui vise, par ses suggestions et sa musicalit, mouvoir le lecteur et veiller son intelligence. Parodions, en le transposant, le raisonnement des critiques du numrique 21 : Comment voulez-vous que lcriture puisse reproduire la richesse et les nuances du langage humain ? Comment pourrait-on dcrire des couleurs quand on crit en noir sur du papier blanc? etc. Cette transposition met a nu le procd quutilisent des sophistes pour susciter doute et perplexit : on feint de croire, en confondant les diverses couches du processus, que la physique du support rtroagit sur le contenu du texte. Quand Marshall McLuhan dit the medium is the message (McLuhan [128]) cela ne signie pas les ondes lectromagntiques constituent le message de la tlvision , mais les conditions conomiques, sociales, de la production des programmes tlvisuels ont sur leur contenu une inuence qui peut tre dterminante , ce qui est tout dirent. Cest en considrant les conditions pratiques, sociales, culturelles, conomiques de la mise en uvre de lAPU, de lutilisation de lordinateur, que lon peut raisonner sur ses apports, leurs limites et leurs dangers. Le mot numrique ne donne pas la cl de ce raisonnement : comme un pouvantail, il inhibe le discernement. Des personnes par ailleurs comptentes raisonnent mal quand elles parlent de la numrisation 22 : elles ne voient pas que larchitecture en couches de lordinateur implique une di21. Leur voix, quand ils tlphonent, est soumise au codage MIC qui la transforme en un ux de 64 000 bits par seconde. Il en est de mme, avec un dbit plus lev, pour la musique lorsquils coutent un disque compact. Leur parole, la musique, sont-elles pour autant numriques ? 22. Lordinateur est la matrialisation de la logique mathmatique : ils ont connu des dveloppements historiques conjoints. Aux fondements de ces dveloppements se trouve le principe didentit. Lordinateur calcule 0 et 1 mais ne sait faire que cela. Tout, en eet, est ramen des 0 et des 1 an que le courant lectrique passe ou ne passe pas. Lordinateur oblige faire des modles entirement logiques. Il fonctionne comme un principe de ralit technico-logique, garant de la cohrence des modles : un producteur de modles hyperrationnels. (Francis Pav, Transformation des reprsentations et rsistance aux changements , confrence lcole dt 1998 de lIUFM de Franche-Comt). Mais quel est le modle hyperrationnel luvre quand on utilise un traitement de texte? 42 CHAPITRE 1. DU CT DE LORDINATEUR rence de nature entre ce que fait lutilisateur et ce que fait la machine. Que penseraient-elles si on disait de leurs crits ce sont des signes noirs dessins sur du papier blanc , ou de leurs paroles ce sont des ondes sonores que propagent les variations de la pression de lair ? Lordinateur est pour nos socits une innovation aussi importante que le furent, dautres poques, linvention de lcriture ou de limprimerie : il modie les conditions de cration, classement, recherche et traitement des donnes et documents. Il ne sera pas facile dapprendre sen servir, viter ses eets pervers. Mais avons-nous vraiment matris lcriture, limpression? Savons-nous vraiment lire et crire (et compter) au sens non de la performance, mais de la vie intellectuelle et de la vie sociale ? faut-il donc que lordinateur nous inspire plus de craintes que la presse, les mdias ou mme, tout simplement, la parole? 1.4 Modle en couches Le modle en couches a t conu par des techniciens pour pouvoir penser un objet du monde de la nature dont le fonctionnement articule plusieurs logiques. Ainsi dans un ordinateur se produisent des phnomnes lectromagntiques (des lectrons se dplacent, des tensions se modient) ; ces phnomnes sont traduits en 0 ou 1 ; les suites binaires reprsentent des instructions ou des donnes ; les rgles qui gouvernent le codage des donnes et instructions sont fournies par les langages de programmation (Sethi [182]) ; le langage le plus proche de la machine tant incommode pour ltre humain, des langages de haut niveau sont labors pour faciliter la programmation ; enn, des applications sont programmes pour satisfaire les utilisateurs. Le mouvement des lectrons ne peut pas tre dcrit selon la mme grille conceptuelle que les applications, ni que le compilateur qui traduit un langage de haut niveau en instructions excutables, mais tous ces phnomnes jouent conjointement (Tanenbaum [199]). Le modle OSI de lISO 23 reprsente en sept couches le fonctionnement dun rseau de tlcommunications, de la couche physique (transport des bits) jusqu la couche application (Tanenbaum [200]). Le modle en couches ne sapplique pas qu la seule technique : des philosophes lont utilis. Saussure ([179] p. 27) a dcrit les couches psychologique, linguistique, neurologique, phontique, sonore etc. par lesquelles passe la conversation entre deux personnes. On peut citer aussi Karl Popper et son modle des trois mondes qui distingue et articule le monde 1 des objets et forces physiques, le monde 2 des tats mentaux et le monde 3 des symboles, thories, problmes, langages etc. (Popper [163] ; traduction : La connaissance objective, Flammarion 1998, p. 181). Maurice Blondel voque un modle en couches lorsquil dit, dans une phrase dune remarquable densit, entre (la science, la morale et la mtaphysique), il 23. Open Systems Interconnection publi de 1977 1986 par lInternational Standard Organization. 1.4. MODLE EN COUCHES 43 ny a point de contradiction, parce que l o lon a vu des ralits incompatibles il ny a (...) que des phnomnes htrognes et solidaires (Blondel [16] p. XXII). * * Michel Foucault a dcrit lvnement qui, la n du xviiie sicle, marqua le passage de la reprsentation classicatrice une reprsentation organique de la nature : Cuvier fera main basse sur les bocaux du Museum, il les cassera et dissquera toute la grande conserve classique de la visibilit animale (Foucault [61] p. 150.) . La classication des tres vivants est une opration ensembliste : lvaluation des ressemblances et dirences permet de dnir une distance puis une relation de ressemblance entre espces, les espces semblables tant celles qui sont proches selon la distance choisie (Lecointre et Le Guyader [78]). Lapproche organique considre par contre non des collections dtres semblables, mais larticulation des divers organes qui remplissent des fonctions complmentaires dans un seul et mme organisme. Si lon peut considrer un tre vivant comme un ensemble de cellules, il sera souvent plus pertinent de le reprsenter comme un organisme : lappartenance dun bras ou dun poumon au corps dun animal, lappartenance de la direction commerciale ou de la direction des ressources humaines une entreprise, ne sont pas de type ensembliste (ce ne sont pas des inclusions), mais de type organique (lorgane a une fonction spcique, articule avec les fonctions des autres organes). De mme on peut voir un systme dinformation comme ensemble de lignes de code source, mais il sera souvent plus pertinent de le reprsenter comme un organisme. Le modle en couches, qui articule des logiques direntes, relve de lapproche organique. Bien quil soit dorigine technique, il constitue une innovation philosophique. Il ne semble pas cependant que les philosophes aient vu dans ce modle un outil au service du travail intellectuel, mme si quelques-uns dentre eux lutilisent loccasion sans paratre le savoir. Ce modle est luvre dans la pense quotidienne. Dans un paysage comme celui de La montagne Sainte-Victoire vue de Bellevue, de Czanne, on voit une montagne (gologie) ; des arbres (botanique) ; un pont, des routes, des champs cultivs (action humaine) ; des nuages (mtorologie). Ce paysage articule ainsi des tres qui relvent chacun dune logique et dun rythme spciques. Lunit de temps est pour la gologie le million dannes, pour la couverture vgtale le millnaire ou le sicle, pour les constructions humaines le sicle ou la dizaine dannes, pour le dplacement des animaux ou des nuages lheure ou la journe. Il est impossible de rendre compte dun tel paysage selon une seule logique, si ce nest celle de la superposition des logiques et des rythmes quil articule. 1.4.1 Couches de lordinateur Le processeur dun ordinateur fonctionne trs vite mais ne peut reconnatre et excuter quun nombre limit dinstructions lmentaires comme 44 CHAPITRE 1. DU CT DE LORDINATEUR copier dans ce registre lenregistrement stock dans la mmoire telle adresse , additionner le contenu de ces deux registres et noter le rsultat dans ce troisime , dire si le contenu de ce registre est gal ou non zro , dire si le contenu de ce registre est suprieur celui de cet autre registre , stocker le contenu de ce registre dans un enregistrement ayant telle adresse etc. Lensemble de ces instructions constitue le langage machine que nous noterons L1 . L1 est pauvre : ses instructions scrivent sous forme de 0 et de 1 et il serait trs pnible de programmer dans un tel langage. On crit donc en L1 un ensemble dinstructions plus riche et plus proche du langage naturel et on construit partir de ces instructions un nouveau langage L2 ( assembleur 24 ) plus facile utiliser. Il existe deux faons dexcuter un programme crit en L2 : - un programme crit en L1 (nomm traducteur ou compilateur 25 , ces deux termes sont synonymes) remplace la suite des instruction du programme en L2 par une suite quivalente dinstructions en L1 (Aho, Sethi et Ullman [4]). Lordinateur excutera ensuite le programme en L1 ainsi obtenu. - un programme en L1 (interprteur), aprs avoir lu une instruction en L2 , excute immdiatement la squence en L1 quivalente. Linterprtation vite de gnrer un programme en L1 mais son excution est plus lente que celle du programme compil en L1 . Du point de vue de lutilisateur, lordinateur dot dun compilateur ou dun interprteur obit aux instructions crites en L2 aussi docilement que si elles taient crites en L1 : lensemble constitu de la machine physique M1 , des langages L1 et L2 et de linterprteur (ou du compilateur) de L2 en L1 constitue la machine virtuelle M2 . Pour celui qui crit un programme en L2 , M2 est aussi relle que M1 et son usage est plus commode. Il existe cependant des limites la complexit acceptable pour un traducteur ou un interprteur. L2 , bien que plus commode que L1 , peut ne pas tre encore le langage le plus convenable pour programmer. On crit donc en L2 un ensemble dinstructions et on construit un nouveau langage plus commode, L3 , qui dnit la nouvelle machine virtuelle M3 . 24. Pour expliciter la faon dont la machine excute les algorithmes et donner ceux-ci la forme prcise et complte que seule procure lcriture dun programme, Donald Knuth a dni lordinateur MIX (1009 en chires romains) et le langage assembleur MIXAL (Knuth [105] p. 124 et 144). Le lecteur peut ainsi, moyennant un eort dattention, se reprsenter exactement la faon dont lalgorithme est excut et en dduire la prcision du calcul, sa dure dexcution etc. Pour tenir compte de lvolution des processeurs Knuth a aussi dni le MMIX (2009) quil a dcrit sur son site www-cs-faculty.stanford.edu/ ~knuth/. 25. Le mot compilateur date de 1951, avant la mise au point des langages de programmation proprement dits. Il sagissait dappeler dans un programme des procdures prprogrammes (subroutines) comme par exemple celles qui servent calculer un sinus ou un logarithme. Le programme se prsentait alors comme une compilation de procdures. Compilateur est rest et a dsign, par la suite, le logiciel qui traduit le code source en un code excutable par la machine. The reason it got called a compiler was that each subroutine was given a call word, because the subroutines were in a library, and when you pull stu out of a library you compile things. (Hopper [85] p. 10). 1.4. MODLE EN COUCHES 45 Langages et machines virtuelles sempilent ainsi jusqu la couche n (gure 1.8). Fig. 1.8 Lempilage des machines virtuelles Dans les annes 1940, les ordinateurs navaient que deux couches (ou niveaux ) : le niveau machine, dans lequel on programmait, et le niveau physique qui excutait les programmes. Les circuits de ce dernier niveau taient complexes, diciles construire et peu ables. Maurice Wilkes conut en 1951 un ordinateur trois couches an de pouvoir simplier le matriel. La machine disposait dun interprteur qui excutait les programmes crits dans le langage machine. Le matriel ne devait plus alors excuter que des microprogrammes dont le rpertoire dinstructions tait limit. Les assembleurs et compilateurs furent crits dans les annes 1950. En 1954 le premier systme dexploitation (gestion automatique de la mmoire, gestion des rpertoires de chiers) fut conu par Gene Amdahl pour lIBM 704. La plupart des ordinateurs actuels possdent six couches (Tanenbaum [198] ; gure 1.9). Quelquun qui utilise un ordinateur pour faire du traitement de texte met en uvre un programme dont les instructions parviennent la couche physique (processeur et mmoires) aprs une cascade de traductions et dinterprtations. Lutilisateur peut ignorer ces oprations : pour lui, et dans le cadre de cette application, lordinateur fonctionne comme une machine de traitement de texte et il na connatre que cette seule machine (cest pourquoi il est inexact de dire que son activit est numrise mme si lordinateur, pour excuter ses ordres, les transcrit sous la forme de suites de 0 et 1). Une instruction du niveau applicatif, traduite ou interprte en cascade, engendre dans la couche microprogramme de nombreuses instructions. Le temps dexcution dun programme peut svaluer en additionnant les temps unitaires : ce calcul est une tape importante de lvaluation dun algorithme (Knuth [105] vol. 1 p. 170). 46 CHAPITRE 1. DU CT DE LORDINATEUR Fig. 1.9 Couches de lordinateur Si lon veut optimiser le dlai de traitement il faut matriser la succession des instructions et pour cela programmer dans les couches basses . Cependant laccroissement des performances des processeurs et de la taille des mmoires a rduit lutilit de cette optimisation, sauf pour certaines applications o la rapidit est cruciale. Les programmes sont donc presque tous crits dans des langages de niveau lev ; lart du programmeur sappuie alors sur sa connaissance des proprits du langage de programmation, qui doit tre susante pour anticiper les consquences physiques des choix faits dans les couches hautes. Lutilisateur dun ordinateur na se soucier que du service rendu par la couche dont il se sert et quil considre comme une ressource physique ( matriel et logiciel sont quivalents ). Celui qui conoit un ordinateur optimise lutilisation des ressources couche par couche, et non en considrant le processus densemble (Kidder [101]) : la simplicit que lon gagne ainsi fait plus que compenser une ventuelle perte en ecacit physique. 1.4.2 Porte du modle en couches Pour montrer quel point le modle en couches est prsent (le plus souvent de faon implicite) dans notre vie quotidienne, considrons la conversation entre deux personnes (Saussure [179] p. 27). Elle emprunte les couches suivantes (gure 1.10) : conception et comprhension des ides communiquer (logique) ; codage et dcodage de ces ides dans un langage (smantique) ; codage et dcodage de ce langage dans des phonmes (phontique) ; mcanismes de larticulation et de laudition (physiologie) ; mission et rception dondes sonores (physique). Deux personnes qui conversent font fonctionner ces diverses couches alternativement dans les deux sens, mais ne sintressent quaux ides quelles mettent ou reoivent. Les couches infrieures nattireront lattention que 1.5. VERS LORDINATEUR INDIVIDUEL 47 Fig. 1.10 Couches de la conversation si elles fonctionnent mal : si lun des locuteurs parle une langue ignore de lautre, ou encore sil est sourd ou aphasique ; les ondes sonores ne sont utilisables que si les deux interlocuteurs sont assez proches lun de lautre et si le milieu sonore ambiant nest pas trop perturb par le bruit. Il sut dajouter quelques couches en bas du modle pour reprsenter une conversation tlphonique : londe sonore est code sous la forme dune onde lectromagntique par le poste tlphonique, numrise dans le commutateur de dpart, achemine par le rseau, dcode larrive. Un modle en couches dcrit un empilage de conditions toutes galement ncessaires. Or si, dans un produit qui comprend des 0 et des 1, tous les termes sont gaux 1 sauf un seul qui est gal 0, le produit est nul ; de mme, lorsquun phnomne obit plusieurs conditions simultanment ncessaires elles doivent toutes tre respectes pour que le phnomne puisse se produire. Ds lors il serait vain de se demander laquelle de ces couches est la plus importante , de tenter dtablir entre elles une hirarchie. On cherche parfois dterminer lorigine et le responsable de la russite dun processus : cet eort est vain si le processus a travers plusieurs couches toutes ncessaires. Si le stratge doit concentrer son attention sur la question la plus importante du moment, il nen doit pas moins rester attentif la coopration de diverses couches indispensables au processus ; son aptitude coordonner des activits diverses se fonde sur la connaissance de leur articulation. Cette coordination nest pas mlodique (une seule ligne dont il faut suivre le droulement dans le temps) mais polyphonique (plusieurs lignes quil faut suivre ensemble et qui sarticulent entre elles). 1.5 Vers lordinateur individuel Le silicium (Si) est, aprs loxygne, le constituant le plus massif et donc le plus rpandu de la Terre. Le silex, constitu de silice pure (dioxyde de silicium SiO2 ), a servi voici 2,5 millions dannes de matire premire aux outils, armes et parures fabriqus par Homo habilis en Afrique de lEst 48 CHAPITRE 1. DU CT DE LORDINATEUR La conception dun ordinateur Tracy Kidder ([101]) a dcrit les tapes de la conception du miniordinateur Eclipse MV/8000 lanc par Data General en avril 1980. Projet, ralisation, intgration, dboguage, sont autant daventures qui sarticulent lors de la conception sous une contrainte de dlai toujours prsente, toujours viole, toujours renouvele. La mise au point des langages et celle du matriel se renvoient la balle ; des spcialits diverses, aux sociologies contrastes, sentrecroisent. Assurer la compatibilit du produit avec la gamme de lentreprise, assurer le respect des interfaces, tout cela suppose des compromis fonds sur le sens du marketing et du possible technique. Les hommes qui font ce travail sont des ingnieurs au sens plein du terme : ils ralisent de faon ingnieuse un travail dingnierie. Ils se trouvent au front de taille de laction, au point o elle pose des problmes intellectuels dune extrme subtilit, o elle rencontre la limite de notre connaissance de la nature. Ce sont des rveurs pratiques, des passionns. Largent nest pas leur moteur, ils le disent avec insistance et sen tonnent eux-mmes : ils ressemblent plutt des alpinistes qui se lancent des ds. La limite quils cherchent, ce nest pas tant une limite individuelle quune limite humaine : ils veulent voir jusquo un tre humain peut aller dans la clart de la conception, la matrise de la complexit, la concentration de la pense, la rapidit dexcution, llgance de la dmarche. Lanimateur de lquipe, Tom West, manifeste son respect pour ses collaborateurs en tant froid et distant. Pas de tapes dans le dos , dit-il ; mais il leur dlgue des responsabilits quils nauraient jamais pu avoir ailleurs et conduit en stratge laaire vers le succs en assumant le poids des reproches et des frustrations de lquipe. On trouve dans ce livre une excellente description intime de lordinateur, de la faon dont il est peru, pens, voulu par ceux qui le conoivent. Les pages consacres au microcode, lassembleur, la conception des cartes, sont trs pdagogiques. Larticulation des couches de lordinateur devient ainsi intuitive, palpable. Les concepteurs de lordinateur en restent cependant la machine . Ils ne sintressent pas la diversit de ses utilisations potentielles (cest une autre question, qui devra tre traite par dautres personnes un autre moment), mais ils veillent la doter des performances qui lui permettront dtre ecace dans la plus grande diversit dutilisations possible. Ils crent et balisent ainsi lespace o devra se conduire une recherche postrieure la leur : la recherche sur les usages, sur lassistance quapporte la machine au travail humain. Le livre, qui sarrte au moment o la machine quitte les mains des ingnieurs pour passer dans celles des vendeurs (la rencontre entre ces deux populations est dcrite avec humour), ne considre pas cette deuxime recherche, qui se droulera chez les utilisateurs, les clients, les intgrateurs. 1.5. VERS LORDINATEUR INDIVIDUEL 49 (Gille [66]). Par la suite ltre humain a abondamment utilis le silicium sous forme de cramique, de brique, puis de verre et de porcelaine. Le silicium pur cristallis, produit par lindustrie chimique partir de verres de silice (quartz) sert aujourdhui de matire premire aux puces de la microlectronique. Le silicium est ainsi intimement li lhistoire de notre espce. Il est peu coteux en raison de son abondance ; ses proprits lectroniques expliquent la fois le tranchant des artes du silex et les performances des circuits intgrs. Du processeur au microprocesseur Le processeur est la partie centrale et aussi la partie la plus complexe dun ordinateur. Il comprend les registres et la machine qui excute les oprations commandes par le programme a . Les ingnieurs qui conoivent un processeur doivent faire des choix en tenant compte dun grand nombre de facteurs conomiques et techniques : il en est rsult une diversit de solutions qui a rendu les premiers ordinateurs mutuellement incompatibles. Pour un utilisateur, il tait coteux de changer de fournisseur car il aurait fallu rcrire les programmes an de les adapter une autre machine. Le microprocesseur, processeur intgr sur une seule puce, a introduit un standard de fait : Intel vend qui veut les acheter ses microprocesseurs qui deviennent alors de simples composants et dispensent le client des tudes les plus complexes et les plus coteuses (Brul [28] p. 282). a Chargement dans un registre dune valeur contenue dans une mmoire, stockage en mmoire de la valeur contenue dans un registre, oprations arithmtiques sur les registres, calculs sur les adresses, comparaison entre une valeur en mmoire et une valeur dans un registre, sauts dinstructions etc. Lexploitation des potentialits du silicium a requis la matrise de plusieurs techniques dlicates. Elle a donc t progressive. Cette progressivit explique la loi de Moore (doublement des performances tous les 18 mois) qui elle-mme explique pour partie la monte des performances et la baisse du prix des ordinateurs, puis lmergence de lordinateur individuel, enn la pntration et la gnralisation de lordinateur dans les entreprises et la socit. * * En 1947, trois chercheurs des Bell Labs dAT&T (John Bardeen, Walter Brattain et Robert Shockley) dcouvrent le transistor (transfer resistor). Leur invention sappuie sur le fait quil est possible de contrler le ux dlectricit dans le germanium (remplac ensuite par le silicium) en faisant en sorte que certaines zones soient conductrices et dautres isolantes, do le terme semi-conducteur . Compar au tube vide, technique jusqualors dominante, le transistor se rvlera plus able, moins consommateur dnergie et susceptible de miniaturisation. 50 CHAPITRE 1. DU CT DE LORDINATEUR Les premiers transistors taient faits la main dans des conditions rustiques si on les compare aux salles blanches actuelles. Les rendements taient bas (de 20 30 %) et les performances trs variables. Les progrs techniques ont donc dabord concern la matrise du processus de production. Pendant les annes 1950 une nouvelle industrie se cre. La fabrication des semi-conducteurs fait dimportants progrs : la diusion consiste diuser des impurets ( dopants ) sur leur surface, ce qui supprime le processus fastidieux dajout de diverses couches de matriaux isolants et conducteurs sur le substrat. Des techniques photographiques permettent de projeter sur le semi-conducteur le dessin de masques compliqus de telle sorte que la diusion ne se produise que sur les surfaces souhaites. Le circuit intgr (circuit lectronique comportant plusieurs transistors sur une mme pice de matriau semi-conducteur) est invent en 1958 par Jack Kilby 26 . Jean Hoerni, de Fairchild Semiconductor, introduisit en 1959 une autre innovation essentielle en observant que les techniques de diusion et de photographie permettaient de se librer des complications du transistor trois dimensions et de dessiner des transistors plans ( planars ). Il devenait alors possible de faire les connections lectriques non plus la main, mais en dposant par condensation de vapeur mtallique un lm sur les parties appropries du semi-conducteur. Moore a fait de linvention du planar le point de dpart de la loi de Moore . Fairchild Semiconductor produisit le premier circuit intgr utilisant cette technique en 1961. Ces techniques permettront de passer de la production manuelle la production industrielle de srie avec une meilleure qualit. Les progrs des processus de production et des techniques se sont ensuite poursuivis. Les mthodes photographiques sont devenues de plus en plus prcises grce notamment lemprunt de techniques de photolithographie conues pour limprimerie. Les premiers circuits intgrs taient des mmoires. Le microprocesseur, qui est avec lampoule lectrique et le tlphone considr comme lun des plus grands apports de la technique amricaine, sera invent en 1971 par Intel. 1.5.1 Origines et volution du microprocesseur Intel a t cre en 1968 Santa Clara, dans la Silicon Valley, par Robert Noyce, Gordon Moore et Andy Grove. Ces trois ingnieurs venaient de quitter Fairchild Semiconductor la suite dun dsaccord sur la stratgie. Sur la base dun business plan dune page tap la machine par Robert Noyce (voir page 52), Art Rock, venture capitalist de San Francisco qui avait nanc le dmarrage de Fairchild et connaissait les qualits professionnelles de ces trois ingnieurs, avana les 2,5 millions de dollars ncessaires 27 . 26. Le premier circuit intgr, prsent le 12 septembre 1958, comportait deux transistors monts sur une barre de germanium. 27. Cet pisode est caractristique des relations entre capital risque et ingnieurs dans la 1.5. VERS LORDINATEUR INDIVIDUEL 51 Intel a dabord produit des mmoires. Busicom, fabricant japonais de machines calculer, lui demande en 1969 de mettre au point douze circuits intgrs pour assurer les fonctions de ses machines. Un ingnieur dIntel, Ted Ho, proposa de concevoir un circuit intgr programmable unique pour raliser lensemble de ces fonctions. Noyce et Grove approuvrent cette solution, ainsi que Busicom. Le travail fut ralis en neuf mois sous la direction de Federico Faggin. Le 4004 est annonc en novembre 1971. Cest le tout premier microprocesseur. Il comprend 2300 transistors, tourne 108 kHz et a autant de puissance de calcul que lENIAC. Il utilise un chemin de donnes 4 bits (quatre chires binaires sont traits en parallle), ce qui le rend utilisable pour des automatismes ou des calculettes mais non pour construire un ordinateur. Intel rachte pour 60 000 $ les droits de Busicom sur le 4004 (peu aprs, Busicom fera faillite). Il faut trouver dautres clients. Intel se lance dans une communication active an de convaincre la profession dcrire des logiciels pour le 4004 et de lutiliser pour des automatismes comme ceux qui assurent le contrle des feux de circulation. En avril 1972 Intel produit le 8008. Cest un processeur 8 bits, ce qui permet quelques pionniers de construire un ordinateur autour du microprocesseur. En 1973 sort le Micral de R2E ; la revue Byte le baptise en juin 1973 du terme microcomputer . Le micro-ordinateur est n, mais il ne rencontrera le succs commercial quavec lAltair (1974) qui utilisera le 8080 dIntel sorti en 1974, et surtout avec lApple II (1977) qui utilisera le 6502 de MOS Technologies, sorti en 1976. En 1974 Motorola, entreprise dlectronique cre en 1928 Chicago et qui sest spcialise dans les circuits intgrs, produit son premier microprocesseur, le MC6800 8 bits. Il comporte 4 000 transistors. Apple adoptera le processeur 16 bit 68000 de Motorola, sorti en 1979, pour le Lisa (1983) puis pour le Macintosh (1984). * * Intel et Motorola produisent des microprocesseurs mais ils ne sont pas les seuls : on peut citer AMD (Advanced Micro Devices) qui produit depuis 1991 des clones de microprocesseurs Intel, ainsi quIBM qui produit les PowerPC. Certaines entreprises dites fabless (sans fabrication) conoivent des microprocesseurs quelles font fabriquer sur plan par un fondeur : cest le cas de Sun qui fait fabriquer le SPARC par Texas Instruments, de Silicon Graphics avec le MIPS etc. Le Pentium 4 de 2000 possdait 42 millions de transistors et tournait 1,5 GHz. Il permettait lutilisateur de produire des lms, diuser de la Silicon Valley. Linvestisseur nest pas seulement un nancier : cest un entrepreneur, un expert qui connat les personnes et les techniques, raisonne sur le march des produits et anticipe leur volution (Aoki [5]). Pour un contraste avec le cas de la France, on peut lire les aventures de Guillaume Portes (un Bill Gates franais ) imagines par Jean-Pierre Brul ([28] p. 307). 52 CHAPITRE 1. DU CT DE LORDINATEUR tlvision sur lInternet, communiquer par la voix et limage, acher des graphiques 3D en temps rel, coder de la musique au format MP3, et faire tourner simultanment plusieurs applications multimdia tout en restant connect lInternet 28 . 1.5.2 La loi de Moore En 1965 Gordon E. Moore tait directeur de la recherche et du dveloppement Fairchild Semiconductor. Prparant un expos sur lvolution des performances des mmoires, il constata que la capacit des puces avait peu prs doubl chaque anne de 1959 1965. Il t lhypothse que cette tendance allait se poursuivre. Cest cette hypothse que lon appelle loi de Moore ; elle tait hardie, puisque Moore ne disposait que de cinq observations pour ltayer. Le Business Plan dIntel, 1968 The company will engage in research, development, and manufacture and sales of integrated electronic structures in order to fulfill the needs of electronic systems manufacturers. This will include thin films, thick films, semiconductors devices, and other solid states components used in hybrid and monolithic integrated structures. A variety of processes wil be established, both at a laboratory and production level. These include crystal growth, slicing, lapping, polishing, solid state diffusion, photolithographic masking and etching, vacuum evaporation, film deposition, assembly, packaging, and testing, as well as the development and manufacture of special processing and testing equipment required to carry out these processes. Products may include diodes, transistors, field effect devices, photo sensitive devices, photo emitting devices, integrated circuits, and subsystems commonly referred to by the phrase "large scale integration". Principle customers for these products are expected to be the manufacturers of advanced electronic systems for communications, radar, control and data processing. It is anticipated that many of these customers will be located outside Californiaa . a Source : www.intel.com ; les fautes dorthographe gurent dans loriginal. 28. Sur les origines du microprocesseur, voir www.intel.com/intel/intelis/ museum/exhibit/hist_micro/hof/hof_main.htm et www.motorola.com/content/0,1037, 115-110,00.html. 1.5. VERS LORDINATEUR INDIVIDUEL 53 Moore la publia dans Cramming more components into integrated circuits , Electronics, 19 avril 1965 [140]. Cet article devenu clbre a introduit dans la conception des circuits intgrs une anticipation autoralisatrice , comme disent les conomistes : ceux qui conoivent un nouveau circuit se font un devoir de la respecter (Colwell [39]). Par ailleurs elle a encourag les chercheurs anticiper sur la croissance des performances et concevoir des systmes utilisant une puissance trs suprieure celle disponible lors de leurs recherches (Kay [98] p. 515), ce qui a suscit une acclration de linnovation. Voici la phrase cl de cet article : Le niveau de complexit qui permet de minimiser le cot moyen par composant a doubl chaque anne. court terme, cette croissance va se poursuivre sinon sacclrer. long terme le taux de croissance est un peu moins certain, mais il ny a pas de raison de penser quil ne restera pas peu prs constant pendant au moins dix ans. Cela signie quen 1975 le nombre de composants correspondant au cot minimum sur un circuit intgr sera de 65 000 29 . Le raisonnement de Moore comporte deux tapes. Il examine dabord la relation entre le cot moyen de production par composant et le nombre de composants sur un circuit (quil appelle complexit ). Cette fonction est dabord dcroissante, puis croissante : il existe donc un niveau de complexit pour lequel le cot moyen par composant intgr sur le circuit est minimal. Cest ce niveau que des producteurs rationnels choisiront, car il procure le meilleur rapport ecacit/cot. Ensuite, Moore constate que ce niveau optimal de complexit a t multipli chaque anne par deux. Moore ne dit pas que le cot de production des circuits intgrs restera stable dans le temps malgr laugmentation du nombre des composants : rien, dans son raisonnement, ne le garantit. Le cot de production des circuits intgrs dpend peu de la quantit produite : cest une production cot xe. Le cot de mise en production crot avec le niveau de complexit (la conception de lItanium a cot Intel 2 milliards de dollars 30 et, pour le mettre en production, il a fallu encore construire une usine coteuse). Le cot moyen de production rsulte de la division de ce cot xe par le nombre dunits vendues ; le prix de vente sera gal au cot moyen augment de la marge que le fournisseur peut sattribuer puisquil est en situation de monopole (ou doligopole si lon suppose que le client peut choisir entre Intel, Motorola, AMD etc.). La stratgie des fabricants de microprocesseurs est donc subtile : ils doivent dgager assez de prot pour nancer leur recherche et leur croissance, mais aussi pratiquer des prix assez bas pour que le dbouch de leurs produits puisse crotre. Or le march des ordinateurs est capricieux : form 29. The complexity for minimum components costs has increased at a rate of roughly a factor of two per year. Certainly over the short term this rate can be expected to continue, if not to increase. Over the long term, the rate of increase is a bit more uncertain, although there is no reason to believe it will not remain nearly constant for at least 10 years. That means by 1975, the number of components per integrated circuit for minimal cost will be 65,000. 30. Source : www.forbes.com/2001/05/29/0529intel_print.html 54 CHAPITRE 1. DU CT DE LORDINATEUR de laddition dun march de premier quipement et dun march de renouvellement, il est sensible la mode dans sa premire composante et la conjoncture dans la deuxime 31 . Il faut cadencer linnovation pour le relancer priodiquement. On peut vendre cher les premiers microprocesseurs dune nouvelle srie, puisquils procurent un gain de comptitivit (physique ou mdiatique, peu importe ici) aux ordinateurs qui les utilisent ; puis il faut baisser leur prix pour largir leur pntration. Lvolution du prix des microprocesseurs rsulte de lensemble de ces phnomnes ; si sa modlisation comporte la loi de Moore, elle ne sy rsume pas. tapes de la production dun microprocesseur La production des cristaux de silicium, matire premire de base, suit un processus chimique dont le cot de revient est minime : partir dun germe de cristal, la silice hautement purie crot en un long cylindre lintrieur dun creuset haute temprature. Puis ce cylindre est dcoup en tranches nes par une scie au diamant. Les tranches de silicium sont ensuite soumises des manipulations de type photographique qui gravent les couches incorporant la logique et la physique du circuit intgr. 1) Chaque tranche est nettoye lacide, puis place dans un four haute temprature o sa surface est oxyde. 2) La tranche est recouverte dun produit photosensible et le dessin du premier niveau du circuit est projet travers un masque par un faisceau de rayons ultraviolets. Puis les surfaces impressionnes par ce faisceau sont enleves par de lacide. Le processus est rpt pour chaque niveau du circuit. La tranche est traite avec des impurets chimiques positives ou ngatives qui crent les zones conductrices. Finalement, elle est revtue dun enduit qui protge sa surface et empche les fuites de charges lectriques. 3) Les puces comportant des fautes sont repres sur la tranche par inspection visuelle et test informatique. Puis les puces sont dcoupes et colles sur un support. De minuscules ls sont souds pour connecter le support aux points de contact de la puce, un couvercle est plac sur la puce et scell pour la protger. 4) Le microprocesseur est mis pendant plusieurs jours dans un four basse temprature pour simuler son utilisation long terme. Il est ensuite test et les microprocesseurs basse performance sont limins. (Source : Malone [124]) En 1975, Moore rvalua le rythme de croissance : dsormais elle procdait par doublement tous les 18 mois et non tous les ans. Nanmoins elle 31. Tout march de renouvellement (automobiles, quipement mnagers etc.) est le thtre dune amplication du mouvement conjoncturel, le consommateur retardant lachat de quelques mois ou annes en basse conjoncture, et achetant en masse en haute conjoncture (voir page 56). 1.5. VERS LORDINATEUR INDIVIDUEL 55 restait exponentielle. Elle scrit donc, en notant nt le nombre de composants sur une puce lanne t : nt = n1975 2(t1975)/1,5 Laccroissement de la densit des composants permet daugmenter les performances : lorsque la distance entre transistors se rduit la vitesse de traitement saccrot et on peut introduire sur la puce des fonctions auparavant remplies par dautres quipements comme la carte graphique, le modem ou le contrle de la mmoire. En 1995, Moore vria que la progression prvue avait bien t respecte. Cependant lors du forum des programmeurs dIntel de septembre 1997 il a dclar que laccroissement de la densit des microprocesseurs pourrait atteindre vers 2017 une limite physique, celle de la taille des atomes. Lvolution des performances que dcrit la loi de Moore rsulte de la mise en exploitation progressive dun phnomne naturel. Lorsque la croissance sarrtera vers 2017 nous devrions, si la prolongation de la tendance se conrme, disposer de processeurs et de mmoires 212/1,5 = 256 fois plus puissants quen 2005. Linformatique sera alors qualitativement dirente de celle que nous connaissons aujourdhui. Aurons-nous rpondu toutes les questions que pose lutilisation de cette ressource? Cest peu probable. Ces questions relevant de lorganisation des entreprises et de la vie en socit, elles concernent tout le monde et ne pourront pas se rgler aussi vite que ne le font les questions techniques qui, elles, sont traites par la sous-population restreinte des ingnieurs pointus . Lutilisation de la ressource naturelle que constitue le silicium, matire peu coteuse mais riche en potentialits, nous occupera pendant le xxie sicle et sans doute encore par la suite. 1.5.3 volution du prix des micro-ordinateurs Lindice du prix des micro-ordinateurs est lun des indicateurs les plus importants pour la comprhension de lconomie des TIC. LINSEE le publie sur www.insee.fr, srie PVIC300201. Il est disponible selon la priodicit trimestrielle depuis le premier trimestre 1988, selon la priodicit mensuelle depuis janvier 2003. Nous prsentons ici une srie longue compose en enchanant les bases successives. Il sagit dun indice hdonique, cest--dire qualit constante. La moiti environ de la baisse de lindice sexplique par la baisse du prix moyen de vente des micro-ordinateurs, lautre moiti sexplique par la hausse de la qualit. La courbe de la gure 1.11 prend partir de 1990 lallure dune exponentielle dcroissante ; la valeur de lindice est en octobre 2005 gale 0,6 % de sa valeur au premier trimestre 1988. Pour pouvoir linterprter, observons le taux de variation en quivalent annuel (le niveau - 20 % sur la gure 1.12 signie que lindice a volu ce trimestre-l un taux qui, sur un an, correspondrait une baisse de 56 CHAPITRE 1. DU CT DE LORDINATEUR Fig. 1.11 Indice du prix de vente industriel des micro-ordinateurs, INSEE 20 %). Le graphique reprsente lvolution de la moyenne mobile sur cinq trimestres. On voit que la baisse annuelle a t durant les annes 90 de lordre de 30 %. La rapidit de cette baisse explique la pntration rapide des microordinateurs dans les entreprises et dans le grand public. La baisse sest ralentie dans les annes 2000 : elle se poursuit depuis la mi-2003 au rythme annuel de 8,2 %. Le Department of Labor des tats-Unis publie depuis dcembre 1992 un indice mensuel du prix des ordinateurs de bureau et un autre pour les ordinateurs portables 32 . La comparaison des taux de variation (en moyenne mobile sur cinq trimestres) montre des volutions parallles, la baisse du prix des portables tant toutefois un peu plus rapide que celle des ordinateurs de bureau (gure 1.13). En comparant les taux de variation des indices franais et amricains, on voit que si la chronologie a t dirente lampleur de la baisse a t comparable dans les deux pays (gure 1.14). On voit apparatre aux tats-Unis une acclration de la baisse partir de mars 2004 ; ce phnomne ne sest pas, ou pas encore, produit en France. 1.6 Conjoncture des TIC Un petit modle permet dclairer la crise que connaissent les TIC (informatique, tlcoms) depuis un retournement que lon peut dater du 8 mars 2000, date du dbut de la chute du cours de laction de France Telecom. 32. Source : Department of Labor Producer Price Index , stats.bls.gov/ , Sries WPU11510114 pour les Personal Computers and Workstations , WPU11510115 pour les Portable Computers . 1.6. CONJONCTURE DES TIC 57 Fig. 1.12 Taux de variation annuel du prix des micro-ordinateurs Fig. 1.13 Taux de variation des prix des ordinateurs de bureau et des ordinateurs portables aux tats-Unis 58 CHAPITRE 1. DU CT DE LORDINATEUR Fig. 1.14 Taux de variation des prix franais et amricain des microordinateurs Il faut dabord considrer les lois de la pntration dun produit innovant, que les marchs (cest ainsi que lon dsigne la Bourse) ont semble-t-il oublies lorsquils interprtaient les statistiques. Puis, en examinant comment fonctionne la conjoncture des produits arrivs au stade du renouvellement, on peut anticiper les ds auxquels seront confronts les fournisseurs. Ce rapide parcours permet de voir que derrire la crise qui a dbut en mars 2000, due un ralentissement prvisible et pourtant imprvu, se prole une crise plus grave provoque par un changement de rgime conjoncturel auquel les stratgies devront sadapter. * * La pntration dun produit nouveau (bien ou service) dans la consommation suit une loi logistique : la courbe ressemble dabord une exponentielle croissante, puis sinchit ; sa croissance ralentit et elle saligne enn sur la pntration asymptotique. Cest ainsi quont pntr les produits lectromnagers et les services de tlcommunications. La fonction logistique fait partie depuis longtemps de larsenal thorique du marketing. Lune de ses expressions est la loi de Gompertz : yt = + ee t o yt est le taux de pntration. Le niveau asymptotique est + . La gure 1.15 reprsente lvolution de la consommation sur 30 ans en supposant = 1 , = 2,5 , = 0,3 , = 0. Les paramtres ont t choisis de sorte que le point dinexion, situ au taux de pntration 36,8 %, se trouve dans lanne 8. Lorsquun produit est non seulement nouveau, mais innovant, cest-dire lorsquil bouscule les usages courants, la logistique est pentue : le d- 1.6. CONJONCTURE DES TIC 59 Fig. 1.15 Loi logistique de pntration dun nouveau produit marrage est plus lent (il faut vaincre des rticences), par contre la croissance est rapide une fois quelle sest enclenche 33 ( eet davalanche ). Linexion est plus lente venir mais se produit tout de mme : la prolongation illimite dune exponentielle est impossible, mme en tenant compte dun ventuel multi-quipement (personnes qui ont plusieurs automobiles, plusieurs tlviseurs, plusieurs ordinateurs, plusieurs tlphones etc.) et de la diversication des produits fournis sur la plate-forme technique une fois celle-ci installe : la consommation de ces produits ne peut pas excder le niveau du PIB ! * * Les investisseurs (cest ainsi, bizarrement, que lon appelle les personnes qui achtent des actions la Bourse) regardent les comptes et les taux de croissance trimestriels. Ils sont moins attentifs aux fondamentaux dont fait partie le niveau asymptotique de la pntration. Extrapolant la croissance initiale, ils anticipent une volution exponentielle des chires daaire et des prots. Cette anticipation les incite attribuer aux entreprises des TIC une valeur leve. Ainsi valorises, celles-ci peuvent se procurer des fonds en mettant des actions nouvelles ; leur actif, qui comprend des actions dautres entreprises du secteur, est lui aussi fortement valoris. Leur taux dendettement parat alors bas ; les banques, allches, leur proposent des prts qui nanceront lachat dautres entreprises (coup double pour la banque : elle prte une entreprise solvable et elle encaisse une commission). Ainsi se met en place un pige. Ce qui devait se produire nit par arriver : la pntration sinchit, la croissance ralentit. Le dimensionnement des machines et des rseaux, le niveau des stocks dquipements, prpars pour une demande suprieure, apparaissent alors excessifs (surcapitalisation). 33. Dans le cas de lconomie des rseaux, on explique leet davalanche (que lon nomme alors eet de rseau ) par le fait que lutilit dun raccordement nouveau est fonction croissante du nombre des personnes dj raccordes. Dans le cas des TIC, leet de rseau joue et aussi leet de mode ( il faut tre sur lInternet ). 60 CHAPITRE 1. DU CT DE LORDINATEUR Les investisseurs qui anticipaient une exponentielle se trouvent confronts une logistique. Leurs anticipations sont modies ainsi que leur valuation des entreprises. Le cours des actions seondre. Les actifs se dvalorisant, les bilans sont mcaniquement dtriors. Le taux dendettement eraie alors les banques qui, tremblant pour leurs crances, refusent dsormais le renouvellement des prts qui allait auparavant de soi. Cest la faillite. Ils ne mouroient pas tous, mais tous toient frapps 34 . Pourquoi cette pidmie ? parce que les investisseurs ont pris le dbut dune logistique pour une exponentielle. Ils ont t conforts dans cette erreur par des plus-values substantielles (la croissance exponentielle semblait se conrmer), par les indicateurs de court terme (qui ne montraient au dbut aucune tendance linexion), par la conviction immodeste que les marchs ont toujours raison , par le manque dattention envers les enseignements classiques du marketing. Il est vrai quun autre phnomne a compliqu linterprtation de la pntration : la baisse rapide des prix (30 % par an qualit constante, 15 % par an en prix moyen pour les micro-ordinateurs) a largi le march potentiel et fait monter lasymptote de la pntration. La croissance rsultait donc de deux mouvements conjugus : une logistique qui se rapprochait de lasymptote correspondant au prix courant ; une asymptote qui se dplaait vers le haut en raison de la baisse du prix. La liste des dicults sarrte l pour les oprateurs de tlcommunications dont le revenu est rcurrent : le nombre des abonns peut cesser de crotre ainsi que leur consommation, mais ils continuent de payer labonnement et de consommer le service 35 . Pour les fournisseurs de composants et dquipements par contre une autre dicult se prsente : lvolution apporte un changement de rgime, car ils passent dun march de premier quipement un march de renouvellement dont la conjoncture est beaucoup plus accidente. * * Le march des tlphones mobiles, des ordinateurs, est laddition de deux marchs : un march du premier quipement gouvern par la logistique de pntration que nous venons dexaminer, et un march de renouvellement dont la part devient de plus en plus importante mesure que la pntration crot. Il existe de purs marchs de renouvellement comme celui de lautomobile. Elle a depuis longtemps atteint sa pntration asymptotique dans les pays riches : les acheteurs de voiture neuve sont pour la plupart danciens propritaires de voiture qui ont voulu acheter un nouveau modle pour bncier dun accroissement de confort et peut-tre de prestige social. La dure de possession dune mme automobile est ainsi de lordre de cinq sept ans 36 . 34. Jean de La Fontaine, Les animaux malades de la peste , Fables. 35. Toutefois la tlphonie sur IP est de nature compromettre le revenu rcurrent lui-mme. 36. Il nen est pas de mme du march des rfrigrateurs et des machines laver, qui 1.6. CONJONCTURE DES TIC 61 De mme, la dure de vie conomique dun micro-ordinateur, dun tlphone mobile, est de quelques annes. Aprs ce dlai, ces matriels fonctionnent encore mais ils sont dpasss par des innovations survenues entre temps et qui font envie aux utilisateurs : ils sont devenus obsoltes. Leet de mode, trs fort pour les micro-ordinateurs et les tlphones mobiles, rapproche ces produits de lautomobile mais avec une dure de vie conomique plus courte encore et un march de loccasion pratiquement inexistant, ce qui donne encore plus de poids au phnomne du renouvellement. Ltude de lindustrie automobile illustre le fait que le march des biens durables est un amplicateur de la conjoncture gnrale. En eet lorsque la conjoncture est dfavorable le remplacement dune automobile peut tre report des jours meilleurs. En revanche lorsquelle est favorable les clients se prcipitent pour acheter. On reprsente ces comportements par une probabilit de remplacement croissant dautant plus vite avec lge du vhicule que la conjoncture est meilleure. Le renouvellement sera fonction de la pyramide des ges et de la conjoncture, et par ailleurs il modie la pyramide des ges. La rtroaction que comporte cette dynamique amplie les uctuations conjoncturelles. On peut en tirer une leon : ds que la part du renouvellement dans le march des TIC est importante, la conjoncture du march des composants et des quipements devient un amplicateur de la conjoncture gnrale. Cela posera aux entreprises des TIC un d auquel rien ne les a prpares. * * Pour illustrer le scnario ci-dessus, nous construirons une petit modle. Nous ngligeons leet de la baisse tendancielle du prix des TIC : elle fait monter lasymptote de la pntration, mais ce phnomne devient de plus en plus faible lorsque la baisse du prix se poursuit. Supposons que la croissance tendancielle du PIB soit de 3 % par an et quil subisse des oscillations conjoncturelles dune priodicit de cinq ans. Le PIB de lanne t est alors donn par lexpression P IBt = P IB0 [1 + a.sin(t)]ert avec r = 0,03 et = 2/5. Le graphique 1.16 couvre 30 ans ; nous avons suppos que a = 0,02. Supposons que la pntration suive la loi de Gompertz voque ci-dessus et que le niveau asymptotique de cette loi volue comme le PIB ; le parc install lors de lanne t est obtenu en combinant les deux relations prcdentes : P arct = yt P IBt On remarque sur le graphique 1.17 que linuence des oscillations conjoncturelles sur le niveau du parc est peu sensible dans la phase de pntration engagent moins le prestige social : on ne remplace ces machines que lorsquelles sont en panne et leur dure de vie est de lordre de vingt ans. Le march du premier quipement (quipement des logements neufs) reste donc signicatif pour ces produits. 62 CHAPITRE 1. DU CT DE LORDINATEUR Fig. 1.16 Croissance tendancielle et uctuations conjoncturelles Fig. 1.17 Evolution du parc install 1.6. CONJONCTURE DES TIC 63 initiale. Elle devient de plus en plus sensible par la suite. Le renouvellement du parc se fait de faon dirente selon que lconomie se trouve en haut ou en bas du cycle conjoncturel. Nous supposerons que les probabilits PA de renouvellement du matriel en fonction de lge A sont celles donnes par le tableau 1.1. Anne Haut de cycle Bas de cycle 0 0 0 1 0,2 0,1 2 0,4 0,2 3 0,7 0,35 4 0,9 0,45 5 1 0,5 6 1 0,6 7 1 0,7 8 1 0,9 9 1 1 Tab. 1.1 Probabilit de renouvellement en fonction de lge du matriel Les distributions des dures de vie qui correspondent ces probabilits sont reprsentes par le graphique 1.18, la probabilit de la dure de vie D tant : D 1 A=0 P robD = PD (1 PA ) Si la conjoncture restait durablement en haut de cycle, la dure de vie moyenne D=0 DP robD serait de 2,78 ans ; en bas de cycle, elle serait de 3,89 ans. Fig. 1.18 Distributions des dures de vie Nous supposons que dans les situations intermdiaires la probabilit de renouvellement est une moyenne pondre des deux valeurs extrmes. Notons (t) la fonction qui indique quel point du cycle se trouve lconomie : (t) = [1 + sin(t)]/2 La probabilit du renouvellement dun ordinateur dge A lors de lanne t est alors, en notant respectivement PAH et PAB les probabilits du renouvellement en haut et en bas de cycle : PA,t = (t)PAH + [1 (t)]PAB 64 CHAPITRE 1. DU CT DE LORDINATEUR La production lors de lanne t doit permettre laccroissement annuel du parc et le renouvellement des ordinateurs obsoltes soit, en notant P arcA,t leectif du parc dge A lors de lanne t : P rodt = P arct P arct1 + A PA,t P arcA1,t1 Lvolution de la production a alors lallure quindique le graphique 1.19. Fig. 1.19 volution de la production Ce graphique erayant fait apparatre, lorsque la pntration est assez forte pour que le renouvellement soit signicatif, une succession de hausses et de baisses importantes de la production. Il illustre lamplication de la conjoncture que suscite lalternance des chanciers de renouvellement : la production est beaucoup plus accidente que la croissance du parc. Les entreprises du secteur des TIC sont en train de subir un ralentissement qui rvle un surdimensionnement, le secteur stant prpar la poursuite illimite dune croissance exponentielle. Il sensuit une dvalorisation des actifs physiques (et pas seulement des actifs boursiers), un eondrement des commandes passes aux fournisseurs et quipementiers (ce qui suscite chez eux une crise encore plus grave), bref un coup de frein dont les consquences samplient chez les fournisseurs de la mme faon quun ralentissement sur une autoroute se traduit en amont par un bouchon o les vhicules sont larrt. La dvalorisation des actifs va provoquer des disparitions dentreprises jusqu ce que le niveau des actifs redevienne compatible avec les perspectives de croissance rvises. Aprs ce choc, qui rsulte de la rvision des anticipations et de la prise de conscience que la pntration est non pas exponentielle mais logistique, se prole pour les fournisseurs de composants et dquipements un second choc encore plus violent : ladaptation un march de renouvellement. Les entreprises des TIC, conqurantes et orgueilleuses (dautant plus que leurs dirigeants, ayant t les premiers se placer sur un march fort potentiel, ont bnci dune rputation de gnie ), vont devoir 1.6. CONJONCTURE DES TIC 65 devenir modestes, adopter les stratgies prudentes de lindustrie automobile, pratiquer un marketing attentif des uctuations de la demande quil leur faudra savoir anticiper. Cette adaptation sera culturellement dicile pour les dirigeants du secteur des TIC. Elle risque de susciter une nouvelle vague de faillites qui sera due cette fois non la dvalorisation des actifs, mais la dvalorisation de la stratgie. Chapitre 2 Automatisme et intelligence Ne tournons pas nos regards vers lAmrique pour copier servilement les institutions quelle sest donnes, mais pour mieux comprendre celles qui nous conviennent, moins pour y puiser des exemples que des enseignements, pour lui emprunter les principes plutt que les dtails de ses lois. (Alexis de Tocqueville, avertissement de la douzime dition de De la dmocratie en Amrique, [204] p. XLIV). Lhistoire de linformatique, qui samorce dans les annes 1940, sclaire si on la situe dans la perspective de lindustrialisation du travail de bureau dont on peut situer le dbut vers 1880 Chicago. Dabord utilise pour accrotre la productivit du travail en automatisant les tches rptitives, linformatique sest enrichie dans les annes 1990 des apports de la bureautique communicante. Elle quipe dsormais les processus de production au plus prs de leur droulement. Lentreprise, entre dans lre du travail assist par ordinateur, doit alors seorcer darticuler au mieux deux dmarches : lorganisation de ltre humain et la programmation de lautomate. Cette tche nest pas aise car lordre nest pas ltat naturel dun systme dinformation, dont la qualit est sape par une entropie toujours renaissante. * * Mme si la contribution des Europens linformatique a t importante, ses progrs essentiels ont tous t raliss aux tats-Unis : linformatique tant la ne pointe de lorganisation de lentreprise, elle est toute naturelle pour des Amricains dont le pays a, ds sa formation, attribu lEntreprise lhgmonie culturelle qui en Europe appartient ltat (Gramsci [72] p. 476). Pour russir larticulation du travail humain et de lautomate, il faut percevoir la dirence entre lordinateur et le cerveau humain : on ne peut pas en eet articuler deux tres dont on aurait postul lidentit. Cette question a t obscurcie par les controverses sur l intelligence de lordinateur , controverses qui sclairent si on les situe sur larrire-plan culturel 66 2.1. LINFORMATISATION DE LENTREPRISE 67 des tats-Unis : est-il possible de planier laction au point que ltre humain, pour pouvoir tre ecace, doive se faire lexcutant dun automate pr-programm? Ou bien laction, avec ses incertitudes, ncessite-t-elle que lon prserve la capacit de synthse, de comprhension et de dcision qui est propre au cerveau humain? * * 2.1 Linformatisation de lentreprise Pour dcrire lvolution historique du rle de linformatique, nous allons dabord prsenter de faon schmatique comment une entreprise fonctionne, puis montrer comment linformatique a progressivement quip les divers types de fonctions. Le concept fondamental est celui dactivit que reprsente la gure 2.1. Fig. 2.1 Le concept fondamental : lactivit Toute entreprise, en eet, consomme des inputs, utilise des techniques et des ressources et produit des outputs. Donnons-en limage la plus simple qui soit : partir de planches et de clous, et en utilisant la technique du coup de marteau, on peut produire des caisses. Si lon veut analyser le fonctionnement de lentreprise, toutefois, on ne peut pas en rester cette image globale : il faut utiliser un grain de photo plus n et identier des activits lmentaires, la nesse du grain dpendant de lobjectif de lanalyse. Il apparat alors que ces activits lmentaires senchanent pour sorganiser en processus de production . Tout processus dbute par des vnements externes la production (ou vnements externes tout court) : commandes des clients, livraisons des fournisseurs, rclamations etc. Lorsquil est initialis par une commande dun client, par exemple, le cycle du processus se boucle par une livraison accompagne dune facturation qui sera suivie dun paiement (gure 2.2). Arrtons-nous un instant sur ce graphique qui rsume la physique de lentreprise et guide son informatisation. Les deux ches gauche reprsentent lchange entre lentreprise et le monde extrieur : elle reoit des commandes et livre des produits. La boucle droite reprsente le processus 68 CHAPITRE 2. AUTOMATISME ET INTELLIGENCE Fig. 2.2 Bouclage du processus de production de production interne lentreprise, avec ses tapes ou activits. Reprsenter le processus par une boucle, et non par une succession linaire dactivits, souligne limportance du bouclage qui permet le contrle du dlai et de la qualit de la production. Ce schma sapplique lentreprise, quelle soit informatise ou non : des sous-processus font progresser le processus en lui fournissant des livrables , produits intermdiaires documentaires ou physiques dont la mise disposition est un vnement interne (voir la gure 9.3 page 313). 2.1.1 Organisation du travail de bureau : annes 1880 Lorganisation du travail de bureau a rsult dun eort prolong et mthodique. Les progrs essentiels ont t raliss lors des dernires dcennies du xixe sicle dans le loop de Chicago, centre daaires en croissance rapide o furent mises au point les mthodes de standardisation et de classement documentaire ainsi que larchitecture des grands immeubles de bureau. Cest galement aux tats-Unis que dbuta la mcanisation du travail de bureau avec les machines crire et les machines calculer : la machine crire a permis dobtenir des documents plus lisibles que les manuscrits et de les dupliquer en quelques exemplaires grce au papier carbone puis au stencil ; la machine calculer a facilit les oprations de vrication et de calcul. Les tches de bureau remplies par les employs dans la premire moiti du xxe sicle se classent en deux catgories : celles internes lentreprise (middle oce et back oce ), qui peuvent tre entirement organises ; celles eectues au contact des clients ou des fournisseurs, qui impliquent une part de dialogue et de ngociation ( premire ligne ou front oce ). * * Les tches du back oce obissaient toutes un mme schma : 1) dune part lagent reoit des commandes, des matires premires ou des produits intermdiaires ; son travail consiste laborer dautres produits 2.1. LINFORMATISATION DE LENTREPRISE 69 intermdiaires ( livrables ) quil oriente vers ltape suivante du processus. Par exemple, pour les agents qui traitaient linformation dans les grandes banques ou compagnies dassurance, le travail se faisait sur un bureau dans une salle o se trouvaient de nombreux employs ; gauche de lagent se trouvait la barquette arrive, droite la barquette dpart, les dossiers tant apports et emports par des personnes quipes de caddies (gure 2.3). Fig. 2.3 Poste de travail du back oce 2) dautre part les personnes qui transportent les dossiers dun bureau lautre, ainsi que le superviseur de la salle de travail, assurent une logistique (middle oce) qui entoure les tches des agents dun rseau de communication et de contrle. La mesure du ux quotidien permet dtablir des normes de productivit. Les dlais normaux de traitement dune aaire peuvent tre valus. La pile de dossiers qui reste dans la barquette arrive signale lagent qui travaille plus lentement que les autres. volution des quipements de bureau Les quipements du travail de bureau (fauteuils, bureaux, tlphones, photocopieurs, tlcopieurs, calculateurs, machines crire, classeurs, trombones, post-its, sans mme voquer lordinateur et sa squelle dimprimantes, scanners etc.) sont tous dorigine rcente : le brevet du trombone est dpos en 1901, celui du classeur mcanique en 1904. Les copieurs apparaissent en 1890, mais la photocopie ne se rpandra vraiment qu partir de 1960 avec la Xrographie. Le Post-it a sera lanc par 3M (aprs de longues hsitations) en 1980. La machine crire (D. Rehr [173]), invente en 1868 par lAmricain Christopher Latham Sholes, est commercialise par Remington en 1874. Elle a dj le clavier QWERTY mais elle crit en majuscules et lauteur ne peut pas voir le texte quil tape. 5 000 machines sont vendues en cinq ans. La Remington n 2 de 1878 permet dcrire en minuscules et majuscules. En 1895, Underwood commercialise une machine qui permet de voir ce que lon tape. Ds lors la machine crire se rpand rapidement dans les entreprises. La premire cole de dactylographie est cre en 1911. a www.3m.com/about3M/pioneers/fry.html 70 CHAPITRE 2. AUTOMATISME ET INTELLIGENCE Le travail que lagent eectue sur un dossier consiste en calculs, vrications et transcriptions, et aussi en expertises, classements, valuations et dcisions (ou formulation davis pour prparer les dcisions). En mme temps quil fait progresser le processus de traitement des aaires, ce travail alimente des chiers manuels qui constituent la mmoire de lentreprise. Les ventuelles interrogations donnent occasion des changes de notes ou de ches que lagent place dans la barquette dpart en mentionnant le nom du destinataire, les rponses parvenant dans la barquette arrive avec les dossiers traiter. Dans les entreprises industrielles, le travail de bureau traitait les commandes, les factures et la comptabilit ; il mettait les ordres qui dclenchaient les oprations physiques de production, approvisionnement, stockage, transport et livraison. Les dcisions concernant les oprations physiques taient prises dans les bureaux, les dcisions laisses aux agents de terrain tant celles qui accompagnent lexcution. Processus de lentreprise industrielle Dans lentreprise industrielle, les commandes sont satisfaites en puisant dans les stocks ; le suivi statistique du ux de commandes permet dvaluer la demande anticipe et de dterminer le programme de production ; les facteurs de production (capital K , travail L, biens intermdiaires X ) sont mobiliss chacun selon le cycle de vie qui lui est propre ; la fonction de production Y = f (K,L,X ) est mise en uvre pour alimenter les stocks (gure 2.4). Fig. 2.4 Anticipation et stockage dans lentreprise industrielle La procdure du front oce tait plus souple (gure 2.5), car il travaillait au contact dun client ou dun fournisseur, que ce soit en face--face, par tlphone ou par courrier : il ne sagissait plus de traiter des documents conformes aux formats types de lentreprise mais de rpondre des demandes ou questions formules dans la langue de personnes extrieures 2.1. LINFORMATISATION DE LENTREPRISE 71 lentreprise et selon un ordre correspondant leurs priorits. Lagent du front oce devait transcrire les indications recueillies lors de la relation externe en un document susceptible dalimenter le processus interne. Fig. 2.5 Poste de travail du front oce Cette organisation comportait des articulations fragiles. Les documents poss en pile risquaient dtre traits sur le mode LIFO (last in, rst out) qui induit des dlais alatoires ; la succession des transferts entre agents pouvait nir dans les sables en cas derreur daiguillage ; si lon avait besoin de retrouver un dossier en cours de traitement, il ntait pas facile de le suivre la trace le long de son parcours. Enn, le schma que nous avons dcrit se dgradait en variantes artisanales dans les entreprises petites et moyennes et il restait vulnrable la ngligence ou ltourderie. 2.1.2 Arrive de linformatique : annes 1950 Lindustrialisation du travail de bureau, avec les armoires de dossiers suspendus, classeurs, bibliothques tournantes, la logistique du transport des dossiers, les longues oprations de calcul, appelait linformatique. Mais linformatisation na pris son essor que dans les annes 1950, la guerre ayant pendant dix ans bloqu lutilisation civile des techniques tout en acclrant leur conception 1 . La mcanographie, fonde sur le traitement lectromcanique de cartes perfores par des trieuses et tabulatrices, a t dabord conue pour raliser des travaux statistiques. La premire ralisation est celle du statisticien amricain Herman Hollerith (1860-1929) pour le recensement de la population des tats-Unis en 1890. Les entreprises cres par Hollerith sont lorigine dIBM 2 . 1. Comme ce fut le cas pour lagriculture : en Europe le tracteur ne se rpandra pas avant les annes 1950. 2. Voir Donald E. Knuth [105] volume 3 p. 383. Hollerith fonde en 1896 la Tabulating Machine Company . Cette compagnie fusionne en 1911 avec la Computing Scale Company of America (balances automatiques) et l International Time Recording Company (horloges enregistreuses) pour former la Computing Tabulating Recording Company (CTR) dont la direction est cone Thomas J. Watson (1874-1956). Ce dernier, devinant le potentiel de la mcanographie pour la gestion, change en 1917 le nom de la liale canadienne de la CTR en International Business Machines (IBM). La CTR adopte elle-mme le nom dIBM en 1924. 72 CHAPITRE 2. AUTOMATISME ET INTELLIGENCE Les premiers utilisateurs de la mcanographie furent les instituts statistiques, les armes et quelques administrations (Carmille [31]). Les origines de plusieurs grands groupes informatiques remontent lre de la mcanographie 3 . Cest avec lordinateur, plus puissant que la machine mcanographique et surtout plus souple grce la mise en uvre automatique de programmes enregistrs conformment larchitecture de von Neumann [146] que linformatique a pntr les entreprises dans les annes 1950 et surtout 1960. Elle a t dabord utilise pour automatiser la production physique : ds 1968, on a pens la commande numrique des machine-outils. Dans le numro spcial de Science et Vie sur lautomatisme en 1964 la gestion napparat encore que comme un domaine relativement secondaire pour lautomatisation. Partage du travail entre lordinateur et ltre humain Les entreprises achtent les ordinateurs pour conomiser le temps que les agents oprationnels passent des oprations rptitives de vrication, calcul et transcription, et aussi pour obtenir plus rapidement des informations de gestion dune meilleure qualit. Elles utilisent donc la machine pour faire des traitements (puissance) ainsi que pour classer et trier les donnes (mmoire). Elles rservent ltre humain les fonctions o il est suprieur lordinateur : comprendre, expliquer, dcider, concevoir. Les premires entreprises de service sinformatiser furent les banques et assurances ; dans les autres secteurs, les premires utilisations ont concern la comptabilit, la paie et la gestion des stocks. Cela a modi les conditions physiques du travail : les employs passaient dans les annes 1960 une partie de leur temps perforer des cartes et dpouiller des listings ; puis dans les annes 1970 et 80 on installa des terminaux qui seront dans les annes 1990 remplacs par des micro-ordinateurs en rseau. chaque tape, lergonomie sest modie ainsi que les possibilits oertes lutilisateur. Lespace de travail change alors dallure. Mme si le bureau sans papier reste rare, les archives et dossiers sur papier sont remplacs, dans une large mesure, par des donnes stockes dans les mmoires lectroniques. Linterface avec cran, clavier et souris sinstalle sur tous les bureaux. Une part croissante du travail faire arrive non plus dans une barquette, mais sur lcran via le rseau. 3. Le bureau du Census demanda James Powers de fabriquer les machines pour le recensement de 1910. Powers fonda en 1911 l Accounting and Tabulating Machine Company : elle fusionna avec la Remington Typewriter Company , prside par James Rand, pour devenir en 1927 la Remington Rand qui fusionnera en 1955 avec Sperry Gyroscope pour former Sperry Rand . Frederick Bull (1882-1925), ingnieur norvgien, cra en 1922 avec son associ Kurt Kruesen une socit de fabrication de machines mcanographiques. Les brevets furent achets en 1929 par le groupe suisse Egli qui fonda la compagnie Egli-Bull . En 1932 le groupe franais Caillies racheta les brevets au groupe Egli-Bull pour crer en 1933 la Socit des Machines Bull . 2.1. LINFORMATISATION DE LENTREPRISE 73 Dcalage de la pntration des innovations Lorsquon examine comment linformatique a pntr les entreprises, on constate un dlai important entre la disponibilit dune innovation et sa mise en uvre. La chronologie des innovations est donc dirente de celle de leur utilisation. Ainsi, il tait ds 1957 possible dutiliser quatre terminaux en grappe sur lIBM 305 ; mais les entreprises en sont restes pendant les annes 1960 au couple carte perfore et listing et la diusion des terminaux date des annes 1970. De mme, il tait ds le dbut des annes 1980 possible de fournir aux utilisateurs des micro-ordinateurs en rseau ; mais de nombreuses entreprises ont continu utiliser des terminaux passifs jusquau milieu des annes 1990. Ces dcalages sexpliquent : la premire version dune solution innovante est coteuse et demande des mises au point, son utilisation implique des changements galement coteux de lorganisation. Lentreprise prendra donc tout son temps avant de comprendre lutilit dune innovation, puis de la mettre en uvre. Ce changement ne modie pas fondamentalement la nature du travail : la dirence entre vnement interne et vnement externe reste de mme nature, mme si lcran-clavier simpose dsormais comme un tiers dans la relation avec les personnes extrieures lentreprise, au point parfois de gner le dialogue (gure 2.6). Fig. 2.6 Linformatisation du front oce Toutefois lagent na plus, en principe, recopier une information dj introduite dans lordinateur ; la vrication de la saisie peut tre automatique ; les calculs (de comptes, prix, taxes, salaires, ainsi que les totalisations etc.) sont eux aussi automatiss, ainsi que la mise en forme et ldition des divers tats (bulletins de paie, documents comptables, tat des stocks, statistiques etc.). Lordinateur remplit ainsi deux fonctions : dune part il aide traiter des dossiers individuels dont il facilite aussi le tri et la recherche ; dautre part il permet de produire des indicateurs. Ltre humain pour sa part se spcialise dans les tches quil fait mieux que lordinateur : il analyse linformation pour faire le tour dun problme, linterprte pour comprendre, la 74 CHAPITRE 2. AUTOMATISME ET INTELLIGENCE synthtise pour rsumer et communiquer ce quil a compris ; enn il dcide ou mme il conoit. Ayant t soulag des travaux qui exigeaient une utilisation rptitive de son cerveau, il est invit se consacrer ceux auxquels cet organe est le mieux adapt. On arrive ainsi un partage des tches o chacune des deux ressources (le silicium , la matire grise ) tend tre utilise au mieux de ses aptitudes. Toutefois cette volution nest pas facile : elle est pnible pour ceux des agents, parfois les plus intelligents, qui avaient pris lhabitude de travailler de faon mcanique et rapide tout en pensant autre chose. Dsormais le travail leur demande concentration, rexion, responsabilit, prise de risque. Mme sil est en principe devenu plus intressant, il implique un eort psychologique accru. Il faut aussi des changements dans lorganisation (transversalit etc.) : lentreprise, qui doit accorder lemploy un pouvoir de dcision correspondant aux responsabilits quelle lui cone, doit aussi viter de le harceler pour obtenir toujours plus de productivit, de qualit ou de prot unitaire. Les rapports entre personnes doivent devenir respectueux : quand la dcision est dcentralise, il faut en eet savoir couter ce que dit lautre. Les entreprises sont cependant parfois tentes doublier que lon ne peut pas demander un salari dtre la fois un excutant docile et un pionnier plein dinitiative et de crativit. * * Nous sommes l vers le milieu des annes 1980. Il faut complter cette description en mentionnant des dfauts souvent rencontrs. Dune part les applications informatiques ont t conues sparment et communiquent mal : les agents doivent dans le cours dune mme tche ouvrir une session, puis la fermer pour passer une autre dont lergonomie sera dirente, ressaisir des donnes, utiliser des codes divers dont la mmorisation demande un apprentissage. Si linformatique est puissante, elle manque encore de cohrence et de convivialit . Cest que lautomate nest pas souple, et comme il ne sadapte pas facilement aux utilisateurs lentreprise leur demande de sadapter lui. Ses dfauts sont dabord tolrs en raison des gains decacit que linformatique apporte mais ils deviennent de plus en plus insupportables. Le systme dinformation vise les corriger. Les diverses applications doivent sappuyer sur un rfrentiel unique, ce qui garantit leur cohrence smantique ; elles doivent changer les donnes et se tenir jour mutuellement, ce qui assure la cohrence de leur contenu et supprime les ressaisies. Toutefois cette mise en ordre reste souvent partielle et les dfauts persistent en raison du poids de lexistant et de la pression dautres priorits. 2.1.3 La bureautique communicante : annes 1980 Larrive du micro-ordinateur dans les annes 1980 (Penny et Volle [216]) fut un choc pour les informaticiens qui ne reconnurent pas immdiatement sa lgitimit ni son utilit. Le micro-ordinateur servit dabord diuser des applications de bureautique personnelle qui avaient t mises au point 2.1. LINFORMATISATION DE LENTREPRISE 75 sur des architectures de mini-ordinateurs en grappe (traitement de texte, tableur, grapheur). Il supplanta ainsi progressivement la machine crire et la machine calculer. Cependant les applications bureautiques se sont dabord dployes dans le dsordre (versions direntes des applications, travaux locaux sans cohrence densemble). Au dbut des annes 1990 la mise en rseau des microordinateurs a confront la bureautique aux exigences de cohrence du systme dinformation : pour toute donne importante, seule doit exister sur le rseau une mesure dnie et tenue jour par le propritaire de la donne. Le micro-ordinateur a nalement cumul plusieurs rles : dune part il remplace les terminaux pour laccs aux applications centrales, dautre part il apporte lutilisateur la bureautique personnelle, puis la bureautique communicante (messagerie, documentation lectronique, groupware puis Intranet). Le PC en rseau devient ainsi tout la fois le terminal ergonomique des applications centrales, un outil de communication asynchrone entre agents et la porte daccs aux ressources documentaires de lentreprise (gure 2.7). Fig. 2.7 Poste de travail informatis On dirait alors que linformatique a accompli tout ce qui lui tait possible : elle fournit lutilisateur une interface qui, fdrant sous une ergonomie cohrente les accs aux diverses applications, lui vite les connexionsdconnexions et les doubles saisies tout en soulageant son eort de mmoire ; elle lui fournit aussi un moyen de communication, un mdia. Il lui reste cependant assister les utilisateurs non seulement dans chacune de leurs tches considre sparment, mais dans la succession et larticulation des activits tout au long du processus de production. En eet si linformatique a libr lagent oprationnel des tches rptitives de calcul, vrication et transcription, les entreprises ne lont pas encore pleinement utilise pour assurer les fonctions de logistique et de supervision, de middle oce, remplies autrefois par les personnes qui transportaient les dossiers et par les superviseurs des salles de travail. Or le travail, devenu informatique ( virtuel ), a perdu la visibilit que lui confrait 76 CHAPITRE 2. AUTOMATISME ET INTELLIGENCE lapparence physique des documents et dossiers sur papier. Il est devenu plus dicile de vrier sa qualit, dvaluer la productivit des agents et de matriser les dlais de production. Rien de tout cela nest cependant impossible pour linformatique. Les outils existent depuis longtemps (de premiers workows ont fonctionn ds lpoque des mainframes ), mais pour quils soient mis en uvre il faut que le besoin soit ressenti et que la possibilit de le satisfaire soit perue. Lattention stait dabord focalise sur la productivit de lagent individuel ainsi que sur la matrise des concepts (composants, classes, attributs, fonctions) que linformatique mettait sa disposition. Il fallait maintenant utiliser celle-ci pour automatiser les processus de production eux-mmes ou, plus prcisment, pour apporter lassistance de lautomate aux agents oprationnels chargs de ces processus. Linformatique communicante apporte un lment de solution : sil est possible aux utilisateurs de communiquer par messagerie, pourquoi ne pas utiliser ce mdia pour tisser une solidarit entre les tapes dun mme processus? 2.1.4 Du concept au processus : annes 1990 Pour retrouver la matrise de la logistique que linformatique avait dans un premier temps nglige, il fallait introduire dans le systme dinformation les tables dadressage qui balisent les transferts entre agents successifs, la traabilit (possibilit de retrouver et consulter un dossier en cours de traitement), des indicateurs de volume, de dlai et de qualit : ce sont l les fonctionnalits du workow 4 . Il amliore notablement la logistique par rapport lpoque du papier : il supprime le risque du last in, rst out, assure la traabilit et produit automatiquement des indicateurs de volume et de dlai qui facilitent la matrise de la qualit. Ds lors, le systme dinformation quipe les processus internes de lentreprise au plus prs de la pratique professionnelle en articulant, selon une frontire dailleurs dlicate, les fonctionnalits de linformatique de communication celles du traitement des donnes structures. Pour concevoir le traitement des donnes structures il avait fallu concentrer lattention sur les concepts luvre dans le systme dinformation et sur les traitements informatiques. Pour concevoir un workow, il faut concentrer lattention sur lenchanement des tches des agents et donc sur le processus oprationnel. Celui-ci se complique dailleurs avec larrive du multimdia pour les vnements externes (utilisation conjointe du courrier, du tlphone, du face--face, de lInternet, de la carte puce) comme pour les vnements internes (help desk, Intranet, accs distance), et aussi avec linteroprabilit que les partenariats ncessitent entre les systmes dinformation de plusieurs entreprises. La hirarchie des dicults invite alors modliser en priorit le processus oprationnel : le modle prcisera les concepts et la dynamique sur lesquels se fonde le traitement des donnes. 4. Le terme workow dsigne linformatisation dun processus. 2.1. LINFORMATISATION DE LENTREPRISE 77 Alors quauparavant la pratique professionnelle avait t invite se construire autour de linformatique, dsormais linformatique se construit autour de la pratique professionnelle. Ce changement de point de vue saccompagne, en ce qui concerne lorganisation, de lmergence dans lentreprise de spcialistes de la matrise douvrage du systme dinformation. Pour prendre en compte de faon exacte le droulement des processus de production, il faut en eet la fois une proximit quotidienne avec les agents oprationnels et une rigueur intellectuelle dont le besoin navait pas jusqualors t ressenti. Ces professionnels de la matrise douvrage disposent, pour mettre en forme les processus oprationnels, de langages comme UML 5 , BPML 6 etc. De nouveaux problmes apparaissent alors : comment choisir, si lon veut un systme dinformation assez sobre pour pouvoir voluer, entre les fonctionnalits que lon fournira et celles sur lesquelles on fera limpasse? Comment faire en sorte que les personnels de lentreprise, ses dirigeants, sapproprient le systme dinformation, valident ses spcications, participent sa dnition? Par ailleurs, si linformatisation du processus convient aux travaux internes, il sera beaucoup plus dicile doutiller lagent du front oce qui travaille au contact des clients ou des fournisseurs : on ne peut pas prvoir en eet lordre dans lequel il devra saisir les donnes et lancer les traitements. Tout au plus le systme dinformation pourra-t-il lui fournir une aide contextuelle et la liste des tches accomplir, quipe de voyants indiquant pour chaque tche le degr davancement ; le workow ne dbute vraiment quau moment o lagent du front-oce alimente les vnements internes. * * Le resserrement des relations entre linformatique communicante et le traitement des donnes structures amne construire un systme dinformation sur mesure , prs du corps , dont la dnition et lvolution adhrent la pratique professionnelle. Il permet dassocier aux donnes leur commentaire, ce qui les rend comprhensibles, facilite leur transformation en information et modie dautant leur rle dans lentreprise 7 . Le systme dinformation assiste alors les diverses personnes de lentreprise - agents oprationnels, managers locaux, concepteurs et stratges de la direction gnrale - en fournissant chacun sur lentreprise la vue qui lui convient : ici les donnes pour le traitement oprationnel dun dossier ; l les indicateurs utiles au pilotage oprationnel quotidien ; ailleurs les statistiques qui alimentent les tudes marketing ou lanalyse stratgique. Cette volution rencontre cependant des obstacles. Dune part, comme linformatique dune entreprise rsulte dun empilage historique dapplications conues souvent dans lurgence, elle est rarement conforme aux exi5. Unied Modeling Language (Booch, Rumbaugh et Jacobson [19]). Voir page 323. 6. Business Process Modeling Language . 7. Le langage XML (eXtensible Markup Language), qui permet dentrelacer du texte et des donnes structures, contribue cette volution (Harold et Means [129].) 78 CHAPITRE 2. AUTOMATISME ET INTELLIGENCE gences de cohrence du systme dinformation : il sen faut de beaucoup que les rfrentiels et ladministration des donnes rpondent tous aux critres de qualit communment reconnus. Dautre part, lhistoire a habitu les esprits une reprsentation troite de ce que peut et doit tre le rle de linformatique. Le choc prouv lors de larrive des micro-ordinateurs se renouvelle, sous une autre forme, lorsquon met en place la documentation lectronique, le multimdia et les workows : personne ne pensait auparavant que linformatique pouvait ou devait faire cela et il faut du temps pour que lon ralise (aux deux sens du terme) ces nouvelles possibilits. Enn, lvolution de linformatique confronte lentreprise des questions qui touchent son identit mme. Le trac des frontires dans lentreprise, question philosophique Daprs le dictionnaire de Lalande ([108] p. 613), lune des acceptions du mot mtaphysique est connaissance de ce que sont les choses en elles-mmes par opposition aux apparences quelles prsentent . On peut utiliser ce terme pour dsigner les ides (pertinentes ou non) concernant la nature de lentreprise ou celle de linformatique. Ces ides inuencent la faon dont on trace la frontire entre les activits que lentreprise doit assurer elle-mme et celles quelle doit sous-traiter. Lintuition des dirigeants tant dconcerte dans les priodes dinnovation, il peut leur arriver dadopter des principes anticonomiques. Certaines entreprises externalisent ainsi leurs centres dappel (dont la comptence est alors gaspille) ou encore la matrise duvre de leur informatique (ce qui leur fait perdre la matrise de leur plate-forme technique), alors quelles conservent lexploitation des serveurs quil serait plus ecace de sous-traiter. La frontire de lautomatisation est en eet lobjet de convictions trs profondes. Certains pensent quen quipant les processus oprationnels on dpasse une limite qui naurait jamais d tre franchie. Ils prouvent une horreur instinctive devant le multimdia ou le workow, horreur qui parat absurde tant que lon nen peroit pas les raisons. Ainsi sexplique que le mme directeur qui lance dun cur lger des projets de plusieurs dizaines de millions deuros refuse un workow de 100 000 e quil considre comme une usine gaz . Il est vrai quil est impossible de tout informatiser : linformatique doit rester en de dune certaine frontire, mais celle-ci ne passe pas entre le concept (quil est lgitime dinformatiser) et le processus (quil ne faudrait pas informatiser) : le traitement de texte, le tableur, la messagerie et lInternet, ont montr que linformatique pouvait se mettre ecacement non seulement au service des tches de gestion administratives, mais aussi celui de lactivit quotidienne de lagent au travail. 2.2. ENTROPIE DU SYSTME DINFORMATION 79 Tout systme dinformation implique une abstraction, un schmatisme, donc le renoncement la nesse sans limites de lexprience au bnce dune reprsentation grossire sans doute, mais ecace en pratique. La frontire de linformatique doit tre dnie par le degr de dtail fonctionnel (et donc conceptuel) quil est raisonnable de retenir pour assister laction des tres humains, et non par une conception normative (et tisse dhabitudes) du champ lgitime de linformatisation. Le systme dinformation a t dabord consacr quelques fonctions quil remplissait en orant un luxe de fonctionnalits parfois superues ; il doit aujourdhui devenir sobre en fonctionnalits, mais stendre jusqu fournir aux utilisateurs lensemble des fonctions quil est utile dautomatiser. 2.2 Entropie du systme dinformation On peut distinguer trois phases dans lhistoire de linformatique : celle des applications qui ont automatis les fonctions administratives dans les annes 1950 et 1960 (paie, comptabilit, gestion des stocks etc.) ; celle des systmes dinformation, qui dmarre dans les annes 1970 avec la mthode Merise, mise au point entre 1972 et 1975 ; celle enn de linformatisation des processus qui recourt volontiers aux langages objets et gnralise dans lentreprise le travail assist par ordinateur , et qui dbute dans les annes 1980 8 . Chacune de ces phases peut se reprsenter par un petit dessin : pour la premire, des applications juxtaposes, en tuyau dorgue ; pour la deuxime, qui a ambitionn de corriger le dsordre smantique par la gestion des donnes de rfrence, il faut ajouter les bases de donnes et les rfrentiels. Un petit diagramme dactivit inspir dUML reprsente convenablement la troisime en voquant linformatisation des processus (gure 2.8). Fig. 2.8 Les trois phases de linformatisation 8. Bernard Morand, professeur lUniversit de Caen, fournit une utile prsentation de lhistoire des mthodes (www.iutc3.unicaen.fr/~moranb/). 80 CHAPITRE 2. AUTOMATISME ET INTELLIGENCE Dans la troisime phase, la conception dun systme dinformation doit obir quelques principes lmentaires 9 : bien dnir les domaines daction de lentreprise, les processus de production, les populations concernes par ces processus, les classes utiliser pour dcrire ces populations ; organiser les processus de faon viter les doubles saisies, doubles identications et connexions rptes des applications diverses ; liminer les synonymes et homonymes ; construire les rfrentiels (identiants, dnitions des donnes) et grer les donnes de rfrence de telle sorte que la smantique du systme dinformation soit convenablement matrise... Mais nos entreprises nont pas attendu le systme dinformation ni le langage UML pour sinformatiser ; les applications conues en tuyaux dorgue dans les annes 1960 et 1970 sont encore l et les refaire coterait cher 10 . Pour corriger leurs dfauts les plus criants on leur a associ des rfrentiels mais ceux-ci ne recouvrent le plus souvent quune partie du systme dinformation (ainsi lentreprise aura cr un annuaire des personnes et un autre de lorganisation, mais non la nomenclature de ses produits etc.) : dailleurs la construction dun rfrentiel pose de dlicats problmes de mthode (voir page 265). Les modles objets ne concernent aujourdhui quune petite partie des systmes dinformation et doivent tre juxtaposes aux ralisations antrieures. Ainsi lon peut reprsenter nos systmes dinformation par la gure 2.9 : ils constituent une accumulation gologique de couches obissant chacune des priorits et principes dirents. Les responsables tentent de se dbrouiller pour tirer de cet ensemble disparate la meilleure performance pour le moindre cot. Fig. 2.9 Systme dinformation hybride Lorsquon parle de systme dinformation, il faut donc indiquer si lon parle du systme dinformation tel quil existe de facto dans une entreprise, souvent conforme la gure 2.9, ou du systme dinformation idal correspondant au cas hypothtique dune entreprise nouvelle qui partirait de zro et qui, de plus, ne commettrait aucune erreur de conception. Mme si nous tions parvenus au terme de lvolution actuelle, mme si les systmes dinformation taient tous modliss en UML, le dsordre y natrait aussi naturellement que lentropie nat dans la matire. 9. Ces principes sont lmentaires au plan de la logique, mais cela ne veut pas dire que leur application soit en pratique aise : elle est rarement russie ou complte. 10. Le code source de certaines dentre elles a t perdu, ou bien on ignore le numro de la version qui tourne : alors on se garde dy toucher, esprant que a va continuer marcher . 2.2. ENTROPIE DU SYSTME DINFORMATION 81 Supposons quune entreprise ait cr un rfrentiel de lorganisation et immatricul ses services, tablissements et zones gographiques. Elle a ainsi construit une base de donnes de rfrence qui volue avec les changements de lorganisation. Tout se passera bien si les divers domaines de lentreprise rpliquent ce rfrentiel sans dlai dans leurs processus ou si ceux-ci le consultent lors de chaque utilisation. Cependant les personnes qui crivent le code seront toujours tentes de construire un rfrentiel propre chaque processus : alors le dsordre sinstalle. Isabelle Boydens, Informatique, normes et temps Isabelle Boydens [25] a explor la production et linterprtation des bases de donnes selon une approche la fois technique et historique. Elle part dun cas particulier, la base de donnes de la scurit sociale belge. Une telle base de donnes nest pas un objet simple , quon la considre en termes de qualit, de reprsentativit, de pertinence ou de lisibilit. Isabelle Boydens dcrit ainsi sa dmarche : Nous avons pralablement slectionn un ensemble cohrent et reprsentatif de normes lgales dont la base de donnes assure lautomatisation. Nous avons ensuite analys et confront les sources juridiques, les directives et rapports administratifs, les articles de presse, la documentation informatique et enn le code de programmation correspondant. Nous avons procd de nombreuses entrevues avec les gestionnaires et utilisateurs de la base de donnes. Enn nous avons longuement observ le processus de gestion et dinterprtation de la base de donnes opr dans la pratique et nous y avons nous mme particip. Une observation de terrain permet de rvler ce qui nest ni dit ni crit, savoir les mcanismes informels dinterprtation des donnes. Elle a examin ainsi des aspects essentiels de la pratique des bases de donnes, aspects trs complexes mais que lon prend rarement la peine dtudier parce que lon suppose, bien tort, quune base de donnes est quelque chose de simple . Les choses se passent en eet souvent ainsi : lors de lcriture du code, le programmeur y introduit une copie de la table de rfrence mais, comme il travaille sous une contrainte de dlai, il remet plus tard lcriture du module qui en assurerait la mise jour. Puis il oublie ou nglige la ncessit de ce module. Lors de la recette tout se passe bien puisque la table, tant rcente, est jour. Cependant par la suite la table de rfrence voluera. La copie ne peut tre mise jour qu la main, on oubliera parfois de le faire : alors lcart se creusera entre les tables et le dsordre sinstallera. Supposons ainsi que le systme dinformation comporte de facto plusieurs tables reprsentant le dcoupage gographique : le monde a t dcoup en rgions et lentreprise a donn un nom chacune dentre elles. 82 CHAPITRE 2. AUTOMATISME ET INTELLIGENCE Le march voluant, elle modie ces rgions en faisant passer des pays de lune lautre. Le rfrentiel est modi mais les tables utilises par les divers processus ne sont pas mises jour simultanment. La dnition des rgions dire alors dun processus lautre. Les interfaces signaleront des erreurs, les vrications et redressements accapareront processeurs et backoces. Linterprtation des donnes occasionnera, lors des conversations entre dirigeants, dinterminables perplexits. Si le dsordre concerne plusieurs rfrentiels (des produits, des clients, des pices dtaches etc.), la pagae devient gnrale. Seule une gendarmerie vigilante (ici une direction de larchitecture ayant lautorit ncessaire au sein de la DSI) peut maintenir la discipline. Cela rappelle la circulation automobile : le code de la route est connu, mais comme chacun peut tre tent de commettre une faute la peur du gendarme est utile. Il ny a qu mettre des gendarmes pour maintenir lordre ? Non, car cela ne rsout pas tout : parfois les forces de lordre sont dbordes. Supposez que le systme dinformation de votre entreprise soit articul avec celui dun partenaire, ce qui suppose linteroprabilit des deux systmes dinformation : il faudra sorganiser pour faire prendre en compte par ce partenaire les changements de vos rfrentiels et rciproquement. Le systme dinformation du partenaire sera peut-tre en dsordre, mais vos gendarmes nont pas le droit de suite chez lui : sil utilise pour classer ses produits une table dirente par rgion, vous serez contraint de les connatre toutes et de suivre leurs errements. Si lon ne parvient pas faire prendre au srieux ces histoires informatiques par les dirigeants, sils nen font pas un des points ngocier lors de laccord de partenariat, le dsordre sinsinuera dans le systme dinformation par les changes avec les partenaires. Une autre source de dsordre rside dans les changements de primtre de lentreprise. Supposez que votre entreprise en achte une autre. Lalignement des systmes dinformation occasionnera des conits entre quipes de dirigeants : ce sera qui prendra le pouvoir, qui gardera sa place. Pendant cette gurilla il faudra vivre avec un systme htroclite, des rfrentiels dont les nomenclatures ne se correspondent pas etc. Dans lconomie innovante et volutive daujourdhui les partenariats sont frquents ainsi que les fusions et absorptions : autant doccasions pour que lentropie saccroisse, quelles que soient la qualit et la bonne volont des gendarmes. Ltat naturel du systme dinformation nest donc pas lordre, mais un dsordre contre lequel la guerre nest jamais gagne. Ce nest pas une raison pour perdre de vue les principes selon lesquels on doit btir et faire voluer un systme dinformation, mais il sera en pratique dicile de les respecter exactement. Comment font les forces de lordre lorsquelles sont dbordes ? Elles louvoient la recherche du compromis qui permettra le moindre mal : elles pactisent avec une bande pour mettre une autre bande la raison, elles tolrent ceci pour pouvoir rprimer cela, elles ngocient des appuis auprs de la municipalit, des familles, des associations. Le gendarme se fait diplomate. 2.3. LIMITES DE LINFORMATIQUE 83 Il en est de mme du directeur de larchitecture quand les sources de dsordre ont un fort dbit. Sil parvient un instant imposer la logique, la discipline, la mthode etc., lordre sera de courte dure. Il ne pourra pas se contenter de rgles formelles : il doit avoir une sensibilit tactique et politique pour limiter la casse et faire en sorte que, quoique dsordonn, le systme dinformation reste assez cohrent pour rendre un service acceptable. 2.3 Limites de linformatique En informatique, on dit quune opration est complexe si elle est logiquement possible mais irralisable en pratique. Une premire forme de cette complexit provient de la reprsentation des nombres dans la mmoire de lordinateur. Celle-ci ne pouvant contenir quune quantit limite de chires, les calculs informatiss portent sur un sous-ensemble des nombres rationnels, approximation des nombres rels. La prcision des calculs est donc limite mme si le nombre de chires que contient la mmoire est lev. Il en rsulte de grandes dicults mathmatiques 11 . Une deuxime forme de complexit est lie au nombre de calculs lmentaires que ncessite une opration. En notant n le cardinal de lensemble sur lequel on travaille, on dira que la complexit est linaire si elle demande de lordre de n calculs, quadratique si elle en demande de lordre de n2 , exponentielle si elle en demande de lordre de en ou, pire, de nn . Si par exemple il faut raliser un calcul lmentaire sur chaque couple dlments de lensemble, la complexit est quadratique car le nombre des couples est gal n(n 1)/2. Sil faut calculer sur chacune des parties de lensemble, la complexit est exponentielle car le nombre des parties est gal 2n . Enn, si lon doit faire un calcul sur chacune des permutations des lments de lensemble, dont le nombre n! (factorielle de n), est la complexit est de lordre de nn car n! 2n(n/e)n (formule de Stirling). Certains problmes la formulation trs simple peuvent exiger une dure de calcul de lordre de lge de lunivers : cest le cas du problme du commis voyageur ds que n atteint quelques dizaines (pour trouver liti11. Le calcul en virgule ottante est par nature inexact et les programmeurs peuvent facilement sy tromper : alors la rponse de lordinateur sera pratiquement forme de bruit ltat pur. Lun des principaux problmes de lanalyse numrique est dvaluer par avance lexactitude des rsultats que fournissent certaines mthodes de calcul. On rencontre ici un problme de crdibilit : nous ignorons jusqu quel point nous pouvons faire conance lordinateur. Les utilisateurs dbutants traitent ce problme en considrant implicitement lordinateur comme une autorit infaillible : ils ont tendance croire signicatifs tous les chires imprims sur un listing. Les utilisateurs blass ont lapproche oppose : ils craignent toujours que les rsultats naient pratiquement aucune signication. Plusieurs bons mathmaticiens ont tent danalyser rigoureusement une srie de calculs en virgule ottante, mais ils y ont rencontr des dicults tellement immenses quils ont d se contenter darguments de simple vraisemblance. (Knuth [105] vol. 2 p. 229). 84 CHAPITRE 2. AUTOMATISME ET INTELLIGENCE nraire optimal passant par plusieurs villes, il faut calculer la longueur de n! itinraires) 12 . Cette approche de la complexit permet dvaluer la faisabilit dun calcul : si n dpasse quelques centaines (cest le cas de la plupart des bases de donnes dune entreprise), un calcul linaire sera facile, un calcul quadratique dicile et un calcul exponentiel impossible. Le programmeur quali arrive parfois rendre possible un traitement qui, programm de faon sommaire, aurait t impossible ou dicile : sil sagit par exemple de faire un tri, un calcul rustique sera quadratique mais un calcul bien conu sera dordre nLog (n) seulement - et pour traiter le problme du commis voyageur on peut galement utiliser des algorithmes qui conomisent du calcul. Ces deux formes de complexit informatique nont rien voir avec la complexit du rel quaucun systme ni ne peut dcrire : en eet, mme si lopration qui consiste rpter un grand nombre de fois un calcul lmentaire demande un temps trs long, elle nest pas au plan logique plus complexe que le calcul lmentaire lui-mme, et celui-ci est aussi simple que lide qui a guid sa conception. Il en est de mme pour les dicults mathmatiques lies la reprsentation des nombres rels par des nombres rationnels. La complexit informatique est un homonyme de la complexit du rel, cest pourquoi nous avons utilis les guillemets pour la noter. Par contre la troisime forme de complexit provient des limites de la logique elle-mme : comme la dmontr Gdel, aucun systme logique ne peut contenir la dmonstration de toutes les vrits. Le domaine de la pense pure est donc lui aussi complexe, puisque aucun systme ni ne peut en rendre compte. On peut dduire du thorme de Gdel un des rsultats les plus importants de la thorie de linformatique (Sipser [189] p. 165) : il est impossible de concevoir le programme qui serait capable de vrier tous les programmes. Supposons en eet quun tel programme P existe. 1) Si le programme A est juste, P (A) = v (v pour vrai ). 2) Soumettons P le programme G = [ P (G) = f ] (f pour faux ). 3) Si P (G) = v , le programme P (G) = f est faux ; donc P [P (G) = f ] = P (G) = f , ce qui est contraire lhypothse. 4) Si P (G) = f , alors P [P (G) = f ] = P (G) = v , ce qui est encore contraire lhypothse. 5) Ainsi G ne peut pas tre vri par P : il ne peut donc pas exister de programme capable de vrier tous les programmes. 12. Si lordinateur fait mille calculs par seconde il faudrait une dure gale lge de lunivers (12 milliards dannes) pour trouver, en considrant tous les itinraires possibles, le meilleur itinraire entre 22 villes. Si lordinateur fait mille milliards (1012 ) de calculs par seconde, il faudrait cette mme dure pour trouver le meilleur itinraire entre 28 villes. 2.3. LIMITES DE LINFORMATIQUE 85 Thorme de Gdel Kurt Gdel [63] a dmontr que si lon construit un systme logique pour formaliser la thorie des nombres entiers, ce systme contient au moins une formule A telle que ni A, ni sa ngation non-A ne peuvent tre dmontres dans le cadre de ce systme. Russell et Whitehead [217] avaient tent de fonder lensemble de la logique sur une base axiomatique. Le thorme de Gdel prouve que ce but est hors datteinte : quel que soit le nombre (ni) des axiomes retenus pour fonder un systme logique, il existera toujours des propositions vraies quil est impossible de dmontrer dans le cadre de ce systme. La dmonstration de Gdel est trs technique. Voici une description schmatique de son raisonnement, tel quil le prsente lui-mme dans lintroduction de son article : 1) Supposons quil existe une Thorie Complte (T C ) fonde sur un nombre ni daxiomes et permettant, si lon considre une phrase quelconque, de dcider sans jamais se tromper si cette phrase est vraie ou non. 2) Considrons la phrase T C ne dira jamais que la prsente phrase est vraie . Nommons cette phrase G, ce que nous noterons : G = T C ne dira jamais que G est vraie . 3) Soumettons G T C et demandons T C de dire si G est vraie ou non. 4) Si T C dit que G est vraie, alors G est fausse. Mais alors comme T C a dit que G tait vraie, T C a commis une erreur. Cependant par hypothse T C ne se trompe jamais. Donc T C ne dira jamais que G est vraie. 5) Si T C ne dit jamais que G est vraie , G est vraie. Mais daprs ce que nous venons de voir T C ne pourra jamais le dire. 6) Il ne peut donc pas exister de Thorie Complte, cest--dire de thorie permettant, quelle que soit la phrase que lon considre, de dire si elle est vraie ou non. Ce raisonnement rappelle le paradoxe fameux mettant en scne un Crtois qui dit les Crtois ne disent jamais que des mensonges . Ce paradoxe montre que tout systme formel auto-applicable (cest--dire capable dnoncer des formules sur lui-mme) est soit incomplet, soit inconsistant. Pour prouver que larithmtique est auto-applicable, Gdel a mis au point un procd permettant dassocier de faon bi-univoque un nombre entier chaque proposition de larithmtique, puis il a dmontr quil existait un entier n qui tait le codage de la proposition la formule n est indmontrable . 86 CHAPITRE 2. AUTOMATISME ET INTELLIGENCE Certes on peut dnir des mthodes de vrication ecaces et les outiller de telle sorte quelles soient faciles utiliser. Mais ces mthodes, aussi ecaces soient-elles, ne garantissent pas que tous les programmes quelles valident soient corrects : Le test dun programme peut servir montrer la prsence des bogues, mais jamais pour montrer quil ny en a aucune 13 . Michael Sipser, Introduction to the Theory of Computation Ce livre [189] prsente la thorie de linformatique : la machine de Turing, la thorie des langages, les algorithmes, la dcidabilit, le fait quil nexiste pas de programme qui sache vrier les programmes, le chirement cl publique, les ordres de grandeur qui distinguent le faisable (polynomial) de limpossible (exponentiel) etc. Dnitions, lemmes et thormes senchanent. Sipser est un grand pdagogue. Sans renoncer la rigueur, il conduit son lecteur le long dun chemin facile, vriable ; en partant dautomates simples il fait dcouvrir les langages, les grammaires, la machine de Turing, la dcidabilit, la rcursion, la complexit dans le temps (dure des calculs) et dans lespace (taille de la mmoire ncessaire) etc. Sipser crit deux fois la mme dmonstration : une fois en langage courant pour donner une ide gnrale (ce quil appelle proof ideas ) ; la deuxime fois en notation formelle. Lorsquon lit un chapitre la premire fois, on se contente des proof ideas pour avoir une ide densemble. Puis on lit les dmonstrations en entier pour se familiariser avec les notations. 2.4 Quelle intelligence? These machines have no common sense; they do exactly as they are told, no more and no less. This fact is the hardest concept to grasp when one rst tries to use a computer. (Donald E. Knuth, The Art of Computer Programming [105] volume 1, p. v) (...) es realmente el chimpanc que quiere aprender a leer, un pobre tipo que se da con la cara contra las paredes, y no se convence, y vuelve a empezar. Ah, pero si un da el chimpanc se pone a leer, qu quiebra en masa, qu desparramo, qu slvese el que pueda, yo el primero 14 . (Julio Cortzar, El perseguidor, Alianza Editorial 1993, p. 63). 13. Edsger W. Dijkstra, Notes on structured programming [44]. 14. Cest comme si un chimpanz voulait apprendre lire : le pauvre type se casse le nez contre des murs, se refuse admettre lvidence et recommence. Mais si un jour ce chimpanz arrive lire, quelle panique, quelle dbandade, quel sauve-qui-peut, moi le premier ! 2.4. QUELLE INTELLIGENCE? 87 Parmi les fausses questions que conduit poser un concept mal bti se trouve celle de lintelligence des ordinateurs. Elle suscite des motions extrmes et opposes. O est lhomme l-dedans ? demande avec angoisse lindividualiste qui se pose en humaniste (Virilio [209]). Dautres, tout aussi motifs mais misanthropes, se flicitent de voir la machine liminer ltre humain quils jugent peu able et moralement douteux (Truong [205]). Dautres enn croient devoir utiliser un vocabulaire emphatique pour clbrer les nouveauts quapporte lordinateur (Lvy [121]). Dhonorables philosophes 15 et dexcellents ingnieurs 16 disent ainsi des choses qui ne rendent pas un compte exact du phnomne de linformatisation. Pour clairer la question il sera utile de se rfrer de nouveau la culture amricaine. Nous considrerons ici non plus lentreprise, mais larme (Desportes [47] p. 155) : tout comme lentreprise larme est consacre laction, mais sous sa forme la plus urgente et la plus dangereuse. Cest donc dans les doctrines militaires que lon rencontrera lexpression la plus claire de la doctrine daction dune nation, doctrine qui sappliquera ensuite dans tous les domaines et en premier dans lentreprise, lieu gomtrique de laction organise. La doctrine militaire amricaine sappuie sur le Prcis de lart de la guerre [92] du Suisse Antoine Jomini (1779-1869) et, un moindre degr, sur le Vom Kriege [37] du Prussien Carl von Clausewitz (1780-1831). Ces deux gnraux avaient observ la stratgie de Napolon, tudi celle de Frdric II, et en avaient tir les leons. Rivaux sur le terrain de la thorie, ils se sont beaucoup emprunt lun lautre. Leurs thories sont donc plus proches que les interprtations qui en sont donnes : mais, quand il sagit dvaluer une inuence, linterprtation dune thorie a plus de poids que son contenu mme. On peut ainsi associer les noms de Jomini et Clausewitz deux modles contrasts. Selon le modle de Jomini, tout problme doit tre ramen ses lments rationnels puis trait de faon scientique : Jomini entend matriser lart de la guerre en rsumant ce quelle a de complexe par quelques principes et axiomes vidents. Cette approche satisfait le pragmatisme des Amricains : culte de loensive, concentration des masses au point dcisif pour anantir ladversaire, professionalisation dune stratgie qui a pour but de gagner les batailles et non de servir par les armes un projet politique. La guerre est un job que la nation cone au militaire et que celui-ci excute. Lcole qui se rclame de Clausewitz ne rpudie pas cette modlisation mais postule une continuit entre la guerre et la politique, ide dicilement assimilable par le pragmatisme amricain. Cette cole insiste par ailleurs sur les conditions de laction, ces incertitudes , ces frictions , ce brouillard que Jomini suppose ngligeables mais qui en pratique n- 15. Aujourdhui notre mmoire est dans le disque dur. De mme, grce au logiciel, nous navons plus besoin de savoir calculer ou imaginer. Lhumain a la facult de dposer les fonctions de son corps dans les objets. Et il en prote pour faire autre chose. (Michel Serres dans LExpansion, 20 juillet 2000). 16. Dans 10 20 ans, lensemble des ordinateurs interconnects aura des capacits intellectuelles qui dpasseront lhomme dans tous les domaines. (Jean-Paul Figer). 88 CHAPITRE 2. AUTOMATISME ET INTELLIGENCE cessitent, pour clairer la dcision, un travail permanent dinterprtation et de synthse. Le modle de Jomini, rationnel et planicateur, incite lautomatisation parfaite : les tres humains excutent les ordres de lautomate prprogramm qui, sur la base dune information claire et complte, tablit de faon optimale le programme de leur action. la limite, le stratge nest rien dautre que le porte-voix de lordinateur. Mais le modle de Clausewitz, plus complexe, invite au contraire articuler lautomate et ltre humain car seul ce dernier, sil a t bien form, pourra dans une situation imprvue interprter des rapports incomplets ou fallacieux et prendre la dcision juste. La discussion sur lintelligence de lordinateur sclaire si on la situe sur cette toile de fond doctrinale. Soit on suppose les hypothses du modle de Jomini vries (information parfaite, planication parfaite etc.) et alors laction peut tre prpare loisir par un programme et, dans le feu de lurgence, dtermine au mieux par lautomate qui calcule vite et sans erreurs. Soit on suppose au contraire que la situation comporte une part dincertitude, de brouillard , et alors la contribution du cerveau humain est ncessaire. De ces deux modles, lequel est le bon ? Cela dpend du cas que lon considre. Sil sagit dassurer la maintenance dun quipement, le modle de Jomini semble simposer, sous la seule rserve que le technicien mette une alarme en cas dimprvu. Mais si lordinateur permettait de supprimer lincertitude, cela se saurait dans les salles de march : les informaticiens auraient fait fortune la Bourse et du coup la Bourse aurait cess dexister 17 . Si nous reprenons la distinction propose page 67 entre vnement interne et vnement externe , nous pourrons dire que le modle de Jomini correspond bien aux vnements internes, la conduite du processus de production de lentreprise, alors que le modle de Clausewitz sapplique aux vnements externes, que lentreprise ne peut ni matriser ni organiser entirement : relations avec les clients et avec les fournisseurs, conditions de la concurrence. Sur ces vnements externes, et mme si linformation sur le pass et le prsent tait parfaite - ce qui nest jamais le cas - lanticipation comporterait encore une part dincertitude. Les conditions pratiques de laction stratgique, celle qui porte non sur lexcution des tches mais sur leur conception, sur le positionnement de lentreprise, sont donc plutt celles que dcrit le modle de Clausewitz. Le modle de Jomini conforte la conance en soi du professionnel mais si celui-ci lapplique aux vnements externes il prend le risque de se trouver dsarm devant limprvu. * * Ceux qui conoivent des ordinateurs savent faire la dirence entre lordinateur et ltre humain. John von Neumann 18 tait arriv linformatique 17. De mme, les casinos auraient ferm si le dterminisme ne comportait pas dexception, car les physiciens y auraient fait fortune. 18. von Neumann [147]. The Computer and the Brain est le dernier ouvrage de von 2.4. QUELLE INTELLIGENCE? 89 par la physique et se servait de lordinateur pour rsoudre par simulation des problmes trop complexes pour tre traits analytiquement. Cest lui qui, avec Church et Turing, a conu les ordinateurs dont nous nous servons aujourdhui. Certaines de ses rexions sont lorigine de lintelligence articielle. Le cerveau lui a fourni une image de lordinateur : tout comme le cerveau, lordinateur est dot dune mmoire, dune capacit de traitement et dorganes sensoriels (entres et sorties). Cependant le cerveau, tre biologique, progresse lchelle de la dizaine de milliers dannes, alors que lordinateur, tre articiel, progresse lchelle de la dizaine dannes, donc beaucoup plus vite. Certains en ont conclu que lordinateur, cerveau lectronique , avait vocation supplanter le cerveau humain. Comment pouvez-vous armer, disent-ils, que lordinateur sera jamais incapable davoir des motions et de se comporter comme un tre humain? Du point de vue potique toute parole qui veille lintuition est lgitime car la posie relve dune dmarche mentale antrieure au raisonnement. Mais certaines phrases sont impropres alimenter le raisonnement parce quelles ne sont pas falsiables , pour utiliser le vocabulaire de Popper. Y a-t-il une vie aprs la mort? La rponse peut tre oui ou non sans que lexprience puisse trancher et la conviction intime du croyant luimme oscille entre ces deux rponses. Donc mme si cette question est un thme intressant pour la rverie, du point de vue de la rexion elle est futile. Lintelligence des ordinateurs atteindra-t-elle, dpassera-t-elle celle des tres humains ? est une phrase du mme type. On peut y rpondre par oui, par non ou osciller entre les deux rponses sans pouvoir trancher par lexprience puisque celle-ci se situe dans un futur indni et ne peut sappuyer sur aucun prcdent. Il existe entre lordinateur et ltre humain une dirence plus grande quentre ltre humain et les primates qui lui sont gntiquement les plus proches. Se pourrait-il ainsi quun chimpanz apprenne un jour parler ou lire (cf. la citation de Cortzar page 86) ? Une telle hypothse est tout aussi plausible que celle concernant lintelligence de lordinateur. * * Hypothse pour hypothse, on est libre de choisir. Ne serait-il pas alors plus fcond de postuler quil existe entre lordinateur et le cerveau humain une dirence de nature, une dirence infranchissable? Cette hypothse a plusieurs avantages : - elle est conforme lexprience prsente, car aucun des ordinateurs existants ne se comporte comme un tre humain ; - elle indique une piste laction : si lordinateur et ltre humain sont dirents, il importe de les articuler ; - enn, elle fournit la pense un cadre utile pour prparer cette action : Neumann. Min par le cancer dont il est mort en 1957, il na pas pu lachever. Il lui accordait beaucoup dimportance. 90 CHAPITRE 2. AUTOMATISME ET INTELLIGENCE il est possible de penser larticulation de deux tres dirents alors quil serait impossible de penser larticulation de deux tres que lon suppose identiques, car la pense les confond. Von Neumann a peru les limites de lanalogie entre lordinateur et le cerveau humain. Le mcanisme du cerveau, dit-il, est plus lent et davantage sujet lerreur que celui de lordinateur ; mais la structure du cerveau est, elle, plus riche que celle de lordinateur. Le cerveau met en uvre des processus parallles et analyse les signaux de faon statistique, notamment en valuant des corrlations. Cela lui confre une grande rapidit et une grande abilit malgr les dfauts que comporte son mcanisme. En outre la mmoire du cerveau, qui utilise une grande diversit de supports, semble pratiquement innie mme si la mmoire consciente est, chaque instant, limite. Ainsi notre hritage gntique nous aurait dot dun automate naturel dont les capacits dirent essentiellement de celles dun ordinateur. Notre cerveau est suprieur lordinateur pour certaines fonctions (interprter, synthtiser, comprendre, expliquer, dcider, concevoir), infrieur et mme trs infrieur pour dautres (classer et trouver une information, calculer, recopier, transcoder). La question pratique laquelle nous sommes confronts nest pas de mettre au point un ordinateur dont le comportement ne direrait en rien de celui dun tre humain - but peut-tre hors de porte et en tout cas loign des priorits actuelles - mais de raliser ecacement larticulation entre l tre humain organis (car bien sr il ne sut pas de considrer un seul cerveau : il faut considrer la socit entire avec ses institutions et, parmi elles, lentreprise) et l automate programmable dou dubiquit , forme que lordinateur a prise grce au rseau. 2.4.1 Turing a-t-il perdu son pari ? Dans un article qui a eu une immense inuence (Turing [206]) Alan Turing a soutenu quil tait possible de concevoir une exprience montrant que lintelligence de lordinateur ne pouvait pas tre distingue de celle dun tre humain. Le pari de Turing a veill lambition de lintelligence articielle. Pour rpondre la question est-ce que les machines peuvent penser? il faut bien sr pouvoir faire abstraction de lapparence physique. Turing propose donc un jeu de limitation quil dnit ainsi 19 : Le jeu de 19. [The imitation game] is played with three people, a man (A), a woman (B ), and an interrogator (C ) who may be of either sex. The interrogator stays in a room apart front the other two. The object of the game for the interrogator is to determine which of the other two is the man and which is the woman. He knows them by labels X and Y , and at the end of the game he says either X is A and Y is B or X is B and Y is A. The interrogator is allowed to put questions to A and B (...) We now ask the question, What will happen when a machine takes the part of A in this game? Will the interrogator decide wrongly as often when the game is played like this as he does when the game is played between a man and a woman? These questions replace our original, Can machines think? (...) I believe that in about fty years time it will be possible 2.4. QUELLE INTELLIGENCE? 91 limitation se joue trois personne, un homme (A), une femme (B ) et un interrogateur (C ) qui peut tre de lun ou lautre des deux sexes. Linterrogateur se trouve dans une pice spare des deux autres. Le but du jeu est pour linterrogateur de deviner lequel de ses deux interlocuteurs est un homme et lequel est une femme. Il les dsigne par les matricules X et Y ; lissue du jeu il dit soit X est A et Y est B , soit X est B et Y est A. Il peut poser des questions A et B (...) Maintenant nous nous demandons Que peut-il arriver si lon fait tenir par une machine le rle de A dans ce jeu ? Est-ce que linterrogateur se trompera aussi souvent que lorsque la partie se joue entre un homme et une femme ? Ces questions remplacent notre question initiale, Des machines peuvent-elles penser? (...) Je crois que dans cinquante ans environ il sera possible de programmer des ordinateurs ayant une mmoire de lordre de 109 de telle sorte quils jouent tellement bien au jeu de limitation quun interrogateur moyen naura pas plus de 70 chances sur cent de les identier de faon exacte aprs les avoir questionns pendant cinq minutes. (...) La seule faon satisfaisante de prouver cela, cest dattendre la n du sicle et de faire lexprience que je viens de dcrire. Pour comprendre la nature du test de Turing, il faut rchir un instant son nonc. Si la dirence entre A et B est vidente, linterrogateur ne se trompera jamais : la probabilit quil ne fasse pas derreur est donc gale 1. Si la dirence entre A et B est insensible, linterrogateur se trompera une fois sur deux (il faut supposer quen cas de doute il tire sa rponse pile ou face) : la probabilit quil ne fasse pas derreur est alors gale 0,5. Le test peut donc tre caractris par la frquence des rsultats exacts, qui appartient lintervalle [0,5 , 1] (gure 2.10). Turing ne dit pas que le test sera russi si cette frquence est de 0,5, valeur qui correspond au cas o lon ne pourrait absolument pas distinguer lordinateur de ltre humain : il dit que le test sera russi si cette frquence est comprise dans lintervalle [0,5 , 0,7], cest--dire si linterrogateur a confondu lordinateur avec un tre humain dans au moins 30 % des cas. Fig. 2.10 chelle du test de Turing to programme computers, with a storage capacity of about 109 , to make them play the imitation game so well that an average interrogator will not have more than 70 per cent chance of making the right identication after ve minutes of questioning. (...) The only really satisfactory support that can be given for [this] view (...) will be that provided by waiting for the end of the century and then doing the experiment described. 92 CHAPITRE 2. AUTOMATISME ET INTELLIGENCE Ce test est peu exigeant : il ne dure pas plus de cinq minutes et le seuil decacit est modeste. Il est donc audacieux de prtendre quune telle exprience, si elle russissait, autoriserait armer que des machines puissent penser. Quoi quil en soit, Turing a formul la fois un pari et le test qui permet de le vrier. Nous pouvons faire le test, puisque la n du sicle est passe. Certes lordinateur sest rvl redoutable au jeu dchecs ; mais dans un travail aussi simple que la traduction dun texte littraire il fournit un rsultat tellement mdiocre que lexaminateur moyen le distinguera immdiatement dun traducteur humain. Si nous prenons Turing au mot, nous pouvons donc dire quil a perdu son pari. Mais ce serait l une rfutation peu satisfaisante : quelquun dautre pourrait prendre la relve et parier de nouveau en xant comme chance la n du xxie sicle ou celle du troisime millnaire, ce qui laisserait la question en suspens pendant un long dlai. La meilleure rfutation de Turing sappuie sur la dnition de lordinateur quil donne lui-mme : On peut expliquer lide qui se trouve derrire les ordinateurs en disant quils sont conus pour raliser toutes les oprations qui pourraient tre faites par un calculateur humain. Le calculateur humain est suppos suivre des rgles xes ; il na pas le droit de sen carter le moins du monde. Nous pouvons supposer que ces rgles lui sont fournies dans un livre qui sera modi chaque fois quon veut lui faire faire un nouveau travail. Il dispose pour faire ses calculs dune quantit illimite de papier. Il peut aussi faire ses additions et multiplications sur une machine calculer, mais cest sans importance. Le livre de rgles quutilise notre calculateur humain est videmment une ction commode : en fait, les vrais calculateurs humains se rappellent ce quils ont faire. Si on veut faire imiter par une machine le comportement dun calculateur humain, on na qu demander celui-ci comment il fait, puis traduire sa rponse en une table dinstructions. Construire une table dinstruction, cest ce que lon appelle programmer. Programmer une machine pour raliser lopration A quivaut introduire dans la machine la table dinstructions qui convient pour quelle ralise A 20 . Si Turing dnit ainsi lordinateur, puis arme par ailleurs quil sera dicile de distinguer au jeu de limitation un ordinateur dun tre humain, cela implique quil sera tout aussi dicile de distinguer un calculateur 20. The idea behind digital computers may be explained by saying that these machines are intended to carry out any operations which could be done by a human computer. The human computer is supposed to be following xed rules; he has no authority to deviate from them in any detail. We may suppose that these rules are supplied in a book, which is altered whenever he is put on to a new job. He has also an unlimited supply of paper on which he ds his calculations. He may also do his multiplications and additions on a desk machine, but this is not important. The book of rules which we have described our human computer as using is of course a convenient ction. Actual human computers really remember what they have got to do. If one wants to make a machine mimic the behavior of the human computer in some complex operation one has to ask him how it is done, and then translate the answer into the form of an instruction table. Constructing instruction tables is usually described as programming. To programme a machine to carry out the operation A means to put the appropriate instruction table into the machine so that it will do A. 2.4. QUELLE INTELLIGENCE? 93 humain, assujetti au respect de rgles xes consignes dans un cahier, dun tre humain ordinaire qui, ntant pas assujetti de telles rgles, est libre de prendre des initiatives et de sadapter limprvu. Il sagit donc nalement de savoir si lon suppose limprvu ngligeable ou non : on retrouve ici le dbat entre les coles de pense qui sinspirent lune de Jomini, lautre de Clausewitz. Il est possible de rdiger le cahier de rgles de telle sorte que le calculateur dispose de consignes lui permettant de faire face une grande diversit de situations (cest ainsi que lordinateur joue aux checs), mais la liste des situations que dcrit le programme est ncessairement nie alors que limprvu potentiel que comporte le rapport dun tre humain avec le monde de la nature est illimit : ltre humain se dbrouille lorsquil rencontre un imprvu, l mme o lordinateur (ou son quivalent le calculateur humain, pur excutant) ne disposerait pas de rgles et ne saurait donc que faire : cest ce type de dicult que lordinateur rencontre en traduction automatique. Cest le sens de la rfutation de Turing par Popper 21 (Popper [163]) : Turing a arm quil tait impossible, par principe, de distinguer les hommes des ordinateurs partir de leurs activits observables (leurs comportements), et il a d ses adversaires de spcier une activit ou un comportement humain observable quelconque quun ordinateur serait, par principe, incapable de raliser. Mais ce d est un pige intellectuel : spcier un type de comportement reviendrait tablir une spcication pour la construction dun ordinateur. En outre, si nous utilisons et construisons des ordinateurs, cest parce quils sont capables de faire beaucoup de choses que nous ne savons pas faire, tout comme je me sers dun crayon ou dun stylo pour calculer une addition que je suis incapable de faire de tte. Mon stylo est plus intelligent que moi, disait souvent Einstein. Mais ceci ne prouve pas quil soit impossible de le distinguer de son stylo. Turing fut un gnie et aussi un tre humain dont les sourances suscitent la compassion 22 . Il a contribu la naissance de linformatique, bouleversement dont nous navons pas ni dexplorer les consquences. Il est comprhensible que le tmoin dun vnement dune telle importance ait eu du mal en circonscrire la porte. Constatant la rapide croissance des possibilits de lordinateur, Turing a extrapol, et il sest tromp. * * Les Grecs avaient dcouvert la puissance de labstraction ; on voit dans LAnabase de Xnophon livresse intellectuelle que cette dcouverte a provoque. Platon a t jusqu armer que seules les ides taient relles : lide de cheval serait ainsi plus relle que le cheval qui gambade dans le pr, tout comme lide de cercle est plus relle que le cercle que lon trace 21. Popper, comme dautres commentateurs, pousse lextrme la formulation du test de Turing qui est comme nous lavons vu modeste. Mais ce nest que justice puisque Turing a prtendu que la russite de ce test permettrait darmer que les machines pensent . 22. Homosexuel, Alan Turing (1912-1954) fut comme Oscar Wilde (1854-1900) une victime du systme judiciaire britannique. Il sest trs vraisemblablement suicid (Hodges [84]). 94 CHAPITRE 2. AUTOMATISME ET INTELLIGENCE avec un compas. Lidalisme platonicien a inspir la philosophie de Plotin et de saint Augustin, la thologie catholique, il a inuenc les hommes de la Renaissance et bien dautres : ce nest pas parce quune reprsentation est inexacte ou incomplte quelle na pas daudience, surtout quand elle est formule par une personne de grand talent. Le pari de Turing a eu des eets contrasts. Le parallle entre le cerveau lectronique et le cerveau humain a suscit des recherches fcondes mme si les travaux en intelligence articielle ont donn des rsultats dcevants. Mais en focalisant lattention sur lintelligence de lordinateur et donc sur la similitude entre celui-ci et ltre humain, ce pari a eu linconvnient dinciter ne pas se soucier de leurs dirences. Quelles sont nos priorits aujourdhui ? Est-ce de rver lintelligence que la machine pourrait, par hypothse, dployer dans quelques sicles ou quelques millnaires, ou bien dagir pour articuler au mieux les ressources quore aujourdhui lautomate programmable (lordinateur) avec ce que sait faire ltre humain organis dans lentreprise ? Choisir la seconde rponse, cest dire que le pari de Turing ntait pas pertinent. * * Les questions que nous venons dvoquer nont rien de fondamentalement nouveau. Le cerveau humain sest dj accommod de plusieurs successeurs potentiels : le langage, qui a une existence propre depuis que des hommes se sont mis parler ; lcriture, support de la mmoire ; limpression, support de la diusion des textes. Des machines remplacent nos jambes (bateau, bicyclette, automobile, avion), des prothses assistent nos sens (lunettes, appareils acoustiques, tlphones, tlvision). Llevage et lagriculture pratiquent depuis le nolithique la manipulation gntique par slection des espces. La bionique, lintelligence articielle ne font que venir sajouter au catalogue des prothses qui assistent nos activits physiques ou mentales. Navons nous pas tendance, par dfaut de perspective historique, exagrer leur nouveaut? Il existe entre la complexit du logiciel et celle du cerveau dun tre vivant une dirence de nature. Aussi compliqu soit-il, le logiciel est de taille nie puisquil sagit dun texte. Mais toute thorie, aussi puissante soit-elle, reste incomplte ; aucun objet du monde de la nature (et le cerveau en est un) ne peut donc tre exactement reproduit par un texte. Si un texte potique semble parfois nous mettre en relation avec le monde lui-mme, cest parce que notre cerveau le complte par un rseau de connotations qui enrichit lapport des mots et, au prix dune imprcision que le logiciel ne saurait tolrer, ouvre notre rverie une perspective sans limites. Lintuition de ceux qui vivent dans un univers de science-ction ou de dessin anim saranchit de lexprience : dans cet univers-l toutes les mtamorphoses sont possibles, toutes les chimres peuvent exister et quiconque voque une impossibilit serait immdiatement dmenti. Mais lexprience distingue le possible de limpossible et assigne des bornes laction. Il existe dans le monde de lexprience des questions pertinentes, cest--dire utiles 2.4. QUELLE INTELLIGENCE? 95 laction, et dautres qui ne le sont pas. Si elles nous dtournent des questions pertinentes, nous devons qualier les rveries sur lintelligence des ordinateurs dimpertinentes. Nous qui savons tant bien que mal parler, lire, crire, compter, domestiquer plantes et animaux, fabriquer produits et outils, communiquer, dposer et retrouver notre mmoire collective dans des encyclopdies etc., devons apprendre tirer parti de lautomate programmable. Pour voir clair dans les questions de savoir-faire et de savoir-vivre, dorganisation collective et personnelle que cela pose, il importe de percevoir la frontire qui nous spare de lui, de discerner ce quil sait faire de ce que nous savons faire, de sorte que son insertion dans notre action, dans nos processus, puisse tre judicieuse. Il faut pour tracer cette frontire un outil conceptuel aussi prcis que le scalpel du chirurgien. Or les rveries sur lintelligence de lordinateur brouillent cette frontire. On ne peut pas penser la relation entre deux tres dont on a postul lidentit, ft-elle asymptotique. Lintelligence de la machine sactualisant dans un futur indni, lintuition svade des contraintes de laction en tournant le dos des questions qui aujourdhui sautent aux yeux : comment assister nos processus oprationnels ; tirer parti de la conjugaison des donnes et du commentaire ; fonder la solidit des rfrentiels ; articuler les mdias ; faire interoprer les systmes dinformation de diverses entreprises ; assurer la dialectique du systme dinformation et de la stratgie etc. Les crivains de science ction, les cinastes, crent un monde imaginaire ; il leur est facile dy doter les ordinateurs de facults extraordinaires, comme la fait Stanley Kubrick dans 2001 : odysse de lespace. Ils sculptent ainsi un imaginaire fallacieux 23 . Ce nest pas sans consquences. Certes, la rverie est innocente quand elle dlasse le praticien expert : il nest pas dupe des illusions quelle comporte et il est li lexprience par le ressort de rappel de son activit professionnelle. Mais parmi les personnes qui dcident en matire de systme dinformation les praticiens experts sont une minorit. La diusion mdiatique des rveries sur lintelligence de lordinateur risque de placer les autres sur une orbite mentale do il leur sera impossible de revenir au sol, et alors leurs dcisions seront follement inadquates. Ce nest pas de rveries impertinentes que nous avons besoin dans ce domaine dicile, mais de dmarche scientique et de mthode exprimentale. Lordinateur ne peut pas raliser des choses que ltre humain apprend faire lors des premires annes de sa vie : il ne comprend pas le langage humain ordinaire, avec ses allusions et ses connotations. Il ne peut pas faire la synthse dun ensemble de faits et en tirer la conclusion. Il ne peut pas prendre de dcision. Il na pas dimagination. Si lon a limpression quil sait faire tout cela, cest que lon commet lerreur de dire lordinateur calcule 23. Contrairement ce que lon voit dans les lms, les logiciels qui existent dans le monde rel sont incroyablement primitifs si on les confronte aux exigences de ce que nous appelons le simple bon sens. Regardez par exemple la stupidit incroyable des moteurs de recherche sur la Toile lorsquon leur demande de trouver des contenus ayant un sens pour ltre humain (Schneier [180]). 96 CHAPITRE 2. AUTOMATISME ET INTELLIGENCE quand on se sert de lordinateur pour faire un calcul, ou lordinateur dcide quand on lutilise pour aider la dcision. Ce nest pas lordinateur qui calcule ni qui dcide mais lutilisateur, qui se fait aider par lordinateur pour calculer ou dcider. Cette aide rend parfois possibles des choses qui, autrement, auraient t impossibles : ainsi le pilote automatique dun avion permet de maintenir celui-ci pendant toute la dure du vol dans la position qui minimise la consommation de carburant, alors que pour le pilote humain ce serait aussi dlicat que de tenir une assiette en quilibre sur une aiguille, performance quil est impossible de raliser des heures durant. Pour progresser dans lutilisation de lordinateur il faut se rappeler quil obit la lettre, sans initiative ni interprtation, aux ordres qui lui sont donns ; il apporte ainsi ltre humain une aide prcieuse, mais bien dlimite. Lexpression assist par ordinateur , que lon utilise pour le dessin, la gestion, la conception etc. (DAO, GAO, CAO), a une porte gnrale : en tout et pour tout, lordinateur nous assiste ; les utilisations les plus intelligentes de linformatique sont celles qui cultivent la relation entre lordinateur et nous, partir dune claire conscience de la dirence qui nous spare de lui. La traduction automatique La traduction automatique ne donne de rsultat acceptable que lorsquil sagit de textes formaliss, techniques, prcis, sans surprises du point de vue de la syntaxe. Par contre la traduction automatique des textes littraires, rdigs dans le langage courant et riches en connotations, donnent des rsultats ridicules. Pour voir ce quil en est, appliquons le logiciel fourni par AltaVista un paragraphe de la fameuse lettre ouverte de Bill Gates (Gates [62], voir page 111) : To me, the most critical thing in the hobby market right now is the lack of good software courses, books and software itself. Without good software and an owner who understands programming, a hobby computer is wasted. Will quality software be written for the hobby market? On obtient ceci : moi, la chose la plus critique sur le march de passe-temps est en ce moment le manque de bons cours, de livres et de logiciel de logiciel lui-mme. Sans bon logiciel et propritaire qui comprend programmant, un ordinateur de passe-temps est gaspill. Le logiciel de qualit sera-t-il crit pour le march de passe-temps? Il ne sagit l que dun exemple et il existe certainement des logiciels de traduction plus puissants (notamment ceux que lon talonne par analyse statistique dun corpus de textes). Toutefois le risque dun contresens non seulement grossier, mais absurde, restera toujours lev. 2.4. QUELLE INTELLIGENCE? 97 2.4.2 Articuler lordinateur et ltre humain Pour concrtiser le propos, considrons quelques exemples : 1) Une entreprise veut mettre sur son site Web la fonction dintermdiation assure jusquici par une premire ligne proche des clients et trs exprimente : le client dposera sa demande, les fournisseurs leurs ores, linformatique fera le rapprochement entre les deux. Mais il faut mettre lentreprise en garde. Que va-t-il se passer si elle cone lintermdiation un automate? Ne va-t-elle pas y perdre en ecacit? 2) Un logiciel de traduction automatique est (a) coteux concevoir, (b) fcond en contresens insupportables la lecture, (c) moins ecace quun logiciel de traduction assiste par ordinateur dont la production cote mille fois moins cher. Si vous souhaitez que lordinateur fasse tout, vous devez raliser un programme qui saura traiter les cas particuliers ; il sera dune complexit monstrueuse et, en fait, il ne parviendra pas traiter tous les cas particuliers. Si vous articulez lordinateur et ltre humain, vous pouvez laisser ce dernier le soin dinterprter les cas particuliers en utilisant son discernement. Lordinateur traitera les cas simples, qui constituent la majorit des aaires ; le programme sera plus simple, donc moins coteux, plus volutif, mieux matrisable. 3) Il se produit des catastrophes lorsque le systme dinformation est conu de telle sorte que les personnes de la premire ligne naient pas la possibilit dagir, alors quayant exprience et bon sens elles comprennent correctement chaque cas particulier. Il est impossible dimaginer lavance la gamme des incidents qui peuvent survenir en cas dautomatisation, mais il est certain que des incidents se produiront et que labsurdit peut se dployer sans limites si on ne mnage pas la possibilit dune reprise de main par un tre humain. * * Larticulation entre lautomate et ltre humain demande des consultations, de la rexion, bref une dmarche. Certaines personnes disent alors : Vous proposez une dmarche, mais ce quil nous faut cest un produit . Les fournisseurs de logiciels portent une part de responsabilit dans cette erreur de perspective. On a vu, sur la couverture du Monde Informatique (n 839 du 4 fvrier 2000) la photo dun fromager accompagne de cette lgende : De quoi avez-vous besoin pour transformer votre business en e-business ? Dcouvrez-le page 11 . Et la page 11 se trouvait une publicit contenant ces mots : Il faut un puissant logiciel pour transformer le business en e-business. Ce logiciel existe, IBM la fait . Or la premire question quune entreprise doit se poser nest pas quel logiciel choisir , mais que veulent mes clients , puis quel rle dois-je jouer : la check-list ne commence pas par la technique mais par la stratgie. En suggrant quil sut de prendre un logiciel - le sien bien sr - IBM oriente ses clients vers la voie de lchec mme si son logiciel est excellent (et IBM a 98 CHAPITRE 2. AUTOMATISME ET INTELLIGENCE Dmarche de mise en place de le-business Il ne sut pas pour votre entreprise davoir une prsence sur la Toile, ft-elle jolie. Il faut dabord connatre vos clients et savoir ce quils attendent de vous car la Toile, cest le pouvoir au client : si vous ne rpondez pas comme il le souhaite, clic ! il est parti, vous pouvez lui dire adieu. Quel positionnement voulez-vous donner votre entreprise sur la Toile? jusquo voulez-vous pousser la direnciation de votre ore? avec quels partenaires voulez-vous vous associer ? quelles relations souhaitez-vous avoir avec vos fournisseurs? jusquo entendez-vous pousser lintgration entre vos aaires et celles de vos partenaires, fournisseurs et clients ? Il faut ici une ingnierie daaire, avec ses dimensions juridique et nancire. Souhaitez vous conserver la mme priphrie, ou pensez vous quil faut externaliser certaines de vos activits ? Le e-business va de pair avec un e-management : il faut repenser la personnalit, les priorits, les contours de lentreprise. Il convient que cette rexion ne soit pas seulement celle du prsident-directeur gnral mais quelle soit partage par les dirigeants, les cadres et nalement par toute lentreprise : cela suppose des consultations, concertations et validations. Enn quand vous saurez ce que vous voulez faire il faudra sassurer que cest faisable. Vos limites sont ici celles de votre systme dinformation. Si celui-ci est constitu dune accumulation dapplications htroclites fondes sur des dnitions incohrentes, si les donnes de rfrence ne sont pas gres, sil nexiste pas de gestion de conguration, bref si vous navez pas un systme dinformation digne de ce nom, vous aurez du mal jouer la partie de le-business. Ce ne sera pas totalement impossible - il nest pas indispensable de passer par un ERP a avant de se lancer sur lInternet - mais ce sera dicile. Le calendrier de mise en uvre des fonctionnalits de le-business sera articul avec la mise niveau de votre systme dinformation. Vous pouvez dmarrer tout de suite, mais il vous faudra quelques annes pour transformer lentreprise. a Enterprise Resource Planning 2.4. QUELLE INTELLIGENCE? 99 dexcellents produits). Les entreprises nont que trop tendance croire que tout problme est technique (cest--dire relve tymologiquement du savoirfaire) et donc que toute solution doit tre galement technique. Mais avant de savoir faire, il faut savoir ce que lon veut faire, pourquoi et pour qui on veut le faire. Pourquoi faire et vouloir faire doivent prcder savoir faire . Dire cela, ce nest pas dnigrer la technique, mais au contraire cest la respecter assez pour ne pas la faire intervenir contre-temps. Les systmes dinformation ne sont pas des automates dont on attend quils rglent tous les problmes, mais des outils destins assister des oprateurs humains. La conception du systme dinformation doit donc considrer non le seul automate, mais le couple form par lautomate et ltre humain organis quil assiste. loge du semi-dsordre Automation always looks good on paper. Sometimes you need real people. (Veronica Stevenson, propos de lchec du systme automatique de transfert des bagages laroport de Denver ; citation du jour, The New York Times, 27 aot 2005) Si le systme dinformation est parfait lentreprise peut paradoxalement devenir inecace. Voici quelques exemples : 1) Il est judicieux dquiper une centrale nuclaire dun logiciel moins complet quil ne pourrait ltre. En eet, les lacunes du systme dinformation obligent les oprateurs humains faire chaque jour des interventions manuelles. Le jour o se produira un incident imprvu, ils sauront comment faire car ils ont lhabitude de traiter les ppins . Si le systme dinformation tait aussi complet que possible, il se produirait un incident tous les trois ans. Les oprateurs perdraient lhabitude de ragir et feraient conance au systme ; le jour o se produirait un incident ils ne sauraient que faire. 2) La conception des avions est lenjeu dun conit entre ingnieurs et pilotes. La qualit des avions tant leve, les ingnieurs voient dans le facteur humain la cause rsiduelle des accidents. Pour lliminer ils souhaitent concevoir lavion parfait qui dcollerait, volerait et se poserait sans pilote. Mais les pilotes disent quil reste des situations o lon a besoin du cerveau humain pour synthtiser, arbitrer et dcider : lavion doit comporter des automatismes, mais ceux-ci doivent assister le pilote et non le supplanter. 3) Considrons une administration comme les impts, la scurit sociale ou lANPE. La rglementation volue souvent, ce qui exige de modier le systme dinformation. La modication est simple sil sagit de mettre jour quelques paramtres, complexe sil faut rednir une partie dun dossier et introduire des traitements nouveaux. Il faut de trois six mois pour introduire une modication complexe dans le systme dinformation. Si celui-ci est de qualit mdiocre, il faudra un an pour corriger les bogues provoques par la modication. Pendant ce dlai la rglementation aura encore chang. 100 CHAPITRE 2. AUTOMATISME ET INTELLIGENCE Les agents se sont donc habitus faire une partie de leur travail sur papier ou sur tableur, puis saisir les donnes dans le systme dinformation. Cela comporte des inconvnients (erreurs de calcul ou de saisie, surcharge de travail, inecacits diverses etc.) mais ce fonctionnement densemble permet ladministration dtre ractive et de mettre en uvre sans dlai une politique nouvelle. 4) On a pu, dans certaines entreprises, modliser la pratique professionnelle des agents pour automatiser leur dmarche et gagner en rapidit. Cest ainsi que des banques ont conu des systmes experts de gestion de trsorerie. Cependant, si le contexte volue, le systme expert ne saura pas, lui, voluer et il perdra en ecacit alors quun oprateur humain aurait adapt ses mthodes de travail et modi ses rgles de pouce . Il faut donc conserver, ct du systme expert qui fera le gros du travail, des oprateurs humains plus lents sans doute, mais dont le savoir pourra tre priodiquement rinject dans le systme expert pour le mettre jour. 5) La gestion dun systme dinformation (ou dun projet) navigue entre deux extrmes. Suivre une mthode oblige consacrer beaucoup de temps la production de documents qui dcrivent le systme dinformation sans faire ncessairement progresser son adquation fonctionnelle. On peut aussi pratiquer lartisanat lancienne : ds quun mtier a besoin de quelque chose, il demande aux informaticiens de le programmer ; il revient ceux-ci de grer lintendance, le mtier ne se souciant pas des problmes techniques du systme dinformation. Si lon tolre la non-formalisation, les matrises douvrage risquent de sy engourer ; si on exige une formalisation complte, lentreprise senlisera dans la production de documents en grande partie superus. Le moyen terme ecace rsulte dun bon sens qui ne peut pas tre entirement formalis. * * Un systme dinformation totalement dsordonn nest pas un systme (la notion de systme implique la cohrence) et ne contient dailleurs pas dinformation car il stocke et produit des donnes quil sera impossible de comparer et donc dinterprter. Le dsordre total, cest la mort du systme dinformation qui devient un machin informe. La perfection est une autre forme de mort car elle dmobilise les oprateurs humains. Le mieux est lennemi du bien : il faut admettre une dose de non qualit (apparente) pour que la coopration entre lautomate et ltre humain soit le plus ecace possible. Le laxisme peut prendre deux formes : - le formalisme fait srieux , mais il aboutit soit linecacit, soit (consquence moins dommageable) la frustration du mthodologue qui ne parvient pas se faire entendre ; - le fatalisme, que traduisent lexpression a nira bien par tomber en marche et la phrase attribue au prsident Queuille (1884-1970) : il nexiste pas de problme dont une absence persvrante de solution ne nisse par venir bout . 2.4. QUELLE INTELLIGENCE? 101 Le semi-dsordre est loppos du laxisme : celui qui peroit la faon dont lautomate et ltre humain sarticulent ne surestime pas les apports du formalisme, il ne sen remet pas non plus au fatalisme. La perception claire du rsultat oprationnel atteindre guide le choix de ses priorits et laide procder aux simplications ncessaires. 102 CHAPITRE 2. AUTOMATISME ET INTELLIGENCE Loptimum ainsi atteint dcoule non de lapplication persvrante dune rgle simple, mais dun arbitrage dlicat et continu qui relve de lart du praticien. Fig. 2.11 Relation entre lordre et lecacit Une automatisation 100 % est inecace, tout comme le dsordre absolu ; le maximum decacit est obtenu si lon sait doser la puissance de lautomate et la souplesse de lintellect (gure 2.11). Ce maximum est sans doute plat (il existe une plage relativement large de dosages possibles), mais les deux extrmes sont viter. Il arrive, lorsque lon dit semi-dsordre dans une confrence ou un cours, que les auditeurs comprennent il faut laisser un peu de pagae sinstaller, ce sera mieux ainsi . Cela plat beaucoup certaines personnes mais cest un contresens : la recherche de larticulation ecace entre lautomate et ses utilisateurs requiert une bonne connaissance des conditions pratiques dexcution du processus et une rexion approfondie. Elle est aux antipodes de la facilit comme de la pagae. Chapitre 3 clairage historique Do not be encumbered by history. Go o and do something wonderful. (Robert Noyce, co-fondateur dIntel ; source : www. intel.com/intel/) Une rvolution technologique ore-t-elle loccasion de remettre en cause les situations tablies (...)? Certains dirigeants franais lespraient ds 1950, lorsque les premiers ordinateurs apparurent en Angleterre et aux tats-Unis. Pourtant, les eorts accomplis (...) nont abouti qu faire de Bull, jadis quatrime constructeur mondial, une rme relgue au treizime rang et dpendant des technologies amricaines et japonaises [alors mme que] la France russissait simposer dans (...) les tlcommunications et le logiciel. Expliquer ce paradoxe conduit analyser la fois des caractres de longue dure : le purisme de lcole mathmatique franaise, la raret des comptences, la faiblesse de la recherche industrielle, la priorit des projets militaires sur les logiques de march limitaient laptitude de la France proter de la rvolution informatique (...) ; et les aspects contingents de cette histoire : checs locaux et fautes stratgiques ont dpass les troites marges derreur permises (...) (MounierKuhn [143]). Lhistoire de linformatique intresse un nombre croissant de chercheurs. Le champ ainsi ouvert la rexion est immense. Cette histoire ne peut en eet se comprendre que si lon tudie et relie entre eux ses aspects logique, technique, philosophique, conomique, smantique, sociologique, industriel etc. : il faut dcrire la fois ce quelle est, ce que ses promoteurs auraient voulu quelle ft, ce que ses utilisateurs en ont fait. Il faudra, pour venir bout de ce programme, lui appliquer une attention aussi minutieuse que celle que Donald Knuth a consacre aux algorithmes. Parmi les chercheurs, on doit citer en France Pierre Mounier-Kuhn. Aprs avoir soutenu une thse intitule Linformatique en France de la Deuxime guerre mondiale au Plan Calcul, il anime un sminaire sur lhistoire de linformatique lcole pratique des hautes tudes. Un colloque 103 104 CHAPITRE 3. CLAIRAGE HISTORIQUE international sur linformatique et les rseaux sest tenu Grenoble en novembre 2002 1 . En utilisant un moteur de recherche, on trouve sur la Toile de nombreux sites ddis lhistoire de linformatique 2 . Paul E. Ceruzzi, A History of Modern Computing, MIT 1998 Paul Ceruzzi a tent de construire une vue densemble de linformatique. Il ny arrive quen partie. Dune part, comme souvent en histoire, il sarrte au seuil de lpoque actuelle : sil dcrit lhistoire de lInternet, il ne dcrit pas celle des langages objets, ni des langages de modlisation, ni les outils de middleware, ni les changements apports par lIntranet dans les entreprises, ni mme lintelligence articielle qui est pourtant une aventure dj ancienne. On souhaiterait par ailleurs quil abordt son sujet non seulement sur les plans technique et historique, mais aussi sur le plan philosophique. Comment exprimer autrement que dans le langage de la philosophie des projets visant construire, relier et utiliser des concepts ? ce qui distingue tel langage de tel autre, ce qui fait la force ou la faiblesse doutils bureautiques comme le tableur, la messagerie, la documentation lectronique etc.? La lecture de ce livre est cependant utile. Il apporte des informations jusquici indites ou diciles trouver sur les origines des choix techniques, du vocabulaire, ainsi que sur les mcanismes de la russite sur ce march trs concurrentiel. La plupart des travaux rudits sont consacrs aux origines : certains partent des calculs gravs sur les tablettes msopotamiennes, puis dcrivent lhistoire des systmes de numration (Ifrah [88]), les abaques des calculateurs de lantiquit, la machine calculer de Pascal (1623-1662), la machine programmable de Charles Babbage (1791-1871), enn la machine mcanographique de Herman Hollerith (1860-1929). Nous navons pas la prtention de rivaliser avec ces travaux mais nous nous eorcerons de situer dans lhistoire les questions techniques, sociologiques ou conomiques que pose aujourdhui linformatique. Cette dmarche aide dlimiter ses concepts essentiels et identier les ressorts de sa dynamique. Il ne sagit pas de collectionner des faits dont le souvenir inspirerait la nostalgie, ni de se repatre de limage de machines dsutes, mais de prendre assez de hauteur pour saranchir du poids du prsent 3 : lanalyse 1. Entre autres ouvrages, nous devons beaucoup Philippe Breton [26] Robert Ligonnire [118], Paul E. Ceruzzi [35] et D. Sjobbema [190]. 2. Voir en particulier le site de Serge Rossi, histoire.info.online.fr. 3. Les travaux rudits, mme quand ils se limitent un empilage minutieux de documents, tmoignages et rfrences, ont pour but douvrir la voie la rexion : lrudition, tout aussi ncessaire que lexprimentation, prpare comme elle son propre dpassement thorique. 3.1. HISTOIRE DU MICRO-ORDINATEUR 105 historique, quand elle est pousse jusquau pass rcent, permet dlucider le prsent et dclairer le futur tout en laissant sa part lincertitude. Nous daterons les vnements : la chronologie donne un point dappui au raisonnement en aidant placer les vnements dans leur contexte. Elle aide aussi identier les innovations essentielles, celles qui, largissant le domaine du possible, ont suscit dautres innovations : certaines dates, qui servent de pivot lintelligence des faits, se gravent utilement dans la mmoire. 3.1 Histoire du micro-ordinateur Nous avons dcrit les circonstances de linvention du microprocesseur chez Intel en 1971 (voir page 47). Un micro-ordinateur, cest un ordinateur quip dun microprocesseur : le micro-ordinateur ne pouvait donc pas natre avant le microprocesseur. Mais il ne susait pas que le micro-ordinateur naqut : il fallait aussi quil rencontrt un terrain favorable au succs commercial. Ce terrain a t prpar par les hackers des annes 1960 et 1970 (Steven Levy [113]), ces pionniers qui ont rv le micro-ordinateur et la dissmination de linformatique longtemps avant quils ne fussent possibles, et qui staient prpars tirer parti de linnovation technique ds que celle-ci se produirait. Ils ntaient pas des pirates, des briseurs de scurit, des fabricants de virus : le mot hacker na pris ce sens pjoratif que rcemment. * * Linformatique tait dans les annes 1960 laaire de professionnels styls par IBM. Ostensiblement srieux, ils portaient costume, cravate noire et chemise blanche. Les utilisateurs ntaient pas autoriss approcher la machine. Mais les hackers (que lon a appel aussi hobbyists ) revendiquaient le droit de comprendre comment la machine fonctionne, dy accder, de travailler en temps rel et donc de modier la faon dont on utilisait lordinateur. Avant eux, lordinateur tait une grosse machine sans cran, sans carte sonore, sans traitement de texte, sans tableur, sans rseau etc. Ils ont invent les procds qui ont permis dintroduire ces perfectionnements. Un good hack, cest une astuce qui marche, un procd qui permet de faire faire quelque chose de nouveau par lautomate - peu importe dailleurs si lon ne sait pas exactement pourquoi ni comment cela fonctionne 4 . La passion des hackers tait de crer de good hacks, non de les vendre ni de faire du business . Ils copiaient sans vergogne les programmes, les modiaient, les 4. Un hacker remarqua ainsi un jour que lorsquil faisait passer un de ses paquets de cartes perfores le lecteur de cartes vibrait en mettant une note de musique. Il repra les cartes qui causaient ce phnomne et chercha systmatiquement les dessins de carte qui pourraient provoquer dautres notes de musique. Aprs quoi il programma un petit air et montra ses amis berlus quun lecteur de cartes pouvait jouer de la musique. Il faudra encore dcouvrir comment coder le son, comment interfacer un haut-parleur lordinateur etc. 106 CHAPITRE 3. CLAIRAGE HISTORIQUE communiquaient. Lopen source ( logiciel ouvert ou logiciel libre 5 ), dont le programme source est fourni et modiable volont, allait pour eux de soi ainsi que la gratuit. La premire quipe de hackers, la plus amboyante, fut celle du MIT ; puis dautres quipes de passionns se sont cres ailleurs : aux Bell Labs dAT&T, luniversit de Berkeley et, dans les annes 1970, au Palo Alto Research Center (PARC) de Xerox. Les hackers du MIT estimaient avoir le droit et mme le devoir daccder la machine quelles que soient les interdictions et rglementations, et mme sil fallait fabriquer de fausses cls pour se fauler la nuit dans un local informatique. Ils ont mis au point des langages et des mthodes, invent lintelligence articielle etc. Le systme dexploitation Unix (1969), le langage C (1972) mis au point aux Bell Labs ont t dabord distribus gratuitement ou pour un paiement symbolique, ce qui a permis de les perfectionner rapidement. La souris a t invente par Douglas Engelbart en 1968, les fentres et menus droulants par Dan Ingals au PARC en 1974. Enn les hackers ont cherch mettre lordinateur la disposition de tout le monde dabord en dissminant des terminaux, puis en mettant au point le micro-ordinateur. Steven Levy a dcrit les rves et les ambitions de ces passionns qui travaillaient parfois trente heures dale et sacriaient leur sant et leur vie aective lexploration des possibilits de linformatique, au dveloppement doutils qui permettraient de les concrtiser. Leur imprgnation par le langage informatique les coupait des modes de communication naturels et les isolait des autres tres humains (voir page 31 les dicults rencontres dans la communication entre un hacker et son pouse). Ils avaient une morale, lthique des hackers (voir page 107). Lmergence du commerce des logiciels au milieu des annes 1970 a mis un terme cette poque qui se prolonge cependant, et ressuscite peut-tre, dans lcole du logiciel libre. Les hackers ont travaill sur ce qui tait chaque poque le front de taille de linformatique, sa couche critique . Il sest agi dans les annes 1960 de mettre au point les langages qui permettraient de diversier les utilisations de lordinateur : la couche critique tait alors celle du logiciel. Dans les annes 1970 il sest agi de mettre lordinateur dans les mains de chacun en sappuyant sur les tout nouveaux micro-processeurs : la couche critique fut alors celle du matriel ; une fois celle-ci traite, il a t possible de raliser les dveloppements qui ont conduit au micro-ordinateur en rseau daujourdhui, avec ses interfaces graphiques, son quipement multimdia et lInternet. La couche critique est aujourdhui celle de lutilisation collective, organise, de linformatique par les entreprises, la socit et les individus. Lutilisation individuelle pose des questions qui relvent de la psychologie ; lutilisation collective pose des questions qui relvent de la sociologie et de lorganisation. Sociologie et psychologie constituent deux couches, direntes mais solidaires, dun mme empilement. 5. Free software is a matter of the users freedom to run, copy, distribute, study, change and improve the software. (voir www.gnu.org/philosophy/free-sw.html). 3.1. HISTOIRE DU MICRO-ORDINATEUR 107 The Hackers Ethic (Steven Levy [113] p. 38) 1) Laccs aux ordinateurs - et tout ce qui peut vous apprendre quelque chose sur la faon dont le monde fonctionne - doit tre illimit. Respectez le Hands-On Imperative ! Quand on rencontre un obstacle, il faut y mettre les mains et rsoudre le problme sans attendre que lon vous y invite ou que lon vous y autorise a . 2) Linformation doit tre gratuite. La gratuit de linformation et des logiciels est suppose plus ecace, par les synergies quelle permet, quune conomie o les logiciels seraient vendus sur le march et protgs par des copyrights. La transition entre la gratuit et le march sera le software ap provoqu par Bill Gates lorsquil publia en fvrier 1976 sa Open Letter to Hobbyists dans Computer Notes, newsletter des utilisateurs de lAltair (voir page 111). 3) Ne pas faire conance la hirarchie, promouvoir la dcentralisation. Les hackers taient, bien avant dautres, des partisans de lorganisation transverse quils jugeaient seule ecace. Ils taient par ailleurs insensibles aux prestiges de la hirarchie, comme le montre la rgle suivante : 4) Juger les hackers selon la qualit de leurs hacks et non selon des critres farfelus comme le diplme, lge, la race ou le grade. Seule compte la comptence, le niveau atteint dans la matrise de la machine : il sagit de contourner les obstacles que celle-ci oppose ceux qui veulent la plier leurs besoins. 5) Vous pouvez crer de lart et de la beaut avec un ordinateur. Lordinateur nest pas seulement fait pour calculer, comme le suggre computer , ni pour mettre de lordre, comme suggre ordinateur : on doit pouvoir lutiliser pour faire de la musique, dessiner, crer des mondes imaginaires qui donneront aux rves un prolongement (presque) aussi vrai que le monde rel. Cest lorigine des mondes virtuels qui ont eu tant dimportance lors de lexplosion du march des jeux. Il est signicatif quune bonne part du progrs des ordinateurs en performance, convivialit et ergonomie provienne de leur utilisation ludique. Il est intressant de noter que les hackers de la troisime gnration , qui ont grandi dans les annes 1970, sont venus linformatique par la pratique des jeux (Bennahum [10]). 6) Les ordinateurs peuvent amliorer votre vie. Les hackers nignorent pas les risques que comportent certains usages de lordinateur (en particulier ses utilisations militaires les eraient), mais ils arment que des utilisations utiles, progressistes, constructives sont possibles. a Cest la mme attitude que rsume le slogan de Nike : Just do it . 108 CHAPITRE 3. CLAIRAGE HISTORIQUE Les hritiers des hackers , des pionniers des annes 1960 et 1970, sont ainsi aujourdhui ceux qui travaillent sur le langage de lentreprise, lorganisation transverse, larticulation du systme dinformation avec la stratgie, la modlisation des processus, lurbanisation des systmes dinformation etc. Reprenons le chemin qui a conduit du premier micro-ordinateur aux rseaux de machines daujourdhui. Un prcurseur : le Kenbak-1 (1971) John V. Blankenbaker prsente le Kenbak-1 au printemps de 1971 ; cette machine, dote dune RAM de 256 octets, tait vendue en kit au prix de 750 $. Comme le 4004 dIntel ntait pas encore commercialis - il ne sera mis sur le march quen novembre 1971 - lunit centrale du Kenbak-1 comporte plusieurs composants MSI et LSI : il ne sagit donc pas dun micro-ordinateur au sens exact du terme, mais dun ordinateur circuits intgrs. Le Kenbak-1 avait pour but daider lapprentissage de la programmation. Aprs en avoir vendu 40 exemplaires la Kenbak Corporation a cess ses activits en 1973. Le premier micro-ordinateur Fig. 3.1 Le Micral (1973) En 1971 Andr Thi Truong, ingnieur franais dorigine vietnamienne, fonde la socit R2E (Ralisations tudes lectroniques). En 1972 lINRA (Institut national de la recherche agronomique) commande R2E un systme informatique transportable. R2E conoit alors un ordinateur fond sur le processeur 8 bits Intel 8008 6 . Le Micral est cr en six mois. La machine a t conue par Andr Thi Truong, le logiciel par Philippe Kahn (gure 3.1). Gros comme lunit centrale dun PC actuel, le Micral ne dispose ni dcran ni de clavier. La saisie se fait en binaire, en manipulant des interrupteurs. On peut lui connecter un lecteur de bandes perfores. 500 Micrals sont produits la premire anne ; ils sont vendus 8 450 F pice (1 750 $ de lpoque). En juin 1973 la revue amricaine Byte invente 6. Sorti en avril 1972, le 8008 comportait 3500 transistors. Sa vitesse tait de 108 kHz, sa mmoire adressable de 16 Ko. 3.1. HISTOIRE DU MICRO-ORDINATEUR 109 le mot microcomputer pour baptiser le Micral : le micro-ordinateur est n. Le Micral na pas connu le succs commercial ; il a t utilis essentiellement pour automatiser des postes de page des autoroutes 7 . Autres prcurseurs Le Scelbi ( Scientic, Electronic and Biological ) de la Scelbi Consulting Company (Milford, Connecticut) fut annonc dans ldition de mars 1974 de la revue QST. Construit autour du microprocesseur 8008 dIntel, le Scelbi avait 1 Ko de mmoire programmable et il tait vendu 565 $. 15 Ko de mmoire supplmentaire taient fournis pour 2 760 $. Le Mark-8, conu par Jonathan Titus, tait lui aussi construit autour de lIntel 8008. Il fut annonc dans le numro de juillet 1974 de Radio Electronics. LAltair 8800 (1974) Intel sortit le microprocesseur 8080 en juillet 1974. Il tait vingt fois plus rapide que le 4004 et son prix pouvait descendre jusqu 3 $ pour des commandes en quantit. Ce microprocesseur sera au cur de la conception de lAltair, la machine qui a enn fait dmarrer le march du micro-ordinateur. MITS ( Micro Instrumentation Telemetry System ), petite entreprise dAlbuquerque au Nouveau Mexique dirige par Ed Roberts, a lanc lAltair 8800 en dcembre 1974. La photographie de ce micro-ordinateur parat pour la premire fois sur la couverture du numro de janvier 1975 de la revue Popular Electronics (gure 3.2). Dans les deux mois qui suivent, des milliers de commandes arrivent MITS. LAltair tait commercialis en kit et il fallait beaucoup dhabilet pour le monter. Lunit de base avait 256 octets de RAM et cotait 395 $ : ainsi lAltair tait beaucoup moins cher que le Micral. Comme il nexistait pas de logiciel, les utilisateurs devaient crire leurs propres programmes puis les saisir en binaire en appuyant sur des boutons (des cals se formaient bientt au bout de leurs doigts...). Le rsultat tait ach en binaire sur des diodes. On pouvait ajouter au systme un bus et des cartes dextension. En quelques mois les cartes qui permettaient daccrotre la mmoire ou de raccorder des terminaux furent disponibles. Le tltype ASR-33 fournit un clavier, une imprimante et un support de stockage sur bande de papier perfor. MITS commercialisa par la suite dautres versions amliores (8800a, 8800b). 7. En 1978, R2E est absorbe par Bull. En 1982, la liale amricaine de Bull concevra son premier compatible PC, le Bull Micral. Truong quittera Bull en 1983. 110 CHAPITRE 3. CLAIRAGE HISTORIQUE Fig. 3.2 La revue qui a veill les premires vocations de programmeurs pour micro-ordinateur 3.1. HISTOIRE DU MICRO-ORDINATEUR LAltair et la naissance de Microsoft 111 Les origines de Microsoft sont intimement lies larrive de lAltair sur le march. Suivons la chronologie telle quelle est dcrite dans la biographie de Bill Gates 8 . Paul Allen (n en 1953, alors employ par Honeywell) et Bill Gates (n le 28 octobre 1955, alors tudiant en deuxime anne Harvard) taient des amis passionns par linformatique, des hackers. Larticle de Popular Electronics les incita programmer un interprteur Basic pour lAltair : ce sera le premier langage de programmation pour micro-ordinateur. Allen et Gates vendirent la licence de cet interprteur MITS le 1er fvrier 1975. Le 1er mars 1975, Allen est embauch par MITS comme Director of Software . Le 7 avril 1975, Computer Notes, la newsletter des utilisateurs de lAltair, annonce que linterprteur Basic est oprationnel (Up and running). Une version 2.0 est publie le 1er juillet 1975. Le 22 juillet 1975, Allen et Gates signent avec MITS un accord de licence. Le 29 novembre 1975, Gates utilise dans une lettre Allen le nom Micro-Soft : cest la premire mention crite connue de ce nom. Le 3 fvrier 1976, Bill Gates publie dans Computer Notes sa Open Letter to Hobbyists [62] (voir ci-dessous). Le 1er novembre 1976, Allen quitte MITS pour rejoindre Microsoft plein temps. Le 26 novembre 1976, la marque Microsoft est enregistre auprs du bureau du secrtariat dtat du Nouveau Mexique pour nommer des programmes informatiques, des systmes dexploitation et des services . La dclaration mentionne que le nom de Microsoft a t utilis depuis le 12 novembre 1975. La lettre ouverte de Bill Gates aux Hobbyistes Dans sa lettre ouverte (voir sa traduction page 112 ; le texte original est la page www.volle.com/rennes/lettrebill.htm), Bill Gates accuse carrment de vol les hobbyistes qui ont pirat son interprteur Basic. Il leur reproche dempcher la production de bons logiciels et termine par une phrase prophtique : Rien ne me ferait plus plaisir que de pouvoir embaucher dix programmeurs pour inonder le march de bons logiciels . Cette lettre est importante pour lhistoire de linformatique : elle inaugure le modle conomique du logiciel compil marchand vendu en bote qui succdera au modle du programme source librement retouchable des hackers. Bill Gates avait vingt ans lors de sa publication. Mme si le modle open source , revitalis par lInternet, est revenu en force vingt ans aprs la publication de cet article, le modle marchand a eu son utilit : il tait sans doute le seul dans les annes 1970 qui pt permettre la production rapide des logiciels ncessaires au succs du micro-ordinateur. Accessoirement, il fut aussi lorigine de la croissance de Microsoft et de la fortune de Bill Gates. 8. Source : www.microsoft.com/billgates/bio.htm. 112 3 fvrier 1976 CHAPITRE 3. CLAIRAGE HISTORIQUE Lettre ouverte aux Hobbyistes De mon point de vue, le manque de bon cours de programmation, de bons livres et de logiciels est aujourdhui pour les hobbyistes la question la plus critique. Sans un bon logiciel, si lutilisateur ne connat pas la programmation, lordinateur du hobbyiste reste strile. crira-t-on du logiciel de qualit pour ce march? Voici prs dun an, Paul Allen et moi avons anticip sa croissance, embauch Monte Davido et dvelopp le BASIC pour lAltair. Le travail initial na pris que deux mois mais nous avons tous les trois d passer lessentiel de lanne dernire documenter ce BASIC, lamliorer et lenrichir en fonctionnalits. Nous avons maintenant des versions BASIC pour les mmoires 4K, 8K, tendues, ROM et disque dur. Nous avons utilis pour plus de 40 000 $ de temps dordinateur. Nous avons reu des ractions positives de centaines de personnes qui utilisent ce BASIC. Cependant, deux faits surprenants apparaissent : 1) la plupart de ces utilisateurs nont jamais achet le BASIC (il a t achet par moins de 10 % des possesseurs dun Altair), 2) le montant des redevances venant de nos ventes aux hobbyistes rmunre le travail fourni sur le BASIC de lAltair moins de 2 dollars de lheure. Pourquoi cela? La plupart des hobbyistes savent bien quils volent le logiciel. Il faut bien acheter le matriel, mais le logiciel, a se partage. Qui se soucie de rmunrer les gens qui ont travaill pour le produire? Est-ce honnte? Si vous volez le logiciel, vous ne pourrez pas vous retourner contre MITS en cas de problme. MITS ne fait aucun prot en vendant le logiciel. La redevance qui nous est paye, le manuel, la bande etc. en font une opration tout juste quilibre. Ce que vous faites, cest dempcher la production de bon logiciel. Qui peut se permettre de faire travailler des professionnels pour rien? Quel hobbyiste pourrait mettre trois hommes*anne dans la programmation, dtecter toutes les bogues, documenter le produit puis le distribuer pour rien ? Le fait est que personne, en dehors de nous, na investi dargent dans le logiciel pour les hobbyistes. Nous avons crit le BASIC pour le 8080, nous sommes en train dcrire lAPL pour le 8080 et le 6800, mais rien ne nous incite mettre ces logiciels la disposition des hobbyistes. Vous tes tout simplement des voleurs. Que penser de ceux qui revendent le BASIC pour Altair? Ne se font-ils pas de largent sur le march des logiciels pour hobbyistes? Oui, mais ceux que lon nous a signals pourraient nalement y perdre. Ils donnent une mauvaise rputation tous les hobbyistes : on devrait les chasser des runions des clubs o ils apparaissent. Jaimerais recevoir des lettres de tous ceux qui souhaitent payer leur dette envers nous, ainsi que de ceux qui ont des suggestions ou des commentaires formuler. crivez-moi 1180 Alvarado SE, #114, Albuquerque, New Mexico, 87108. Rien ne me plairait davantage que de pouvoir embaucher dix programmeurs pour inonder de bons logiciels le march des hobbyistes. Bill Gates Directeur Gnral, Micro-Soft 3.1. HISTOIRE DU MICRO-ORDINATEUR 113 3.1.1 Les apports du PARC de Xerox Les dirigeants de Xerox, entreprise qui avait construit sa fortune sur le march des photocopieurs avec la Xrographie, ont eu lintuition du caractre porteur de la microlectronique et de linformatique. Xerox avait achet Scientic Data Systems en 1969 9 ; elle dcida alors de crer un centre de recherche. Le Palo Alto Research Center (PARC) de Xerox est cr en 1970. Il sera situ dans la Silicon Valley, tout prs de lUniversit de Stanford, an de pouvoir bncier des apports de la recherche universitaire et de la force de travail des tudiants. Quelques-uns des hackers les plus cratifs se rassemblent alors au PARC. Ils vont apporter linformatique des innovations dont le micro-ordinateur tirera parti (voir la liste des principales dentre elles page 114). Lhistoire du PARC comporte cependant un paradoxe : si Xerox a gnreusement nanc ce centre de recherche, elle na pratiquement pas tir parti de ses dcouvertes qui toutes seront nalement commercialises par dautres entreprises (Hiltzik [82]). Xerox a construit lAlto, mais cest IBM qui a lanc le PC en 1981. Xerox a invent linterface graphique 10 avec fentres, souris et menus droulants, mais cest Apple qui a lanc le Macintosh et Microsoft qui a produit Windows. Xerox a conu le traitement de texte Wysiwyg 11 , mais cest Microsoft qui a produit Word. Xerox a mis au point le protocole de rseau Ethernet, mais aujourdhui le march des rseaux locaux se partage entre Cisco et 3Com. Xerox a invent limprimante laser, mais il sest fait prcder sur ce march par IBM en 1975. Lune des dates les plus importantes de lhistoire de linformatique est celle de la visite de Steve Jobs et dune quipe dingnieurs dApple 12 au PARC en dcembre 1979 : la dmonstration laquelle ils assisteront les incitera introduire linterface graphique dans le Lisa (1983) et dans le Macintosh (1984). Pourquoi Xerox na-t-il pas utilis les travaux du PARC ? Il est tentant mais trop facile dexpliquer cela par des comportements personnels, des conits politiques dans lentreprise ou la stupidit de bureaucrates incapables de percevoir le potentiel dune innovation. Ces facteurs ont jou, 9. Lanne mme o lArpanet, prcurseur de lInternet, devient oprationnel (voir page 335). 10. Les lments de linterface graphique sont les fentres (windows), menus, icnes, boutons, onglets ainsi que le pointeur. Les fentres permettent la reprsentation simultane de plusieurs activits sur lcran. Les menus permettent de choisir les prochaines actions. Les icnes, boutons, onglets etc. attribuent une forme concrte des objets informatiques. Loutil de pointage, souris ou track-ball, slectionne fentres, menus, icnes etc. 11. Le Wysiwyg ( What You See Is What You Get ) est lun des principes les plus important de linterface graphique : chaque manipulation de limage sur lcran entrane une modication prvisible, et visible, de ltat du systme. 12. Apple Computer avait t cr en avril 1976 par Steven Wozniak et Steven Jobs. Leur Apple I (1976) na pas t pris au srieux par les hobbyistes, mais lApple II (1977), premier ordinateur personnel carross en plastique et prsentant une interface en couleur, a connu le succs. Le premier tableur, Visicalc (1979), a t ralis pour lApple II. LApple III sortira en 1980. 114 CHAPITRE 3. CLAIRAGE HISTORIQUE Les inventions du PARC 1971 : Alan Kay et son quipe mettent au point la premire version de Smalltalk, langage de programmation orient objet qui inuencera C++ et Java ; Gary Starkweather met au point la premire imprimante laser. 1973 : Chuck Thacker, Butler Lampson et Alan Kay mettent au point lAlto, ordinateur qui ne sera jamais commercialis. Robert Metcalfe cre le protocole de rseau local Ethernet. 1974 : Dan Ingals invente un systme qui ore linterface avec fentres superposes et menus droulants. Charles Simonyi, Tim Mott et Larry Tesler produisent le premier traitement de texte convivial. 1979 : James Clark conoit le microprocesseur graphique 3D qui fera par la suite la fortune de Silicon Graphics. 30 septembre 1980 : les spcications du rseau Ethernet sont publies. Cest la premire fois quune invention du PARC est commercialise. 27 avril 1981 : Xerox lance la station de travail Star (16 000 $), descendant commercial de lAlto et des travaux du PARC. Mais le 24 aot 1981 IBM lance le PC (2 000 $) qui rend instantanment le Star obsolte. 1983 : Aprs la dmission force de Bob Taylor le 19 septembre 1983, plusieurs des ingnieurs du PARC dmissionnent. Le style de travail du PARC ne sera plus le mme. Janvier 1984 : Apple lance le Macintosh, incarnation russie de lordinateur personnel conu par le PARC. 3.1. HISTOIRE DU MICRO-ORDINATEUR 115 mais ce ne sont pas les plus importants. En fait il ntait pas facile de russir dans le domaine des ordinateurs personnels, comme lont montr les checs rencontrs ensuite par IBM et mme par Apple ; et sil tait en 1981 possible pour Apple (40 personnes) de prendre de gros risques, ctait pratiquement impossible pour Xerox (125 000 personnes). Xerox stait spcialise sur le march des photocopieurs, grosses machines que lon installe dans les secrtariats et que le fournisseur fait rmunrer la copie. Le succs de la Xrographie avait mis Xerox en situation de monopole et lavait convaincue quil susait dorir de bons produits, mrement conus, pour que les clients se jettent dessus. Cela ne la prparait pas au march de linformatique personnelle o les acheteurs sont les directeurs informatiques, o il nest pas question de facturer la consommation et o la concurrence contraint se battre pour chaque pourcentage de part de march. Lintrt de Xerox pour linnovation tait sincre mais aaire de principe plus que de stratgie ; pour que Xerox puisse devenir un acteur sur ce march, il aurait fallu que ce ft une entreprise nouvelle, sans histoire, sans habitudes, sans organisation, libre de se transformer comme le rent Apple et Microsoft. Toute grande entreprise, toute organisation structure par lhistoire rpugne changer et a donc tendance refuser linnovation. Cela explique en partie les checs de linformatique franaise : celle-ci a t pousse par une administration que lon peut considrer comme la plus grande entreprise du monde et qui, comme toute grande entreprise, est corsete par son histoire. Pour concevoir le PC, IBM a d crer en son sein une organisation indpendante que le prsident a protge contre le reste de lentreprise et cela na pas encore su : la culture dentreprise ayant rejet cette gree, IBM na pas pu proter du PC pour dominer le march de la micro-informatique. Ce sont Intel et Microsoft, structures minuscules en 1981, qui ont ra la mise. 3.1.2 IBM et le PC La relation entre IBM et le PC a obi un dterminisme aussi implacable que celui dune tragdie grecque : une entreprise dont la capitalisation boursire dpasse celle des entreprises allemandes, dont la croissance a apport le bien-tre des valles entires prs de New-York et de Boston, re de ses traditions de qualit et de srieux, trbuche sur le micro-ordinateur en raison mme de ces traditions et manque de seondrer (Carroll [33]). * * En 1980, le micro-ordinateur est un d pour IBM. Le PET (Personal Electronic Transactor) de Commodore, le TRS-80 de Radio Shack et lApple II, sortis tous trois en 1977, sduisent des clients. Frank Cary, prsident dIBM, estime que son entreprise doit tre prsente sur ce march. Le micro-ordinateur tant une petite machine, sa ralisation ne devrait pas poser de problme la plus grande entreprise informatique du monde ! 116 CHAPITRE 3. CLAIRAGE HISTORIQUE Mais IBM, habitue aux gros systmes, ne parvient pas sintresser au micro-ordinateur. Le 4 juillet 1980, Cary pique un coup de sang et dcide de soccuper directement du problme. Le micro-ordinateur dIBM sera ralis par une quipe installe Boca-Raton, en Floride, et spare du reste de lentreprise. Elle rapportera directement au prsident qui la nancera luimme et la protgera. Le prsident veut son micro-ordinateur : il laura. IBM sort son premier PC ( Personal Computer ) en aot 1981. Cest une russite technique et le succs commercial est immdiat. Certains clients taient en eet rests rticents devant le micro-ordinateur quils croyaient peu srieux. Ces rticences tombent lorsque IBM lui-mme, temple du srieux, cautionne le micro-ordinateur en produisant le PC. Il sensuit une avalanche de commandes. Pour sortir le PC rapidement IBM avait sous-trait des parties essentielles dautres entreprises : le microprocesseur Intel, le systme dexploitation MS-DOS Microsoft 13 . Le ver tait ainsi dans le fruit. Le micro-ordinateur tant tranger sa culture, IBM a manqu de air et pris une disposition catastrophique au plan stratgique : il na pas introduit de clause dexclusivit dans ses contrats avec Microsoft et Intel. Cela permettra des fabricants de sapprovisionner auprs de ces entreprises et de produire partir de 1986 des micro-ordinateurs compatibles PC , des clones , puis dengager contre IBM une guerre des prix qui le contraindra rduire sa marge sur les PC alors que le march des mainframes, qui procurait jusqualors IBM lessentiel de son prot, sourait de la concurrence des PC. Les annes 1980 seront pour IBM une descente aux enfers : baisse des rsultats et du cours de laction, compression des eectifs etc. Intel et Microsoft, en position de monopole sur un march en croissance rapide, feront par contre fortune. Certains, comme Paul Carroll dans Big Blue [33], ont relev avec une ironie mordante les dysfonctionnements dIBM ; dautres, comme Grard Dran [51] expliquent les dicults qua rencontres IBM par lintensit des changements que nous venons de dcrire. Il est certain que mieux une entreprise tait adapte linformatique du dbut des annes 1980, plus il lui tait dicile de sadapter linformatique de la n des annes 1980 (voir page 123), dautant plus quelle tait plus grosse, la complexit et la rigidit croissant avec la taille de lentreprise. 13. La coopration avec Microsoft t apparatre quelques dfauts chez IBM: Les gens de Microsoft se plaignaient de la mthode de programmation dIBM [...] IBM mesurait le nombre de lignes produites par chaque programmeur, ce qui les encourageait produire du code inecace. Les gestionnaires dIBM se plaignaient parce que, selon leur systme de mesure, Microsoft ne faisait pas sa part du travail : ils disaient que si lon comptait le nombre de lignes, Microsoft faisait en fait un travail ngatif, ce qui signiait que Microsoft aurait d payer IBM parce quil condensait le code. Cette faon de mesurer la production pousse crire des programmes lourds. IBM la jugeait ecace parce quelle induisait une forte utilisation des machines et incitait les clients acheter de nouveaux ordinateurs plus puissants (Carroll [33] p. 101). 3.1. HISTOIRE DU MICRO-ORDINATEUR 117 Il est futile dironiser sur les malheurs des grandes entreprises : le fait est quIBM, que lon avait pu croire presque morte en 1993, sest redresse par la suite et sest roriente vers le secteur des services, ce qui prouve quelle navait pas perdu son potentiel ni sa capacit dadaptation. 3.1.3 Chronologie du PC Voici les dates des principaux vnements qui ont marqu la suite de lhistoire du micro-ordinateur : 1982 : Compaq commercialise le premier micro-ordinateur portable (15 kg !). 1983 : Apple lance le Lisa, premier ordinateur prsentant une interface graphique (menus droulants, fentres, corbeille etc.) : le Lisa a t inspir par les travaux du PARC. La norme IEEE 802.3 pour les rseaux locaux Ethernet est publie. Elle concrtise les spcications produites par le PARC en 1980. Cest lamorce de la gnralisation des rseaux locaux dans les entreprises. 1984 : Lotus sort le tableur Lotus 1-2-3 (voir page 138 lhistoire du tableur) qui incitera les entreprises acheter des PC. Apple commercialise le Macintosh qui sera le grand concurrent du PC : les utilisateurs se partageront entre partisans de lune ou lautre des deux machines. 1985 : IBM lance le PC AT, qui a un grand succs. IBM annonce en octobre le rseau Token Ring, qui concurrencera Ethernet dans les entreprises industrielles (voir page 354). Intel lance le mme mois le processeur 80386 16 MHz qui amliore de faon signicative la puissance du PC. Microsoft livre en novembre Windows 1.0 qui apporte linterface graphique aux utilisateurs du PC. 1986 : Les bases de donnes sur PC se dveloppent avec dBase dAshton et Tate. Microsoft lance le tableur Excel (dabord connu sous le nom de Multiplan). DEC connat sa meilleure anne, mais ce sont les derniers feux du miniordinateur, dont le march est coinc entre la gamme des mainframes et le micro-ordinateur. Compaq lance le march des clones du PC en produisant le premier PC 80386. Lutilisation de la messagerie lectronique se dveloppe aux tatsUnis : MCI et Compuserve orent un lien entre leurs messageries respectives. 1987 : Les PC 80386 dtrnent les PC AT. IBM lance la srie PS/2 et le systme dexploitation OS/2. Apple lance le Macintosh II. Le 12 juillet 1987, Robert Solow formule dans la New York Review of Books son clbre paradoxe : You can see the computer age everywhere but in the productivity statistics 14 (voir page 181). 1988 : Unix gagne en notorit et rode la conance dans les miniordinateurs et les mainframes. Apple poursuit Microsoft et HP en justice propos de linterface du PC. Compaq prend la tte dun consortium de fournisseurs connu comme gang des neuf , et cre le standard EISA pour 14. On voit des ordinateurs partout, sauf dans les statistiques de productivit. 118 CHAPITRE 3. CLAIRAGE HISTORIQUE contrer le Micro Channel du PS/2 dIBM. Il annonce le mini-ordinateur AS/400. 1989 : Ethernet 10BaseT dmarre. Cest lanne des rseaux locaux de PC ; les hubs et adaptateurs de SynOptics et 3Com ont un grand succs. Cela prpare la voie aux applications client/serveur des annes 1990. En avril Intel annonce le processeur 80486. IBM sort OceVision, sa premire suite dapplications. Apple lance un Macintosh portable (7 kg !). 1990 : Cest lanne des routeurs et des WAN ( Wide Area Network ) interconnectant les rseaux locaux. Microsoft lance Windows 3.0. En septembre, IBM et Microsoft rednissent leur partenariat : IBM prend la responsabilit dOS/1.x et 2.x, Microsoft celle de lOS/2 portable, de DOS et de Windows. Motorola lance le processeur 68040, Apple lance des Macs bas de gamme : Classic, LC et IIsi. 1991: Windows est en position de monopole et OS/2 disparat de la scne. Naissance du World Wide Web : Tim Berners-Lee, au CERN de Genve ( Conseil Europen pour la Recherche Nuclaire ), monte le premier serveur Web (voir page 349). Les dpenses des entreprises amricaines en informatique dpassent pour la premire fois les dpenses en quipement industriel, agricole et en construction. Apple lance la premire gnration de Powerbooks. 1992 : Cest lanne des applications sur rseau local et aussi celle du groupware avec Lotus Notes. Loutsourcing dmarre avec un gros contrat pass par Kodak. IBM et Microsoft mettent n leur accord de coopration. Pour la premire fois, les comptes annuels dIBM font apparatre une perte de 564 millions de dollars. IBM lance le premier de ses Notebooks : le ThinkPad. 1993 : Dbut du dploiement du Pentium. Les pertes dIBM sont les pires de son histoire : 4,97 milliards de dollars pour un chire daaires de 64,5 milliards. Lou Gerstner remplace John Akers la tte dIBM : cest le premier outsider qui prenne le poste de CEO. Apple perd son procs contre Microsoft et HP. Intel lance le processeur 60 MHz Pentium, Apple sort le Newton, Novell annonce NetWare 4.0, Lotus Notes 3.0 dmarre, Microsoft lance Windows NT. 1994 : Larchitecture client/serveur devient la mode. Lerreur de calcul rvle sur la puce Pentium suscite un drame de relations publiques pour Intel, qui y met un terme en remplaant toutes les puces. Microsoft annonce que Windows 95 ne sera pas livr avant aot 1995, ce qui mcontente beaucoup dutilisateurs contraints revoir leurs plans de migration vers le 32 bits. La frnsie des fusions et acquisitions continue : Novell achte WordPerfect (voir page 134 lhistoire du traitement de texte), Aldus et Adobe fusionnent. Apple entre sur le march de la vente en ligne avec eWorld. Netscape, le futur chri de Wall Street, fait ses dbuts. 1995 : Les Notebooks deviennent une alternative au desktop avec les portables Pentium. Il en rsulte un dveloppement du tltravail. 3.2. POINTS DE REPRE 119 IBM fait une ore de 3,5 milliards de dollars pour acheter Lotus. En aot, Microsoft livre Windows 95 et Intel lance le Pentium Pro 150-200 MHz. Compuserve, AOL et Prodigy commencent orir des accs au Web, et Netscape lance la troisime plus importante augmentation de capital sur le Nasdaq. 1996 : Windows 95 conrme son emprise sur le PC. Windows NT gagne du terrain contre NetWare comme plate-forme pour serveurs. Les Network Computers se concrtisent par de vrais produits. Les Intranet dentreprise se rpandent. Java gagne en notorit. Les entreprises commencent programmer des sites Web. Microsoft adopte enn la Toile. 1997 : Cest lanne de lIntranet. Le commerce lectronique dmarre. La navigation sur la Toile devient facile avec des navigateurs et des outils de recherche amliors. La puissance de traitement saccrot lorsque Intel annonce le Pentium 200 MHz avec la technologie MMX. 1998 : La perspective de lan 2000 eraie tout le monde. Le manque de personnel en informatique devient aigu. Loutsourcing et les services spanouissent. Le grand thme la mode est le commerce sur lInternet. Plusieurs vnements importants non relis au Web se produisent : achat de Digital par Compaq, durcissement de la bataille entre Microsoft et le ministre de la justice. 3.2 3.2.1 Points de repre Innovations importantes Le CD-ROM Les CD-ROM ont t initialement conus pour porter 74 minutes de son de haute qualit. Transforms en supports de donnes (650 Mo), ils pargnent aux utilisateurs les heures de travail quils devaient auparavant consacrer charger une application disquette aprs disquette. Les CD-ROM ont pratiquement remplac les disquettes, dautant plus quil est devenu possible de graver des CD. Le CD-ROM est cependant concurrenc par les DVD et par des disques optiques capables de contenir 4,7 Go. Le chirement Sans les algorithmes de chirement (voir page 369), le commerce lectronique naurait pas pu se dvelopper sur lInternet : le chirement est crucial pour identier les parties impliques dans une transaction et scuriser celleci. PGP ( Pretty Good Privacy ), de Philip Zimmermann, a suscit une acclration avec son architecture ouverte et ses techniques mathmatiques robustes. Les autres leaders dans ce domaine ont t RSA Data Security, 120 CHAPITRE 3. CLAIRAGE HISTORIQUE qui a test les limites des techniques de chirement, et Certicom avec des innovations comme la courbe de protection elliptique (conome en largeur de bande) qui fait partie de lore PalmNet de 3Com. Ethernet et les rseaux locaux de PC NetWare 2.11, Ethernet 10BaseT et 10Base2 ont apport aux entreprises le partage des donnes et de la puissance de traitement. NetWare a transform le micro-ordinateur en une machine analogue un mainframe, Ethernet a permis de relier les ordinateurs entre eux. Sans la synergie entre ces deux techniques, lexplosion de lInternet naurait pas pu se produire car le rseau dordinateurs serait rest coteux. Elles sont volutives : Ethernet devient plus rapide et stend de nouveaux mdias, les rseaux locaux sinterconnectent. LIntranet Cela commence par les systmes de messagerie store and forward des annes 1960 et 70 ( distinguer du store and retrieve ) et par les confrences sur mainframe et mini, particulirement dans les universits et le monde de la recherche. Puis la mise en rseau des PC et la normalisation des protocoles rpandent la communication dans lentreprise et entre les entreprises. cc:Mail de Lotus et MHS ( Message Handling Service ) de Novell aident dissminer la messagerie alors que le groupware, avec Lotus Notes, fournit des outils de programmation personnalise et un lien avec les applications externes. Les annes 1990 et 2000 sont celles du temps rel : le groupware a intgr les communications synchrones (conversation, visioconfrence, partage dapplications). Ces fonctionnalits seront nalement absorbes par lIntranet qui sinstallera dans les entreprises dans la foule de la Toile. Le Macintosh En lanant le Macintosh en 1984, Apple a transform pour toujours les ordinateurs en introduisant trois avances technologiques (dj utilises dans la ligne de produits Lisa) : linterface graphique ; la souris ; les disquettes 3.5 pouces haute capacit et trs solides. La conception du Lisa et du Mac doit beaucoup aux ides du centre de recherche de Xerox Palo Alto, mais Apple les a retravailles pour les industrialiser et les rendre plus commodes pour lutilisateur. En refusant dadapter son systme dexploitation MacOS dautres processeurs que la famille 68000 ou den vendre la licence dautres entreprises, Apple a contraint les fabricants de clones chercher un autre systme dexploitation. Microsoft sest engour dans la brche et, comme Apple perdait du temps en explorant trop de sentiers dirents, Windows a ni par devenir le systme dexploitation prfr des entreprises et des utilisateurs. Toutefois la migration vers le microprocesseur architecture RISC dIBM pour le PowerPC, puis la sortie de la ligne de produits iMac ont maintenu Apple ot et lui ont permis de rebondir. Le logiciel libre Frustre par les logiciels en botes chers et qui ne tenaient pas les promesses publicitaires, la communaut des informaticiens est revenue vers le 3.2. POINTS DE REPRE 121 milieu des annes 1990 vers le modle du logiciel libre qui permet lutilisateur daccder aux parties intimes du systme. Microsoft ttonnait pour dnir sa stratgie envers la Toile et Solaris tait trop cher : les entreprises ont commenc utiliser des serveurs Web Apache sous Linux. La RAD Au dbut, la RAD ( Rapid Application Development ) na fait que resserrer le processus dition - compilation - dbogage qui reprsenta longtemps lessentiel du travail des programmeurs. Dans le milieu des annes 1980, des produits comme Turbo Pascal de Borland ont acclr le dveloppement dapplications pour PC sous DOS. Visual Basic de Microsoft, lanc en 1991, a dni un standard pour la commodit du programmeur, si ce nest en performance ou robustesse des applications. Avec la diusion de composants logiciels diversis, Visual Basic a acclr une transition que des langages plus lgants avaient seulement promis, ouvrant la voie aux classes Java rutilisables. Larchitecture RISC Larchitecture RISC ( Reduced Instruction Set Computer ) pour les microprocesseurs, introduite par IBM sur les PC RT en 1986, a permis aux puces datteindre les sommets de la performance informatique. Elle tait conue pour faire plus vite les oprations habituelles et faciliter lutilisation du microprocesseur. Mais ceux qui proposaient le RISC ont sous-estim la solidit de la part de march prise par larchitecture x86 dIntel, consolide par la largeur de la base installe en logiciels, outils et comptences. Alpha de DEC, SPARC de Sun et PowerPC de Motorola ont tent de prendre lavantage sur Intel au plan de la vitesse de traitement, puis Intel introduisit les techniques RISC dans le cur de sa ligne x86. Les puces Pentium, AMD et autres appliquent les principes RISC loptimisation interne tout en restant compatibles avec les versions anciennes. VGA On avait dj fait de la couleur sur PC, mais linclusion du VGA ( Video Graphics Array ) dans la ligne PS/2 par IBM en 1987 fut un vnement important. Le PC passait de 16 256 couleurs avec une rsolution de 320 pixels par 200 ; on pouvait aussi faire du 16 couleurs avec une rsolution de 640 pixels par 480. Cela favorisa le lancement des interfaces graphiques, de ldition et des jeux darcade sur PC. VGA est dsormais la base de tout adaptateur vido. La Toile Quand Tim Berners-Lee appliqua pour la premire fois lhypertexte lInternet et forgea le terme World Wide Web en 1990, il cherchait crer une collaboration facile dans les projets (voir page 349). Il a transform lInternet universitaire en un mdia de masse. Dans les neuf annes qui suivirent le premier navigateur et le premier serveur au CERN la Toile a acquis lubiquit. Linformation et la publication furent ses premiers points forts, renforcs la n de 1993 par Mosaic et son utilisation graphique. 122 CHAPITRE 3. CLAIRAGE HISTORIQUE Enn le milieu des aaires peroit vers 1996 le potentiel de la Toile et cherche en tirer parti. Laccroissement de la scurit a rduit les rticences des clients envers lachat sur le rseau, tandis que des techniques comme XML facilitent lutilisation de la Toile par les applications professionnelles. Windows Windows est un exemple de la mthode pragmatique qui a permis le succs de Microsoft. Dabord ple imitation de linterface graphique du Macintosh, Windows tait plein de bogues et handicap par le DOS sous-jacent. Toutefois Microsoft a montr que la compatibilit ascendante, lattention des besoins peu intellectuels mais tirs par la productivit, le support aux programmeurs et lOEM ( Original Equipment Manufacturer ) sont plus importants pour le succs dun systme dexploitation que ses qualits purement techniques. Il en rsulta une adoption massive de Windows sur les PC. Microsoft appliqua en 1993 la mme formule pour faire adopter Windows NT par les serveurs et stations de travail, ce qui a mis Novell et Unix sur la dfensive. 3.2.2 Russites exemplaires Federal Express En 1984, FedEx a lanc Supertracker , qui procure la traabilit aux paquets quil transporte. Ce systme permettait aux coursiers dutiliser des outils communicants manuels et un rseau radio pour saisir le statut et la position des paquets. Les clients ont pu connatre par appel tlphonique, puis par la Toile, la localisation de leurs paquets et la date de livraison attendue. Le Groupware En 1989, les responsables du systme dinformation de Price Waterhouse ont fait un choix audacieux : ils ont supprim la messagerie lectronique quils venaient dinstaller sur 10 000 postes et lont remplace par Lotus Notes, produit nouveau que personne ne comprenait lpoque et quils dployaient sous OS/2. Price Waterhouse fut ainsi la premire grande entreprise dployer Lotus Notes au niveau mondial. Cela lui a permis de grer ses projets globalement et de gagner des appels dore. Le groupware a dcoll dans les entreprises de service. Coopers & Lybrand - qui a fusionn avec Price Waterhouse en 1998 - avait install Lotus Notes en 1993, ce qui a facilit la fusion des deux entreprises. Linterface graphique En 1990, au milieu dune grave crise du transport arien, United Airlines a jug rentable de remplacer ses terminaux btes par des PC. Jugeant Windows trop instable, United a dvelopp sa propre interface graphique. Le systme, install sur des PC 80236, a permis de rduire le dlai de traitement dune rservation de 10 %, la dure de la formation de 25 %, et dconomiser 9 millions de dollars ds la premire anne. 3.3. LE MARCH DE LINFORMATIQUE 123 Le Datawarehouse Au milieu des annes 1980 Wal-Mart voulait stendre au del du Middle West. Mais comment grer plusieurs magasins en tenant compte des particularits de chaque march local? Les dirigeants de Wal-Mart eurent lide de collecter les donnes sur les ventes et de les utiliser pour rpondre rapidement aux changements de tendance de la demande. Il en rsulta un des plus grands succs du datawarehouse. La base de donnes grimpa rapidement 700 Go. Elle permit au dtaillant de partager linformation sur la demande avec ses fournisseurs et de leur faire grer ses stocks. Wal-Mart surpassa ainsi Sears et Roebuck. Son datawarehouse, exploit sur du matriel NCR Teradata, a cr jusqu atteindre la taille de 24 To. Le commerce lectronique En 1995, Barnes & Noble et Crown Books dveloppaient des rseaux de librairies concurrents. Jerey Bezos, informaticien chez Bankers Trust Chicago, se lana sur lInternet pour crer Amazon.com : ce sera la premire grande russite du commerce lectronique. Amazon a montr que lon peut faire du commerce lectronique malgr les inquitudes concernant la scurit sur le rseau. Elle ore plusieurs millions de titres de livres en ligne, des CD, des livres audio, des DVD et des jeux pour ordinateur. Par ailleurs Dell a prouv quil tait rentable pour la distribution des micro-ordinateurs dintgrer le commerce lectronique avec une chane dapprovisionnement. Lanc au dbut de 1997, le site de Dell donne aux clients des dates de livraison exactes en contrlant les stocks de pices dtaches lors de la commande. Dell partage les informations sur la demande avec ses fournisseurs en temps rel, ce qui lui permet de rduire les cots dimmobilisation et damliorer le service au client. 3.3 Le march de linformatique La vivacit de la concurrence entre les fournisseurs contribue expliquer la baisse du prix des ordinateurs (voir page 55). Les progrs des systmes dexploitation, applications, processeurs et mmoires orent autant doccasions pour relancer la concurrence, direncier les produits (tout en restant compatible avec le standard PC) et se tailler de nouvelles niches de march. En 1949, une tude de march dIBM reste clbre avait estim que neuf SSEC pourraient satisfaire les besoins des tats-Unis pendant plusieurs dcennies 15 . On dnombrait en 2000 plus de 500 millions dordinateurs dans le monde et depuis 1995 il se vend chaque anne plus de PC que de tlviseurs. Lamlioration des techniques alimente une baisse du prix qui suscite llargissement du march ; cet largissement provoque une nouvelle baisse de prix etc. Lore se diversie, du desktop au laptop portable, 15. Le SSEC, construit en 1948 et rival de lENIAC, fut lun des premiers ordinateurs respecter larchitecture de von Neumann (Perspectives of the Founding Fathers [1]). 124 CHAPITRE 3. CLAIRAGE HISTORIQUE puis au palmtop qui tient dans le creux de la main et qui, muni dune antenne, apporte toutes les fonctionnalits du PC en rseau. * * Le micro-ordinateur a transform dans les annes 1980 le march de linformatique (Grove [76]). Au dbut de cette dcennie, des entreprises comme IBM, DEC, Wang ou Univac taient organises verticalement, chacune tant prsente dans toutes les couches (puces, ordinateurs, systmes dexploitation, applications, vente et distribution). Lindustrie informatique tait propritaire , un systme entier tant produit par un seul fournisseur (gure 3.3). Lavantage dune telle organisation du march, cest que lore dun fournisseur constitue un ensemble cohrent. Linconvnient, cest quune fois le fournisseur choisi le client est contraint de lui rester dle : sil voulait prendre un autre fournisseur il devrait changer tout son systme informatique dun coup, ce qui est pratiquement impossible. La comptition pour la premire vente un client est donc froce. Fig. 3.3 Partage du march en 1980 En 1995, la structure du march nest plus la mme. La baisse des prix a fait entrer linformatique dans lre de la production de masse et le client peut faire intgrer des lments (puce, systme dexploitation, applications) fournis par des entreprises direntes. De nouvelles compagnies se sont cres (Intel, Microsoft, Compaq etc.), spcialises chacune dans une couche o elles sont en concurrence avec dautres entreprises spcialises (gure 3.4). Ainsi pendant les annes 1980, et sans que lon puisse assigner de date prcise au changement, le march sest restructur. IBM, entreprise phare du dbut des annes 1980, a subi une crise profonde ; les premires places ont t prises par les Microsoft, Intel, Compaq, Dell, Novell etc. Les stratgies dirent selon le secteur dactivit. Les fournisseurs de matriel font lessentiel de leur prot sur leurs produits les plus rcents : ils souhaitent donc que linnovation rende le matriel rapidement obsolte an que les clients soient tents de le renouveler frquemment, et ils voudraient voir les fournisseurs de logiciels utiliser fond les dernires possibilits quore le matriel. 3.3. LE MARCH DE LINFORMATIQUE 125 Mais les fournisseurs de logiciel sy refusent, car seuls quelques millions dordinateurs disposent des dernires possibilits. Pour pouvoir toucher un large march ils ont plutt intrt produire des programmes qui pourront tourner convenablement sur les machines anciennes : ils sont donc ncessairement plus conservateurs que les fournisseurs de matriel (Colwell [39] p. 33). Fig. 3.4 Partage du march en 1990 3.3.1 Dynamique des quilibres Pour comprendre la succession des quilibres sur le march des logiciels, il faut remonter jusquaux annes 1960 puis dater le passage dun quilibre lautre. Le reprage de telles dates charnires est dlicat : nous identierons les vnements caractristiques sans chercher la prcision des dates. Dans les annes 1960, la pratique du logiciel libre, la fois gratuit et ouvert (le code source est mis gratuitement disposition) est rpandue sans tre thorise. Elle est mise en uvre par des hackers (voir page 105). On peut dater de 1969 la naissance du march du logiciel. Jusqu cette date, IBM vendait conjointement le matriel avec le logiciel qui permettait de le faire fonctionner (systmes dexploitation, langages de programmation, applications). En 1969, pour viter que les concurrents ne bncient gratuitement des logiciels quil avait produits - et aussi pour se prmunir contre des procs pour cause de monopole - IBM mit en place la politique dunbundling (dpaquetage) qui introduisait une tarication spare du matriel et du logiciel. Par ailleurs partir de la publication de la lettre ouverte de Bill Gates en 1976 (voir page 111) le commerce du logiciel pour PC compil et vendu comme une bote noire sest dvelopp. On peut dater de 1991 - date de la premire version de Linux, mais aussi date de naissance du World Wide Web - la rsurgence du modle du logiciel libre (voir www.gnu.org/philosophy/free-sw.html). Il se dveloppera en sappuyant sur lInternet et en tirant argument des inconvnients que prsente le logiciel compil. Entre 1976 et 1991 le logiciel libre navait pas disparu : il a constitu un thme de militantisme pour des personnes comme Richard Stallmann 126 CHAPITRE 3. CLAIRAGE HISTORIQUE (Stallman [193]) ou Eric Raymond (Raymond [171]).Cependant sil avait un rayonnement intellectuel sa viabilit conomique semblait douteuse. Il nen est plus de mme aujourdhui : le modle du logiciel libre a gagn en crdibilit durant les annes 1990, il a conquis des parts de march 16 et son avenir est garanti. Il reste situer la ligne selon laquelle le march se partagera entre les deux modles. 3.3.2 Naissance du march du logiciel compil LUnbundling dIBM Le consent decree de 1956 entre IBM et le dpartement de la justice oblige IBM orir la vente les matriels quil louait auparavant, facturer sparment les pices dtaches et la maintenance et publier linformation sur la maintenance de ses machines de telle sorte quelle puisse tre excute par dautres entreprises. Des entreprises se crent alors : elles achtent des machines IBM pour les vendre en leasing un prix infrieur au loyer que pratique IBM. Pour les contrer IBM acclrera le rythme dintroduction des nouvelles machines. Par ailleurs la publication des informations sur la maintenance avait rendu visibles les interfaces des machines IBM. RCA, Amdahl et Fujitsu ont alors pu orir des ordinateurs compatibles avec les machines IBM et de nombreuses entreprises ont oert des priphriques compatibles (crans, lecteurs de disques, lecteurs de bandes et imprimantes). IBM orait par ailleurs ses clients ses programmes et services dingnierie sans les facturer sparment : leur cot tait inclus dans le prix du matriel, lensemble constituant un paquet (bundle). Cette formule simpliait la vie des clients mais les acheteurs de matriels compatibles disposaient gratuitement de ces services dont ils navaient pas support le cot. Ds 1964, le Spectra 70 de RCA a t peru comme une menace pour lIBM 360 ; mais les ingnieurs de RCA nont pas vu limportance de la compatibilit et nont pas su rsister la tentation dintroduire des amliorations par rapport au S/360. Il en rsulta que les machines de RCA ne pouvaient pas utiliser sans modication les programmes en S/360. Cette conversion tant dicile, peu de clients achetrent les systmes de RCA (Humphrey [86] p. 59). Il semblait impossible de protger les logiciels par des brevets ; les experts dIBM conurent donc en 1966 un systme associant copyright et licence dutilisation. En janvier 1969, le dpartement de la justice engagea des poursuites contre IBM en application de la loi antitrust. Lunbundling fut annonc 16. Notamment le march des serveurs Web : en 2000, 60 % des serveurs utilisaient Apache contre 20 % Microsoft IIS et 7 % Netscape Enterprise. Le nombre des utilisateurs de Linux dans le monde se situerait la mme date dans la fourchette de 7 16 millions. 3.3. LE MARCH DE LINFORMATIQUE 127 par IBM en juin 1969 : moyennant une rduction de 3 % du prix du matriel, les logiciels seraient vendus dsormais part. Par la suite, lorsque des entreprises attaqueront IBM en justice en sappuyant sur les dispositions antitrust, IBM gagnera tous les procs en tirant argument de lunbundling. Lunbundling a transform le commerce du logiciel et de lingnierie. IBM Global Services est devenue la partie la plus importante et la plus protable dIBM. Linterface de programmation (API) sest stabilise pour rpondre aux besoins de compatibilit des utilisateurs, et cette stabilit a favoris la diversication de lore. * * Le march du logiciel compil pour PC, utilisable mais illisible pour lutilisateur, dmarre avec la Open Letter to Hobbyists publie par Bill Gates le 3 fvrier 1976 (voir page 111). Bill Gates avait alors vingt ans. Ce jeune homme avait un fort potentiel, comme on la vu par la suite : dune part sa comptence en informatique faisait de lui un bon hacker ; dautre part - et contrairement la majorit des autres hackers - son milieu social lavait initi aux aaires : son pre tait lun des plus grands avocats daaires de Seattle ; sa mre sigeait au conseil dadministration de plusieurs grandes entreprises et universits. Il tait ainsi mieux prpar que dautres percevoir le potentiel conomique du logiciel compil, et peut-tre aussi comprendre que seule une telle organisation du march pourrait fournir la diversit des logiciels dont les micro-ordinateurs allaient avoir besoin. Les hackers sont rests dsarms devant son attaque. Gates les avait pris en tenaille entre deux cultures amricaines : celle du pionnier qui va de lavant dans des territoires vierges et sy sert de lopen source pour se dbrouiller ; celle de la libre entreprise, qui ne peut pas se concevoir sans une protection du droit de proprit. Ctait un nouvel pisode de la lutte entre les agriculteurs et les leveurs, entre les fermiers et les cow-boys ! En dnissant le modle conomique qui simposera sur le march des logiciels pour PC, Gates a cr une industrie dont il est devenu le plus grand dirigeant. Le modle quil a invent tait sans doute alors le seul possible et sa fcondit suscite ladmiration, quelle que soit lopinion que lon peut avoir sur la qualit des produits de Microsoft. Cependant ce modle a une limite qui se rvle avec la complexication des logiciels. Elle est due notamment aux exigences de la compatibilit ascendante : la version Vn dun logiciel doit en principe tre capable de lire et de traiter les chiers composs avec les versions Vnk antrieures. En passant dune version lautre, le logiciel salourdit de conventions anciennes dont il doit garder la trace. La complexication est due aussi la cible marketing elle-mme : pour que le logiciel puisse couvrir un large march il doit orir une grande diversit de fonctionnalits et pouvoir tre excut sur des plates-formes diverses. Chaque client nutilisera quune petite partie du logiciel quil a achet, et dont le volume encombre la mmoire vive de son ordinateur. 128 CHAPITRE 3. CLAIRAGE HISTORIQUE Or plus un logiciel est compliqu, plus il est dicile de le dboguer. Le logiciel est une construction fragile et quand on corrige une erreur on risque den introduire plusieurs autres ; lun des rsultats les plus intressants de la thorie de linformatique, cest quil est impossible dautomatiser compltement le dboguage (voir page 84). On ne peut physiquement plus dsormais, mme avec 30 000 programmeurs groups sur un campus (plus quelques sous-traitants qui cooprent travers lInternet) faire converger convenablement le processus de dboguage dun grand logiciel comme Windows. Les versions successives sont donc commercialises avec des bogues et les utilisateurs subissent des incidents dsagrables 17 . Organisation de la production dun grand logiciel Pour raliser une construction intellectuelle trs complique comme un systme dexploitation ou un grand logiciel applicatif, il faut runir les quatre lments suivants : - un centre capable dattirer les contributeurs et de slectionner les contributions retenir ; - un rseau de communication ; - des contributeurs qui crivent le code ; - un moyen de rmunrer les contributeurs. Le modle Microsoft a permis de rassembler la masse critique de contributeurs ncessaire la production des logiciels pour PC. Le centre, cest Bill Gates lui-mme assist par une quipe de proches collaborateurs ; le rseau, cest le rseau local du campus de Redmond et lInternet entre Microsoft et ses sous-traitants ; les contributeurs sont les programmeurs de Microsoft et les entreprises sous contrat ; la rmunration est nancire. Dans le modle Linux , le centre est Linus Torvalds assist par une quipe de proches collaborateurs ; le rseau est lInternet ; les contributeurs sont potentiellement tous les programmeurs du monde entier ; la rmunration est symbolique (ce qui ne veut pas dire quelle soit irrelle), ce qui implique que le centre soit un dictateur bienveillant (Tirole et Lerner [112]). 3.3.3 Le modle du logiciel libre La culture nlandaise de Linus Torvalds 18 le libre des dogmes de la libre entreprise lamricaine. Il tire parti de lInternet pour utiliser le mode de 17. Microsoft collecte via lInternet les comptes rendus dincident et diuse des versions corriges que les utilisateurs peuvent tlcharger : la chasse aux bogues se poursuit ainsi aprs la diusion du produit. 18. Les grands crateurs de logiciels ont chacun ses racines culturelles : ainsi les crits de Bjarne Stroustrup (C++), danois, rappellent lexistentialisme protestant de Kierkegaard ; Linus Torvalds (Linux), nlandais, a t marqu par lpope du Kalevala ; Niklaus Wirth 3.3. LE MARCH DE LINFORMATIQUE 129 dveloppement open source : le code source de Linux est disponible sur lInternet, ainsi dailleurs que ceux de Java, Perl etc. Quiconque repre une bogue peut, sil en a la comptence, proposer une correction qui sera soumise au dictateur bienveillant . LInternet largit des millions de programmeurs le cercle des contributeurs potentiels ; il permet dacclrer la convergence du dboguage et de poursuivre sans n le processus de perfectionnement. Il permet aussi lutilisateur de choisir la carte les fonctionnalits dont il a besoin, ce qui rduit la taille des logiciels. Se cre alors, en contraste avec lconomie marchande du logiciel compil, une conomie indirecte de la reconnaissance professionnelle autour du logiciel libre 19 : indirecte parce que si un programmeur contribue gratuitement Linux il sera respect dans son entreprise et prendra de la valeur sur le march. Lconomie de la reconnaissance est certes une conomie symbolique, mais non une conomie de la gratuit car le symbole est rmunrateur psychologiquement et, terme, nancirement 20 . Dailleurs logiciel libre ne signie pas logiciel gratuit , mais logiciel dont le code source est lisible . Une conomie marchande sest btie sur le logiciel libre, qui se vend toutefois des prix trs infrieurs ceux du logiciel compil. Le dictateur bienveillant Dans le monde du logiciel libre, la production dun gros programme ne peut aboutir que si elle est anime par un dictateur bienveillant . Le talent ncessaire pour jouer ce rle est donc crucial. Lexpression dictateur bienveillant est bien sr paradoxale. Il faut la comprendre ainsi : beaucoup de personnes ( vrai dire, tout le monde) peuvent suggrer une modication du code, mais seule une petite quipe est autorise introduire eectivement cette modication : cest l le ct dictateur . Cependant cette petite quipe manifeste de la considration celui qui fait une suggestion, mme et surtout si la suggestion nest pas retenue : cest cela le ct bienveillant . Si le dictateur tait dsagrable ou mprisant, il ne recevrait plus de suggestion et le processus damlioration serait stopp. (Pascal), suisse, par le calvinisme ; Larry Wall (Perl) et Alan Kay (Smalltalk), tous deux amricains, ont cherch leurs rfrences dans le monde de lenfance. Voir Interview with Linus Torvalds : What Motivates Free Software Developers? www.firstmonday. dk/issues/issue3_3/torvalds/index.html, 1999. 19. The utility function Linux hackers are maximizing is not classically economic, but is the intangible of their own ego satisfaction and reputation among other hackers (Raymond [171]). 20. Les mcanismes de reconnaissance sont ici semblables ceux de la recherche universitaire. 130 CHAPITRE 3. CLAIRAGE HISTORIQUE Le retour de la logique du logiciel libre (et pas cher) mettra en pril la logique du programme compil (cher) ds que les logiciels libres auront corrig leurs dfauts de jeunesse (voir ci-dessous). Lissue de la lutte est prvisible : la qualit est du ct du logiciel libre, qui seul permet de faire converger le dboguage ou du moins acclre notablement sa convergence. On peut compter sur le talent stratgique de Bill Gates : il saura adopter souplement le systme de ladversaire, mme si pour le moment Microsoft rsiste bec et ongles en tentant de convaincre les acheteurs et les administrations que le logiciel libre est dangereux et en sappuyant sur la position de force que lui donne sa part de march. Linus Torvalds le dit avec philosophie : Jaurai gagn quand Microsoft se mettra au logiciel libre . * * Le logiciel libre a lui aussi ses limites : il arrive quil se diversie en variantes et quil soit dcient du point de vue de la documentation, des interfaces homme-machine ou de la compatibilit ascendante. Certains disent que le logiciel libre est destin des experts alors que Microsoft a eu lintelligence de faire des produits destins lutilisateur de base 21 : en eet les administrateurs des serveurs Apache ou Sendmail doivent tre plus qualis que lutilisateur moyen dun PC. Les contributeurs qui participent activement lcriture dun logiciel libre sont peu nombreux et la plupart des contributions sont trs simples (ce qui ne veut pas dire quelles ne soient pas prcieuses : lalarme qui indique une bogue est toujours bienvenue). Ainsi pour Apache plus de 80 % des modications proviendraient de quinze programmeurs seulement (Mockus, Fielding et Herbsleb [137]). 3.3.4 Pirates et protection Allons-nous vers un Pearl Harbor lectronique (Paulson [155])? Les pirates (terme quil faut prfrer hackers pour ne pas les confondre avec les pionniers des annes 1960 et 1970) progressent, alors que la recherche sur la scurit pitine. Les pirates progressent parce quils utilisent les mthodes du logiciel libre : ils changent les codes sources de leurs programmes et en partagent les amliorations. Leur comptence saccrot, la virulence de leurs produits augmente ainsi que le nombre et lingniosit des attaques. Leur activit devient parat-il rentable : les pirates racketteraient des entreprises vulnrables qui ils vendraient une protection , utilisant ainsi les recettes prouves de la maa. Pour faire face aux pirates on compte seulement 200 chercheurs qualis en scurit dans les universits et entreprises amricaines. Ds quun 21. In every release cycle Microsoft always listens to its most ignorant customers. Linux and OS/2 developers, on the other hand, tend to listen to their smartest customers... The good that Microsoft does in bringing computers to non-users is outdone by the curse that they bring on experienced users. (Tom Nadeau, Learning from Linux www.os2hq.com/archives/linmemo1.htm, 1999). 3.3. LE MARCH DE LINFORMATIQUE 131 universitaire devient comptent il est embauch par une entreprise qui veut utiliser son savoir-faire pour se protger : il en rsulte une pnurie de professeurs qui explique le faible nombre de diplms experts en scurit. De faon paradoxale, la vigueur de la demande assche ici la formation des comptences. Ainsi la lutte est ingale : dun ct les pirates tirent parti des mthodes de production du logiciel libre, construisent leur rentabilit, se qualient et se multiplient ; de lautre la recherche est entrave par le copyright, vide de ses comptences par lappel du march et elle ne suit pas une politique densemble. Une simple extrapolation de cette tendance dsigne le futur vainqueur. On observe toutefois chez les pirates une certaine retenue : ils pourraient bloquer lInternet mais nen font rien. La plupart dentre eux sont des joueurs et ils ne pourraient plus jouer sils bloquaient leur terrain de jeu. Mais il surait quil se trouvt parmi eux un pervers, quelquun qui prenne plus de plaisir nuire qu jouer (ou qui ait, pour des raisons quelconques, un fort intrt nuire) pour que le danger devienne ralit. * * Certaines des innovations permises par lInternet (moteurs de recherche gratuits, changes de chiers audio et vido, cration cooprative de bases de donnes) ont compromis lquilibre conomique des dtenteurs de droits et des diuseurs de contenus. Il en rsulte un dveloppement des techniques visant instaurer un contrle : policy based routing de Cisco et rseaux intelligents des oprateurs tlcoms. Les logiciels peuvent tre protgs par des brevets depuis 1980 : en 1999, les brevets sur les logiciels ont reprsent 14 % du nombre des brevets aux tats-Unis. Le DMCA (Digital Millenium Copyright Act) de 1998 renforce la protection des donnes informatiques : les tentatives de dcryptage sont interdites. La dure du copyright augmente, passant de 14 ans 70 ans aprs la mort de lauteur. Daprs le projet dUCITA (Uniform Computer Information Transaction Act), la vente des copies de logiciels pourrait tre remplace par un transfert temporaire du droit dutilisation (Syme et Camp [30]). Michel Gensollen [64] propose de rednir les droits de proprit sur les biens informationnels de telle sorte que leur cot de production puisse tre quilibr par des recettes tout en protgeant la facilit de leur utilisation : il faudrait ainsi distinguer le droit daccs, lusufruit, le droit dadministration, le droit dexclusion (dterminer qui a accs au bien), le droit dalination. La rmunration devrait reposer sur des redevances plutt que sur des droits de proprit. De nouveaux acteurs devraient merger pour assurer lanimation des clubs de producteurs et le partage des droits. Sur ce march, linnovation juridique suit linnovation technique qui ellemme soriente vers les canaux que le droit protge le mieux. Nous sommes l au tout dbut dune dialectique qui ressuscite, sur le rseau, les stratgies nancires et commerciales quont utilises jadis Venise, les villes hansatiques, les navigateurs et commerants du Portugal et des Pays-Bas etc. 132 CHAPITRE 3. CLAIRAGE HISTORIQUE 3.4 Les logiciels de bureautique Nous utilisons chaque jour les logiciels de bureautique. Do viennentils? Comment ont-ils t conus? Quels sont les problmes quils posent? La bureautique a longtemps t considre avec mance par les informaticiens : quil soit possible dutiliser lordinateur sans avoir le programmer, cela ouvrait une brche dans leur monopole et, il faut aussi le dire, cela crait un certain dsordre. Mais si lon aborde le systme dinformation en adoptant le point de vue de ses utilisateurs on ne peut pas ngliger la bureautique. Comprendre do elle vient, comment elle a t conue, permet de mieux valuer les conditions de sa bonne utilisation et de voir les causes de certaines erreurs. Les pisodes dapprentissage sont peu glorieux ; on se hte de les oublier parce quon sy est trouv maladroit et un peu ridicule. Ils occupent pourtant une place importante dans les soucis des utilisateurs. Jai reu mon premier PC (un IBM PC AT) en octobre 1987 alors que je travaillais au CNET (Centre National dtudes des Tlcommunications) Issy-lesMoulineaux. Auparavant jutilisais un terminal Scorpion reli au mainframe du centre de calcul pour crire (en Fortran) et faire tourner des programmes de calcul conomique. Ces programmes, je lavoue, taient riches en boucles et instructions GOTO : btis chacun autour dune ide simple, ils taient peu peu devenus autant de plats de spaghettis, et javais peine les matriser lorsquil fallait raliser des variantes. Les micro-ordinateurs taient dj rpandus, mais ntant pas de ceux qui se jettent sur la nouveaut je nen avais pas prouv le besoin jusquau jour o Alain Le Diberder, du BIPE, ma montr comment il utilisait Multiplan sur son PC : jai t intrigu, puis sduit par la puissance et la simplicit de loutil. Avoir sur son bureau non plus un terminal, mais un ordinateur complet avec mmoire et processeur alors quauparavant je navais jamais pu toucher la machine, ctait sensationnel mais trs intimidant. La disquette, qui permettait dintroduire de nouveaux programmes dans mon PC ou de transfrer des chiers dun PC lautre, mimpressionnait beaucoup : jhsitais lutiliser car pntrer lordinateur me semblait proche du sacrilge, fait que je livre la sagacit des psychanalystes amateurs. Je trouvais les commandes de MS-DOS compliques et peu naturelles. Comment faire marcher, dailleurs, une machine que je ne savais pas programmer ? Grard Dubois mclaira quand il me dit sur le PC on utilise trois logiciels : le tableur, le traitement de texte et le logiciel graphique ( lpoque il ny avait pas au CNET de rseau local, donc ni messagerie ni documentation lectronique). Dubois avait raison, puisque cest bien ainsi que la plupart des utilisateurs se servaient de leur PC. Mais cette phrase teignit en moi lambition de programmer mon PC et me dtourna pour longtemps de linvite de commandes 22 , cette fentre o gure le prompt C:\>. 22. Je ny reviendrai que lorsque Laurent Bloch [13] maura incit utiliser Scheme : 3.4. LES LOGICIELS DE BUREAUTIQUE 133 Jai muni sur ses conseils mon PC du traitement de texte Textor, du tableur Multiplan et dun logiciel graphique dont jai oubli le nom car je ne lai pratiquement jamais utilis. Pour mapprivoiser au traitement de texte et au tableur jai d passer des heures lire les notices et mimprgner de conventions tranges (feuilles de style, macros, liens etc.). Regarder par dessus lpaule des collgues ma permis de dcouvrir quelques astuces (pour eacer un caractre, faut-il utiliser le retour arrire ou la touche Suppr ? Comment nommer les feuilles dun tableur? etc.). Programmer en Multiplan ma conduit peu peu abandonner la programmation en Fortran sans pour autant devenir un virtuose du tableur (javais conserv le terminal pour pouvoir utiliser mes anciens programmes et jai continu programmer les variantes en Fortran). Le traitement de texte me permit de soulager Claude Bernard qui jusqualors avait tap mes manuscrits. En mentranant je suis peu peu devenu un dactylographe convenable : cest sans doute ce quil y a eu de plus russi dans mon apprentissage 23 . En janvier 1989 jai quitt le CNET pour crer avec dautres ingnieurs Arcome, entreprise de conseil en tlcoms. Antoine Laurs tait un spcialiste des rseaux locaux. Fervent du Macintosh, il nous a convertis et nous avons pu dcouvrir ainsi une ergonomie proche de celle que lon trouve aujourdhui sur Windows : souris, menus droulants, icnes, poubelle etc. Arcome a reli ses Macintosh par un rseau local Appletalk. Nous avons dcouvert la messagerie, lagenda partag, le transfert de chiers, le partage des imprimantes. Ctait une exprience tonnante ! Je ne sais pourquoi, ces nouveauts-l mont paru plus naturelles que la disquette ; travailler plusieurs sur un plateau paysag my a peut-tre aid car lchange dastuces tait intense. Cette modeste ralisation nous ayant donn de lavance par rapport nos clients, nous avons pu les conseiller en connaissance de cause. En fvrier 1990 jai quitt Arcome 24 pour crer Eutelis, autre socit de conseil 25 . Jy ai install un rseau Ethernet pour relier des Macintosh. Un an aprs, lentreprise sest mise au PC pour utiliser la mme machine que ses clients. Philippe Penny, venu du CNET comme directeur Eutelis, a apport son expertise en bureautique communicante (ou groupware ) et nous a fait dcouvrir Lotus Notes (Henry [81] ; Penny et Volle [216]). En utilisant la rplication entre les serveurs locaux, Lotus Notes permettait de partager une mme documentation entre plusieurs sites, ce qui anticipait sur lInternet : nous avons ainsi pu exprimenter lIntranet avant que ce terme nexiste et linstaller chez nos clients. ce dialecte de LISP est le langage qui convient si lon veut programmer pour le plaisir (Friedman et Felleisen [56]). 23. La mthode que jai utilise est dcrite dans www.volle.com/travaux/dactylo.htm. 24. Jy avais dcouvert la recette infaillible pour se brouiller avec son meilleur ami : sassocier avec lui pour crer une entreprise. 25. Eutelis tait liale dun grand groupe. Jai appris Eutelis que le plus gros des trois mensonges de la vie en entreprise est je viens de la holding pour vous aider (les deux autres, plus vniels, sont on vous rappellera et votre chque est au courrier dpart ). 134 CHAPITRE 3. CLAIRAGE HISTORIQUE En 1995 nous nous sommes intresss lInternet auquel cette exprience nous avait prpars. Eutelis a utilis la messagerie sur lInternet et cr un site Web. En modlisant lconomie de lInternet (Talire et Volle [210]) nous avons dcouvert la solidit de ce rseau et les perspectives du commerce lectronique. En aot 1998, mappuyant sur cette exprience, jai cr le site www.volle.com et utilis FrontPage pour publier mes travaux sur la Toile. Paralllement aux expriences que nous faisions dans notre entreprise, nous avons mis en place des systmes dinformation chez nos clients. Pour certains dentre eux le groupware fournissait des solutions lgantes, ecaces et peu coteuses. Il tait cependant dicile den convaincre les informaticiens, qui se maient de la bureautique et prfraient des projets plus lourds. Par ailleurs les changements quintroduisaient dans lorganisation du travail les workows, la rdaction cooprative, la dissmination slective etc. (Winograd et Flores [59]) ntaient pas toujours les bienvenus malgr leur utilit. Enn les utilisateurs rencontraient naturellement les mmes difcults dapprentissage, les mmes inhibitions que celles que javais connues moi-mme mes dbuts. Pour surmonter ces inhibitions, il est utile denjamber la barrire qui spare lutilisateur des concepteurs et de voir comment ces derniers ont fait pour mettre au point des produits aussi tranges. Nous allons parcourir lhistoire de deux des plus importants dentre eux : le traitement de texte et le tableur. 3.4.1 Histoire du traitement de texte Lutilisateur dun traitement de texte sur ordinateur dispose aujourdhui dune grande diversit de fonctions dont presque toujours il ne connat quune partie. Cette accumulation sest faite progressivement. Lhistoire de WordPerfect permet de lillustrer : partir de linnovation initiale, ce produit a en eet parcouru toutes les tapes de lvolution (Peterson [158]). * * En 1977 le traitement de texte est un sujet neuf. Les machines de traitement de texte (comme la Wang) sont des machines crire dotes dun processeur et dune mmoire et la moins chre dentre elles cote 15 000 $. Il existe aussi sur ordinateur des traitements de texte informatiques au kilomtre (run-o ) : lachage lcran est hriss de codes, il faut reformater le document avant de limprimer et on ne dcouvre son apparence quaprs limpression. Alan Ashton, professeur dinformatique, se lance alors pour le plaisir dans la conception dun traitement de texte. Il avait auparavant crit un programme de musique sur ordinateur, ce qui lavait conduit aborder les problmes que pose lachage en temps rel. Il produisit un programme qui permettait dacher lcran lapparence de ce qui serait imprim et de faire dler le texte lcran sans interruption et non plus page page. Il supprima la distinction entre les modes Edit, Insert et Create : lutilisateur pouvait taper partout dans le document et y insrer du texte sans avoir changer de mode. 3.4. LES LOGICIELS DE BUREAUTIQUE 135 Ce programme, amlior et industrialis, deviendra WordPerfect qui sera commercialis en 1980 par la socit SSI, cre en 1978. Son prix tait de 5 500 $ : il tait donc conomique pour une entreprise dacheter un logiciel fonctionnant sur ordinateur plutt quune machine de traitement de texte ; cependant il fallait tre sr que lexcution de WordPerfect ne ralentirait pas lordinateur, utilis alors surtout par la comptabilit. La premire version de WordPerfect tait rapide et facile utiliser mais ne fonctionnait que sur les ordinateurs de Data General, sous le systme dexploitation AOS et avec une imprimante Diabolo 1650. Durant les annes suivantes, une grande part du travail de programmation sera consacre ladaptation de WordPerfect aux divers systmes dexploitation 26 et imprimantes du march. Le 12 aot 1981 IBM sort le PC. Wordstar, le premier traitement de texte pour PC, est lanc par Micropro au milieu de 1982. Il sagit de la transcription MS-DOS dun programme de traitement de texte sous CP/M, un des tout premiers systmes dexploitation pour micro-ordinateur. SSI se lance elle aussi dans la mise au point du traitement de texte sur PC. WordPerfect pour PC sera semblable la version Data General. Toutefois sur un PC on na pas se soucier davoir plusieurs utilisateurs simultans. SSI introduisit cette occasion les notes en bas de page et le correcteur dorthographe. WordPerfect pour PC sort le 18 novembre 1982. Il est adapt limprimante Epson commercialise par IBM. En 1983, Microsoft sort Word qui est gnralement jug infrieur WordPerfect. WordPerfect sadapte aux machines MS-DOS non IBM (Victor 9000, DEC Rainbow, Tandy 2000, TI Professional etc.) et il est mis jour pour tenir compte de larrive de nouveaux priphriques (imprimantes, crans, claviers, disques durs). Le produit prsente encore des dfauts : certains pilotes dimprimantes sont bogus et le manuel nest pas jug professionnel . Alors que les imprimantes btes accordaient la mme largeur chaque caractre, les nouvelles imprimantes intelligentes sont capables de calculer les intervalles convenables pour imprimer divers types de caractres. WordPerfect dcide de placer les instructions pour imprimantes dans une table situe hors du programme, ce qui permettra de ladapter plus facilement aux nouvelles imprimantes. WordPerfect 3.0 sera ainsi capable de servir plus de cinquante types dimprimantes. SSI dcide de mettre en place un centre dappel gratuit pour les utilisateurs. Cette mesure fera beaucoup pour le succs commercial du produit. Le service sera renforc au printemps 1990 par la cration dun hold jockey , personne qui anime les appels en attente en diusant de la musique, des commentaires etc. Avec WordPerfect 4.0 en 1984 le manuel est amlior, linstallation est plus simple, le dictionnaire plus riche ; cette version comporte les notes en 26. WordPerfect comportera nalement des versions pour les mainframes dIBM, les VAX, des machines Unix, lApple II, lAmiga, lAtari, le Macintosh, le PC etc. 136 CHAPITRE 3. CLAIRAGE HISTORIQUE n de texte et le traitement des erreurs est amlior. Wordstar est encore le leader mais Micropro scie la branche sur laquelle il tait assis en lanant Wordstar 2000 qui, tant en rupture avec lergonomie antrieure, dconcerte ses clients les plus dles. WordPerfect 4.1 sort lautomne 1985. Il comporte la table des matires automatique, lindexation automatique, la possibilit dtaler les notes de bas de page sur des pages successives, la numrotation des paragraphes, le thesaurus, une vrication dorthographe amliore. La part de march de WordPerfect samliore car il tire prot des erreurs de ses concurrents : Wang a dcid dignorer le march du PC et continue produire des machines crire informatises, ce qui entranera sa chute. IBM a conquis grce la magie de son nom une bonne part de march avec Displaywrite mais ce produit reste infrieur WordPerfect 27 . Chez Micropro, le turn-over des programmeurs est lev, ce qui empche laccumulation dexpertise. Lotus, leader sur le march du tableur, comprend mal celui du traitement de texte. Microsoft est le seul concurrent dangereux, sa matrise du systme dexploitation lui donnant un avantage stratgique tant au plan commercial quau plan de la conception technique. SSI prend en 1986 le nom de WordPerfect Corporation. Larrive de limprimante laser et de linterface graphique entrane un changement des rgles du jeu qui donne Word loccasion de rattraper WordPerfect. Il fallait en eet pour sadapter aux nouvelles rgles rcrire les parties du programme concernant les imprimantes et lachage lcran ; les mesures devaient tre exprimes en centimtres et non plus en lignes et en espaces ; il fallait connatre les dimensions de chaque caractre dans chaque type et savoir charger les types sur les imprimantes. Alors quen mode texte lordinateur traitait un cran form de 25 lignes de 80 caractres, soit 2000 botes, en mode graphique il travaillait avec 640 * 480 points, soit plus de 300 000 lments : lachage lcran tait plus lent. Il tait dailleurs dicile au plan stratgique de prvoir qui serait le vainqueur sur le march de linterface graphique pour PC : les concurrents taient IBM avec TopView, Digital Research avec Gem et Microsoft avec Windows. Sortir une version de WordPerfect pour Windows aurait apport un soutien Microsoft qui, par la suite, pourrait tre en mesure dvincer WordPerfect. WordPerfect, incapable de rsoudre la fois tous ces problmes, se concentra dabord sur limprimante laser. WordPerfect 5.0 ne sera prt quen mai 1988. * * En 1987 WordPerfect a 30 % du march devant Micropro 16 %, IBM 13 % et Microsoft 11 %. Il tire un argument commercial du besoin de compatibilit entre les divers documents produits par une entreprise, voire 27. Selon Peterson, alors que SSI voyait dans la programmation un art IBM la considrait comme une industrie et mesurait la production selon le nombre de lignes du code source. Il en rsultait des programmes de qualit mdiocre (Microsoft avait fait la mme observation : voir note page 116). 3.4. LES LOGICIELS DE BUREAUTIQUE 137 par des entreprises direntes : les entreprises rclament un standard. La stratgie tait de produire une version pour chaque plate-forme signicative, puis dintgrer WordPerfect avec les autres produits importants sur chaque plate-forme : sur le march du PC avec le tableur Lotus 1-2-3 ; sur le march du VAX avec All-in-One etc. Pour ne pas drouter les utilisateurs il fallait que WordPerfect 5.0 ne ft pas trop dirent des versions prcdentes. On pouvait cependant y introduire discrtement les possibilits graphiques du desktop publishing : pour intgrer texte et graphique sur un document, il faut savoir rpartir le texte autour de botes contenant les graphiques, et savoir faire en sorte que selon les besoins ces botes restent en place ou au contraire se dplacent avec le texte dans le document. Les graphiques pouvant tre volumineux, il fallait aussi savoir traiter de gros chiers. MS-DOS orant peu de possibilits, il fallait enn crire les logiciels ncessaires pour composer et publier des graphiques. Lune des dcisions les plus importantes fut de ne pas faire de 5.0 un produit pleinement Wysiwyg. Le Wysiwyg implique non seulement que les textes gras et souligns, les ns de phrase et les ns de page sachent comme sur limprim, mais aussi que les caractres soient des mmes style et taille et que les notes de bas de page et les graphiques soient placs au bon endroit. Ce ntait pas facile avec MS-DOS qui ne fournissait pas beaucoup doutils pour traiter lcran. Windows, lui, fournissait les pilotes dcran mais il tait lent et peu able. WordPerfect dcida donc que lcriture se ferait en mode texte, le mode graphique ntant utilis que pour visualiser la page imprimer et y insrer les graphiques. Le Wysiwyg complet attendrait la version 6.0. Les autres amliorations de la version 5.0 concernent la rfrence automatique ( voir p. 17 se met jour si le contenu de la page 17 est dplac une autre page), le support pour 1500 caractres y compris les caractres internationaux et diacritiques, limpression intelligente (adapter au mieux le document limprimante utilise), la fusion de documents, les listes puces, le suivi des modications etc. La diversit des matriels sur le march contraignait WordPerfect traiter des problmes comme les suivants : si lutilisateur cre un document prvu pour limprimante laser, puis lemmne chez lui et tente de limprimer sur un autre type dimprimante, WordPerfect devra-t-il reformater automatiquement le document ? Sinon, que se passera-t-il si le pilote de limprimante du bureau nest pas prsent sur la machine domicile ? Si le document est reformat automatiquement, lutilisateur en sera-t-il inform, pourra-t-il annuler le reformatage? En 1987, IBM et Microsoft lancent OS/2 et Presentation Manager, concurrent de Windows. En fait, Microsoft va miser sur Windows ; OS/2 et Presentation Manager deviendront des produits purement IBM. Craignant quun succs de Windows ne donne lavantage Microsoft, qui connaissant bien sa propre interface graphique pourrait mieux la matriser, WordPerfect va donner la prfrence OS/2. 138 CHAPITRE 3. CLAIRAGE HISTORIQUE Lorsque WordPerfect 5.0 pour MS-DOS sort enn en mai 1988 il faudra surmonter des bogues dans le programme dinstallation ainsi que dans certains pilotes dimprimante et de carte graphique. Le produit a tout de mme du succs : raccord une imprimante laser, le PC fournit avec WordPerfect une qualit dimpression semblable celle du Macintosh. WordPerfect prend par ailleurs une part du march du desktop publishing. * * La version 5.1 sort lautomne de 1989. Elle est encore sous MS-DOS mais comporte les menus droulants et la souris. Elle apporte des amliorations dans le traitement des tableaux, la fusion de documents, la tabulation, ainsi quun jeu de caractres largi. Son installation est plus facile quauparavant. En 1990 Microsoft ore WordPerfect Windows 3.0 en beta test, mais WordPerfect manque de programmeurs expriments en Windows et prfrera aider au succs dOS/2. Cependant le 31 mai 1990 Microsoft sort Windows 3.0. Alors les pires craintes de WordPerfect se ralisent : beaucoup dutilisateurs veulent Windows, mme bogu, et loccasion ils prennent aussi Word. WordPerfect dcide alors de laisser tomber OS/2 et renonce sa version 5.2 pour MSDOS an de ne pas retarder la version Windows. La mise au point de celle-ci est dicile. WordPerfect pour Windows ne sort quen novembre 1991. Le produit est lent et comporte des bogues ; nanmoins WordPerfect se vend toujours mieux que Word. Pour pouvoir programmer la version suivante, les programmeurs devront attendre de disposer du DDE (Dynamic Data Exchange) de Microsoft. WordPerfect for Windows 6.0 sortira en 1993. WordPerfect prend alors 51 % du march du traitement de texte pour Windows, mais Word est bien plac pour devenir le leader. la suite de lchec dune tentative dentre en bourse, WordPerfect sera vendue Novell en 1994. Novell revendra en 1996 ses droits sur WordPerfect Corel, qui en est aujourdhui propritaire. WordPerfect a des millions dutilisateurs mais cest Microsoft qui, avec Word, domine aujourdhui le march du traitement de texte sur PC o il est concurrenc par quelques logiciels libres (notamment OpenOce). 3.4.2 Histoire du tableur Dans le langage des comptables amricains, le mot spreadsheet dsignait depuis toujours une grande feuille de papier divise en lignes et en colonnes et utilise pour prsenter les comptes dune entreprise. La meilleure traduction de ce mot en franais est tableau . En 1961 Richard Mattessich [127], professeur Berkeley, dveloppa en Fortran IV un computerized spreadsheet fonctionnant sur mainframe. Ce programme valuait automatiquement certaines cases et permettait des simulations. Il est le prcurseur des electronic spreadsheets daujourdhui, que lon appelle en franais tableurs . 3.4. LES LOGICIELS DE BUREAUTIQUE < 1961 1961 1978 1979 1981 1982 1983 1984 1985 1987 1995 > 2000 139 Les comptables utilisent des tableaux sur papier. Computerized Spreadsheet de Mattessich en Fortran IV. Cration de Software Arts. VisiCalc de Software Arts, commercialis par VisiCorp, pour lApple II. VisiCalc est adapt divers systmes, notamment au PC dIBM. Multiplan sous MS-DOS, de Microsoft. Lotus 1-2-3, de Lotus. Excel pour le Macintosh, de Microsoft. Lotus achte Software Arts. Excel 2.0 pour le PC, de Microsoft. IBM achte Lotus. Excel est dsormais leader sur le march des tableurs. Gnumeric, KSpread, CALC etc. oerts en logiciel libre. Tab. 3.1 Chronologie du tableur En 1978, Daniel Bricklin, tudiant Harvard, devait tablir des tableaux comptables pour une tude de cas sur Pepsi-Cola. Plutt que de calculer la main il prfra programmer un tableau noir et une craie lectroniques , selon sa propre expression. Son premier prototype, en Basic, pouvait manipuler un tableau de vingt lignes et cinq colonnes. Bricklin se t aider ensuite par Bob Frankston, du MIT. Celui-ci rcrivit le programme en assembleur et le condensa en 20 koctets pour quil puisse fonctionner sur un micro-ordinateur. lautomne 1978, Daniel Fylstra, ancien du MIT et rdacteur Byte Magazine, perut le potentiel commercial de ce produit. Il suggra de ladapter lApple-II ainsi quaux systmes HP85 et HP87. En janvier 1979 Bricklin et Frankston crrent Software Arts Corporation (Bricklin [27]); en mai 1979, la socit Personal Software de Fylstra, nomme plus tard VisiCorp, lana la commercialisation de VisiCalc (cette appellation condense lexpression Visible Calculator ). VisiCalc tait vendu 100 $. Il avait dj lallure des tableurs daujourdhui : les volutions ultrieures les plus visibles porteront sur ladjonction de possibilits graphiques ainsi que sur lutilisation de la souris. Le succs ne fut pas immdiat mais nanmoins rapide. Ds juillet 1979 Ben Rosen publia une analyse prophtique (Rosen [177]). Jusqualors seuls des hobbyistes, qui savaient programmer, pouvaient utiliser le micro-ordinateur : VisiCalc tait le premier logiciel qui permettait dutiliser un ordinateur sans avoir programmer. Il contribuera fortement la pntration du micro-ordinateur dans les entreprises. Des versions furent produites pour diverses plates-formes, notamment pour le PC dIBM ds son lancement en 1981. Cependant les promoteurs de VisiCalc, emptrs dans un conit entre Software Arts et VisiCorp, ne surent pas faire voluer leur produit assez rapidement. 140 CHAPITRE 3. CLAIRAGE HISTORIQUE Mitch Kapor avait travaill pour Personal Software en 1980 et propos un produit que les dirigeants de VisiCorp refusrent parce quils lestimaient trop limit. Il cra Lotus Development Corporation en 1982 et lana Lotus 1-2-3 en 1983. Lotus 1-2-3 pouvait tre adapt plus facilement que VisiCalc divers systmes dexploitation et apportait des possibilits nouvelles : graphiques, bases de donnes, dnomination des cellules, macros. Il devint rapidement le nouveau tableur standard. En 1985, Lotus achtera Software Arts et arrtera la commercialisation de VisiCalc. * * Microsoft stait intress au tableur ds 1980. En 1982, il lance Multiplan pour le PC. Ce produit naura pas grand succs aux tats-Unis o Lotus 1-2-3 tait dominant. Par contre il sera largement utilis ailleurs et il ouvrira la voie aux autres applications produites par Microsoft. En 1984, Microsoft sort Excel pour le Macintosh. Le produit tire parti de linterface graphique, des menus droulants, de la souris : tout cela le rend plus commode que Multiplan. Tout comme VisiCalc avait contribu au succs du PC, Excel contribuera au succs du Macintosh. En 1987 Microsoft sort Excel pour le PC : ce sera lapplication phare de Windows. La principale amlioration par rapport Lotus 1-2-3 est la possibilit de programmer de vritables applications avec des macro-instructions (lutilisateur individuel ne sen servira cependant pas beaucoup). En 1987, Microsoft Works inaugure la famille des oce suites en orant dans un mme assemblage le tableur, le traitement de texte et le logiciel graphique. Excel sera jusquen 1992 le seul tableur disponible sous Windows. la n des annes 1980, Lotus et Microsoft dominent le march malgr larrive de plusieurs autres tableurs (Quattro de Borland, SuperCalc de Computer Associates etc.). La concurrence et vive et suscite des batailles juridiques : procs entre Lotus et Software Arts, gagn par Lotus en 1993 ; procs entre Lotus et Mosaic dune part, Paperback de lautre, gagns par Lotus en 1987. Lotus gagnera toutes ses batailles juridiques, mais perdra contre Microsoft la bataille pour la domination du march. En 1990, un juge lvera le copyright de Lotus sur linterface utilisateur, estimant que rien dans cette interface nest insparable de lide du tableur . En 1995, IBM achte Lotus alors quExcel domine le march. Plus de 20 tableurs sont aujourdhui oerts dans le monde du logiciel libre. Gnumeric est souvent distribu en mme temps que Linux. Parmi les autres tableurs, les plus connus sont KSpread et CALC. * * Si VisiCalc prsente ds le dbut laspect qui nous est familier, le tableur sest progressivement enrichi. Ladresse des cellules, dabord note selon le format L1C1 (R1C1 pour les anglophones) a pu ensuite scrire sous la notation condense A1. Lexistence de deux types dadresse (adresses relatives, adresses absolues de type $A$1) a allg la programmation. Lintroduction des feuilles et des liens a permis de doter le tableur dune troisime di- 3.4. LES LOGICIELS DE BUREAUTIQUE 141 mension (la feuille sajoutant la ligne et la colonne), voire dun nombre quelconque de dimensions si lon relie plusieurs tableurs. Lotus 1-2-3 a apport les outils graphiques qui facilitent la visualisation des rsultats. Les macros (galement introduites par Lotus 1-2-3 en 1983, puis perfectionnes par Microsoft) permettent de programmer des applications sur le tableur. La souris ( partir de 1984 avec Excel sur le Macintosh) a facilit la slection des plages de cellules et la dissmination des formules par glissement du pointeur. Le solveur (introduit en 1990 par Frontline) permet de rsoudre des problmes de calcul numrique, dconomtrie, de recherche oprationnelle etc. * * Dans lentreprise, le tableur est utilis pour les simulations, les calculs sur les sries chronologiques, la comptabilit, la prparation de rapports ou de dclarations scales. Des fonctions simples sont utilises de faon rptitive pour faire des additions et calculer des moyennes. Les utilisations scientiques (calcul numrique, visualisation de statistiques, rsolution dquations direntielles) sont plus compliques et moins rptitives. Pour lutilisateur de base, le tableur nest que la fusion lectronique du papier, du crayon et de la calculette. Il na gnralement pas t form sen servir et il est le plus souvent peu conscient des consquences que risque davoir une erreur. Cest un expert dans son mtier et il ne se considre pas comme un programmeur. Il veut traiter rapidement son problme et ne souhaite ni recevoir les conseils dun informaticien, ni partager son expertise avec lui. Il est en pratique impossible de lui imposer des mthodes strictes de programmation ou de vrication. Son dveloppement progressera par essais et erreurs : il construit un premier prototype puis le modie jusqu ce quil rponde ses besoins. Press darriver ses ns, il nglige de documenter le programme. Celui-ci ne pourra pratiquement jamais tre rutilis par quelquun dautre et son crateur lui-mme aura du mal le faire voluer ou le maintenir. Les dirigeants de lentreprise, pour leur part, nutilisent gnralement pas le tableur mais sont destinataires de tableaux de bord et autres reportings imprims sur papier mais construits sur des tableurs. Ils lisent ces tableaux comme sils provenaient dun traitement de texte et sans concevoir les calculs dont ils rsultent. Lentreprise donne donc au tableur un rle ambigu : cest un outil de travail commode mis la disposition de tous, mais gnrateur derreurs et dont les programmes sont diciles entretenir. Vu limportance prise par le tableur dans le systme dinformation de lentreprise, il est utile de reprer les erreurs et dutiliser les mthodes qui permettent de les viter (OBeirne [148]). * * Une enqute a montr que la majorit des tableurs contenaient des cellules fausses et quen moyenne 3 % des cellules dun tableur taient errones (Clermont [38] et Panko [150]). Certaines erreurs ont eu des consquences graves : 142 CHAPITRE 3. CLAIRAGE HISTORIQUE 1) Les donnes utilises pour passer une commande sont dsutes : 30 000 pices 4 $ sont commandes au lieu de 1 500, ce qui entrane une perte de 114 000 $. 2) Dans une tude prvisionnelle, les sommes en dollars sont arrondies lunit : le multiplicateur de 1,06 qui reprsente leet de lination est alors arrondi 1 et le march dun produit nouveau est sous-estim de 36 millions de dollars. 3) Un tableur a t programm par une personne qui a quitt lentreprise et na pas laiss de documentation : le taux dactualisation utilis pour calculer la valeur actuelle nette des projets est rest 8 % entre 1973 et 1981 alors quil aurait d tre port 20 %, do des erreurs dans le choix des investissements. 4) Dans la rponse un appel dore une addition est inexacte (des rubriques ajoutes la liste nont pas t prises en compte) : lentreprise sous-estime de 250 000 $ le cot du projet. Elle intentera un procs Lotus. 5) Un comptable fait une erreur de signe lors de la saisie dun compte de 1,2 milliards de dollars : lentreprise prvoit un prot de 2,3 milliards et annonce une distribution de dividendes. Finalement elle constate une perte de 100 millions de dollars et doit dclarer quaucun dividende ne sera distribu, ce qui dgrade son image auprs des actionnaires. 6) En 1992, 10 % des tableurs envoys aux inspecteurs des impts britanniques pour le calcul de la TVA contenaient des erreurs. Il en est rsult une perte de recettes de cinq millions de livres sterling. Certaines des erreurs releves dans lutilisation du tableur sont de celles que lon peut rencontrer dans dautres dmarches : la reprsentation du monde rel par un modle peut tre non pertinente ou dgrade par des dfauts du raisonnement (additionner des donnes htroclites, des ratios etc.). Dautres erreurs sont commises lors de la programmation : on confond rfrence relative et rfrence absolue, on se trompe dans la syntaxe des formules (notamment dans lutilisation des parenthses). Ces erreurs, qui rvlent une mauvaise comprhension du fonctionnement du tableur, sont ensuite dissmines par la rplication des cellules. Presque toujours enn on nglige de documenter le tableur, ce qui rendra sa maintenance dicile surtout si lon a programm des macros. Puis viennent les erreurs commises lors de lutilisation : erreurs de saisie, erreur dans la correction dune formule, remplacement ad hoc dune formule par une constante qui, restant dans le tableau, polluera les calculs ultrieurs, mauvaise dnition de laire couverte par une formule, absence de mise jour de cette aire lorsque des lignes sont ajoutes. Utiliser les macros comme des boites noires (par exemple pour le calcul du taux de rentabilit dun projet) peut interdire de traiter convenablement le cas particulier que lon tudie. Il arrive aussi que le solveur converge mal : le prendre au pied de la lettre donne un rsultat aberrant. Ldition des tableaux sur papier est loccasion derreurs de prsentation : tableaux sans titre, sans intitul de ligne et de colonne, sans nom dauteur, sans date ni indication de la priode reprsente ; erreurs sur les units de mesure (euro la place de dollar, millions la place de milliards). 3.4. LES LOGICIELS DE BUREAUTIQUE 143 On relve enn des erreurs dans les graphiques : reprsenter une srie chronologique par un histogramme, ou pis par un fromage, au lieu dune courbe ; utiliser une courbe au lieu dun histogramme pour une distribution ; quand on utilise conjointement deux chelles, mal reprsenter les volutions relatives etc. 3.4.3 Leons de lhistoire de la bureautique Pour tudier lhistoire du tableur ou du traitement de texte, il faut dpouiller beaucoup de documents. Deux faits sautent alors aux yeux : lun concerne la documentation elle-mme, lautre concerne les inventeurs. La plupart des documents accordent une grande place lidentit des innovateurs et lvolution du march : qui a invent le produit, et quand ; quand, et avec qui, il a cr son entreprise ; quand, et comment, sest manifeste la concurrence ; comment ont volu les parts de march ; comment se sont rgls les conits. Les indications sur la nature du produit partent presque toutes du point de vue de lutilisateur, car il sagit dexpliquer un succs commercial. Si lide qui a guid la conception est indique, on ne trouve pas grand-chose sur les choix fonctionnels ou darchitecture, ni sur les compromis auxquels le ralisateur a t contraint : le passage de lide au produit sest droul dans une bote noire que la documentation entrouvre peine. Il est vrai quil est dicile de dcrire ce passage, qui laisse le plus souvent peu de traces documentaires. Cela ne donne que plus de valeur aux ouvrages qui, comme celui de Tracy Kidder [101] (voir page 48), dcrivent en dtail le cheminement dune ralisation technique. Dans la plupart des cas, linventeur est rcemment sorti de luniversit, ou mme encore un tudiant. Il est au courant des techniques rcentes et, comme il na aucune exprience, son esprit est libre de prjugs. Il imagine le nouveau produit en partant de ses propres besoins. Beaucoup des produits ainsi conus naboutissent rien de durable, ceux-l seront oublis : lhistoire ne garde en mmoire que les produits russis. Notre jeune diplm, si son produit rencontre le succs, devient un entrepreneur : il dcouvre les soucis du recrutement, de la commercialisation, des partenariats, de la gestion, du nancement. Pour dfendre son territoire il senglue dans des procdures. Il perd ainsi sa capacit innover et dailleurs son savoir technique, nagure pointu, devient banal. Il laisse passer des occasions quil ne peroit plus et se fait doubler par dautres personnes tout juste sorties de luniversit. Bientt la survie de son entreprise est menace... Le systme est innovant parce que le ux de jeunes innovateurs ne tarit pas. Par contre si lon considre les individus, le systme parat strilisant : tout se passe comme si le fait de mettre une ide sur le march inhibait la possibilit den avoir une deuxime. Quant aux entreprises, elles naissent, croissent et meurent ou se font acheter en quelques annes. Microsoft est lexception qui conrme la rgle car si Bill Gates innove cest en entrepreneur, en organisateur plus quen technicien : il reprend les produits invents par dautres et les articule en systme, avec un sens aigu des conomies denvergure et du fonctionnement du march. 144 CHAPITRE 3. CLAIRAGE HISTORIQUE 3.5 Esquisse de prospective Rappelons ce qutait linformatique dans les entreprises en 1988. La Toile nexistait pas (elle a t invente en 1991) et on ne connaissait gure lInternet. Linformatique ne traitait pratiquement que des donnes structures. La messagerie, les workows, la documentation lectronique existaient sur de gros systmes, mais seuls certains informaticiens les utilisaient car ils taient peu ergonomiques. Les rseaux locaux taient rares (ils ne se multiplieront qu partir de 1989). Le tlphone mobile tait lourd (il nquipait pratiquement que des automobiles) et coteux. Les micro-ordinateurs taient chers : un PC 16 MHz, avec un disque dur de 80 Mo et une RAM de 2 Mo, cotait plus de 10 000 e aux prix de 2005. Lergonomie tait rudimentaire lexception de celle des Macintosh (Windows 95 date, comme son nom lindique, de 1995). Quavons-nous acquis depuis 1988 ? Linformatique de communication sest dveloppe : la messagerie est entre dans les murs ainsi que la documentation lectronique (Intranet et Toile). Lordinateur a acquis lubiquit : la machine dont chacun dispose permet daccder via le rseau des ressources informatiques (mmoire, puissance de traitement) dont la localisation physique est indirente. Le travail assist par ordinateur sest gnralis : lautomate soulage le travail mental de ltre humain en lassistant dans les tches de classement, recherche, transcription et calcul. Le systme dinformation dnit le langage de lentreprise dont il incorpore la smantique. Il outille son action, ses processus de production. Il quipe progressivement tout le personnel. La matrise intellectuelle et pratique du systme dinformation suppose que lon sache urbaniser sa structure densemble et modliser chacun des processus. Lautomatisation (partielle) des processus doit tre associe la vigilance qui permettra lagent oprationnel de trouver une solution raisonnable quand il rencontre un cas non prvu lors de la programmation de lautomate. * * Plaons nous par anticipation en 2015. Les composants essentiels de linformatique communicante existent dj aujourdhui (processeurs, mmoires, rseaux) ; le changement cette chance rsidera donc moins dans la nouveaut des composants (dont toutefois les performances auront depuis 2005 t, selon la loi de Moore, multiplies par 210/1,5 100) que dans la transformation des interfaces et protocoles permettant de les commander et de les faire communiquer, donc dans une volution des conditions de leur utilisation. En 2015, si lon raisonne par extrapolation tendancielle, tlphone portable et PC se seront miniaturiss au point davoir fusionn et davoir absorb le GPS, la camra, le magntophone et divers capteurs (lectrocardiogramme, tensiomtrie etc.). Les rseaux permettront une connexion permanente haut dbit selon le protocole TCP/IP (voir page 340), y compris pendant les dplacements. Les personnes, les objets seront ainsi quips de ressources informatiques et de communication intgres dans des composants minuscules. Les thmes principaux de lore porteront peut-tre 3.5. ESQUISSE DE PROSPECTIVE 145 les noms suivants : communicateurs personnels , containers dinformation , tldiagnostic des quipements etc. De nombreux tlservices pourront les utiliser. Lordinateur wearable , portable au sens o lon dit que lon porte des vtements, sera devenu discret et pratique. Aprs la rvolution du tlphone mobile, ce sera celle, bien plus radicale, de lordinateur mobile. Les personnes disposeront de fonctions informatiques et de communication qui quiperont non plus le bureau, mais le corps lui-mme ; la chaleur et les mouvements du corps fourniront lnergie ncessaire. Lcran sera incorpor aux lunettes, ou bien il sachera par exemple sur une feuille que lon pourra dplier comme un journal. Processeur, mmoire et disque dur seront intgrs dans un botier qui servira de palmtop et de clavier. Le son sera fourni par un balladeur ou par un composant insr dans loreille (loreillette Bluetooth en est un prcurseur). Les commandes seront saisies par reconnaissance vocale ou par clavier. Les diverses parties de lquipement communiqueront par cble ou ondes courte porte. * * Alors lutilisateur peut consulter des ressources, recevoir des alarmes etc. : son quipement reoit et envoie des messages crits et vocaux et assiste sa mmoire, dans la continuit des services que rend aujourdhui lagenda sur papier, en lenrichissant par laccs des ressources encyclopdiques et des moteurs de recherche. Ainsi lubiquit logique (disponibilit des donnes et des outils de traitement quel que soit lendroit o lon se trouve) est absolue, sous la seule rserve du contrle daccs. Lubiquit physique reste, elle, limite : si notre voix et notre image peuvent se trouver simultanment en divers points du monde, il nen est pas de mme de notre corps qui peut toutefois tre reprsent sur le rseau par une image virtuelle trois dimensions (Quau [169]). Les personnes qui veulent communiquer avec lutilisateur peuvent lui tre prsentes par leur carte de visite comportant une photographie (enrichissement de lidentication dappel) et lutilisateur a le choix entre communication synchrone et asynchrone. La personne quipe qui se dplace dans un environnement dobjets communicants reoit les signaux mis par ces objets et les interprte. Elle peut aussi recevoir les signaux mis par les quipements des autres personnes (identier amis et relations dans une foule etc.). Les objets eux-mmes sont munis de ressources informatiques qui facilitent la traabilit des biens de consommation (origine, composition chimique et fracheur des produits alimentaires, identication des fournisseurs ayant particip llaboration dun produit composite etc.) La traabilit des produits, notamment alimentaires, constitue un avantage comptitif qui se traduit soit par lacceptation de prix plus levs, soit par llimination progressive des produits non tracs. Des tiquettes rayonnantes permettent de les identier, puis de trouver sur la Toile les informations complmentaires. 146 CHAPITRE 3. CLAIRAGE HISTORIQUE Lappartement est tru dobjets communicants aux fonctions diverses. Il est quip dun ordinateur central reli au monde par des accs haut dbit (les accs ADSL et les paraboles pour satellites en sont une prguration) qui constitue le centre du rseau des objets communicants, organise les fonctions informatiques, audiovisuelles et tlcoms du mnage, pilote le chauage, lclairage, larrosage du jardin etc. selon les consignes fournies par lutilisateur. Le terme ordinateur ne dsigne plus ici une machine, mais un ensemble de fonctions rsidant sur des machines diverses, y compris sur des machines situes hors de lappartement mais fonctionnant sous le contrle du mnage. Lutilisateur ne dispose plus comme aujourdhui de plusieurs ordinateurs (un au bureau, un au domicile, un palmtop, un ordinateur portable, et en outre un tlphone laire et un tlphone mobile) entre lesquels il doit recopier les donnes : il dispose dune ressource informatique unique (donc essentiellement cohrente), localise sur des serveurs dont lemplacement gographique lui indire et sur lesquels traitements et donnes se rpartissent. Il accde cette ressource par des interfaces diverses sans que cela altre lunit de celle-ci : son ordinateur mobile, mis en face dun cran-clavier confortable, active celui-ci volont. la fois informatique et tlphonique, cette ressource gre les messageries crites et vocales, garde mmoire des communications vocales ou des conversations. Elle est connecte en permanence au Web sur lequel elle ralise des missions de recherche et de tri. * * Dans ce scnario, rien ne dpasse les possibilits de la technique actuelle qui sont plus importantes quon ne le croit communment 28 . Ce qui est nouveau, cest lintgration des applications qui permet de supprimer les ressaisies ; cest aussi un ltrage slectif permettant de trier sur la Toile lutile de laccessoire. Lutilisateur peut ainsi tre assist ou clair dans chacune de ses actions : la logique de lassist par ordinateur dploie ses implications. Lore est commode, pratique, une haute complexit technique tant masque par la facilit de lusage. Cette volution, dores et dj en prparation dans les centres de recherche, chez les fournisseurs et les oprateurs tlcoms, comporte des risques vidents : 1) risque de dpendance envers un systme qui assisterait lutilisateur en permanence : un nouveau savoir-vivre, une nouvelle hygine, sont ici ncessaires. De mme quil est aujourdhui dconseill de regarder la tlvision sans discontinuer, il sera dconseill demain dutiliser en permanence lautomate. Un systme qui permet de recevoir en temps rel alarmes, messages et communications, qui permet dautres personnes de vous localiser, qui peut tout moment accder des ressources (images, donnes, textes, sons, 28. Lensemble des conversations auxquelles participe un mme individu durant sa vie, des cours quil suit etc. peut une fois transcrit en mode caractre tre horodat, index et stock sur un CD. 3.5. ESQUISSE DE PROSPECTIVE 147 jeux), peut en eet se rvler oppressant. Il doit comporter divers niveaux de veille, de larrt total louverture totale, en passant par le blocage slectif de certaines communications. Il faudra savoir se dbrancher et utiliser la communication asynchrone : dj, aujourdhui, il faut dans certains lieux savoir dbrancher son tlphone mobile. 2) scurit : limportance prise par lautomatisation a pour corollaire lobligation de contrler les automates, car personne ne peut faire entirement conance des automatismes pour sa vie courante. La communication entre automates, les actions quils dclenchent doivent pouvoir tre traables et contrlables ; lutilisateur doit disposer dinterfaces commodes pour les paramtrer ; elles doivent tre scurises pour viter les fausses manuvres ; la rplication des donns sur plusieurs serveurs est ncessaire pour limiter le risque de perte. La protection de la vie prive suppose enn que lautomate soit protg contre toute tentative dindiscrtion. 3) risque de rejet : le monde dans lequel vivra lutilisateur est dirent de celui que nous connaissons aujourdhui : les appareils seront plus discrets mais leurs fonctionnalits seront omniprsentes. Elles susciteront des ractions de rejet comme lont fait en dautres temps le tlphone, lordinateur, le Minitel et les quipements lectromnagers (machine laver, aspirateur etc.) Il faut tre averti de ces risques mais il ne faut pas les exagrer : parmi les prils auxquels lhumanit est confronte, ils ne sont certainement pas les plus graves (voir la note page 27) et ils doivent tre mis en balance avec les avantages quapporte linformatique. * * La plupart des produits oerts au consommateur seront des assemblages auxquels plusieurs entreprises auront contribu dans le cadre daccords de partenariat. Soyons optimistes : les entreprises se seront dotes de comptences en ingnierie daaires et il leur sera devenu plus facile dassurer linteroprabilit entre leurs systmes dinformation. Les systmes dinformation seront mieux matriss, quil sagisse durbanisation ou de modlisation : les entreprises auront surmont les dicults sociologiques et intellectuelles quelles rencontrent aujourdhui, et disposeront de mthodes et outils de modlisation. On ne parlera plus dapplications, mais de processus et de composants. Les problmes de normalisation auront t surmonts... Deuxime partie Le ct de lentreprise 148 149 Chapitre 4 Quest-ce quune entreprise ? Pierre Bourdieu, citant Heidegger, lui a fait dire Pour celui qui porte des lunettes - objet qui pourtant, selon la distance, lui est proche au point de lui tomber sur le nez - cet outil est, au sein du monde ambiant, plus loign de lui que le tableau accroch au mur oppos (Bourdieu [22]). Nous ne voyons pas lair dans lequel nous baignons et qui est ncessaire notre survie : si une pice ne contient pas de meubles, nous dirons quelle est vide alors quelle contient des dizaines de kilogrammes dair 1 . Les tres humains ont vcu pendant des millions dannes sans rien savoir de la circulation du sang ni des mcanismes de la digestion ; nous pensons sans savoir comment notre cerveau fonctionne. Nous ne voyons pas le milieu qui nous baigne et les artefacts qui nous sont proches nous paraissent naturels. Tout se passe comme si le lait et lhuile taient produits par lpicerie, comme si la lumire tait produite par une pression sur linterrupteur. Il faut une panne, une crise, pour que leur origine nous revienne lesprit. * * Je ne sais pas ce que cest quun systme dinformation , vous diton. Si cet interlocuteur ne voit pas le systme dinformation, cest parce quil est y immerg. Il ne pourra le voir qu loccasion dune panne ou au prix dun eort de rexion. Citez-lui des exemples : tlphoner, cest utiliser un systme dinformation qui interprte le numro que vous avez compos, tablit le circuit de communication et code le signal vocal pour le transporter. Retirer des billets de banque au distributeur automatique, cest utiliser le systme dinformation qui authentie votre carte et dbite votre compte. Lire des messages, leur rpondre, cest utiliser le systme dinformation qui transporte et stocke les messages dans votre bote aux lettres lectronique en lattente de leur consultation. Naviguer sur la Toile, cest encore utiliser un systme dinformation. 1. La masse volumique de lair 17 C, au niveau de la mer, est de 1,2 kg/m3 . 150 151 Dans lentreprise, vous utilisez les applications qui correspondent vos fonctions. tes-vous conseiller dans une agence bancaire ? le systme dinformation vous permet de consulter les comptes des clients, de raliser les oprations quils vous demandent. tes-vous ouvrier en mcanique gnrale? le systme dinformation fournit les cotes de la pice fabriquer et aide programmer votre machine. tes-vous un gestionnaire ou, comme on dit, un manager ? cest dans le systme dinformation que vous trouverez les indicateurs, les alarmes ncessaires votre mission de supervision. Je sais bien tout cela, rpond linterlocuteur rtif ; mais vous ne me dites toujours pas ce quest un systme dinformation. Il ne fournit en eet que des donnes. Quel est le traitement leur appliquer pour quelles deviennent des informations ? Et comment peut-on passer de linformation la connaissance ? Pour lui rpondre selon les rgles de la logique il faudrait dnir les termes quil utilise mais la conversation sgarerait. Raisonner par analogie est moins rigoureux mais permet de garder les pieds par terre. Ces mmes questions se posent, rpondrez-vous, propos dactivits aussi quotidiennes que la lecture ou la conversation. Comment faites-vous pour confrer un sens un texte? Pour comprendre ce que vous dit quelquun? Pour tirer parti des connaissances ainsi acquises? Il faut avoir rpondu ces questions-l avant de se les poser propos du systme dinformation : alors elles sclairent delles-mmes. Mais sans doute votre interlocuteur ne sy intressera pas, de mme quil ne sintresse pas la faon dont son appareil digestif fonctionne : cela marche tout seul, pourquoi sen soucier? Il prfrera donc poser encore une autre question. Que cherche-t-on faire lorsquon met en place un systme dinformation? Sagit-il de clarier la fort de lentreprise ou de changer sa stratgie? Le mieux est de maintenir la discussion au ras du sol en recourant de nouveau lanalogie : Pourquoi lisez-vous des livres, des journaux? Pourquoi avez-vous appris parler ? quoi vous sert le langage ? Vous faites eort, sans doute, pour viter la confusion et les incohrences. Vous souhaitez que votre mmoire garde trace des choses importantes et quelle oublie les autres. Mais comment distinguez-vous les choses importantes? Ne vous rfrez-vous pas, pour les trier, ce que vous voulez faire ? Wittgenstein disait : Dont ask for meaning, ask for use, Ne te demande pas ce que a veut dire, demande toi quoi a sert . Si vous savez rpondre ces questions en tant que personne, vous saurez aussi leur rpondre en ce qui concerne lentreprise et son systme dinformation : il sagit en eet de la mme chose, mais transpose une institution. Cette transposition fait apparatre la complexit de dmarches qui, dans la vie quotidienne, nous sont si habituelles que nous les croyons simples. Linterlocuteur vous dira alors peut-tre piteusement Je ne sais pas ce que cest quune entreprise . Rassurez-le : il nest pas le seul dans son cas. Comme lentreprise nous crve les yeux, elle est invisible. Cest cela qui rend invisible le systme dinformation, qui nest rien dautre que le langage de lentreprise. 152 CHAPITRE 4. QUEST-CE QUUNE ENTREPRISE ? 4.1 Le point de vue du systme dinformation Lorsquon considre le systme dinformation dune entreprise, on adopte sur celle-ci un point de vue particulier : celui de son fonctionnement et donc de son ecacit. Mais avant de parler decacit il faut connatre le but que laction vise, et quil sagit datteindre au moindre eort. Quel est donc le but de lentreprise? Beaucoup de personnes disent que cest de faire du prot , de produire de largent . On peut leur objecter que pour atteindre ce but-l, la prostitution ou la prdation des patrimoines mal protgs sont plus rapides et moins fatigantes que de crer, de grer une entreprise. Certes, rpondent-ils, mais il sagit de senrichir par des moyens lgaux et honorables. Mais si lhonneur est en jeu, cela ne signie-t-il pas que le but est autre, en fait, que de produire de largent ? * * Faisons le tour des reprsentations courantes de lentreprise. Lconomiste dit quelle a pour but de maximiser le prot : cela lui permet de recourir aux mathmatiques une fois le prot dni comme fonction dautres variables. Le dirigeant, reproduisant le systme dautorit de lglise et de larme, y voit une structure hirarchique 2 . Le nancier la considre comme une entit duciaire : elle doit susciter la conance, avoir du crdit. Elle est le lieu de la carrire du cadre, auquel elle ore une chelle quil seorce de gravir, un terrain de comptition, le socle de son identit sociale ( cadre suprieur Air France , directeur chez Alcatel , associ chez McKinsey , ingnieur chez Areva etc.). Le salari non cadre y voit la bote qui en change dune partie de son temps lui procure, avec le salaire, les ressources ncessaires sa vie matrielle. Le syndicaliste la peroit comme un terrain de lutte : selon sa tendance, il dfendra le salari non cadre, le cadre, ou le syndicat lui-mme qui ambitionne parfois de cogrer lentreprise, voire de la diriger. Lhomme du marketing la peroit comme une marque capable de sduire et dliser la clientle. Lingnieur pense quelle produit des biens et services partir des consommations intermdiaires, de la main duvre, des techniques quincorporent les machines. Linformaticien, quelle utilise les ordinateurs, rseaux et logiciels dont il est le matre. Le comptable, quelle met et reoit des eets de commerce quil classe pour valuer, conformment aux rgles admises, les ux qui saccumulent dans le bilan. Le dirigeant, qui incarne la lgitimit, doit composer avec dautres pouvoirs : chaque directeur sapproprie une plate-bande qui, en descendant larbre hirarchique, se subdivise en efs dampleur dcroissante mais tous bien gards ; des rseaux, tisss autour des coles dingnieurs, syndicats ou partis politiques, se confortent loccasion par une corruption discrte mais habituelle. 2. Hirarchie signie tymologiquement autorit sacre , de (sacr) et (commandement). Ce mot a dsign dabord le pouvoir de lvque sur son diocse. 4.1. LE POINT DE VUE DU SYSTME DINFORMATION 153 Aux pouvoirs internes sajoutent des pouvoirs externes : le conseil dadministration, qui nomme le dirigeant et peut le rvoquer ad nutum ; le pouvoir politique (gouvernement, lus) et administratif (prfecture, Bruxelles , direction du Trsor, impts, scurit sociale, direction du travail etc.) ; le banquier qui propose, accorde ou retire des liquidits dont il xe le prix ; lactionnaire, nerveux comme un cheval ombrageux, qui dtermine le cours de laction ; les amateurs dOPA lat dune baisse du cours. Pouvoirs internes et externes communiquent : les rseaux et les directeurs sont en relation avec les pouvoirs politique et administratif. tant tout cela la fois, lentreprise ne peut se rduire une dnition, mme si la trivialit du business is business, le srieux des ingnieurs, l autorit des dirigeants, prtendent chacun la rsumer en quelques phrases. Cest une entit organique, historique, culturelle, sociologique, le thtre dune Comdie humaine qui na pas encore rencontr son Balzac : la littrature ne rend pas compte aujourdhui de la vie de lentreprise, si lon excepte quelques caricatures et romans policiers 3 . Il est surprenant que la production symbolique, qui prpare limaginaire interprter lexprience, ne se soit pas encore srieusement intresse ce lieu o chacun passe lessentiel de ses journes et enracine, avec son identit sociale, les projets, angoisses et dsirs qui entourent celle-ci. * * Si lon aborde lentreprise sous langle du systme dinformation, on adopte un tout autre point de vue que ceux que nous venons dnumrer : il sagit en eet de dnir ce que doit faire lautomate pour assister les oprations quelle ralise. La premire question que lon doit se poser est alors : que produit cette entreprise ? , quil sagisse de biens, de services ou, comme cest le cas de plus en plus souvent, dune combinaison des deux ; quil sagisse de produits nals 4 destins aux clients, ou de produits intermdiaires, de services support qui alimentent ou favorisent la production. Il nest pas toujours facile de dnir ce que produit une entreprise ou lune de ses directions. Que produisent par exemple une direction des achats? une direction nancire? un grand magasin? une banque? Mais si lentreprise ne sait pas dire, ne sait pas se reprsenter ce quelle produit, elle aura du mal sorganiser et sera tente par la routine. La premire question que suscite le systme dinformation est donc salubre 5 . La deuxime question lest aussi : sachant ce que lentreprise produit, comment sy prend-elle pour produire? Comment est bti son processus de production? 3. Pilhes [161], Grisham [74], Crichton [40] et [41]. 4. En franais classique (cf. le Dictionnaire de la langue franaise de Littr), le masculin pluriel de nal est nals et non naux : on sourit lorsquon entend quelque chose qui sonne comme les utilisateurs nauds ... Le Larousse tolre cependant cette tournure. 5. Pour la direction des achats, voici la rponse de Christophe Berthier : elle produit des contrats avec les fournisseurs. Cest vident, mais il fallait y penser. 154 CHAPITRE 4. QUEST-CE QUUNE ENTREPRISE ? Un dirigeant dune grande banque ma dit un jour que dans son entreprise le mot processus tait jug abstrait, thorique, loin du rel ; quant au mot workow, on le trouvait incomprhensible. Que certaines personnes pensent que le processus de production est quelque chose dabstrait, cest un fait sans doute mais il est consternant. Quoi de plus authentiquement concret, en eet, que les produits de lentreprise et que la faon dont on les produit, cest--dire le processus de production? Quant au workow, ce nest rien dautre que linformatisation du processus... Ce qui est concret pour ces personnes, ce sont sans doute les habitudes de travail, lunit laquelle elles sont aectes, le chef, les collgues et subordonns, le grade et la carrire, le bureau, les couloirs et la cantine. Le produit de lentreprise, le processus de production leur paraissent abstraits tout comme le sillon est abstrait pour le buf qui tire dlement la charrue sans concevoir quoi cela peut servir. Que le changement soit alors si dicile, cela ne doit pas surprendre : il faut un eort surhumain pour se sortir de lornire habituelle, aprs quoi on retombe lourdement dans une nouvelle ornire. Il est tonnant que lon demande encore aux agents oprationnels davoir les qualits du buf de labour alors que lon dit attendre deux quils soient capables dinitiative, quils sachent interprter les situations et prendre des responsabilits. Si lon pense vraiment (et non seulement en paroles) que lentreprise doit dsormais tre dcentralise, ractive, souple, volutive etc., il faut pourtant quils puissent savoir quoi sert ce quils font et se reprsenter le processus dans lequel ils interviennent. La dicult percevoir les choses sous langle du processus a peut-tre une autre cause, plus profonde. Hritiers de la philosophie grecque, nous sommes habitus raisonner par concepts. Notre pense est laise devant les choses qui restent conformes leur dnition, leur forme, mais mal laise quand il faut concevoir une transformation. Or un processus est litinraire dune transformation qui va de la matire premire au produit ni ; dans les systmes dinformation, cela se concrtise par le cycle de vie des objets , quil est si dicile de modliser (Shlaer et Mellor [131]). La pense chinoise, qui conoit lvolution plus volontiers que la stabilit (Jullien [93]), ne serait-elle pas la plus agile quand il faut concevoir un processus? * * Quand on a balis les processus de production (et peut-tre, cette occasion, repr des dfauts corriger dans les procdures habituelles) il faut encore dnir les tres identier dans le systme dinformation, le langage selon lequel ils seront dcrits, la dynamique des oprations, et aussi le partage du travail entre lautomate et ltre humain. Ces tapes de la dmarche se rattachent toutes un mme point de vue sur lentreprise, donc une mme dnition qui, condensant ce point de vue, se rapporte une intention et en dnitive des valeurs. Si cette dnition ne peut prtendre fournir une reprsentation exhaustive de ltre quelle vise, il se peut que lintention, les valeurs auxquelles elle se rapporte soient pourtant fcondes. 4.1. LE POINT DE VUE DU SYSTME DINFORMATION 155 Lentreprise est le lieu o le travail des tres humains sorganise an dagir sur la nature pour obtenir des rsultats utiles. Dployons cette dnition pour lanalyser : 1) Des rsultats utiles : le rsultat de laction, ce sont des produits (biens et services) utiles pour le consommateur ou pour la fonction de production dautres entreprises. Ceci sapplique aussi bien aux administrations, qui produisent un service public 6 , quaux socits qui produisent des biens et services marchands. Si le rsultat de lactivit de lentreprise nest pas utile elle disparatra bientt faute de clients, sauf si elle est maintenue sous perfusion par des pouvoirs qui la nancent ou si, tant en fait une institution non pas productive mais prdatrice, elle prospre en dtruisant de lutilit. Le rle social de lentreprise, cest de produire de lutilit : la comptitivit et le prot en sont des consquences. Si le march est organis de faon interdire la prdation, la recherche du prot sera le moteur de linnovation (voir page 172). 2) Agir sur la nature : nous prenons dans cet ouvrage le mot nature au sens large qui englobe tout ce qui peut tre obstacle ou moyen pour laction et qui inclut donc, outre la nature physique, les natures sociale et humaine. Lentreprise agit sur la nature en absorbant des matires premires quelle transforme en produits utiles 7 . La physique de lentreprise recouvre toutes les tches qui concourent la production dutilit : conception des produits, marketing 8 , achats, production physique au sens strict, commercialisation, distribution, service aprs-vente etc. Laction sur la nature suppose un processus interne lentreprise. Ce processus est parfois tellement compliqu que les acteurs peuvent oublier sa nalit pour ne plus percevoir que sa procdure. Lorsque lentreprise est bien rode il arrive ainsi que lattention accorde sa physique sestompe, au sein de la direction gnrale, pour faire place la symbolique des territoires de lgitimit, les plates-bandes des directions. Il peut en rsulter des erreurs au plan physique. Lapproche sociologique, lorsquelle sarrte ces symboles et nglige la physique de lentreprise, est aveugle aux conditions pratiques de lecacit. 3) Le travail des tres humains sorganise : lentreprise met en uvre le travail des tres humains soit de faon dire (quand il est incorpor un 6. Le service public fournit des externalits positives, produits utiles mais qui ne se prtent pas lchange marchand et dont la distribution est donc externe au march. 7. Lvaluation de lutilit de la production doit donc tenir compte de la dsutilit que comporte la destruction des ressources naturelles et des produits intermdiaires consomms lors de la production. 8. Nous prenons le mot marketing non pas dans son sens courant, qui est peu prs synonyme de publicit, mais dans son acception scientique danalyse des besoins des clients. 156 CHAPITRE 4. QUEST-CE QUUNE ENTREPRISE ? stock, le capital xe ), soit de faon immdiate (quand il contribue au ux du processus de production). Ltre humain qui travaille dans lentreprise nest pas un individu isol. Sa comptence sarticule celle dautres personnes. Cest lorganisation de ce rseau de comptences qui procure lentreprise laptitude laction. Les comptences se forment, sajustent, se compltent selon un processus dlicat. La gestion des comptences suppose le respect envers ltre humain, son coute attentive. Le modle hirarchique, quand il sacralise les fonctions de dcision lgitimes, nglige cette obligation et cela cause un gchis de comptences. Lentreprise parmi les institutions Une institution , cest une forme dorganisation qui, en vue dune mission, obit des rgles qui ont t institues - et qui, de ce fait, se forment et voluent dans lhistoire (Hatchuel [80]). Lentreprise, forme dorganisation de la production des biens et services, est une institution au sens gnral du terme ; chaque entreprise, concrtisation particulire de cette forme dorganisation, est galement une institution, mais au sens concret du terme. Il existe des institutions qui ne sont pas des entreprises car leur mission nest pas de produire des biens et services : la famille, lglise, ltat, le droit, la mdecine, la science etc. Mais toute institution qui produit des biens et des services mrite dtre considre comme une entreprise car llaboration dun produit pose partout, mutatis mutandis, des problmes dorganisation et de gestion analogues notamment en ce qui concerne linformatisation, thme de cet ouvrage. La frontire de lentreprise ainsi dnie ne concide pas avec celle de la proprit prive ni avec celle du march : des administrations comme lappareil judiciaire, larme, lducation nationale, les hpitaux, voire mme des structures comme le systme ducatif, le systme de sant etc., qui produisent des services non marchands, relvent de la catgorie de lentreprise telle que nous la considrons ici. Ceux qui ne veulent voir dans lentreprise que le lieu o la force de travail se fait exploiter estiment que lui accorder une inuence sur la formation des adolescents serait prparer ceux-ci la servilit. Si par contre on voit dans lentreprise le lieu de laction organise, on estimera que prparer les jeunes gens lentreprise nest rien dautre que les prparer laction, et donc lge adulte. Dans les entreprises on aectionne souvent les mtaphores maritimes : nous sommes tous dans le mme bateau , il faut tenir le cap etc. Nous allons recourir une de ces mtaphores pour faire apparatre lcart entre le rle conomique de lentreprise et son fonctionnement. Considrons une liai- 4.2. QUE PRODUIT-ON? 157 son maritime entre deux ports spars par une grande distance. La fonction conomique de cette liaison est de transporter des marchandises dun port lautre dans des conditions admises de dlai et de scurit, mais pour que cette liaison puisse fonctionner il faudra des navires conus selon lart de la construction navale, et il faudra quun quipage gouverne chaque navire selon lart de la navigation. Cela suppose des comptences, une organisation, un rapport avec la nature que lexpression transporter des marchandises dun port lautre ne rsume ni ne contient explicitement. De mme, les conceptions de lentreprise qui la rduisent la production du prot, la cration de valeur pour lactionnaire, ignorent la faon dont lentreprise sorganise et fonctionne ; laborder du point de vue de ses processus du production, comme on le fait lorsque lon examine son systme dinformation, fait par contre entrer dans lintimit de son organisation et de son fonctionnement. 4.2 Que produit-on? Le mot production a, en conomie, un sens qui scarte de lusage courant. Le vocabulaire des conomistes prsente cependant dimportants avantages. Dans le langage courant, et jusque dans les normes valides par lAFNOR et quappliquent les informaticiens, on distingue les produits et les services . Dans cette optique, un produit , cest ce qui se touche avec les mains, qui sachte dans un magasin, que lon emporte chez soi pour le consommer ou lutiliser : une bote de lessive, un logiciel, une automobile. Le logiciel sachte sous la forme dun CD-Rom accompagn dune notice et emball dans une bote en carton. Il peut aussi tre tlcharg via lInternet, mais il reste un produit parce que matriellement il sinscrit dans la mmoire de lordinateur. Fig. 4.1 Vocabulaire courant : une image droutante Distinguer ainsi produits et services , cela suggre que les services ne sont pas des produits et, par continuit smantique, que ntant pas produits ils ne rsultent pas dune production (gure 4.1). Alors que produire, ce serait laborer des choses qui ont un volume, un poids, une consistance matrielle, les services relveraient dun immatriel qui semble otter en lair comme une vapeur : on ne sait pas au juste en quoi ils consistent. 158 CHAPITRE 4. QUEST-CE QUUNE ENTREPRISE ? Nous retiendrons la dnition suivante des services : Mettre la disposition temporaire dun client soit un bien (location dun appartement ou dune voiture), soit une capacit intellectuelle (conseil, expertise), soit un savoir-faire (dpannage, service aprs-vente), soit une combinaison de plusieurs de ces lments (un billet davion donne le droit doccuper une place bord et de bncier du savoir-faire du pilote) (Demotes-Mainard [45]). Les conomistes, eux, utilisent le mot produit pour dsigner lensemble form par les biens et les services et ils appellent bien ce que le langage courant nomme produit . Classer les services dans la catgorie des produits leur permet de penser la production des services. En eet pour la thorie conomique, produire cest essentiellement produire de lutilit, de la satisfaction pour le consommateur. Alors le produit nest pas seulement le bien matriel que lon voit pos sur ltagre du magasin. Ce qui est produit cest, outre la fabrication du bien proprement dite, lensemble des services de conception, transport, commercialisation, distribution, avant et aprs-vente qui lentourent et qui contribuent son utilit : on ne peut pas en eet produire de la satisfaction sans mettre le bien entre les mains du client, et dans des conditions telles que celui-ci en soit satisfait (gure 4.2). Fig. 4.2 Vocabulaire des conomistes : est produit tout ce qui contribue lutilit Quand le vocabulaire spare les concepts de produit et de service , il est dicile de dire que lon produit un service. Mais plus de 75 % de la population active franaise travaille dans le tertiaire : ducation, sant, commerce, transport etc. (Marchand et Thlot [201]). En suggrant que les services ne sont pas des produits, on sengage sur la pente smantique glissante qui aboutit dire que 75 % de la population active ne produisent rien. On aura en outre du mal penser la production de services, lorganiser avec la mme clart desprit, la mme nergie, la mme bonne conscience que celle que lon consacre la production des biens. Limmatriel, mme sil occupe les trois quarts de la population, reste impensable. On parle de qualit de service , mais on est bien en peine dassocier cette notion une mesure et de se xer des objectifs. Certaines entreprises se dbattent 4.2. QUE PRODUIT-ON? 159 au fond de ce pige. Regardez cet oprateur tlcoms : il sest organis par produit en crant des liales distinctes pour la tlphonie xe, la tlphonie mobile et lInternet, et chacune envoie chaque client plusieurs factures direntes ; il sous-traite dautres entreprises les travaux faire chez les clients et rate ainsi loccasion de contacts commerciaux fructueux. Quand on ne peut pas penser en termes de qualit de service, il ne reste plus, pour tre comptitif, qu pratiquer la concurrence par les prix. Baissons les prix, la part de march crotra ! Oui, mais la marge unitaire diminue et lon se rapproche de la stratgie fameuse je vends perte, mais je me rattrape sur la quantit . La concurrence par les prix sappuie dailleurs sur une illusion doptique, les mots se substituant aux choses. Si un poulet gale un poulet , il faut bien sr acheter le poulet le moins cher ; mais si les poulets se distinguent par leur saveur, si un poulet ngale pas un poulet, alors un poulet plus cher peut apporter davantage de satisfaction sil prsente un meilleur rapport qualit/prix. Mme sil sagit exactement de la mme machine, un rfrigrateur ngale pas un rfrigrateur selon la faon dont il est document, install, entretenu, maintenu par le celui qui le vend. Une comptabilit nationale trop sommaire, rpartissant la valeur entre volume et prix sans tenir compte de la qualit, ne considre que le nombre de rfrigrateurs et de poulets vendus. Elle est incapable de prendre en compte la qualit du service incorpore au bien, donc dvaluer correctement le volume eectivement produit. On oublie trop, dans le calcul des indices, que leur thorie sappuie sur la fonction dutilit... Les indices hdoniques , qui tiennent compte de la qualit, sont rares parce quils sont diciles tablir. Il en rsulte, dans la comparaison des PIB entre pays, des distorsions que lon ne sait comment corriger. Lutilit du systme dinformation rside souvent dans une meilleure qualit de service : il apporte plus de transparence, plus de ractivit, des cots de transaction plus bas etc. Mais on ne peut la percevoir, et consentir leort ncessaire pour lobtenir, que si lon est averti de la contribution des services lecacit de lentreprise. * * Les entreprises qui satisfont le mieux le client sont celles qui sorganisent pour lcouter et rpondre ses attentes. Elles ne sous-traitent personne la relation avec lui ni le traitement de ses paiements par carte bancaire. Elles accordent beaucoup de soin la qualit de la facturation comme celle du plateau tlphonique, dont le personnel est comptent et expriment. Elles analysent les donnes collectes sur leur clientle et la segmentent pour dnir leur ore et leur dmarche commerciale : la segmentation est dcoupe non selon leurs produits mais selon la nature des besoins des clients. Ces entreprises savent que leur production comporte non seulement llaboration physique du produit (largeur de bande, taille mmoire, rapidit du processeur, vitesse et confort de la voiture etc.) mais aussi laptitude du vendeur comprendre ce que disent des personnes diverses et leur rpondre de faon comprhensible, la disponibilit du rparateur, la clart des indications sur la nature et le dlai des prestations, la ponctualit. 160 CHAPITRE 4. QUEST-CE QUUNE ENTREPRISE ? Tant que lon spare les concepts de produit et de service , tant que lon croit possible de vendre un bien sans laccompagner du service ncessaire la satisfaction du client, tant que lon ne conoit pas que la production du service doit tre organise avec le mme soin que la production du bien, les centres de recherche se focaliseront sur la prouesse technique et ngligeront la connaissance des besoins, la conception de la commercialisation, lorganisation du service de proximit, lingnierie daaires (montage de partenariats), alors quils sont pourtant ncessaires pour produire de la satisfaction. 4.2.1 propos de limmatriel Treating intangibles as services obscures not only the real nature of intangibles but also that of services (Peter Hill, Tangibles, Intangibles and Services , Conference on Service Centre Productivity, Ottawa avril 1997. On dit que lconomie actuelle est immatrielle. Ce terme voque quelque chose de vaporeux, dimpalpable qui fait obstacle au raisonnement. Par ailleurs, on assimile parfois limmatriel aux services ou encore l innovation . Mais lessentiel dun service rside dans le caractre temporaire de sa mise disposition (cf. page 158), non dans son caractre immatriel ; et il entre par ailleurs une part dimmatriel dans un bien : toute machine a d tre conue avant dtre fabrique et sa production industrielle concrtise, en un nombre dexemplaires ventuellement lev, une conception qui a chemin de lide oue initiale jusquau plan prcis, puis aux mthodes et lorganisation de la production. Ainsi limmatriel mord sur le terrain des biens comme sur celui des services et sa frontire ne concide pas avec celle qui les spare (gure 4.3). Fig. 4.3 Biens, services et immatriel Il ne convient pas non plus didentier limmatriel et linnovation : lorganisation dune entreprise, ainsi que sa dimension juridique qui se concrtise par des statuts et des contrats, sont immatrielles sans pour autant rsulter ncessairement dune innovation : elles reproduisent en gnral des procds prouvs. Ce qui est immatriel dans un bien comme dans un service, cest le produit dun travail de conception, des eorts qui prparent la production : 4.2. QUE PRODUIT-ON? 161 plans et procds de fabrication ; organisation ; spcication et dnition dun programme informatique ; ngociation et mise au point des contrats ; tudes de marketing ; dnition du rseau de distribution. La conception est parfois une innovation, mais pas toujours : cest pourquoi limmatriel et linnovation ne concident pas. Prenons lexemple dun programme informatique. Son criture proprement dite est prcde par la dnition des spcications fonctionnelles, puis par celle des contraintes techniques quil devra respecter pour pouvoir tre intgr au systme dinformation. Cette phase pralable ncessite des consultations et ngociations. Pendant lcriture du code sopre encore une mise au point. Le logiciel ne pourra tre excut par lautomate qu lissue de ces tapes de conception. Le rsultat des travaux de conception quune entreprise ralise (juridique, organisation, conception des produits et mthodes de production, connaissance des clients, gestion de la comptence) constitue un stock dont laccumulation prcde la production. Limmatriel relve donc de la catgorie du capital. Pour certaines entreprises la production elle-mme est immatrielle : cest le cas de celles qui produisent des logiciels quelles vendent ou des brevets quelles commercialisent. Cela nempche pas ces produits immatriels de relever de la catgorie du capital, tout comme les machines-outils qui sont produites par certaines entreprises et destines au capital dautres entreprises. * * La mesure du capital immatriel est notoirement dlicate mais pas sensiblement plus que celle des actifs matriels, dont on sous-estime sans doute la dicult : les mthodes dvaluation des actifs matriels sont diverses (selon que lon adopte la dmarche du comptable, du crancier ou de lactionnaire, on prendra soit la valeur historique diminue des amortissements, soit la valeur de remplacement, soit la valeur sur le march de loccasion etc.) et les fourchettes dimprcision sont larges. La dicult de la mesure du capital immatriel vient plutt des habitudes. Lorsque lconomie tait domine par la mcanique et la chimie, chaque eort de conception se concrtisait dans une machine ou dans une usine et on pouvait croire que lon avait convenablement comptabilis le capital immatriel en valuant les machines, les btiments etc. Mais il nen est plus de mme aujourdhui. En eet lconomie automatise a permis de valoriser les eorts de conception sparment de leur concrtisation dans un produit. Les programmes informatiques en sont un exemple : le droit dutilisation dun logiciel peut tre commercialis sur le rseau indpendamment de tout support matriel. Le plus conomique apport par lingnierie daaires en donne un autre exemple, ainsi que lorganisation des rseaux de distribution, la qualit de la gestion ou de la dcision stratgique etc. Cette nouvelle conomie est une conomie de limmatriel en ce sens que cest une conomie de la conception (des circuits intgrs, des logiciels, 162 CHAPITRE 4. QUEST-CE QUUNE ENTREPRISE ? des ordinateurs etc.), la part du cot de conception dans la fonction de cot tant devenue majoritaire par rapport au cot de la production physique en quantit : cest videmment le cas pour les logiciels et les circuits intgrs, cest aussi le cas pour des biens comme les automobiles et les avions qui comportent de plus en plus dlectronique et de programmes informatiques, et dont la conception sappuie intensivement sur des simulations par ordinateur. 4.2.2 Pour une conomie de la qualit Se former une ide claire des besoins sociaux et seorcer de la rpandre, cest introduire un grain de levain nouveau dans la mentalit commune ; cest se donner une chance de la modier un peu et, par suite, dincliner, en quelque mesure, le cours des vnements, qui sont rgls, en dernire analyse, par la psychologie des hommes (Marc Bloch, Ltrange dfaite, Gallimard 1990, p. 205) La crise conomique des annes 1930 rsultait, selon Keynes, dune erreur collective danticipation (Dostaler [49]) : les entreprises, tout comme les consommateurs, sous-estimaient le potentiel productif nouveau quavait procur la mcanisation de lindustrie. Le pessimisme des agents conomiques bloquait lconomie dans une conjonction paradoxale de pnurie et de sous-emploi. La crise larve que connaissent aujourdhui les anciens pays industriels ne rsulte-t-elle pas dun phnomne analogue? Ne sous-estimons-nous pas le potentiel de lconomie automatise, qui sappuie sur les techniques de la microlectronique et du logiciel et sur linformatisation des entreprises? Cette sous-estimation saccompagnerait dun dfaut dans la perception de ce qui constitue, aujourdhui, la richesse. Pas plus aujourdhui quhier la richesse ne rside dans la production de prot, dargent : elle rside dans la production dutilit, de satisfaction pour le consommateur. Mais on identie souvent la richesse avec la production en quantit, la consommation en quantit, comme si nos pays riches connaissaient encore la pnurie. Produire plus dautomobiles, de chaussures, de meubles, construire davantage dimmeubles, ce serait tre plus riche. Cest cette conception de la richesse, hrite de la priode de pnurie de limmdiat aprs-guerre, que correspondent la mesure du Produit Intrieur Brut en volume et la mesure de la croissance . Or lautomatisation de la production a correspondu un changement de la fonction de cot : alors quauparavant le cot de production tait fonction croissante de la quantit produite, il nen dpend pratiquement plus aujourdhui. Ds lors la valeur se dtache de la quantit pour saccoler la qualit, ladquation du produit aux besoins du consommateur, ft-ce dans un troit segment de march ; la diversication de lore, la direnciation des produits, leur adaptation qualitative aux divers segments importent davantage que le volume produit ou consomm. 4.2. QUE PRODUIT-ON? 163 Cette conomie de la qualit caractrise depuis longtemps des biens comme les livres, les disques etc. : lutilit que vous apporte un livre nest pas accrue si lon vous en donne un deuxime exemplaire, identique au premier, et nest donc pas fonction de la quantit consomme. Mais ce qui caractrise lconomie automatise, cest lextension de la place prise par la qualit y compris dans des domaines - nourriture, habillement, logement etc. - o la quantit semblait auparavant primordiale. * * Pour se reprsenter le rle de la qualit dans lconomie, il est utile de parcourir lhistoire de la production que nous voquerons ici dans ses trs grandes lignes. La standardisation fut pratique ds lantiquit dans larchitecture, la production des armes, le textile, la construction navale (Adam [3]). Il en est rsult parfois, dans larchitecture romaine comme dans celle des glises gothiques, une mdiocrit qui surprend ceux qui sattendent toujours trouver de la beaut dans lancien. La production nest devenue industrielle quau dbut du xixe sicle, les progrs de la mtallurgie ayant alors permis de produire des machines ecaces - notamment la machine vapeur, premire en date parmi les moteurs qui supplanteront la force motrice humaine et animale ainsi que les moulins vent ou eau. La mcanisation de lindustrie a procur une baisse du cot de production qui lui permit de concurrencer victorieusement lartisanat. Cependant la conception des produits de lartisanat incorporait un trs ancien savoirfaire qui leur avait confr commodit, solidit et parfois beaut. Lindustrie neut qu puiser dans le patrimoine ainsi accumul pour dnir ses premiers produits, les adaptant toutefois pour en faciliter la fabrication. Les produits du xixe sicle taient moins chers, plus hyginiques et plus commodes que ceux du xviiie - il sut pour sen convaincre de comparer un appartement bourgeois un htel particulier aristocratique - mais la substitution de lindustrie lartisanat saccompagna dun aadissement du got, la cration artisanale ntant plus l pour renouveler la conception. On a pu dire ainsi que le xixe sicle navait pas de style (si ce nest celui de la commodit) parce quil les a tous copis, du classicisme hellnique au baroque, dans un oppressant dsordre esthtique (Mignot [134]). Dans les annes 1920 le design moderniste a rintroduit de la beaut dans la production industrielle. Larchitecture, avec notamment le Bauhaus (1919-1933) 9 , le mobilier, lquipement mnager, lautomobile, le vtement furent alors repenss dans un souci de qualit et de fonctionnalit qui, tout en tirant parti de lecacit industrielle, renouait avec le meilleur de la dmarche artisanale. Si la conception sest ainsi amliore, lconomie industrielle est reste fonde sur la production massive de produits standardiss sappuyant sur la mcanique, la chimie et la division du travail au sein dune main duvre 9. www.bauhaus.de/bauhaus1919/index.htm 164 CHAPITRE 4. QUEST-CE QUUNE ENTREPRISE ? nombreuse constitue dindividus interchangeables. La distribution elle aussi massive des produits passa par ces grands magasins dont mile Zola a ds 1883 dcrit lessor dans Au Bonheur des Dames. Lquilibre propre lconomie mcanise na cependant pu spanouir que dans les annes 1950, aprs des crises et des guerres que lon peut considrer comme autant dpisodes dadaptation. Par ailleurs la construction de cette conomie sest accompagne, comme il se doit, de celle dune structure institutionnelle qui lui tait adquate : organisations patronales et syndicales, droit et scalit, justice et police, scurit sociale, cole et formation professionnelle, sant et retraite, organisation des armes etc. Ces institutions, aujourdhui encore, balisent notre vie collective et structurent notre imaginaire. Cependant, et sans bien sr que le systme technique mcanis ne disparaisse du jour au lendemain, celui-ci a perdu dans les annes 1970 sa prminence au prot du systme technique informatis (Gille [66]) : condition quon le relie des priphriques convenables (interface homme machine, bras dun robot, avion en pilotage automatique etc.), lautomate permet de programmer tout ce quun automate peut faire. En outre le rseau a apport lubiquit cet automate programmable. * * Le passage dun systme technique lautre, progressif mais rapide, a suscit des changements que masque la continuit de la vie quotidienne. Lautomatisation de la production physique a supprim des postes de travail et dnou les solidarits qui, jadis, staient noues entre lemploi et la production industrielle, entre salaires et dbouch de la production. Ce sont l des facteurs de crise auxquels les institutions, bien adaptes au systme mcanis qui leur avait donn naissance, savrent incapables de rpondre. Par ailleurs la part de la conception et du dimensionnement dans le cot de production est all en croissant : on pense ici dabord aux rseaux tlcoms, la production de logiciels et de circuits intgrs, mais aussi tous les produits dont la production a t automatise. Le march squilibre alors sous un rgime de concurrence monopoliste (Volle [213]) qui dconcerte des raisonnements et des institutions construits autour de lopposition polaire entre concurrence et monopole. Sous le rgime de la concurrence monopoliste, chaque produit subit une diversication qui ladapte aux besoins de divers segments de clientle. On sort ainsi du rgne de la production de masse, quantitative, pour entrer dans celui de la diversication qualitative. La valeur de la production, cest-dire son utilit, se mesure non plus selon le volume produit mais selon la pertinence et la nesse de la diversication. La personne la plus riche nest pas celle qui peut consommer le plus (en quantit) mais celle qui, ayant accs la plus grande diversit de produits, peut y trouver ceux qui (en qualit) rpondent le mieux ses besoins. Il en est de mme mutatis mutandis pour la richesse des nations. La diversication des produits suppose un marketing attentif aux besoins des consommateurs, une organisation rticule de la production (un rseau 4.2. QUE PRODUIT-ON? 165 dentreprises travaillant en partenariat pour produire un assemblage), une intermdiation qui aide le consommateur trouver la varit qui lui convient le mieux, des services davant-vente et daprs-vente qui laident tirer parti du produit : lensemble de cet dice est fond sur le systme dinformation. Au changement de systme technique correspond un changement de la mesure de la valeur conomique, et aussi sans nul doute un changement des valeurs au sens philosophique et culturel du terme. La quantit reste prsente, ft-ce sous la forme de lanticipation dune demande alatoire, dans le dimensionnement des rseaux (routes, tlcoms, transport, nergie), et aussi dans la consommation : mme si chacun nachte quun exemplaire dun mme livre, il nest pas indirent pour lditeur de savoir combien dexemplaires en sont vendus. Le prix tant le plus souvent attach lunit, cest enn sur la quantit vendue que stablit lquilibre conomique dun produit 10 . Le raisonnement conomique auquel invite lautomatisation sappuie ainsi sur un dice conceptuel dlicat. Lconomie cots xes, et la concurrence monopoliste qui en est le corollaire, en forment le premier tage. Puis vient lconomie du dimensionnement propre aux rseaux qui, elle, nest qu moiti cot xe - puisque le cot est xe court terme une fois le rseau construit, mais varie moyen terme en fonction de la demande anticipe. Enn vient lconomie des services qui relve pour une part du cot xe (car elle demande un travail de conception), pour une part du dimensionnement (on met en place le rseau de distribution du produit en mme temps que lon organise sa fabrication), pour une part du cot variable (les services davant et aprs-vente demandent dautant plus de travail que lon vend davantage dunits du produit). * * Lemploi que lautomatisation a chass de la production physique se rfugie dans les services. Dans les pays riches, plus des trois quarts de la population active travaillent aujourdhui dans le tertiaire : cest un fait que notre imaginaire peine assimiler, tant la notion de production reste accole la production physique. Parmi les blocages dont soure notre conomie et qui lempchent datteindre sa pleine ecacit, la rticence dvelopper les services est lun des plus tenaces. Cette rticence provoque une perte dutilit sensible pour le consommateur. La qualit dune photocopieuse, par exemple, dpend moins de la machine (toutes les marques produisent des machines quivalentes depuis que les brevets de Xerox sont tombs dans le domaine public), mais de la rapidit du dpannage en cas dincident. Lorsque vous faites le plein dans une station dessence en libre-service, cela vous prive de laide de quelquun qui examinerait la pression et lusure de vos pneus, vrierait les niveaux, nettoierait le pare-brise et contribuerait ainsi votre scurit. 10. Dautres formes de tarication sont cependant possibles, par exemple un droit daccs forfaitaire. 166 CHAPITRE 4. QUEST-CE QUUNE ENTREPRISE ? Si lon a supprim ces emplois-l, cest en raison dune conception de la productivit qui se dtourne de la satisfaction des besoins du client, de la production dutilit. Il est frquent, et trs dsagrable, dattendre longtemps un dpannage, de se faire remettre sa place par un oprateur de centre dappel, par un employ retranch derrire son guichet, par un chef datelier ou un conseiller dagence bancaire mal luns. Il ne faut pas sen prendre ces personnes mais lentreprise qui les a mal outilles, mal formes et mal encadres. Le client maltrait regimbe rarement mais quittera cet oprateur tlcoms, ce fournisseur de tlcopieurs, cette marque automobile, cette banque, sil trouve ailleurs un service plus ecace. * * La qualit de service a un cot : lentreprise qui ore un service de qualit ne peut donc pas tre, en mme temps, celle qui ache le prix le plus bas. Cest pourquoi il y a quelque chose de pervers dans la multiplication des soldes et promotions, dans le fait que les chanes de distribution utilisent, pour se faire concurrence, le seul argument du prix : Mammouth crase les prix , Le n 1 du prix chez Carrefour , Auchan veille toujours proposer les prix les moins chers etc. Nous avons tout tent, disent les responsables du marketing des grands magasins, mais le seul argument qui marche auprs des clients, cest le prix . Est-ce vrai ? Le consommateur peut, durant les priodes de transition qui sont aussi des priodes de dsarroi, ne pas concevoir exactement ses propres besoins et obir des pulsions qui bloquent lconomie - comme, par exemple, le dsir de se sentir plus malin quun autre. Pour proter des indemnits que les transporteurs ariens orent aux victimes du surbooking, certaines personnes sarrangent ainsi pour arriver au dernier moment lenregistrement (Bouzou [24]). Cette mdiocre conomie leur fait perdre le temps dun aller-retour vers laroport : ces personnes-l ont-elles une notion exacte de leur propre utilit? Certains disent, avec lapparence du bon sens et de la gnrosit, que la qualit ne peut avoir dimportance que pour les personnes laise alors que les pauvres, eux, nauraient besoin de rien dautre que dun prix bas. Ils croient tre ainsi sociaux et peut-tre mme de gauche . Mais la qualit, notamment la qualit de service, nest pas seulement le plus qui contribue au confort du bourgeois laise. Elle rside dans lidentication du produit adquat au besoin du client et dans les services (entretien, dpannage) qui le rendront utilisable. Que lon ne prtende pas que les pauvres nont pas besoin de cette qualit-l ! On peut dailleurs distinguer deux sortes de qualits : la qualit horizontale , qui rsulte de la diversication de produits en varits direntes ayant le mme cot de production et vendues au mme prix (chemises bleues et chemises roses), et la qualit verticale qui distingue divers degrs de nition, donc de cot et de prix (chemises de confection et chemises sur mesure). Certes, seuls ceux qui en ont les moyens peuvent sorir la qualit verticale , mais pourquoi la refuser? 4.3. MISSION ET ORGANISATION 167 Jamais lautomobile naurait pu natre sil ny avait pas eu des riches pour en acheter et aujourdhui lautomobile est un produit de masse : la qualit verticale daujourdhui prgure la norme future, plus leve, du produit courant. Faut-il donc que les modes vestimentaire et alimentaire des personnes aises imitent, de faon symbolique, le style de vie des plus dmunis? Nest-il pas normal et sain que celui qui en a les moyens shabille de faon soigne et se procure, lorsquil veut manger un poulet, non pas un poulet de batterie mais un savoureux poulet fermier dont il paiera le prix? Nest-il pas normal et sain que les entreprises qui fabriquent des produits de qualit, et orent les services correspondants, puissent rencontrer la demande de consommateurs avertis? Quand la publicit, assourdissante, se cale sur la seule longueur donde du prix le plus bas, quand lentreprise nglige les services qui devraient accompagner son produit et ne se soucie pas de son systme dinformation, elles contribuent rpandre un modle de consommation qui ne rpond ni aux besoins des consommateurs, ni aux possibilits de lappareil productif, et qui maintient lconomie dans une conjonction de sous-utilisation des ressources et de sous-emploi analogue, mutatis mutandis, celle de la crise des annes 1930. 4.3 Mission et organisation Quand la relation entre ltat et ses socits devient inconfortable, cest souvent parce que ltat na plus de point de vue rel sur leurs missions, ne sait plus en inscrire les activits dans les perspectives de sa propre politique, narrive pas arbitrer entre ce quil juge essentiel et ce qui lui parat accessoire, naccepte plus de faire des choix et se contente de saupoudrer par routine. En un mot quand la vision et la conviction font dfaut. (Jean-Jacques Aillagon Jattendais un minimum de soutien de ltat , Le Monde, 4 mars 2006.) Quoi de plus rel quune maison ? Elle pse de tout le poids des matriaux de construction. Elle occupe un volume quelle dcoupe en tages, couloirs et pices. La circulation de lair et des personnes est contrainte passer par ses ouvertures. Mais en la considrant comme un objet physique, aurons-nous tout dit ? Non, car avant dtre construite la maison a t un projet. Le matre douvrage et le matre duvre ont d discuter son plan. Certaines dcisions ont t prises en cours de chantier. Rsultant dun projet, la maison pourra par la suite faire lobjet dautres projets : dplacer une cloison, modier le contour dune ouverture, ajouter un tage, adjoindre un btiment latral. sa ralit physique massive est donc associe, sur un autre plan, la ralit des intentions qui ont suscit sa construction et susciteront ensuite des modications. Ces intentions, notons-le, sexpriment non seulement dans lorganisation de lespace mais aussi au plan symbolique : par ses proportions comme par ses dtails la maison nonce, dans la langue de lesthtique, un rapport au monde, une position sociale, une liation culturelle. 168 CHAPITRE 4. QUEST-CE QUUNE ENTREPRISE ? La maison peut servir de mtaphore aux artefacts que fabrique ltre humain et en particulier aux institutions, quil sagisse de lglise, de lentreprise, du droit etc. Toute institution rpond une intention, et remplit donc une mission. Pour pouvoir le faire eectivement, elle doit se doter dune organisation. Nous appellerons incarnation la relation entre mission et organisation (gure 4.4) : il sagit en eet de lacte par lequel la mission prend chair et se dote du point dappui physique ncessaire sa ralisation 11 . Une mission sans organisation reste une vellit : il faut une organisation pour concrtiser la mission, la mettre en uvre, lincarner dans le monde. Fig. 4.4 Lincarnation de la mission Ceux qui sont familiers de la culture chinoise reconnaissent ici le couple que forment le Yng (masculin, sud, soleil) et le Yin (fminin, nord, ombre), ou encore le Ciel Tian et la Terre D : dun ct limpulsion, lintention ; de lautre la ralisation, la concrtisation (Jullien [94]). On retrouve ce mme couple dans le judasme avec la relation entre le crateur et sa cration. Lislam comme le christianisme en ont hrit, et lincarnation de Dieu dans un tre humain est le fait central du christianisme. Il sagit donc dune structure fondamentale, partage par diverses cultures. * * Parfois la mission reste implicite. Mais quelle est la mission dun transporteur arien : faire voler des avions, transporter des passagers et du fret dun aroport lautre, fournir au client lensemble des services associs au transport arien? Quelle est la mission de lANPE : contribuer lintermdiation du march du travail, apporter aux chmeurs une assistance psychologique, administrer le service public de lemploi? Quelle est la mission dun oprateur tlcoms : assurer la communication entre des quipements terminaux, fournir les services qui assurent et exploitent lubiquit logique ? La formulation de la mission est dans linstitution loccasion de conits confus, mais dautant plus violents, entre des intentions antagoniques. 11. On pourrait, certes, utiliser pour dcrire ce processus dautres mots que mission, incarnation et organisation : que le lecteur se sente libre de les remplacer par les termes qui lui conviennent le mieux. 4.3. MISSION ET ORGANISATION 169 Lorganisation rassemble les moyens humains, matriels, nanciers, et les procdures de travail ncessaires la ralisation de la mission. Elle dnit les biens et services nals quil sagit de fournir, le rseau de distribution qui les mettra la disposition des utilisateurs, les services support et biens intermdiaires quelle produira pour son propre usage. Elle structure les sphres de dcision lgitime en directions et services. Elle recrute et forme son personnel, dnit ses processus de travail, dicte des normes, labore un systme dinformation. Elle nance son capital xe et son besoin de fonds de roulement. Elle sinstalle dans des immeubles. Elle sinsre ainsi dans le monde de la nature (nature physique, mais aussi sociale et humaine) o rside la physique de lentreprise (gure 4.5). Fig. 4.5 Laction sur la nature Cela donne lentreprise une consistance solide, parfois impressionnante, qui remplit tout comme le fait la maison une fonction la fois pratique et symbolique. Dans lagencement, dans le dcor et jusque dans lodeur de son hall dentre, de ses couloirs, bureaux et salles de runion, dans la tenue vestimentaire et la tonalit des conversations, enn et surtout (si on peut lexaminer) dans son systme dinformation, linstitution transcrit sa mission selon une personnalit qui, pour ne pas tre celle dun tre humain, nen est pas moins particulire et reconnaissable tout comme peut ltre celle dune ville. Lincarnation se prolonge dans la dure travers laction de personnes qui font leur travail sans perdre de vue la mission et en saranchissant, quand cest ncessaire, du caractre machinal des procdures : elles les interprtent en les respectant, tout comme un bon musicien interprte sa partition. En crivant ces lignes me reviennent lesprit les caractres admirables dune secrtaire dans un ministre, dun directeur Air France, dun autre France Telecom, dun conseiller dducation, dun camarade de lINSEE, dune vendeuse de grand magasin, dun charg dtudes dans une banque, de bien dautres ! De telles personnes sont le sel de linstitution quelles 170 CHAPITRE 4. QUEST-CE QUUNE ENTREPRISE ? animent au sens exact du terme, car elles lui donnent une me. Leur srieux professionnel sassocie une lucidit sans amertume et teinte dhumour. Ce sont elles, et non la hirarchie, qui en constituent llite. Parmi les dirigeants, ceux qui mritent le titre de stratge conjuguent ce mme ralisme pratique la mme conscience de la mission ; ils y ajoutent lart de former lquipe de personnes de conance qui leur permet de dmultiplier leur action. La fonction danimation na pas de place dans lorganigramme, on ne sait le plus souvent aucun gr ceux qui la remplissent, mais si elle est supprime linstitution devient une machine aveugle dont la seule nalit rside dans la routine des procdures : lorganisation tend naturellement smanciper de la mission. Si en eet lorganisation est faite pour agir sur le monde dans lequel elle incarne la mission, la ralisation de celle-ci rencontre la complexit du monde. Invitablement, cela ncessite des compromis : il faudra parfois agir sans avoir toutes les connaissances ncessaires, sans pouvoir anticiper les consquences de laction ; le mieux tant lennemi du bien, il faudra aussi tolrer des imperfections. La confusion des valeurs qui en rsulte veille des tentations et fraie la voie la trahison : lorganisation peut nir par agir dune faon contraire une mission quelle a oublie. Il arrive ainsi que des dirigeants trahissent leur entreprise, que des salaris ou des syndicats agissent au rebours de lecacit, quune arme utilise ses armes pour opprimer son pays, que la justice soit plus formelle que soucieuse dquit, que des mdecins fassent passer leur corporation avant la sant des patients, que des entreprises soient indirentes leurs clients etc. Le risque de ces trahisons est le prix dont il faut accepter de payer lincarnation : la mission ne pourrait rester parfaitement pure que si elle ntait aucunement mise en uvre, mais alors ce serait comme si elle tait annule. La tentation de la trahison est dautant plus forte pour une personne que celle-ci dispose de plus dinitiative et dautorit dans lorganisation. Dans une entreprise, seront dles la mission la plupart des agents oprationnels, peu prs la moiti des personnes de la direction gnrale (lautre moiti se consacrant aux dlices de lintrigue), mais seule une minorit parmi les dirigeants. Dans lglise la trahison sera plus tentante, donc plus frquente, parmi les prlats que parmi les religieux, parmi ces derniers que parmi les simples dles. Cela provoque des scandales douloureux. Certains croient en eet que si la mission tait juste il devrait ncessairement en rsulter une organisation impeccable : le fait que lorganisation trahisse leur semble invalider la mission elle-mme. Le gros de leort de recherche est orient vers la conception des armes, le savoir-faire peut servir le mal, lentreprise nest pas rationnelle, ladministration est inecace, le pape se trompe : et les dnonciateurs en dduisent un peu vite que la science, la technique, lconomie, ltat, lvangile etc. ne valent rien ou sont mme nuisibles. Dautres personnes, que les dnonciateurs taxeront de navet ou dhypocrisie, prfrent pour spargner les douleurs du scandale ignorer jusquau risque de trahison. Elles veulent croire lagent conomique rationnel, le pape 4.3. MISSION ET ORGANISATION 171 infaillible, les dirigeants politiques capables, les magistrats quitables, les mdecins dvous etc. Elles noncent des phrases comme je suis er de porter luniforme de notre arme ou je fais conance la justice de mon pays . Quand on a compris que la mission sincarnait dans lorganisation, et constat les compromis et tentations dont se paie lincarnation, quand on sait que ds quil y a tentation la probabilit de la trahison nest pas nulle, on conoit que pour valuer une organisation il faudra dpasser son aspect mcanique pour revenir sa mission sans se laisser impressionner par les prestiges de la hirarchie des pouvoirs lgitimes. Ici cependant se rencontrent deux dicults. La premire rside dans la dnition de la mission elle-mme qui, nous lavons dit, est sujette discussion. Nous avons considr lentreprise comme le lieu o le travail des tres humains sorganise an dagir sur la nature pour en obtenir des rsultats utiles : cette dnition-l implique celle de la mission. Mais dautres diront que la mission de lentreprise, cest de crotre, de faire crotre le cours de ses actions, de produire de largent , de distribuer des dividendes, de faire de la nance : nous leur rpondrons page 189. Dautres encore diront que la mission de lentreprise, cest de crer des emplois . On ne peut, certes, lorsque le chmage est lev, prouver aucune sympathie pour les entreprises qui semblent vouloir licencier le plus grand nombre de salaris possible, ni pour les actionnaires qui leur font fte. Lentreprise doit respecter les personnes quelle emploie (voir page 177), dvelopper et organiser leurs comptences. Mais si la mission de lentreprise est de produire ecacement des choses utiles, elle ne peut pas tre en mme temps de crer des emplois : il faut plutt dire quil revient au systme ducatif (constellation qui rassemble linstitution scolaire, la formation professionnelle, la famille et les mdias) de former des personnes employables. Arrtons-nous un instant sur le paragraphe qui prcde car sa scheresse peut contrarier des sentiments politiquement corrects. On ne doit pas exiger de lentreprise - pas plus que de lcole - quelle soit une garderie pour des personnes qui nont rien y faire. La meilleure contribution que lentreprise puisse apporter lquilibre du march du travail, cest son ecacit et la qualit de ses produits. Il revient aux autres acteurs - et, en tout premier, au systme ducatif - dapporter leur propre contribution. La deuxime dicult est plus fondamentale. Beaucoup de personnes croient que pour tre rigoureux, pour tre scientique, il faut se borner dcrire lorganisation telle quelle est : elles appellent cela objectivit. Se rfrer la mission, quil est dailleurs si dicile de dnir, ce serait tre normatif et pcher contre lobjectivit. Certains pensent en eet que dans les choses humaines, tout comme dans le monde de la nature, ne jouent que des mcanismes aveugles 12 . Lintelligence que lon croit discerner dans lagencement des institutions rsulterait dune slection naturelle. Le courage, la loyaut, la lucidit, le discernement seraient illusoires et sans consquences. Se rfrer une intention, un pro12. Cest la thse de Tolsto dans La Guerre et la Paix (1872). 172 CHAPITRE 4. QUEST-CE QUUNE ENTREPRISE ? jet, serait aussi fallacieux que lintelligent design que ceux qui prennent la Bible la lettre tentent dopposer la thorie de Darwin. Cette reprsentation mcaniste et fataliste plaque abusivement, sur le dlai de laction humaine qui se mesure en jours ou en annes, une thorie qui, concernant lvolution biologique, considre le dlai ncessaire pour quune mutation gntique ait un eet signicatif, soit une dizaine ou centaine de gnrations. Il mest arriv dvoquer devant un sociologue connu les dfauts de lorganisation dune entreprise pour laquelle je travaillais et quil avait lui-mme tudie. Quest-ce qui vous autorise, scria-t-il avec colre, dire que cette entreprise fonctionne mal? Elle est comme elle est. Personne ne peut dnir ce que cest quune entreprise qui marche bien : une telle norme relverait du Caf du Commerce . Pourtant, lui ai-je rpondu, si lentreprise est un tre vivant, ne peut-il pas arriver quelle soit malade? Et pour diagnostiquer la maladie et prescrire un traitement, ne faut-il pas avoir quelque ide de ce quest la sant? Sil sagit dailleurs dobserver et de dcrire, pourquoi se limiter lorganisation? lchelle de temps de laction humaine la mission est elle aussi relle et observable, mme si elle nest pas physiquement manifeste, mme si elle nest pas explicite. Elle est prsente, ft-ce obscurment et en toute ambigut, dans les ttes des personnes que linstitution emploie comme dans les attentes de celles qui lui sont extrieures. Ces reprsentations orientent leurs intentions. Que la mission soit (ou semble) trahie, et il en rsultera confusion, dsarroi, dsorientation ; ldice des valeurs sera compromis, le chaos sinstallera dans les esprits. Une description de linstitution qui se limite son organisation, qui vite toute rfrence la mission, reste donc partielle : et ds que la mission est voque, cela fournit une norme pour valuer lorganisation, que lexamen du systme dinformation dvoilera tout comme la radiographie rvle les organes internes dun tre vivant. 4.4 Le moteur de linnovation La conduite du changement nest rien dautre que ladaptation de lentreprise une innovation qui transforme ses produits, sa fonction de production, son mode de commercialisation et enn son positionnement. La rsistance au changement rside, croit-on, dans les habitudes des salaris : il faudrait les convertir la nouveaut. Lexprience indique, bien au contraire, que lendroit o la rsistance au changement est la plus forte se trouve tout au sommet de lentreprise, dans le comit de direction. Sans doute il nest pas facile pour les agents oprationnels dassimiler les nouveauts que le systme dinformation leur apporte mais ce nest pas eux qui pendant des annes ont refus la messagerie, le Web, lurbanisation du systme dinformation, lIntranet, linformatisation de la relation avec les clients, la construction de tableaux de bord lisibles etc. 4.4. LE MOTEUR DE LINNOVATION 173 Le cerveau individuel est le lieu de naissance de toute ide vraiment nouvelle : seul cet organe est capable dassurer la synthse dun dice thorique, depuis le choix des concepts jusqu lnonc des hypothses qui les relient. Il arrive que la mme ide naisse simultanment dans deux cerveaux diffrents parce quelle tait dans lair du temps : ce fut le cas de linvention simultane du calcul direntiel et intgral par Newton et Leibniz, du tlphone par Graham Bell et Elisha Gray, de la commutation de paquets par Paul Baran et Donald Davies (voir page 332), du chirage cl publique par James Ellis et Whiteld Die (voir page 369). Mais ils ne staient pas concerts et mme si leurs inventions furent simultanes elles nen taient pas moins individuelles. Que devient lide nouvelle lorsque son inventeur lexprime? Parfois elle est immdiatement adopte comme une vidence et alors elle sera vite banale. Le plus souvent, et surtout si elle implique des enjeux importants, elle est considre comme une incongruit. Un silence rprobateur laccueille 13 . Toute institution est en eet soucieuse avant tout de stabilit. Lorganisation est fragile, les savoirs quelle articule ont t dnis de longue main, les programmes de formation et les processus de travail sont rods, le systme dinformation est en place. Lide nouvelle perturberait cet agencement dlicat : elle est donc naturellement rejete, parfois avec violence. Malheur linnovateur. Les historiens qui ont dcrit les origines de la machine vapeur, du moteur explosion, du moteur lectrique, de linformatique, de la commutation de paquets (voir page 336) ont tous voqu ce phnomne : lide qui se condense dans le cerveau dun individu est, le plus souvent, dabord refuse. Larme franaise a dabord refus lavion, AT&T le rseau de donnes (voir page 332), IBM la communication entre ordinateurs (voir page 333), France Telecom le tlphone mobile et lInternet, Xerox na su que faire des inventions du Palo Alto Research Center (voir page 113) etc. La confrontation ingale entre le cerveau individuel et linstitution a quelque chose de navrant si lon pense aux talents qui sont ainsi broys le talent de linventeur bien sr, mais aussi celui des personnes, bien plus nombreuses, qui auront prfr bloquer leur cerveau pour ne pas prendre le risque de sexposer ladversit. Pourtant lide, aussi ingnieuse quelle soit, ne portera ses fruits que si elle est mise en uvre par une institution. Le moteur raction, le TGV, le circuit intgr, les systmes de rservation, la carte orange de la RATP : ces ides ne pouvaient avoir de consquences pratiques que si des institutions industrielles, commerciales, nancires se mettaient en branle pour les raliser, les incarner dans le monde de la nature. Il est dans lordre des choses que lentreprise ne comprenne pas linventeur, nadmette pas linvention. Ce qui est plus dicile expliquer, cest 13. Jentends encore le silence qui me rpondit lorsque, en 1997, jai montr une grande entreprise quelle tait la seule de son secteur qui nait pas donn ses clients la possibilit de passer commande via la Toile. 174 CHAPITRE 4. QUEST-CE QUUNE ENTREPRISE ? comment lincomprhension nit par cder et pourquoi, malgr tout ce qui incite lentreprise rester identique elle-mme, il se produit des innovations et mme nalement beaucoup dinnovations : AT&T a ni par sintresser aux rseaux de donnes, IBM la communication entre ordinateurs, France Telecom au tlphone mobile et lInternet etc. Comment bascule lopinion dun dirigeant ? Comment se condense la dcision dun comit de direction? Quand et comment une proposition jusqualors inaudible devient-elle une vidence? Il faudrait, pour le dcrire en dtail, plonger dans la sociologie de la prise de dcision et aussi dans ce Saint des Saints de la conscience o se dlimite lvidence. Nous ne considrerons ici quune seule des dimensions de linnovation, la dimension conomique : certes lentreprise ne se rduit pas la seule conomie mais cest sur le terrain de lconomie que se tranche, en dernier ressort, lvaluation de son ecacit ; et lecacit, cest lenjeu de lentreprise, le ressort des phnomnes sociologiques dont elle est le thtre. * * Il semble facile dexpliquer linnovation par lconomie : si lentreprise innove, cest parce que linnovation lui procure un prot . Il y a du vrai dans cette proposition banale mais elle semble contredire les enseignements de la thorie conomique - de cette partie du moins de la thorie qui est consacre la concurrence parfaite et qui pse si lourd dans les premires annes de sciences conomiques, dans la spcication des modles comme dans lopinion des conomistes eux-mmes, car ils ne prtent pas tous beaucoup dattention aux thories de la concurrence imparfaite (Tirole [203]). Selon la thorie de la concurrence parfaite, un quilibre prot nul sinstaure lorsquun march est servi par de nombreuses entreprises et que de nouvelles entreprises peuvent y entrer librement : sil tait possible dy faire du prot, de nouvelles entreprises entreraient, lore augmenterait, le prix baisserait jusqu ce que le prot sannule. Le prot tant nul, le prix est gal au cot moyen de production. Or on dmontre qu lquilibre le cot moyen de production est minimal. La concurrence parfaite apparat donc comme la cl dune ecacit tout entire au service du consommateur, puisque le produit lui est propos pour le prix le plus bas possible 14 . Il nen est pas de mme si le march est non sous le rgime de la concurrence parfaite mais sous celui du monopole. Il nexiste alors quune seule entreprise sur ce march. Elle peut xer le prix au niveau qui maximise son prot, plutt quau niveau le plus favorable au consommateur. Cest ce raisonnement, trs simple, qui fonde les politiques en faveur de la concurrence. Le monopole, cest mal ; la concurrence, cest bien . De Rockefeller Microsoft, des magnats ont fait de gros prots sur le dos des consommateurs : les lgislations anti-monopolistes ne manquent donc pas de 14. En fait toute entreprise est la ralisation dun projet qui a fait lobjet danticipations incertaines ; le prot doit donc lquilibre rmunrer le risque pris par linvestisseur. Au lieu de prot nul il faudrait dire prot normal , le prot normal tant gal au taux dintrt sur le march montaire augment de la prime de risque minimale juge ncessaire en raison des incertitudes propres au projet considr. 4.4. LE MOTEUR DE LINNOVATION 175 fondement. Toutefois si le march est sous le rgime du monopole naturel - cest--dire si la fonction de cot du produit est rendement croissant il serait inecace de sopposer au monopole puisquil permet de minimiser le cot de production ; mais il faut contraindre lentreprise, par la voie rglementaire, partager les fruits de lecacit avec les consommateurs en pratiquant un prix raisonnable. Les plus libraux des conomistes reconnaissent la ncessit dune rglementation mise en uvre par un rgulateur . Cette agence du gouvernement a pour mission (a) de contraindre les monopoles naturels pratiquer un prix raisonnable, (b) de promouvoir la concurrence dans les secteurs o nexiste pas de monopole naturel et dviter quun monopole de fait ne vienne sy instaurer par des moyens frauduleux ou violents. Mais ce raisonnement suppose que la dnition des produits, ainsi que celles de la fonction de production et de la fonction de cot, soient prennes. Or linnovation introduit des produits nouveaux ou modie la fonction de production des produits existants. Lorsquune entreprise innove, cest pour rompre le cercle dans lequel lenferme la concurrence. Si elle cre un produit nouveau, cest pour bncier dun monopole temporaire et raliser un surprot pendant le dlai qui sera ncessaire aux concurrents pour ragir par une ore comparable. Si par une innovation de procd elle rduit son cot de production, cest encore pour raliser un surprot pendant le dlai qui sera ncessaire aux concurrents pour adopter le nouveau procd. Seule la perspective dun surprot explique que lentreprise fasse leort pnible qui accompagne linnovation : elle devra en eet payer le cot de linvestissement, rorganiser ses processus de production et circuits de distribution, acqurir des comptences nouvelles, rednir les missions et les contours des directions, tout cela pour un rsultat incertain. Le montant du surprot dpend du dlai pendant lequel lentreprise pourra bncier dun monopole. Si ce dlai est trop court, leort de lentreprise naura pas t pay de retour. Si ce dlai est long, linnovation aura suscit un surprot durable. Mais supposons que le dlai soit susant pour que le surprot rmunre exactement leort de lentreprise. la n de ce dlai, les concurrents auront ripost soit par une autre innovation, soit par limitation. Le prot sera revenu son niveau normal. Le rapport qualit/prix du produit stant accru, le pouvoir dachat du consommateur se sera accru dautant. Le consommateur sera, en n de compte, le bnciaire de linnovation. Si le surprot a convenablement rmunr leort de lentreprise, celle-ci sera incite innover de nouveau. Alors samorce le moteur de lentreprise innovante, que lon peut reprsenter par un schma quatre temps (gure 4.6). Le caractre temporaire du monopole est essentiel au fonctionnement de ce moteur. Pour que le surprot rcompense linnovation, il faut que lentreprise bncie dun monopole ; mais pour quelle soit incite innover de nouveau, il faut que le monopole ne sternise pas. Si en eet lentreprise bnciait dun surprot durable, pourquoi se donnerait-elle la peine din- 176 CHAPITRE 4. QUEST-CE QUUNE ENTREPRISE ? Fig. 4.6 Moteur quatre temps de lentreprise innovante nover de nouveau? Un monopole durable ferait delle une rentire incapable dvaluer les risques, donc de prendre le moindre risque. * * Considrons une conomie qui, par les eets dune rglementation bien conue, dun systme de brevets bien pens ou de tout autre mcanisme favorable, garantisse aux entreprises innovantes le dlai raisonnable, mais pas plus, pendant lequel elles pourront faire un surprot. Alors samorce un type de croissance spcique fond sur lamlioration renouvele des produits ou la baisse renouvele des cots de production. Le bnce de linnovation est, aprs chaque cycle, transfr aux consommateurs sous la forme dune hausse de leur pouvoir dachat. Les modles conomiques de croissance les plus classiques (Intriligator [89]) postulent que la fonction de production et la nature des produits sont constantes. Si la fonction de cot est rendement dcroissant - hypothse qui, au niveau macroconomique, est vrie en raison de la hausse du prix des facteurs de production lorsque leur demande saccrot - la croissance de la production saligne terme sur celle de la population active et la production par tte se stabilise. Pour chapper cette conclusion que lexprience des xixe et xxe sicles contredit trop visiblement, Solow [192] a introduit le progrs technique comme un rsidu et Romer [175] a dvelopp la thorie de la croissance endogne. Le moteur de lentreprise innovante correspond une exprience familire aux entrepreneurs, chercheurs et ingnieurs, mme si ceux-ci ne la formalisent pas. Il est vrai quil peut surprendre ceux qui sont habitus raisonner sur une conomie lquilibre : lorsque ce moteur tourne, lconomie nest pas lquilibre mais dans un dsquilibre dont la dynamique propulse une croissance endogne. * * Le cycle du moteur de lentreprise innovante peut tre rompu en deux points : alors ce moteur sarrte. Supposons que lentreprise ne parvienne pas instaurer un monopole temporaire. Alors elle na aucune raison dinnover. Cela peut se produire si, par exemple, le rgulateur pousse trop loin le combat contre le monopole : il faut donc quil contienne sa force et laisse lentreprise innovante tirer de son eort le surprot raisonnable. 4.5. LE COMMERCE DE LA CONSIDRATION 177 Supposons que lentreprise parvienne prolonger indniment son monopole. Elle est naturellement encline le faire car cela accrot ses perspectives de prot pour un eort moindre. Le cycle sera alors dsamorc car lentreprise sera irrsistiblement tente de se reposer sur ses lauriers. Pour que le consommateur puisse bncier de la croissance que linnovation alimente, il faut que le monopole temporaire dure assez longtemps, mais pas trop longtemps. Le rythme de la croissance endogne dpend essentiellement de ce dlai, tout comme la puissance que dgage le moteur dune automobile dpend de la position de lacclrateur. 4.5 Le commerce de la considration For senior leaders to work together without debilitating ego clashes, they must strive for mutual respect. If they respect each other, they will nd a workable arrangement among themselves. If they do not, the VP responsible for the project must take action because the senior leaders will not remain in a project in which they are not getting the respect they require to succeed. (Robert P. Colwell, The Pentium Chronicles, [39] p. 16) Lentreprise type daujourdhui, cest une entreprise de service : plus de 75 % de la population active travaille dans le secteur tertiaire, o la plupart des agents oprationnels ralisent un travail de bureau (voir le tableau 5.1 page 201). Les fonctions de la premire ligne et du back oce senrichissant, il faut parfois les faire tenir par des cadres dont le grade ne correspond plus une fonction dencadrement mais un niveau de comptence. La sociologie des entreprises les plus modernes se focalise ainsi sur une seule classe moyenne : tout le monde dispose du mme poste de travail en rseau, mange la mme cantine, se gare dans le mme parking, shabille de faon semblable ; dans les locaux paysags, le bureau du directeur ne se distingue des autres (et encore pas toujours) que par sa couleur. Certes, ce nest pas une sociologie galitaire : tout le monde na pas accs aux stock-options, les salaires sont ingaux, les pouvoirs de dcision aussi. Certes, certaines entreprises croient encore pouvoir faire tenir la premire ligne par des personnes mal payes au fort turn-over (rares sont par exemple les entreprises qui ont compris limportance des centres dappel, voir page 568), mais la frontire sociale entre cols bleus et cols blancs qui se reprait nagure lhabillement, la coiure, la peau des mains, ltat de sant, pour ne pas parler du vlo des uns et de lautomobile des autres, ne se retrouve plus dans les entreprises de service modernes. La diversication des tches contraste cependant avec luniformisation des apparences. La scurit des systmes dinformation, elle seule, ncessite plusieurs spcialits dont chacune suppose un travail plein temps (pare-feux, antivirus, sauvegarde etc.) Par ailleurs lautomatisation, en apportant assistance aux fonctions de premire ligne ou de back-oce, dgage lexcutant des tches routinires et permet de lui demander de prendre des dcisions qui supposent esprit de synthse et responsabilit. 178 CHAPITRE 4. QUEST-CE QUUNE ENTREPRISE ? Les entreprises ont ainsi recours, dans les tches dexploitation comme dans les tches de conception, des comptences spcialises et diversies. Or des personnes comptentes ne peuvent travailler de faon ecace que si elles sont insres dans une organisation o elles puissent se faire comprendre. quoi servirait par exemple un expert si les dcideurs ne comprenaient ni son langage, ni son raisonnement ? Lentreprise ne peut former et conserver des personnes comptentes que si elle les respecte, des spcialistes ne peuvent cooprer que sils respectent les autres spcialits. Certaines directions des ressources humaines y sont de plus en plus attentives 15 . Le respect, ici, nest rien dautre que dcouter celui qui parle en sefforant sincrement de comprendre ce quil veut dire ( celui qui parle doit sentendre au sens large : ltre humain parle autant par les gestes, la mimique, les crits, que par le langage articul) : on manque de respect quelquun lorsquon refuse de lcouter parce quon la class dans une catgorie avec laquelle on croit inutile ou impossible de communiquer. En principe, nous avons tous de bons sentiments et bonne conscience. Nous ne mprisons personne, nous sommes toute gnrosit. Pourtant nous cessons souvent dcouter, nous coupons souvent la parole, si nous ny prenons pas garde il nous arrive plusieurs fois par jour de manquer de respect quelquun. Ainsi notre pratique est moins respectueuse que notre thorie. Le respect exige la rciprocit car il devient, la longue, impossible dcouter une personne qui elle-mme ncoute pas. Il sinstaure donc dans lentreprise, et dautant plus quelle sera plus automatise et que les tches cones aux tres humains seront moins rptitives, un change du respect, un commerce de la considration ; la personne la plus ecace sera celle qui sait amorcer cet change en acceptant de donner dabord plus quelle ne reoit. Une direction des ressources humaines ecace sait montrer de la considration aux salaris et aux syndicats, les couter attentivement et sincrement, en change de quoi elle pourra leur demander daccorder la mme considration la mission de lentreprise. Dans certaines organisations hirarchiques, la personne qui se trouve au sommet exige une obissance automatique. Elle croit ainsi tre respecte alors quelle se soustrait au commerce de la considration. Certaines attitudes respectueuses quivalent pourtant la pire des insultes puisquelles excluent toute possibilit de dialogue. Certaines religions rigent ainsi leur Dieu une telle distance quaucun dialogue avec lui ne serait possible : ce Dieu, quelles croient respecter, elles en font une idole et donc une chose. Et puisque nous sommes arrivs sur le terrain de la thologie, notons que linjonction (Jean 13:34), aimez-vous les uns les autres , rsulte dune traduction de laramen au grec. Laramen tant dune riche polysmie on aurait pu la traduire par respectez-vous les uns les autres . 15. Daprs Stiller et Marlowe [126], cest grce au soutien de la direction des ressources humaines de Sun que Scott McNealy a pu concevoir le langage Java, qui nintressait alors personne dans cette entreprise. Chapitre 5 la recherche de la stratgie On ma pos un jour la question suivante : Comment se fait-il quil soit si dicile de mettre en place un systme dinformation, et que ce qui pourrait tre fait en trois mois prenne souvent trois ans ou plus ? Que la France, jadis la tte de linnovation, soit aujourdhui dans le peloton de queue ? Que les dcisions semblent dictes plus par la mode que par le raisonnement? Cest, rpondis-je, que la majorit des dirigeants de nos grandes entreprises sont non des stratges, de vritables entrepreneurs, mais des mondains. Ils ottent en lvitation au dessus de lentreprise dont ils ne veulent voir que laspect nancier. Prive de stratge, celle-ci na pas de stratgie. Or il faut une stratgie pour orienter le systme dinformation, la recherche etc. Ce que je dis l, je le prcise, ne sapplique ni aux patrons de PME, qui font ce quils peuvent, ni aux grands patrons du capitalisme familial qui, eux, grent attentivement leur patrimoine. Je sentis que je contrariais. Les dirigeants remplissent une fonction sacerdotale ; les critiquer, cela passe pour du mauvais esprit. Personne ne souhaite favoriser lanarchie dans lentreprise. Par ailleurs le mot mondain a choqu. On aurait peut-tre prfr lexpression homme de pouvoir que lon croit plus atteuse. Mais lhomme de pouvoir, quand il accapare la lgitimit sans pour autant tre un stratge, nest-il pas en eet un mondain dont le principal souci est de grer sa propre image? Sil arrive que les propos de cantine soient excessifs on aurait tort de ngliger le tmoignage quils apportent. Or que dit-on entre collgues la cantine, dans la plupart des entreprises? Que les dirigeants passent leur temps se lancer des peaux de banane ; quils se neutralisent mutuellement ; quils ne recherchent pas lintrt de lentreprise mais seulement le succs de leur propre carrire. Ce comportement-l, cest celui des mondains. Et sil faut respecter la lgitimit des dirigeants, ne doit-on pas savoir distinguer parmi eux le mondain du stratge, comme Saint-Simon (1675-1755) savait distinguer le plat courtisan du dle serviteur du Roi ? 179 180 CHAPITRE 5. LA RECHERCHE DE LA STRATGIE Le problme est masqu par lcart entre langage et comportement. Beaucoup de dirigeants disent avoir besoin de comptences, mais font partir les salaris qui ont atteint lge de cinquante-cinq ans ; ils voudraient que les salaris prissent plus dinitiatives, mais sacquent le premier qui ose en manifester ; ils disent le systme dinformation stratgique, mais ajournent les dcisions qui permettraient de le structurer ; ils posent au dcideur, mais appliquent la rgle pas de vagues . Jai travaill dans des ministres et des directions gnrales dentreprise. Jai cr et anim des PME haute densit de matire grise. Jai rencontr ainsi quelques stratges que je respecte et admire mais, je le rpte, les stratges ne sont pas en majorit parmi les dirigeants de nos grandes entreprises, et dailleurs dans la lutte pour le pouvoir leur srieux les handicape. La plupart des grands ples de lgitimit tant ainsi parasits par des personnes qui nont rien y faire, la paralysie stend. Comment enrayer cette pidmie? * * Puisque lon parle de stratge , quest-ce donc que la stratgie ? Ce mot est souvent prononc avec emphase, sur un ton sentencieux : il dsignerait les choses importantes , celles propos desquelles il convient de faire limportant . Mais dans une entreprise, vrai dire, tout est important, mme et surtout la routine quotidienne : que peut-elle devenir si son rseau cesse de fonctionner ? si elle nest plus alimente en matires premires? Revenons ltymologie : stratgie dsigne lensemble des questions qui concernent le Stratge, : le gnral la tte de son arme, le gouverneur la tte dune province, le consul la tte de ltat, et par analogie le dirigeant la tte dune institution. Dans une entreprise il est ecace de concentrer le pouvoir de dcision lgitime, tout comme il est ecace de coner la conduite dune automobile une seule personne et non tous ses occupants simultanment. La fonction stratgique est donc spciale et importante sans doute, mais non plus importante que les autres car toutes sont galement ncessaires, selon la logique du modle en couches (voir page 42). Les questions stratgiques sont celles qui mritent lattention du dirigeant, qui relvent de sa sphre de responsabilit propre, sur lesquelles sa dcision est attendue. Cependant, comme peu de personnes sont appeles exercer ces fonctions, on en fait un mystre comme sil sagissait de magie ou de religion - ce que rete dailleurs le mot hirarchie (cf. la note 1 page 152). Si seule une petite minorit de personnes tait autorise conduire une voiture, les chaueurs seraient envis et admirs car on penserait que la conduite est quelque chose de trs dicile (ce quelle est en eet, mais comme tout le monde peut y accder on ne sen avise pas). 5.1. LINFORMATIQUE EST-ELLE STRATGIQUE? 181 5.1 Linformatique est-elle stratgique? En mai 2003, la Harvard Business Review a publi un article retentissant (Nicholas G. Carr, IT doesnt matter 1 [32]). Cet article se situe dans la ligne sceptique amorce par Robert Solow avec son fameux paradoxe 2 , suivi par son dle Robert Gordon [71], et qui sest poursuivie, entre autres, avec Thomas Landauer [109]. En rponse la revue a reu un ot de courrier qui a t publi dans le numro suivant ( Does IT Matter ? 3 Harvard Business Review, juin 2003) 4 . Comme on retrouve dans larticle de Carr un cho de ce qui se dit aujourdhui dans les entreprises et les SSII, il est utile de lexaminer de prs. Beaucoup de gens craignent que linformatique ne devienne le textile du xxie sicle , quelle ne soit incapable de fournir des dbouchs alors que le conseil se banalise, que des usines informatiques o-shore sinstallent, que les DSI sont soumis un fort turn-over . * * Carr annonce la n du rgne des TIC et de linformatique. Celle-ci est devenue, dit-il, une commodity, un bien banal que lon achte sur tagre et auquel on ne pense pas plus qu lair que lon respire. Cela ne veut pas dire quelle ne soit pas importante (une personne prive dair mourrait en quelques minutes), mais que comme tout le monde y a galement accs elle nest plus un facteur de direnciation et de comptitivit. Certes, lentreprise qui prendrait du retard en informatique se mettrait en danger car sa fonction de production ne serait pas conforme ltat de lart. Mais celle qui prend de lavance ne peut plus esprer le mme avantage concurrentiel que celui dont ont prot nagure FedEx, American Airlines, Mobil Oil, Reuters, eBay, Wal-Mart et autres Dell. Linformatique nest donc plus, dit Carr, un enjeu stratgique. En consquence il recommande de rduire le budget informatique ; de ninvestir dans des solutions innovantes quaprs que dautres aient russi ; dajourner les investissements pour tirer parti de la baisse des prix ; de sappliquer grer les risques et les fragilits plutt qu rechercher des opportunits. Carr rserve le qualicatif de stratgique aux facteurs de comptitivit et de direnciation qui conditionnent la conqute des parts de march. Limiter les risques, selon lui, ne relve donc pas de la stratgie. Il rvle ainsi quil a de celle-ci une conception purement oensive : on peut lui objecter que le stratge qui ngligerait la dfensive ferait mal son mtier. 1. Les TIC nont aucune importance. 2. You can see the computer age everywhere but in the productivity statistics , on voit des ordinateurs partout, sauf dans les statistiques de productivit (Robert Solow, New York Review of Books, 12 juillet 1987). 3. Est-ce que les TIC ont de limportance? 4. Ces textes sont disponibles sur le site de Yann Gourvennec ladresse ygourven2. online.fr/webcom/carr 182 CHAPITRE 5. LA RECHERCHE DE LA STRATGIE Carr cite des statistiques dont on peut tirer des conclusions opposes aux siennes : En 1965, selon une tude du service conomique du ministre du commerce amricain, les entreprises amricaines consacraient moins de 5 % de leurs dpenses dinvestissement aux TIC. Aprs lintroduction du PC au dbut des annes 1980, ce pourcentage est mont 15 %. Au dbut des annes 1990, il a atteint plus de 30 % et la n de cette dcennie il tait de prs de 50 %. ; le cot de la puissance de traitement a dcru continment, de 460 $ par MIPS en 1978 50 $ par MIPS en 1985, puis 4 $ par MIPS en 1995, et cette tendance se poursuit sans faiblir : ces donnes tmoignent la fois de limportance qua prise linformatique dans le capital xe et dune baisse de prix qui na pu quaccrotre son ecacit cot gal. Il est banalement vrai que comme les TIC sont devenues le principal investissement pour la plupart des entreprises, on ne peut plus excuser le gaspillage ni la ngligence ; mais le raisonnement drape lorsque Carr dit - cest le moment cl de sa dmonstration - les TIC sont, avant tout, un mcanisme de transport : elles transportent linformation numrise tout comme les chemins de fer transportent des marchandises, et le rseau lectrique transporte le courant. Dire que linformatique est un pur mcanisme de transport cest ngliger la modlisation des processus et la dnition des concepts oprationnels qui lui donnent ses fondations smantiques ; cest oublier quavant dtre transportes les donnes doivent tre inscrites dans une mmoire quil faut dnir et grer ; quelles sont soumises des traitements qui les transforment ; cest enn et surtout compter pour rien lassistance que linformatique apporte au travail humain et larticulation quelle permet entre ltre humain et lautomate (voir page 200). Pour pouvoir tirer argument de la comparaison avec les rseaux de transport (chemin de fer et lectricit), il fallait que Carr armt qu au fond, linformatique nest que du transport . Mais ce type de raisonnement constitue, en matire de modlisation, une faute majeure : il implique de rduire la nature spcique de lobjet considr celle dun objet mieux connu et suppos analogue 5 . Or si lanalogie peut tre utile dans ltape heuristique de la pense elle ne peut pas servir fonder une dmonstration. Carr fait une deuxime faute lorsquil sappuie sur des statistiques pour prouver que linformatique naccrot pas lecacit des entreprises. Pour valuer lecacit dune technique nouvelle il faut en eet considrer non lensemble de ses utilisateurs mais seulement les plus habiles dentre eux, ceux qui ont su trouver la meilleure mthode pour en tirer parti, car cest cette mthode-l qui simposera par la suite tous. Ce nest donc pas la statistique quil faut utiliser dans ces phases de transition, mais la monographie (Tirole et Lerner [112]). 5. Appliqus au monde de la pense, ces raisonnements peuvent souligner une synonymie : au fond, la science conomique nest que la science de lecacit . Appliqus au monde de la nature (physique ou sociale), par contre, ils procurent de ces inepties que lon entend au Caf du Commerce : au fond, les hommes politiques ne sont que des voleurs . 5.1. LINFORMATIQUE EST-ELLE STRATGIQUE? 183 Certes, il y a actuellement une crise de linformatique, mais le diagnostic de Carr est-il le bon? Ce quil dit sapplique aux rseaux tlcoms et, de faon plus gnrale, aux infrastructures du systme dinformation (mmoire, puissance, progiciels de base). Par ailleurs il a raison de dire que lentreprise doit seorcer de matriser ses dpenses en informatique, se soucier de son degr dinformatisation et des qualits essentielles que son systme dinformation doit possder : personne ne peut contredire des recommandations aussi banalement videntes. Il est vrai aussi quelle doit sappliquer dnir ecacement la frontire de lexternalisation (quelles sont les comptences, les outils que lon doit conserver dans lentreprise, quels sont ceux quil vaut mieux coner des fournisseurs? quels sont les programmes spciques que lon doit conserver, et les progiciels que lon doit se procurer?). Cependant il ne dit pas quil reste beaucoup faire pour matriser le systme dinformation au plan smantique (urbanisation, modlisation des processus, qualit des rfrentiels, administration des donnes, professionnalisation des matrises douvrage, appropriation du systme dinformation par les mtiers etc.). Cette dimension a t souvent nglige alors mme que lentreprise investissait massivement dans linfrastructure informatique et tlcoms. Ce constat est voqu dans plusieurs des rponses son article : Il se peut que les TIC deviennent banales, mais le discernement ncessaire pour tirer parti de leur potentiel ne sera pas rparti de faon aussi galitaire (...) Tirer bnce des TIC requiert une innovation dans les mthodes de travail de lentreprise (rponse de John Seely Brown et John Hagel) ; Lavantage concurrentiel ne vient pas des PC. Il rsulte dune gestion ecace, eectue par des gens habiles et fortement motivs (rponse de Paul A. Strassmann) ; La recherche rcente a montr que les mthodes de gestion qui accompagnent lintroduction des TIC cotent aux entreprises de cinq dix fois plus que ne cotent les TIC elles-mmes (rponse de Vijay Gurbaxani). Si lon admet que la dicult principale rside dans la smantique du systme dinformation, les priorits ne sont plus dordre technique 6 mais dordre la fois philosophique (la smantique est aaire de concepts, de pertinence, dadquation de la pense laction) et sociologique (comme la matrise des processus touche lorganisation, elle pose des problmes aux personnes comme aux corporations). Or les progrs de lentreprise sur les plans philosophique et sociologique sont plus laborieux que les progrs techniques : - ils supposent un eort collectif de la part de personnes qui ny avaient pas rchi auparavant (le cercle des techniciens aux comptences pointues tant troit, il est plus facile dy parvenir un consensus) ; - les entreprises ont pris la mauvaise habitude de mpriser la philosophie que les ingnieurs qualient de baratin (Dagognet [42]) ; - les philosophes eux-mmes se sont peu intresss lentreprise, si ce 6. La faisabilit technique doit cependant tre toujours vrie, car mme si elle ne reprsente plus la dicult principale elle reste une condition ncessaire (donc contraignante) de la ralisation. 184 CHAPITRE 5. LA RECHERCHE DE LA STRATGIE nest pour la dnigrer ou (plus rarement) pour en faire lapologie, dmarches galement dogmatiques et qui sourent des mmes dfauts de mthode que celle de Carr. Les changements de savoir-faire et de savoir-vivre quimplique linformatique nous occuperont pendant la majeure partie du xxie sicle. Ils ne se feront pas sans casse car le refus des changements peut tre violent. Mais ce point de vue l ne sest pas exprim - si ce nest de faon implicite - dans lchange de courriers qui a suivi larticle de Carr. 5.2 Lalignement stratgique Pour dire que le systme dinformation doit tre adapt la stratgie de lentreprise on voque la ncessit de son alignement stratgique (Mandel [125]). La stratgie, nous lavons dit, cest lart du stratge ; sous un autre rapport on peut dire aussi quelle est la poursuite dun but dans un univers incertain. Cet art, chacun le pratique en petit stratge pour son propre compte lorsquil prend les dcisions qui conditionneront sa vie personnelle : choix dune profession, formation dun couple etc. Dans lentreprise, les questions de ce type sont celles qui concernent le positionnement et lorganisation. Le positionnement dsigne la gamme des produits de lentreprise, les marchs sectoriels ou rgionaux quelle vise, les fournisseurs quelle choisit, les partenariats quelle noue, les investissements quelle ralise (et, par voie de consquence, sa politique dendettement) ; lorganisation dsigne la rpartition des responsabilits et des moyens entre les divers ples de lgitimit, le choix des personnes qui vont les diriger, la politique long terme pour constituer et utiliser un patrimoine de comptences. La stratgie, tant lart du dirigeant, se conoit pour partie dans la solitude mais se vrie et se prcise dans les conseils : on parle de stratgie de lentreprise pour dsigner la dcision laquelle le dirigeant sest arrt aprs consultation du comit de direction. * * Lexpression alignement stratgique du systme dinformation signie dabord que le systme dinformation correspond la stratgie de lentreprise, quil fournit au personnel les outils permettant de la mettre en uvre. La relation entre la stratgie et le systme dinformation serait alors une transcription, le systme dinformation tirant les consquences de la stratgie (gure 5.1). Fig. 5.1 Alignement stratgique du systme dinformation Pour que ce schma fonctionne il faut que la stratgie soit explicite. Il ne sut pas en eet, pour dnir un systme dinformation, de dire de 5.2. LALIGNEMENT STRATGIQUE 185 faon vague que lon voudrait faire quelque chose : il faut prciser comment on entend le faire. Parfois cet exercice dexplicitation fait apparatre des points sur lesquels lentreprise est non pas volontaire, mais vellitaire. Par exemple elle dit vouloir se mettre le-business mais rien nindique quel genre de-business elle entend se mettre ; ou bien elle prtend conclure des partenariats mais elle ne fait rien pour assurer linteroprabilit de son systme dinformation avec celui de ses partenaires potentiels ; ou encore elle dit vouloir mettre en place un workow mais sans dnir les responsabilits, moyens et pouvoirs de la personne charge de ladministrer etc. La prcision quexige le systme dinformation contraint lentreprise soit renoncer des projets par trop vellitaires, soit assumer les implications pratiques de sa volont stratgique. La rexion sur le systme dinformation contribue ainsi la qualit de lexpression stratgique, ce que lon peut reprsenter par une che en retour (plus ne toutefois que la premire che) (gure 5.2). Fig. 5.2 Retour du systme dinformation sur la stratgie Supposons que nous ayons eectivement dni puis mis en place le systme dinformation qui correspond la stratgie, que nous ayons align le systme dinformation sur la stratgie, rtroaction comprise. La dynamique ne sarrte pas l. En eet, la mise en place dun systme dinformation ouvre lentreprise des possibilits stratgiques qui nexistaient pas auparavant : les tickets de facturation mis par un magasin de grande distribution ou les donnes sur la consommation tlphonique quun oprateur tlcoms rassemble pour tablir la facture peuvent alimenter des tudes de marketing, des travaux statistiques, qui serviront fonder une dmarche commerciale proactive ; les donnes recueillies par un institut statistique loccasion des enqutes, dabord exploites pour produire les tableaux de rsultats, peuvent tre rutilises aprs fusion avec les donnes dautres enqutes ; un organisme de scurit sociale qui recueille les feuilles de soin pour procder des remboursements peut utiliser linformation ainsi rassemble pour alimenter la politique de sant, valuer la qualit des prescriptions mdicales, identier les fraudeurs. Le systme dinformation, dabord mis au service du positionnement existant, modie donc le champ du possible et ouvre la perspective dun nouveau positionnement. Le raisonnement est analogue celui qui concerne la direnciation des services oerts sur une plate-forme technique : si par exemple le rseau tlcoms permet dorir le service tlphonique, son infrastructure se prte aussi lore du transport de donnes, de rseaux privs virtuels, de services valeur ajoute etc. 186 CHAPITRE 5. LA RECHERCHE DE LA STRATGIE Supposons que lentreprise tire parti du patrimoine en information que reprsente le systme dinformation correspondant la Stratgie 1 ; cela lui permet de dnir une Stratgie 2, plus ample que la Stratgie 1 (gure 5.3). Fig. 5.3 Nouvelle stratgie Il se peut que dploiement de la Stratgie 2 comporte de nouvelles exigences en termes de systme dinformation ; notons SI 1 le systme dinformation qui correspond la Stratgie 1, SI 2 celui qui correspond la Stratgie 2 (gure 5.4). Fig. 5.4 Nouveau systme dinformation Prolongeons le raisonnement : le systme dinformation 2 va lui-mme ouvrir de nouvelles perspectives, ce qui conduira (toujours sous la contrainte de rentabilit) la Stratgie 3 etc. jusqu ce quon arrive un couple stable que nous noterons Stratgie* et SI*. Alors seulement lalignement stratgique est achev : la perspective de positionnement que le systme dinformation procure correspond exactement la stratgie en place et rciproquement le systme dinformation en place correspond exactement la stratgie (gure 5.5). Fig. 5.5 Bouclage de lalignement stratgique Le passage de la Stratgie n la Stratgie n + 1 ne peut bien sr tre envisag que sil respecte la contrainte de rentabilit, cest--dire sil entrane un accroissement de la valeur de lentreprise (au sens du cash-ow net anticip et actualis). Cependant ce passage nest pas toujours ralis, mme lorsquil accrot la valeur de lentreprise. En eet il nest pas facile pour une entreprise de modier son positionnement, son organisation, ses comptences ; par ailleurs dautres entreprises peuvent sopposer ce changement du positionnement par des voies politiques, en sappuyant par exemple sur les avis de la CNIL, sur les dispositions lgales contre les monopoles ou, si lentreprise est une administration, sur les textes rglementaires qui dlimitent ses missions. Certains de ces blocages peuvent se justier (notamment ceux dus au souci de prserver les liberts individuelles) condition dvaluer leur justication en regard de la perte decacit quils occasionnent. Ldice du droit, et en particulier la rglementation qui xe les missions des adminis- 5.3. DU CT DES DIRIGEANTS 187 trations et des tablissements publics, datent dune poque o les possibilits ntaient pas les mmes. Il faut oser les mettre jour mais cela prend du temps. On peut aussi dvelopper dans lentreprise une comptence en ingnierie daaires qui aura le sens politique ncessaire pour lever les obstacles externes. 5.3 Du ct des dirigeants Un dirigeant , cest quelquun qui occupe dans lentreprise un ple de lgitimit : soit cest le ple suprme (prsident-directeur gnral et directeur gnral, directeur dadministration centrale), soit cest un ple spcialis (DGA, directeur dune grande direction). La lgitimit est une fonction ncessaire. Elle arbitre entre les projets que lentreprise produit sans cesse ; elle dnit les priorits et oriente les volutions. Si personne ntait lgitime, les arontements entre quipes et entre personnes seraient sans n. En les dnouant, larbitrage amorce le cycle qui, poussant chaque projet soit vers la ralisation, soit vers labandon, dgage lespace pour de nouveaux projets. La lgitimit a ainsi une fonction mcanique, indpendante de la qualit des dcisions : elle fait avancer lentreprise. Mais il nest pas indirent de savoir si celle-ci va vers un prcipice, tourne en rond ou se dirige vers un territoire fertile quelle pourra mettre en exploitation : si la lgitimit est ncessaire, elle nest pas susante. Nous utilisons ici le mot stratge (on pourrait dire aussi entrepreneur ) pour dsigner le dirigeant ecace (voir page 180). Si tous les dirigeants possdent la lgitimit, tous ne sont pas des stratges (selon une exprience certes limite mais taye par de nombreux tmoignages, seuls 10 20 % des dirigeants mriteraient ce qualicatif). La liturgie qui entoure la lgitimit fait dailleurs obstacle la qualit de la stratgie. * * Ses pairs confrent au nouveau dirigeant, lors dun conseil dadministration, le pouvoir lgitime. La crmonie se rduit un change de signatures, quelques poignes de mains et quelques coupes de champagne mais, tout comme lonction piscopale, elle transmet une grce dtat : le nouveau dirigeant, du seul fait quil a t nomm, est cens possder les comptences ncessaires sa fonction. La nomination lui confre eectivement des capacits : il aura le pouvoir de signer des dcisions qui engagent lentreprise, de tlphoner dautres dirigeants, de les rencontrer, dtre cout lorsquil parle. Sa parole, sa signature seront ncessaires pour concrtiser les projets et dsigner les responsables. Il a ainsi les moyens dagir. Mais quelles sont les qualits quil faut possder pour tre nomm? Ou, comme le disait navement un de mes amis, que faut-il faire pour devenir dirigeant? Pour que les dirigeants en place aient envie de coopter quelquun, il faut que sa compagnie leur soit agrable. Distinction discrte, culture gnrale, locution claire, don de repartie, bonne tenue table, humour dlicat et 188 CHAPITRE 5. LA RECHERCHE DE LA STRATGIE srieux, got pour les meilleurs vins et cigares, art dentrer dans les bons rseaux et de sy maintenir (sortir dune grande cole ou dun grand corps de fonctionnaires y aide, sintresser au rugby ou au golf aussi) : voil quelquesunes des qualits qui aident pntrer lexquis milieu des dirigeants franais. Il est habile de les complter par lallgeance un dirigeant en place. Ces qualits ne sont pas faciles acqurir mais on peut les simuler. Un de mes camarades ambitionnait dentrer au tour extrieur dans le corps de linspection des nances. Je lai crois dans les couloirs de Bercy, vieilli, vot sous le poids imaginaire des dossiers, les pans de la veste battus par un mouvement alternatif des bras qui ramaient lair. Ayant ainsi montr quil possdait lhabitus du haut fonctionnaire, il fut coopt haut la main. Aprs quoi il rajeunit, sa taille se redressa et ses bras retrouvrent un mouvement normal. Vous avez sans doute observ que je ne mentionnais ni la comptence, ni lexprience parmi les qualits ncessaires : cest quelles ne sont pas absolument indispensables, la grce dtat y pourvoyant. Cest ainsi que lon a nomm Michel Bon France Telecom, Jean-Yves Haberer au Crdit Lyonnais, Jean-Marie Messier la Gnrale des Eaux etc. La suite des vnements a montr que la grce dtat pouvait avoir des rats. Pour une mission suicide, comme de redresser lentreprise aprs un dsastre, on prfrera tout de mme une personne comptente. Mais elle sera jetable : si elle choue, elle disparatra ; si elle russit, on sen dbarrassera. * * Celui qui a les qualits du stratge est peut-tre celui qui a le moins envie de devenir un dirigeant : il anticipe les dicults de cette tche, le poids des responsabilits quelle comporte. Ces dicults et ce poids, le mondain ne les entrevoit pas ; par contre il est sensible aux privilges qui accompagnent la fonction de dirigeant. Voiture avec chaueur, vols en premire classe, des collaborateurs pour faire les tches matrielles, parler sans tre jamais contredit, lire ladmiration et la servilit dans les yeux des autres... tant considr comme un mle dominant (ou une femelle dominante) le dirigeant se voit enn frquemment proposer des services sexuels : il ne faut ni sexagrer ce dernier point, ni le passer sous silence 7 . Un de mes amis, directeur gnral dune grande entreprise pendant des dcennies, se retrouva sur le sable aprs que celle-ci et t achete par un groupe tranger. Il dut rapprendre coller les timbres sur les enveloppes, prendre le mtro, composer des numros de tlphone, solliciter des personnes qui ne souhaitaient pas lui parler. Il fut assez sage pour prendre cela avec humour mais ce virage fait sombrer beaucoup danciens dirigeants dans la dpression. On trouve aussi, parmi les aspirants aux fonctions de dirigeant, des pervers qui ne convoitent la lgitimit que pour pouvoir faire sourir les autres, mais il sont rares : un pervers satisfera plus aisment ses penchants dans les 7. Il existe certes des dirigeants que cette ore nintresse pas, mais les mules de Louis XIV ou de Catherine II sont nombreux : le pouvoir est un aphrodisiaque. 5.3. DU CT DES DIRIGEANTS 189 fonctions de petit chef, moins en vue et plus faciles conqurir. Parmi les mondains et les pervers peut enn se glisser un vrai stratge, tout comme il se trouvait de vrais chefs de guerre parmi les courtisans de Versailles. Mais cest l une concidence. Il arrive aussi que lentreprise, dirige par un mondain, emploie des personnes qui auraient les qualits du stratge : tant prives des moyens daction que confre la lgitimit, elles doivent ronger leur frein. * * Certains disent que lessentiel pour lentreprise rside dans la nance. Cette niaiserie les classe tout ct de ceux qui disent quun peintre doit peindre de beaux tableaux et un crivain crire des romans intressants : de telles phrases font se hausser les paules du professionnel qui sait devoir se concentrer non sur le rsultat nal mais sur ses conditions dmergence, diablement complexes. Quelle est la place de la nance dans les proccupations du stratge ? Ou, pour prciser la question, quattend-il du directeur nancier? 1) Dabord, que celui-ci gre la trsorerie de lentreprise, ses crances et sa dette : il doit placer les liquidits, couvrir les risques (change, contrepartie, uctuation du cours des matires premires), minimiser le cot de lendettement et le poids de la scalit, toutes oprations hautement techniques. 2) Ensuite, quil conforte la crdibilit de lentreprise, son aptitude obtenir du crdit. Toute entreprise est en eet structurellement endette auprs des actionnaires, des banques et des fournisseurs. Si les cranciers exigent un remboursement immdiat ou sils refusent de renouveler les prts elle peut tre mise en faillite. Elle doit donc entretenir la conance de ceux que lon appelle, par abus de langage, les marchs . Certes ces missions sont importantes, mais pas au point que lon puisse y rduire la stratgie : larbitrage entre les projets que les concepteurs produisent sans cesse, le maintien de la fonction de production ltat de lart, lutilisation opportune des techniques nouvelles supposent des connaissances et une rexion qui ne relvent pas de la seule nance. La crdibilit nancire de lentreprise ne se construit dailleurs ni uniquement, ni mme principalement sur les paramtres nanciers. Les cranciers, pour savoir sils peuvent lui faire conance, examinent la qualit de ses produits, la solidit de sa part de march, sa ractivit face aux volutions techniques ou rglementaires, sa capacit semparer dun avantage concurrentiel en innovant. Il est assez naturel quun dirigeant, sil a t coopt parce quil mettait limage convenable, voie dans limage de lentreprise le facteur principal de la crdibilit. Il accordera tous ses soins la communication, la prsentation du bilan, ft-ce en sacriant des actifs prcieux pour faire apparatre un rsultat sduisant mais fugace. Il se dtournera des conditions pratiques de son fonctionnement, de son volution, pour monter de ces acquisitions qui accaparent lattention des journalistes et des actionnaires. Limage de lentreprise, dtache de son socle conomique, devient alors un artefact 190 CHAPITRE 5. LA RECHERCHE DE LA STRATGIE mdiatique qui peut monter trs haut avant que les actionnaires, apercevant du vide sous le cours de laction, ne soient pris de vertige. * 8 * En paraphrasant Pascal , on peut dire que la vraie nance se moque de la nance : la sant nancire de lentreprise rsulte dune stratgie qui agit, en priorit, sur autre chose que la nance. Le stratge est comme le jardinier qui, plutt que de tirer sur les plantes, bine le sol, le fume, lirrigue et le sarcle. Dans les annes 1990 plusieurs trs grandes entreprises sont mortes ou ont failli mourir parce que leurs dirigeants avaient donn la priorit la nance et la communication ; plutt que de crer de la richesse, de lutilit pour les consommateurs, ils entendaient crer de la valeur , cette expression convenue signiant dans leur bouche faire monter le cours de laction . Or le march boursier, volatil par nature, connat des oscillations sans rapport avec la sant de lentreprise : le prendre pour boussole est suicidaire. On pouvait esprer quaprs les dsastres des annes 1990 (France Telecom, Vivendi, Crdit Lyonnais etc.), provoqus par des mondains jouant au dirigeant, nous reviendrions une conception raisonnable de lentreprise. Hlas ! On entend encore des journalistes, des conomistes, des professeurs rpter les mmes niaiseries sur la priorit nancire de la stratgie. Les tudiants, nourris de ces viandes creuses, en redemandent : dpourvus dexprience pratique et prisonniers de la mdiatisation de la socit, ils confondent volontiers limage et la ralit. 5.4 La stratgie retrouve Le mot stratge voque les praticiens de lart de la guerre : Xnophon (426-355) (LAnabase), T. E. Lawrence (1888-1935) (The Seven Pillars of Wisdom), le gnral Leclerc (1902-1947). Dans lentreprise, on peut citer Bob Crandall (1935- ) qui dirigea American Airlines de 1980 1998. Il disait Je suis un homme ides, et quand on est un stratge (un leader ) on peut tester ses ides. Crandall est lorigine de SABRE, qui fut en 1973 le premier systme de rservation lectronique ; de lorganisation du rseau en Hub and Spokes , du Yield Management , du programme Frequent Flyer , du b-scale etc. Ces innovations, qui sappuyaient toutes sur une utilisation intensive et novatrice du systme dinformation, ont permis American Airlines de dominer pendant un temps ses concurrents. Prises dans leur ensemble, elles ont transform le transport arien. Chaque lundi, Crandall runissait son quipe. La runion durait toute la journe. Les divers aspects de lentreprise, reprsents par des nombres, alimentaient des graphiques prpars pendant le week-end. Rapports et tudes 8. La vraie morale se moque de la morale (Blaise Pascal (1623-1662), Penses, 24). 5.4. LA STRATGIE RETROUVE 191 circulaient autour de la table. Celui qui se trouvait incapable de rpondre une question portant sur son domaine tait accabl de sarcasmes. Crandall tait colrique, mais on pouvait le calmer en lui opposant un argument logique (Petzinger [159]). Citons aussi Herbert Kelleher (1931- ), crateur de Southwest, compagnie low cost devenue le plus important transporteur arien aux tats-Unis. Kelleher, qui sest lui aussi concentr sur la physique de lentreprise, a conu un type de rseau (navettes point point) entirement dirent de celui que Crandall a organis, mais tout aussi ecace. * * Le stratge concentre son attention non pas sur le milieu social des dirigeants, mais sur lentreprise et son environnement. En mrissant une synthse, il fournit lentreprise une orientation, un sens . Cette activit, qui dgage les priorits de la polyphonie des mtiers et des accidents externes, lui interdit de senfermer dans une spcialit : il est lcoute des experts qui lassistent et alimentent le processus de dcision. Lhorizon temporel du stratge va de quelques mois quelques annes ; ce nest pas celui de la gestion quotidienne et lexpression pilotage stratgique est un oxymore. Parfois le stratge doit dcider vite, mais cela sinscrit sur la toile de fond dune connaissance lentement mrie, qui soutient une apprhension intuitive et presque physique de lentreprise. Le coup dil , vertu qui permet de dcider avec justesse sous la pression de lurgence et du danger, est la qualit du stratge parvenu au sommet de son art 9 . Dans lentreprise, le stratge observe en priorit (1) la fonction de production, do se dduit la fonction de cot ; (2) les besoins des clients, suivis par le marketing et schmatiss par la segmentation. La connaissance de la fonction de production permet de dimensionner les ressources (comptences et eectifs, quipements, partenariats), de dnir la nature et le calendrier des investissements, de se maintenir ltat de lart, de rduire le cot de production, de gnrer un surprot par des innovations de procd. La connaissance des besoins permet de diversier la production, de la packager et la tarifer de faon satisfaire les divers segments de clientle, de dnir les services qui accompagnent sa commercialisation et sa distribution, de gnrer un surprot par des innovations de produit. cette concentration sur lentreprise, le stratge ajoute une vigilance priscopique sur les initiatives de la concurrence, les volutions des techniques et de la rglementation, la crdibilit de lentreprise (gure 5.6). Il nignore certes pas la nance mais, encore une fois, elle nest pas sa proc9. Rien de plus juste que le coup dil de M. de Luxembourg, rien de plus brillant, de plus avis, de plus prvoyant que lui devant les ennemis, ou un jour de bataille, avec une audace, une atterie, et en mme temps un sang-froid qui lui laissait tout voir et tout prvoir au milieu du plus grand feu et du danger du succs le plus imminent ; et ctait l o il tait grand. Pour le reste, la paresse mme. (Saint-Simon (1675-1755), Mmoires, Gallimard 1983, vol. I p. 207. (Nota Bene : La langue de Saint-Simon nest pas la ntre ; il faut traduire atterie par assurance et danger du succs par risque ). 192 CHAPITRE 5. LA RECHERCHE DE LA STRATGIE cupation unique ni mme principale sauf bien sr si lentreprise est au bord de la faillite. Fig. 5.6 Portrait du stratge Pour savoir si une entreprise est ou non dirige par un stratge, examinez la qualit de son systme dinformation et, en particulier, le tableau de bord du comit de direction (voir page 379). Cela donne une premire indication. Si le tableau de bord est sobre, lisible et pertinent en regard de la physique de lentreprise, la rponse sera vraisemblablement positive : seul un stratge est capable dimposer aux directions la production dun tel tableau de bord, de surmonter les rticences des dtenteurs de linformation. Souvent il nexiste pas de tableau de bord ou bien - ce qui revient au mme - il en existe plusieurs mutuellement contradictoires : alors le comit de direction otte en lvitation au dessus dune entreprise dont il ignore la physique et qui na donc ni stratge, ni stratgie. * * Le rle du systme dinformation dans la stratgie est souvent mal compris ou dvoy. Je vais lillustrer en citant des anecdotes toutes authentiques et que je crois reprsentatives. cartons auparavant deux malentendus : 1) Certaines personnes croient que les anecdotes, tant anecdotiques, napportent aucun enseignement qui vaille : il faudrait leur prfrer les statistiques, les enqutes, qui seules fourniraient une information bien pondre. Eh bien des statistiques existent, on peut les trouver la page 453, et elles montrent que dans la plupart des cas les projets informatiques chouent ou connaissent dimportants dpassements en dlai et en budget. Une fois que lon a vu la statistique, reste chercher lexplication dune ingnierie aussi dfectueuse : et ici les anecdotes sont prcieuses, car elles permettent dorienter lintuition. Il y a dailleurs quelque chose dtrange dans le mpris envers les anecdotes : sauf mensonge, elles rapportent des faits indniables et 5.4. LA STRATGIE RETROUVE 193 cest partir du constat de tels faits que peut samorcer lenqute statistique elle-mme, qui le compltera par des ordres de grandeur, des proportions et des corrlations. 2) Certaines personnes croient que celui qui ne fait pas taire son jugement devant la fonction des dirigeants et, plus gnralement, devant les institutions, tmoigne dun mauvais esprit. Or cest tout le contraire : si lon respecte la fonction des uns, la mission des autres, on doit sinterdire toute complaisance envers leurs ventuels dvoiements. Dans le cas particulier du systme dinformation il se trouve que le dvoiement est la rgle et la russite lexception : cest l sans doute un fait navrant, mais dont rptons-le la statistique tmoigne de faon irrfutable. Je ne voudrais dailleurs pas que lon crt que jprouve de lhostilit envers les dirigeants. Quand je rencontre un dirigeant ecace, un entrepreneur, un vrai stratge, jprouve envers lui de la gratitude car par son ecacit il contribue au bien-tre de la socit tout entire. Jessaie aussi de comprendre comment il sy prend et ce nest pas facile : la dcision juste rsulte dune adquation du jugement la situation, dune adhsion la propension des choses (Jullien [93]) que lon ne saurait entirement expliciter 10 et qui semblent dpasser les facults strictement rationnelles sur lesquelles elles sappuient pourtant. Les mcanismes mentaux de lerreur sont beaucoup plus faciles comprendre et dcrire que ceux de la justesse ; cest pourquoi je leur accorde autant de place, abordant ainsi par lextrieur, et en quelque sorte par leur contour ngatif, les qualits positives du stratge. * * Au milieu des annes 90 un prsident-directeur gnral convaincu de limportance stratgique du systme dinformation demanda un de mes amis de concevoir une dmarche ambitieuse. Mon ami t le tour de lentreprise et revint avec un constat : il fallait dabord organiser les matrises douvrage pour quilibrer le poids de la direction informatique, remplacer les terminaux passifs par des PC en rseau, faire la chasse aux doubles saisies, mettre en place la messagerie et la documentation lectronique, crer un rfrentiel, monter un tableau de bord, ouvrir un site pour faire du commerce sur la Toile, enn reconcevoir certaines applications en utilisant larchitecture client/serveur (elle tait alors la mode) et un langage objets. Le prsident-directeur gnral donna son accord mais il fallait, pour que les choses puissent se faire, quil donnt des consignes au directeur gnral. Il nen t rien. Mon ami consacra plusieurs mois des ngociations striles. Il nit enn par comprendre ce qui se passait. Alors il dit ceci au prsidentdirecteur gnral : Quand je parle de poste de travail, de rfrentiel, de tableau de bord, de matrise douvrage, de site Web, tout cela vous parat mesquin, banal, car cela nest pas la hauteur de la Stratgie que vous ambitionnez. Pourtant en 10. Talleyrand disait de Bonaparte, premier consul, il comprend tout ce quil voit et il devine ce quil ne voit pas (Orieux [149]). 194 CHAPITRE 5. LA RECHERCHE DE LA STRATGIE matire de systme dinformation la stratgie se construit non par des dcisions spectaculaires mais plutt par une succession cohrente, persvrante de dispositions modestes, terre--terre, qui largissent progressivement les possibilits oertes lentreprise. Vous dites le systme dinformation stratgique mais vous ne faites rien. Vous tes comme un homme amoureux dune femme quil trouve belle, ne, intelligente et dont il se fait une trs haute ide. Un jour cette dame lui dit : Je sais que tu maimes et toi aussi, tu me plais ; viens tallonger tout contre moi. Mais il reste paralys : ne sachant comment surmonter lcart entre lidal et la ralit, laction lui est impossible. Vous tes lamoureux transi du systme dinformation . Le prsident-directeur gnral plit et ne rpondit rien. Comme il ressemblait un peu Louis XIV je dirai, dans le style de Saint-Simon, que mon ami avait mal fait sa cour. * * Un autre de mes amis est charg par un directeur rgional de lquipement de concevoir le tableau de bord de la direction. Il fait son travail mais entre temps ce directeur est nomm ailleurs. Le tableau de bord est prsent son successeur. Mon ami explique : chaque semaine, vous aurez ce tableau-ci ; chaque mois, ce tableau-l. Hol, dit le directeur, je saurai tout a ? Oui , rpond mon ami. Mais alors il faudra que je prenne des dcisions ? Eh bien oui : en quelque sorte, cest fait pour. Alors a, non, je ne veux pas de ce systme ! Le tableau de bord na pas t mis en place. Lconomiste dira cest parce que la fonction dutilit du second directeur ntait pas la mme que celle du premier , mais il reste expliquer pourquoi il en tait ainsi. Mettons-nous la place de ce directeur. Sil ne sait pas ce qui se passe, il ne pourra rien faire mais on ne pourra rien lui reprocher. Il mnera sa vie de notable : grand bureau, secrtaire diligente, subordonns respectueux, voiture, chaueur. Sans tableau de bord, il ny aura pas dinformation donc ni responsabilit ni soucis. Il gagnera convenablement sa vie jusquau jour bni de la retraite. * * Le chef de projet avait t mal choisi ; lquipe se transformait en petit royaume indpendant au sein de lentreprise ; les prvisions de cot et de dlai croissaient sans cesse. Le matre douvrage dlgu auprs du directeur gnral proposa une tactique celui-ci : Le chef de projet est contre-emploi : il est srieux, dvou, mais quoiquon puisse lui dire il na jamais compris le but du projet. Il croit de son devoir de satisfaire la demande des utilisateurs sans y faire le moindre tri, sr moyen de se planter. Son quipe vise conforter sa propre 5.4. LA STRATGIE RETROUVE 195 prennit et, pour rendre impossible sa dissolution en n de projet, elle se prpare faire en double le travail des autres services. On ne peut rien reprocher de grave ces personnes qui sont honntes au fond, et agissent plus par instinct et par ignorance que par calcul. Mais le projet va lchec. Je vous suggre de tirer parti des dicults budgtaires pour leur dire : Je suis dsol mais cette anne je nai pas assez dargent. Il faut que jarrte un projet et ce ne peut tre que le vtre. Merci pour vos eorts. Puis vous faites ce quil faut pour quils ne se sentent ni humilis, ni dsavous : vous les flicitez, vous les dcorez, mais enn vous les renvoyez dans les directions rgionales do vous les aviez fait venir. Lanne prochaine, vous trouverez les ressources budgtaires ncessaires et relancerez le projet. Vous le ferez redmarrer en nommant un chef de projet comptent, avec une autre quipe. Le directeur gnral soupira et rpondit : Je ne peux pas faire a Jean-Claude (prnom du directeur dont le projet dpendait), cest le seul grand projet de sa direction. Il ne sen remettrait pas. Ctait l un bel exemple de compromis managrial (voir page 566). La suite des vnements a conrm le diagnostic pessimiste. * * Une de mes amies tait responsable du systme dinformation dune grande fdration alie au MEDEF. Partant du dsordre habituel, elle construit les fondations dun systme dinformation adquat laction de cette fdration : rfrentiel ; bases de donnes ; portail Web ; information sur les entreprises de la branche, permettant de savoir qui fait quoi, qui a quelles relations avec la fdration, de calibrer les actions de communication etc. Je passe les dtails. Elle reoit les flicitations du directeur gnral : ce que vous prparez est stratgique . Son travail suscite des jalousies, mais quimporte quand on est soutenue par le directeur gnral? Elle prend un cong de maternit, et pendant ce cong tout se dglingue. Le contrat de ralisation est t au premier fournisseur pour tre mis entre les mains dun autre, qui doit tout reprendre depuis le dbut. Lorganisation est bouleverse tel point que plus rien ne peut fonctionner. Mon amie argumente en vain par tlphone. Elle nit par envoyer un courrier pour expliquer les problmes et signaler les blocages. Ce courrier est jug insultant pour un des directeurs : ds son retour de cong elle est licencie pour faute lourde, aprs quoi elle subira une dpression. Jai dit cette amie : Lorsque le directeur gnral a dit ce que vous faites est stratgique, cest comme sil tavait dit vous tes condamne mort. Pendant la conversation, certes, tu veillais sa matire grise ; cela lui tait agrable et ses flicitations taient sans doute sincres. Mais le soir, chez lui, il se disait quest-ce quelle est en train de me prparer, cette bonne femme? Tout cela va me compliquer la vie, il va falloir se dbarrasser delle. Il ta encourage dautant plus volontiers quil savait pouvoir dmolir ton travail loccasion de ton cong de maternit : il lui susait dattendre. 196 CHAPITRE 5. LA RECHERCHE DE LA STRATGIE Un ami tait matre douvrage dlgu auprs du directeur gnral dune entreprise dont lavenir tait suspendu un grand projet. Ce projet allait mal : la SSII ne tenait pas ses engagements, les dlais sallongeaient, la dpense croissait, la correction des anomalies ne convergeait pas, l eet tunnel jouait plein. Le directeur de projet, tant du ct de la matrise douvrage, navait aucun contrle sur le budget ni sur la vrication du service fait qui taient jalousement gards par la DSI. Il achait un optimisme de commande : a nira bien par tomber en marche , disait-il. Le DSI, de son ct, gourmandait ses troupes inquites : vous tes des enfants, leur dit-il un jour textuellement. Le logiciel, cest toujours merdique. Il ne faut pas exiger la perfection . Les annes passaient. Aprs une phase initiale quelque peu hystrique et marque par des conits de personnes (il y avait du pouvoir et de la gloire ramasser), la matrise duvre avait perdu le moral. La matrise douvrage modiait sa demande tantt pour de bonnes raisons rglementaires, tantt par caprice. La rexion stratgique tait bloque en lattente du produit, cens tout rsoudre. Mon ami proposa au directeur gnral une manuvre de sauvetage : mettre au vert les responsables pendant une semaine, rviser les intentions stratgiques qui fondaient le projet, prparer une position de repli. Je ne peux pas faire a, rpondit le directeur gnral, car le projet sarrterait . Vous tes, lui dit mon ami, comme le commandant dun paquebot qui noserait pas faire manuvrer les canots de sauvetage de peur que cela ne fasse couler le navire. Si votre entreprise est aussi fragile que cela, il faudrait en tirer les consquences ! Quelques annes plus tard, le projet sera arrt aprs avoir cot de lordre dune centaine de millions deuros. * * Certains systmes dinformation avancent ainsi : un jeune ingnieur plein de bonne volont conoit un projet solide, cohrent, raisonnable, conforme ltat de lart ; il commence le mettre en uvre avec la bndiction de la direction : ce que vous faites est stratgique ; des dcisions qui compromettent le projet sont cependant prises ; il regimbe, on dit quil a mauvais caractre, quil est prtentieux ; la situation devient absurde, laction impossible, les relations se tendent ; nalement il part ou il est vir : sentiment dchec, dpression, divorce parfois ; une partie du projet reste rige comme un chantier inachev au milieu du systme dinformation ; un jeune ingnieur plein de bonne volont conoit... (retour au premier alina). Le systme dinformation est ainsi construit, au prix de la destruction des personnes qui en ont t successivement charges, par juxtaposition de ralisations partielles. Il est et reste incohrent. 5.4. LA STRATGIE RETROUVE 197 Certains russissent malgr tout faire progresser le systme dinformation. Ce sont des personnes dge mr qui ont compris comment cela fonctionne. Elles savent quil faut surtout viter le compliment : ce que vous faites est stratgique . Se tenant lat des occasions, elles font les choses sans le dire. Comme elles ont la bonhomie et la rugosit des ours on nose pas les contrarier. Jai connu de ces ours . Ils ne sont ni fortement diplms, ni haut placs dans la hirarchie. Ce sont des cadres moyens qui travaillent dans de petits bureaux et nont pas dassistante. Ils sont matre douvrage oprationnel dune des grandes applications de lentreprise, sur laquelle ils se sont spcialiss et quils connaissent dans ses moindres recoins. Cest eux que sadressent les utilisateurs en cas de problme : je narrive pas sortir tel tat , la rglementation vient de changer, comment adapter lappli etc. Ils ne parlent jamais de mthodologie ni de dmarche qualit (ces expressions leur font plutt hausser les paules), mais tout ce quils disent est exact, tout ce quils font est judicieux. Ils sentendent merveille avec les informaticiens, ravis davoir un client lesprit clair. Les dirigeants les plus lucides disent je ne sais pas ce que nous ferions si Untel passait sous un autobus, il sait tout et il est le seul tout savoir . Et en eet lours est un solitaire qui dteste partager son travail et naime pas crire. Grce ces ours, et sans tambour ni trompette, le rfrentiel se met en place, la qualit des donnes saccrot, les solutions deviennent convenables, les utilisateurs sont satisfaits. Mais cela prend beaucoup de temps, et des incohrences subsistent : chaque ours se focalisant sur une seule application, aucun deux ne voit clairement les exigences transverses et ils sont mal placs pour valuer les priorits. * * Jai rencontr aussi des entreprises volutives, ecaces, rapides, conomes de leurs moyens : mais elles sont rares. Dans la plupart des entreprises il ne convient pour progresser ni de parler de stratgie, ni mme de communiquer, mais dagir dans la dure de faon crer une situation irrversible et nouvelle. Est-ce parce que nous sommes en France? Quand on voit comment ont t traites les personnes dEnron et de Worldcom qui avaient dtect et dnonc les fraudes, ou quand on lit le rapport daudit sur le systme dinformation du FBI (page 498), ou quand on voit les statistiques que publie le Standish Group (page 453), on voit que le mme problme se rencontre aux tats-Unis. Il se rencontre sans doute dans tous les pays. Dans la plupart des entreprises, dans la plupart des pays on attend le jour o les dirigeants sauront se reprsenter de faon raisonnable les apports et les limites de linformatique. 198 CHAPITRE 5. LA RECHERCHE DE LA STRATGIE 5.5 Restaurer le mot Informatique Nous avons pris lhabitude dassocier au mot informatique une connotation purement technique : il dsigne la plate-forme des mmoires, processeurs, rseaux et logiciels. Nous appelons informaticiens les spcialistes qui grent cette plate-forme. Trop souvent lentreprise les considre comme des techniciens enferms dans leur spcialit et dont elle dplore lautisme . Pour dsigner le ct smantique, le rfrentiel, les fonctionnalits fournies aux utilisateurs, nous disons systme dinformation . Certes il est vain de sinsurger contre lusage une fois quil sest bien install. Je voudrais cependant dire pourquoi cet usage me semble non pertinent, et comment jen suis venu - ma grande surprise - rvaluer le mot informatique . * * Le concept de systme dinformation est apparu dans les annes 1970 lorsquon a cherch surmonter les inconvnients qui rsultaient de la superposition non coordonne dapplications direntes. Il a t introduit en France par Jacques Mlse [136], inuenc par Herbert Simon [186]. Selon la thorie qui a alors prvalu, une organisation complexe doit tre analyse en distinguant son utilisation des langages (systme dinformation), ses rgles de conduite et de comportement (systme de dcision) et les procds quelle met en uvre (systme de production). Ces trois systmes possdent chacun sa propre structure et communiquent entre eux (gure 5.7). Fig. 5.7 Les trois systmes de lentreprise Cette thorie a permis de mettre de lordre dans les applications informatiques en les articulant toutes un mme rfrentiel et en organisant les changes entre bases de donnes - dans la plupart des entreprises, cette mise en ordre est loin dtre acheve. Cependant cette thorie ne rend pas compte de la situation prsente. Dune part, linformatique quipe maintenant la partie automatique des processus de production et de gestion, et sarticule ainsi de faon troite avec le travail humain : elle est prs du corps dans toutes les activits de lentreprise ; dautre part, lintroduction de linformatique de communica- 5.5. RESTAURER LE MOT INFORMATIQUE 199 tion, puis son articulation avec linformatique de calcul, ont encore resserr la relation entre linformatique et lorganisation. Dsormais, comme le dit Yves Tabourier, on ne peut ni changer lorganisation dune entreprise sans changer son systme dinformation, ni changer son systme dinformation sans changer son organisation . Il tait commode de modliser sparment les trois domaines production , dcision et information car il est impossible de modliser ni mme de penser quoique ce soit en postulant que tout est dans tout et rciproquement. Mais comme aujourdhui on ne peut plus penser lorganisation sparment du systme dinformation, il faut utiliser un autre dcoupage que celui qui les spare. Lurbanisation du systme dinformation (voir page 433) a fourni une premire rponse : elle dcoupe dans lentreprise des domaines de production aux contours gnralement proches de (mais pas toujours identiques ) ceux des grandes directions ; elle identie les processus luvre dans ou entre ces domaines, puis les activits qui concourent ces processus, enn les tches que doit remplir lautomate pour assister ecacement les agents chargs de ces activits (aides la saisie, au traitement, au classement, la consultation, la communication). La frontire ne passe plus alors entre production , dcision et information , mais entre les divers domaines de lentreprise, chargs chacun dune production spcique et faiblement coupls entre eux (mais coupls quand mme : les changes entre domaines sont lun des points dlicats de lurbanisation). lintrieur de chaque domaine, et mme de chaque processus, on retrouve les trois ples du dcoupage prcdent : la production (rle oprationnel du processus) et la dcision (gestion et animation du processus), toutes deux entrelaces linformation. Le dcoupage des domaines et des processus par lurbaniste comporte, comme tout dcoupage, une part darbitraire : il est impossible de dnir le dcoupage optimal. Sagissant dune tche pratique, la recherche dun optimum serait dailleurs sans doute superue : lexamen de lentreprise 11 fait apparatre lenchanement des activits et la solidarit des processus ; les frontires des directions donnent des indications sur celles des domaines 12 et, quelques dtails prs, des urbanistes dirents aboutiraient au mme dcoupage. Lurbanisme fournit donc une nouvelle articulation : celle des domaines, processus et activits. Cependant, et fondamentalement, la dmarche urbanistique met en scne une autre articulation, plus profonde : celle qui met en relation les tres humains et lautomate, et qui dnit lassistance que celui-ci apporte ceux-l. Comment distinguer en eet, dans chaque processus, les tches quil convient de coner lautomate, et celles quil faut rserver ltre humain? O placer la frontire de lautomatisation? 11. Cet examen doit tre critique, car il ne convient pas de perptuer les dfauts ventuels des processus existants. 12. Toutefois ces frontires peuvent rsulter de compromis boiteux entre sphres de pouvoir : leur examen doit tre lui aussi critique. 200 CHAPITRE 5. LA RECHERCHE DE LA STRATGIE Quand linformatique outille une usine automatise, cest lensemble de lusine qui constitue lautomate ; mais lorsquelle outille un processus ou interviennent des tres humains, il faut la dnir de telle sorte que le couple que constituent lautomate et ltre humain soit globalement ecace, ce qui suppose (a) que chacune des parties puisse dlivrer sa propre valeur ajoute, (b) que larticulation de ces deux valeurs ajoutes dgage une synergie. Comment dsigner les deux parties qui sarticulent ainsi? Ltre humain que nous considrons ici nest pas la personne dans son individualit ineffable, mais la personne au travail, insre dans lentreprise o elle exprime sa comptence et la conjugue dautres selon les canaux de lorganisation : il sagit donc de l tre humain organis , EHO, ensemble de professionnels qui cooprent. Dautre part, lautomate auquel lEHO sarticule est essentiellement programmable (il est potentiellement apte faire tout ce quun programme peut prescrire) et le rseau lui confre lubiquit (les services quil rend sont indpendants de la localisation gographique de lutilisateur comme de celle des serveurs ; cet automate se situe donc dans un espace purement logique) : cest l automate programmable dou dubiquit , APU. Quelles sont les valeurs ajoutes que sont susceptibles dapporter lAPU dune part, lEHO de lautre? Pour peu quon lui ait donn des instructions parfaitement explicites, lAPU ore la dlit de la mmoire et la puissance du traitement, conjugues une patience et une obissance illimites. Sa tche sera donc de classer, retrouver, transcrire, calculer, recopier, transmettre. Les tches rptitives fatiguent lEHO, mais il est suprieur lAPU quand il sagit de comprendre, expliquer, dcider et concevoir. Contrairement lAPU, il est capable dinterprter une information incomplte ou suggestive 13 . Larticulation entre lEHO et lAPU peut dgager une synergie si chacun se consacre la tche quil fait mieux que lautre et si les interfaces qui les relient sont convenablement dnies. La dnition de leur articulation requiert une analyse des conditions dexcution du processus. Lecacit rsultera dune automatisation raisonnable (voir loge du semi-dsordre page 99). Cette ecacit reprsente un enjeu important pour notre conomie et notre socit, comme lindique le calcul sommaire du tableau 5.1 14 . La part de la masse salariale consacre linformatique (part du temps de travail des salaris passe devant lcran-clavier) est aujourdhui de 30 40 %. Elle va crotre encore : on peut estimer quau dbut des annes 2010 plus de la moiti de la masse salariale rmunrera un temps de travail pass devant lcran-clavier, donc dans lunivers du systme dinformation. La qualit de lAPU, et celle de son appropriation par lEHO, sont ds maintenant des enjeux essentiels pour les entreprises mme si celles-ci nont pas encore peru toutes les implications de ce phnomne. 13. Il ne faut pas pour autant mpriser lAPU ! Le travail quexcute le pilote automatique dun avion de ligne puiserait vite un pilote humain. 14. Sources : ligne 1 : [213], p. 37 ; lignes 2, 3 et 4 : Acadys, www.acadys.com ; la colonne relative aux annes 2010 est une extrapolation. 5.5. RESTAURER LE MOT INFORMATIQUE Annes 1980 (1) Part du Tertiaire dans lemploi (2) % des salaris du Tertiaire quips (3) Dont % du temps de travail sur ordinateur (4)=(2)*(3) Poids de linformatique dans le Tertiaire (5)=(1)*(4) Poids de linformatique dans le temps de travail 55 % 5% 15 % 0,8 % 0,4 % Annes 1990 65 % 35 % 35 % 12,3 % 8% Annes 2000 75 % 70 % 60 % 42 % 31,5 % 201 Annes 2010 80 % 90 % 75 % 67,5 % 54 % Tab. 5.1 Poids de linformatique dans le temps de travail * * Philippe Dreyfus a invent le mot informatique en 1962 pour baptiser une socit quil venait de crer, la SIA ( Socit dInformatique Applique ). Ce mot, qui navait heureusement pas t dpos, a t adopt en 1967 par lAcadmie franaise pour dsigner la science du traitement de linformation . Puis il fut adopt par de nombreux pays 15 . La terminaison tique renvoie automatique , donc au processus de traitement des donnes. La premire partie du mot indique quil sagit dautomatiser le traitement de linformation (et non des donnes, car Philippe Dreyfus aurait alors d construire datamatique ) : or une donne ne peut devenir une information que quand un tre humain linterprte 16 (voir page 36). La conjonction des mots information et automatique suggre la coopration entre ltre humain et lautomate, condition bien sr de distinguer donne et information . En crant informatique , et peut-tre sans en avoir clairement conscience, Philippe Dreyfus nous a fourni ainsi un mot dont ltymologie convient parfaitement pour dsigner larticulation entre lEHO et lAPU. La qualit du mot informatique parat donc suprieure celle de lexpression computer science quil traduit 17 : il accumule en eet un ensemble 15. On dit Informatik en allemand, informtica en espagnol et en portugais, informatica en italien, informatika en russe. 16. Certains soutiennent que les mcanismes comportant une rtroaction (pilote automatique dun avion, thermostat dun chauage central etc.) dcident , agissent et cette n reoivent une information. Nous prfrons dire quils sont programms lors de lintroduction manuelle des paramtres (cap et altitude pour le pilote automatique, temprature pour le thermostat), et quensuite ils soulagent loprateur humain en traitant de faon continue les donnes que leur fournissent des capteurs. 17. Ce nest pas lopinion de Donald Knuth : Computer science is known as informatics in French, German, and several other languages, but American researchers have been reluctant to embrace that term because it seems to place undue emphasis on the stu that computers manipulate rather than on the processes of manipulation themselves (Knuth [104] p. 3) : or le processus de manipulation semble correctement reprsent par 202 CHAPITRE 5. LA RECHERCHE DE LA STRATGIE de notions plus riche que celle de calculateur , de computer, mme si dans computer science apparat le mot science . Il est vrai que lon a souvent donn au mot informatique le sens de traitement des donnes , linterprtation de celles-ci (la smantique ) relevant alors du systme dinformation. Mais cette restriction fait perdre la richesse que comporte ltymologie d informatique , la coopration et la tension quelle implique entre ltre humain et lautomate. Le terme tlmatique 18 suggre la synergie entre linformatique et les tlcommunications ; il a t traduit en anglais (telematics) et utilis en France pour qualier le programme Minitel lanc par la direction gnrale des tlcommunications en 1981. Mais comme presque tous les ordinateurs travaillent aujourdhui en rseau lautomate a dsormais acquis lubiquit : lapport du terme tlmatique sest ainsi rsorb dans le terme informatique . Lexpression systme dinformation oriente lintuition vers un systme , donc vers une structure 19 , alors mme que lon entend dsigner un tre qui, li de faon organique lentreprise, volue avec elle. Le mot informatique , grce la tension qui le sous-tend, convient sans doute mieux pour reprsenter cette dynamique. Il faut, pour rendre au mot informatique la rigueur et la vigueur que comporte son tymologie, saranchir des connotations qui sy sont accoles. L informatique , dans lentreprise, est trop souvent considre comme un centre de cot ; les informaticiens , comme une corporation sur la dfensive. Si la plupart des entreprises se sont informatises, on ne peut pas dire quelles aient toutes donn linformatique, dans leur culture et leurs priorits, la place que celle-ci mrite. La mauvaise qualit du vocabulaire est corrlative de cette confusion des priorits. Si lon se libre des habitudes, on dcouvre dans ce mot un potentiel smantique plus fort que celui auquel il a t rduit par lusage. Nommer un concept nest pas une opration neutre : le nom signale le concept lattention de celui qui rchit, et il en est le vecteur dchange. Ainsi en nommant larticulation de ltre humain et de lautomate, nous lavons signale : nous en avons fait pour lentreprise la fois un phnomne, un sujet de proccupation et un objectif. Le phnomne a exist bien sr ds que des entreprises ont utilis des ordinateurs, mais il na t dabord ni reconnu ni donc pens. Les recherches, dans la ligne des rexions de Turing (Turing [206]), se sont dabord focalises sur lintelligence de lordinateur, ce qui quivalait postuler une identit de nature entre lordinateur et le cerveau humain 20 . Ds lors il devenait imla terminaison automatique . Knuth aurait pour sa part prfr algorithmics , qui correspond ses propres priorits (op. cit. p. 88). 18. Introduit en 1978 par Nora et Minc [135]. 19. On risque de tomber alors dans le mme travers que les structuralistes qui, des travaux de Saussure, nont voulu retenir que la structure en ngligeant ce que Saussure avait dit sur lvolution de la langue, sur la faon dont la structure se forme et se transforme (Saussure [179]). 20. Cette hypothse est encore caresse par des penseurs ou auteurs de science ction (Truong [205]). 5.5. RESTAURER LE MOT INFORMATIQUE 203 possible de penser leur relation : on ne peut pas articuler lidentique avec lui-mme. Il est naturel que lexploration se soit engage sur cette piste car tout inventeur croit trouver la cl du monde dans sa dcouverte. Cette dmarche fut dailleurs fconde : la mtaphore biologique a aid concevoir les fonctions de lordinateur et il tait ncessaire, dans les annes 1950, de combattre la position prtendument humaniste ou religieuse, en fait sentimentale et ptrie de prjugs, de ceux qui estiment que pour promouvoir lhomme il faut ignorer ou viter lautomate. Pour saranchir de ce sentimentalisme il aurait fallu fonder lhumanisme en raison ; dans lattente dune telle fondation, lagacement que provoquent les bons sentiments ou une foi religieuse invoque contre-temps a pouss des esprits fermes et courageux dans une impasse. Ds 1957 cependant von Neumann [147] a compris quil tait pertinent de postuler non pas lidentit du cerveau et de lautomate, mais leur dirence et leur articulation. Sa mort prcoce lempcha de donner lcho quelle mritait cette conception laquelle il attachait la plus grande importance. * * Au plan thorique, la rexion sur larticulation entre lEHO et lAPU incite explorer leurs proprits, chacun servant de complment et de miroir lautre. La rigueur conceptuelle explicite que demandent les bases de donnes et les rfrentiels, la diusion des commentaires que permet la documentation lectronique, les outils de classement et de recherche qui laccompagnent comme elles accompagnent la messagerie, la matrise de la qualit permise par les workows, larticulation de la parole et du systme dinformation travers les centres dappel etc. modient en eet les conditions de la mise en uvre des facults intellectuelles tout comme, en dautres temps, le rent lcriture, la lecture, puis limprimerie. La comprhension de ces phnomnes, de leurs consquences et implications, demande des recherches peine entames. Lautomate est dailleurs pour le cerveau un utile complment. Les mathmatiques considrent des descriptions dclaratives (quest-ce que cest), alors quen informatique on considre des descriptions impratives (comment a marche) 21 (Abelson et Sussman [197] p. 22). Le raisonnement mathmatique peut tre assist par lautomate qui assume le rle de calculateur, explore des simulations et permet des dmonstrations l o le nombre des congurations considrer est lev, comme pour le thorme des quatre couleurs (Dowek [50]). Bien plus : le recours au modle de lautomate a permis dtablir des rsultats de mtamathmatique comme le thorme de Gdel, alors que par ailleurs la pdagogie des mathmatiques a d corriger les excs de formalisme quavait encourags la confusion entre le cerveau et lautomate 22 . 21. In mathematics we are usually concerned with declarative (what is) descriptions, whereas in computer science we are usually concerned with imperative (how to) descriptions. 22. Cest en croyant sinspirer de Bourbaki que certains mathmaticiens zls ont in- 204 CHAPITRE 5. LA RECHERCHE DE LA STRATGIE Au plan pratique, laccent sur larticulation entre lEHO et lAPU, la restauration du mot informatique , changent le regard que lon porte sur le systme dinformation. On lavait souvent focalis sur le dveloppement des produits informatiques ou sur l implmentation des progiciels au dtriment de la comprhension des processus de lentreprise et de lassistance que lordinateur peut leur apporter 23 . On a ainsi fait de linformatique un corps tranger dont la gree sur lentreprise prsente un caractre articiel et suscite le rejet. Cependant les progrs en cours (urbanisation, modlisation, langage UML, architecture SOA etc.) militent pour que lon place cette articulation au centre de la rexion. Par ailleurs, lappropriation de lautomate par ltre humain soulve de nombreuses questions de savoir-faire et de savoir-vivre : en tmoignent le foisonnement des spcialits dans la profession des informaticiens, et aussi les questions que pose le bon usage de lautomate et que seorce par exemple de rsoudre la netiquette : comment utiliser convenablement la messagerie (voir page 387)? Un serveur Web? Un systme daide la dcision(voir page 299)? Comment mettre en place un rfrentiel (voir page 265)? La relation entre lEHO et lAPU est illustre par la dirence entre le langage naturel et le langage conceptuel. Le langage naturel est enrichi de connotations qui facilitent son interprtation au prix dune imprcision. Par contre le langage conceptuel des mathmatiques, de la science, de la technique, est dpourvu de connotations : il est prcis, donc bien adapt laction qui exige une parfaite prcision, mais cela le rend dicile comprendre et donc impropre la communication. Lorsque ce langage est utilis par des tres humains, ceux-ci se permettent, comme le dit Bourbaki, des abus de langage qui allgent les dveloppements. Un programme informatique, tout comme le plan dune machine ou dun immeuble, doit par contre tre parfaitement explicite et ne tolre aucun abus de langage. Les missions de linformatique dans lentreprise se sont largies la faon dun euve qui parvient son delta : en sassimilant les rseaux, linformatique sest dote de lubiquit ; en absorbant la bureautique communicante, elle sest assimil les textes en langage naturel et les commentaires ncessaires linterprtation des donnes ; en quipant non seulement les fonctions administratives de lentreprise mais lensemble des processus de travail, elle a gnralis le travail assist par ordinateur. Cette extension a t permise par la baisse du cot de linformatique ainsi que par la diversication des logiciels. Si, en 1962, le mot informatique troduit les prtendues mathmatiques modernes dans lenseignement secondaire... On a introduit un grand nombre de termes abstraits la place de mots concrets que tous les jeunes pouvaient aisment comprendre. Pierre Samuel a raill cette attitude en parlant des hyperaxiomatiseurs en mal de gnralisation. Les ravages causs par lintroduction des dites mathmatiques modernes furent une catastrophe internationale de grande envergure, mais plus particulirement franaise. Une gnration de jeunes Franais a t sacrie du point de vue de lapprentissage des mathmatiques. (Laurent Schwartz, cit dans www.apmep.asso.fr/BV442SCH.html) 23. Cela se traduit par des travers que la thorie recommande dviter mais qui renaissent sans cesse : mauvaise connaissance des utilisateurs, mauvaise appropriation du systme dinformation par les dirigeants, spcications inationnistes, projets trop nombreux et trop frquents etc. 5.5. RESTAURER LE MOT INFORMATIQUE 205 recouvrait une ralit essentiellement technique et encore assez pauvre 24 , il peut aujourdhui revendiquer toute la profondeur de son tymologie. Cette extension, nous la devons des informaticiens et pourtant elle sest parfois faite contre leur corporation, qui na bien accueilli ni les rseaux, ni la bureautique, ni lextension de linformatique aux processus de travail. Cest que la population des informaticiens est trs composite. La sociologie des chercheurs, des concepteurs, des pionniers, nest pas la mme que celle des techniciens en place, soucieux avant tout de dfendre leurs avantages acquis, ni que celle des bureaucrates qui, amateurs de pouvoir, sont habiles se lapproprier (on ne saurait dailleurs classer les personnes selon les frontires de ces trois sociologies : une mme personne peut, de faon incohrente mais trs humaine, se comporter tantt en hardi pionnier, tantt en suppt frileux de la corporation, tantt en homme de pouvoir). Ainsi linformatique est aujourdhui situe un carrefour. Son image technicienne et autiste ne correspond plus la ralit. Si les dirigeants lui reconnaissent un caractre stratgique, ils sont loin den tirer les conclusions pratiques. Elle a pntr toutes les activits de lentreprise dont elle est la fois lappareil sensoriel et le systme nerveux. Ses ralisations sempilent comme des couches gologiques correspondant chacune une phase de son volution. Sa sociologie, qui sest elle aussi forge au cours de lvolution, conjugue des traits parfois opposs. Une telle diversit engendre la confusion des ides, des images, des habitudes. Pour chapper cette confusion il faut trancher le nud gordien et revenir une dnition claire et simple. Si nous tions assez souples pour rviser notre vocabulaire, nous abandonnerions lexpression systme dinformation et la remplacerions par informatique en confrant ce mot le sens que nous venons de dcrire. Ce que nous appelons aujourdhui informatique , nous lappellerions dsormais plate-forme technique de linformatique ou plate-forme technique tout court. Mais une telle volution du langage est peu vraisemblable tant lusage est imprieux. Lorsque jai tent de trouver un terme pour dsigner larticulation de lEHO et de lAPU, jai t contrari de retrouver le mot informatique car il se prsentait mon imagination avec toutes ses connotations techniciennes. Mais lorsque je les ai nettoyes pour restaurer son sens tymologique, jai vu apparatre sa puissance smantique. Ce mot magnique est riche de potentialits ngliges. Il est apte dsigner cette articulation de ltre humain et de lautomate qui sera, durant les dcennies prochaines, le grand enjeu pour nos entreprises, voire pour notre civilisation - comme le furent, et le sont encore, larticulation de ltre humain avec lcriture ou avec le moteur. Jutilise bien sr lexpression systme dinformation lorsque je parle avec dautres personnes mais dans mon langage intrieur le rayonnement du mot informatique sest impos : cest ce qui explique le titre du prsent ouvrage. 24. Chez les chercheurs, par contre, nombre de notions essentielles taient acquises ; mais il faut un dlai pour que les ides des chercheurs passent dans la pratique des entreprises. Les premires applications de linformatique, tout utiles quelles soient, ne visaient qu outiller des tches de gestion (paie, comptabilit, gestion des stocks etc.). Chapitre 6 Aspects philosophiques Lvolution des systmes dinformation rencontre souvent des blocages. On entend alors prononcer des phrases dune remarquable absurdit : des personnes habituellement raisonnables semblent, lorsquil sagit dinformatiser lentreprise, avoir perdu leur bon sens. Cest que lon touche des frontires fermement traces dans chaque tte, quoique toujours de faon implicite, et qui sparent ce qui est rel de ce qui nest quapparent, ce qui est important de ce qui est ngligeable. La construction dun systme dinformation voque et rveille les sparations que ces frontires dnissent. Il est donc naturel que sa modlisation provoque des ractions de sourance, de dsarroi, et suscite des discussions dautant plus violentes quelles opposent des personnes galement maladroites sur le terrain de la philosophie mais qui ne savent comment quitter loreiller de leurs vidences familires. Les philosophes de mtier sont eux-mmes ici de peu de secours. La plupart dentre eux sont des professeurs. Quils mprisent ou rvrent lentreprise, ils nont jamais vu de prs comment elle fonctionne : cela se voit bien lorsquils sont appels grer une universit. Il faudra pourtant puiser dans leurs travaux pour dmler lcheveau des vidences, des chelles de valeur qui entrent en conit dans lentreprise et que la discussion sur le systme dinformation ravive comme si lon versait de lacide sur une plaie. * * Lucien Sfez [183], par exemple, nomme surcode le fait de croiser divers codes pour reprsenter un mme aspect du monde rel. Il dit attendre du surcodage une dviance susceptible de dynamiser les socits . Son discours illustre lenthousiasme qui saisit le philosophe lorsquil redcouvre, en toute navet, des notions depuis longtemps familires nous autres praticiens. 1) Les statisticiens savent quil existe a priori une innit de faons diffrentes, toutes galement correctes au plan formel, de coder des activits conomiques, produits, mtiers etc. Le respect des rgles formelles (coh206 207 rence, compltude etc.) ne sut pas dnir un code : il doit rpondre aussi et surtout au critre de pertinence, dadquation laction que lon vise (Guibert, Laganier et Volle [77]). On doit coder selon ce que lon a lintention de faire. Il faudra par ailleurs souvent, pour dnir entirement un code, faire aussi quelques choix de pure convention. Deux institutions qui nont pas vis les mmes actions, ou qui nont pas les mmes conventions, coderont ainsi les mmes choses de faon dirente. Pour que lune puisse rutiliser les donnes codes par lautre il faudra dnir des tables de traduction qui seront toujours approximatives. 2) Les tris croiss sont familiers aux utilisateurs des bases de donnes. Lorsque vous considrez la rpartition dune population selon un code, par exemple la rpartition de la population franaise par rgion une date donne, ce tri plat fournit un tableau une dimension ; si vous considrez la rpartition de cette population la fois par rgion et par classe dge vous produisez un tableau deux dimensions, comportant plusieurs lignes et colonnes. Lanalyse de ce tableau donnera des indications sur la corrlation qui existe, dans cette population et cette date, entre les classications par rgion et par classe dge - autrement dit, entre les deux codes que vous avez croiss. Croiser les codages ajoute donc, la connaissance de la rpartition de la population selon chaque code, celle de la corrlation entre ces deux codes dans cette population-l. Le constat dune telle corrlation amorce linfrence qui conduit aux hypothses causales et la thorie. 3) Enn, le modle en couches familier aux informaticiens et aux spcialistes des tlcoms (voir page 42) permet de modliser des objets (rseau, ordinateur etc.) dont le fonctionnement articule plusieurs logiques (ou protocoles ) direntes, toutes galement ncessaires, et communiquant par des interfaces . Le modle en couches est une innovation philosophique dune grande porte mais son origine technique constitue, aux yeux de certains philosophes, une tare peut-tre irrmdiable. * * Les tables de traduction, le croisement des codages, le modle en couches, sont des procds de pense (voir page 229) quil est bon de savoir utiliser non seulement dans les systmes dinformation, mais dans la vie courante. Ainsi, lorsquon est confront une ralit dont la reprsentation comporte plusieurs dimensions, il est bon de les croiser deux deux : cela fait apparatre des corrlations qui parfois surprennent et incitent la rexion. De mme, lorsquon est confront plusieurs logiques jouant simultanment chacune avec ses contraintes propres et sa temporalit, les sparer en les articulant permet de simuler mentalement leur interaction et dviter des erreurs (comme, par exemple, celle si rpandue qui consiste croire que linformatique se rsume la numrisation alors que celle-ci nintervient que dans les couches basses de lordinateur). Ces procds aident lintelligence de celui qui les utilise mais ils nont rien de rvolutionnaire , rien qui puisse sure dynamiser les socits . En eet la traduction, le croisement ou larticulation de plusieurs codes, cest encore un code : lorsque par exemple on croise les caractres rgion et 208 CHAPITRE 6. ASPECTS PHILOSOPHIQUES classe dge , on produit le code bidimensionnel rgion, classe dge . Il faut donc chercher le surcode ailleurs que dans ces oprations. Lucien Sfez la-t-il entrevu? Il semble que non, mais il se peut que cela se dissimule dans une de ses phrases les plus obscures. * * Nous rencontrerons le surcode non dans le croisement de divers codes, mais dans la connaissance des conditions de production du code. Si le but du codage est doutiller laction, la premire exigence est celle de la pertinence. Les rgles formelles, certes impratives, sont celles que les pdagogues commentent le plus volontiers car elles ne prtent pas discussion ; leur respect nest pas toutefois pour le praticien le point le plus dicile. En eet au moment o lon dnit le code, laction que celui-ci doit outiller nest pas en cours, elle nest quanticipe. Dans lcart entre lintention et laction eective se glisse lincertitude sur les circonstances exactes de laction future. La pertinence dun code, ainsi que celle des modles qui reposent sur lui, peut tre alors aussi instable que ne lest lquilibre conomique lorsque les agents introduisent, dans leurs choix prsents, lanticipation dun futur essentiellement incertain. Elle peut tre altre par les rigidits qui rsultent des erreurs danticipation 1 . Or trop souvent on oublie que le code en usage fut, un jour, construit. Devenu aussi solide et rigide quun btiment ou quune institution, il arrive quil survive lvaporation de sa pertinence. Revenir aux conditions de la production du code, cest prendre conscience des intentions auxquelles ont obi ses concepteurs, lui rendre la fracheur quil avait entre leurs mains, lui confrer enn la souplesse ncessaire pour grer la dynamique de la pertinence, qui relie lintention une action place dans son contexte. Cette dynamique peut tre, tout comme une dynamique conomique, aveugle ou matrise. Lorsque nous disons que le systme dinformation vise lucider les processus de production de lentreprise et que les salaris doivent se lapproprier, cest cette matrise-l que nous ambitionnons. * * Considrer le code comme un outil fait par et pour la main de louvrier et quil faut savoir modier loccasion, cest tout simplement du ralisme. Ce nest pas plaider pour une remise en question permanente , car il ne convient pas de changer chaque jour doutil. Ce nest pas non plus se comporter en dviant prparant la Rvolution . Pourquoi Lucien Sfez a-t-il utilis un vocabulaire aussi emphatique, et pour dsigner de surcrot une conception plutt pauvre du surcode ? Cest parce que beaucoup de personnes considrent les codes comme des phnomnes naturels et confondent les institutions avec la nature. Lorsquon 1. Prendre en compte les anticipations a conduit les conomistes, dans le sillage de Keynes, construire une thorie du dsquilibre (Grandmont [73]). 209 seorce de les dtromper on rencontre de tels obstacles quil est tentant de croire quune fois ces illusions surmontes, eh bien la Rvolution aura t accomplie. Mais il nen est rien. Supposons les illusions supprimes : cela rend sans doute les discussions plus faciles mais il reste encore laborer la pertinence des codes, grer leur dynamique, et ce nest pas un mince travail. Dailleurs sil est bon pour progresser dans lecacit de matriser la relation entre action et codage, cela ne garantit pas que laction en question soit bonne du point de vue de lthique comme de la qualit des rapports entre personnes. tre plus ecace, mieux comprendre ce que lon fait, commettre moins derreurs, cest souhaitable mais ce nest pas la Rvolution, si du moins lon estime que celle-ci doit concerner non seulement lecacit mais aussi les valeurs qui orientent laction. On peut faire des observations analogues devant les analyses dEdgar Morin [142]. Ce quil appelle contradiction et complexit , cest larticulation de diverses logiques dans un mme phnomne, articulation dont rend compte le modle en couches que les ingnieurs savent matriser. Mais cette articulation est simple, puisquelle est pensable ! Mieux vaut rserver le terme complexit lopacit de tout existant devant la pense. Celle-ci ne peut pas laborer la reprsentation complte dun tre rel, mais seulement une reprsentation partielle nalit pratique, ce qui peut sure laction. L encore se pose le problme de la pertinence, et aussi celui de la qualit de laction elle-mme. * * Beaucoup dauteurs prsentent leurs concepts avec lenthousiasme dun pasteur lanc en plein sermon. Avec le surcode , la logique du ou (Davis et Meyer [133]), la complexit (Legendre [110]), les systmes (Le Moigne [138] et Lvy [122]), disent-ils, vous changerez le monde ! Il y a souvent du vrai dans leurs analyses et ils ont raison de crier fort. Le systme technique mcanis (Gille [66]), qui a martel notre culture aux xixe et xxe sicles, a rigidi la pense comme les institutions. Il nest pas facile de sen librer. Il faut donc aider beaucoup de personnes, fussentelles intelligentes, sortir du sommeil dogmatique si agrable dont Kant lui-mme a eu besoin dtre rveill par Hume 2 . Mais lorsquon a commenc comprendre certaines choses sur les systmes dinformation, les techniques, les institutions, les codages, les valeurs etc. il reste organiser sa pense, identier les principes, conforter les raisonnements. Pour concentrer son nergie, le volcan brlant du dsir doit alors se couvrir de glace : aprs avoir dmoli lillusion on a besoin, pour reconstruire une pense pertinente, de rigueur, de prcision et de claire sim2. Ich gestehe frei: die Erinnerung des David Hume war eben dasjenige, was mir vor vielen Jahren zuerst den dogmatischen Schlummer unterbrach, und meinen Untersuchungen im Felde der spekulativen Philosophie eine ganz andre Richtung gab : Je le reconnais volontiers : cest le souvenir de David Hume qui, voici plusieurs annes, a interrompu mon sommeil dogmatique et donn mes recherches en philosophie spculative une orientation compltement dirente. (Emmanuel Kant (1724-1804), Prolegomena 1783). 210 CHAPITRE 6. ASPECTS PHILOSOPHIQUES plicit. Les suggestions aussi vagues que puissantes que portent des termes comme ou , complexe , systme ne susent plus et deviennent mme des obstacles. Pour progresser, il faudra au mieux les rednir, au pis les rejeter, tout comme il faut dmonter un chafaudage pour habiter la maison quil a aid construire. 6.1 Articuler la pense et laction chaque instant nous faisons jouer la charnire qui relie notre pense et notre action. Mais plutt que de se tenir cloche-pied sur la crte qui les spare en les articulant, notre rexion prfre souvent dvaler la pente soit vers la pense, soit vers laction. Si les penseurs militaires (Desportes [47]) ont t attentifs cette charnire cruciale, les philosophes restent, quelques exceptions prs 3 , accapars par le versant de la pense et le commun des mortels par celui de laction. Pourtant rien nest plus ncessaire que de penser notre action et que dagir de faon rchie ; mais notre formation nous en a loigns, tout comme nous en loigne la culture que diusent les mdias. Au xxe sicle la science a en eet rejet des modles quelle avait auparavant adopts (le dterminisme, lquivalence entre vrit et dmontrabilit 4 ) pour en proposer dautres dont la comprhension suppose une bonne matrise des mathmatiques (espace non euclidien de la relativit gnrale, ondes de probabilit de la mcanique quantique, thorme de Gdel). Devant ces thories daccs escarp, devant les apparents paradoxes quelles reclent, lintellect est rest comme stupfait. Si lon demande des ingnieurs daujourdhui, passs par le moule des grandes coles, ce que signient les mots ralit et causalit , nombre dentre eux rpondront que ces mots nont aucun sens. En pratique cependant, et cest heureux, ils discernent ce qui est rel de ce qui est imaginaire et ils raisonnent sur des causalits, fussent-elles hypothtiques 5 . Mais cet cart entre leur pratique et leur pense nest-il pas dommageable? Lcart entre la faon dont nous nous autorisons penser explicitement et la faon dont, en pratique, nous agissons et pensons nest pas innocent. Chacun restant libre de rchir part soi, cet cart ne nous interdit sans doute pas totalement de dnir les objets de notre action, de les modliser, de les matriser par lintellect ; mais il constitue un obstacle presque insurmontable la communication, au partage et la circulation de la rexion. Or une rexion qui reste individuelle aura tt fait de se faner et de se dis3. Parmi les exceptions, citons Maurice Blondel [16] et Edmund Husserl [87]. On trouve aussi une rexion sur laction chez Confucius et Mencius. 4. Le dterminisme est contredit lchelle subatomique par des phnomnes probabilistes, lchelle macroscopique par des phnomnes chaotiques ; lquivalence entre vrit et dmontrabilit est contredite par le thorme de Gdel. 5. De mme ils utiliseront la mcanique newtonienne dans les chelles courantes despace et de temps, la mcanique quantique et la relativit gnrale ne simposant lune qu lchelle de latome (donc dans les transistors et les circuits intgrs), lautre qu celle du cosmos, deux chelles que lexprience quotidienne rencontre rarement. 6.1. ARTICULER LA PENSE ET LACTION 211 soudre. Il en rsulte de graves dommages pour lquilibre des personnes, la clart des enjeux de socit, lecacit des entreprises. Comment pourraient-elles tre souples , volutives si elles estiment trop intellectuel dexpliciter la charnire entre la pense et laction, de mettre en discussion leurs concepts, composants, processus, modles etc., si elles refusent de penser les rfrentiels qui fondent la reprsentation des tres (clients, fournisseurs, partenaires, techniques, produits, salaris etc.) avec lesquels elles entendent faire voluer leur relation? loccasion des partenariats ou des fusions elles dcouvrent, toujours avec le mme tonnement douloureux, des carts conceptuels quil leur est dicile de rsorber. Ne devraient-elles pas tirer la leon dune surprise qui se renouvelle si souvent? Osons secouer la timidit nous emprisonnent une formation supercielle et des mdias qui cultivent la confusion entre rel et image. Osons recourir aux notions de ralit et de causalit : cela assainira nos entreprises et, en tout premier, leur systme dinformation. * * La charnire qui relie la pense laction joue lintrieur de chacun : chacun pense, agit en fonction de ce quil pense, rchit pour prparer ses actions futures. Elle joue aussi lintrieur de chaque entreprise, o elle est enrichie et complique par la division du travail ainsi que par les frontires entre spcialits, entre domaines de lorganisation. Elle joue encore lintrieur de la socit qui, considre dans son ensemble, pense et agit collectivement. Un mme modle peut donc mutatis mutandis tre utilis pour la dcrire, quon la considre dans la personne, dans lentreprise ou dans la socit, chacune de ces entits pouvant servir de mtaphore lautre : on peut dire quune entreprise rchit ou comprend , quune personne gre , investit et produit . Pour voir comment sarticulent la pense et laction nous commencerons par la personne : comme chacun pense et agit il sut de sexaminer soimme, de se prendre pour terrain dexprimentation, pour voir comment cela fonctionne. Cela procurera une mtaphore facile comprendre et que nous pourrons ensuite transposer lentreprise. Nous allons dmonter la charnire, identier ses lments, ensuite seulement reconstituer sa dynamique. Cest ainsi que lon fait pour comprendre le moteur explosion : on examine sparment le fonctionnement des pistons, soupapes et bougies avant de se reprsenter leur interaction. Cette analogie mcanique contrariera ceux qui estiment que ni la pense ni laction ne se rduisent un mcanisme. Ils ont raison, car la source comme lhorizon de notre action et de notre pense se trouvent une volont et des valeurs quun mcanisme ne dcrit pas. Toutefois ce nest pas de ces valeurs que nous entendons parler ici ni de cette volont, mais seulement de la faon dont elles sont mises en uvre : et dans lexamen dune mise en uvre lanalogie mcanique nest pas dplace. En analysant un fonctionnement qui semble simple, nous procderons comme les physiologistes qui, pour analyser linux nerveux, dcrivent des phnomnes lectriques et chimiques dans les neurones et leurs synapses. 212 CHAPITRE 6. ASPECTS PHILOSOPHIQUES Nous appellerons monde de la nature la nature physique, biologique, sociale et humaine qui, nous entourant, agit sur nous et subit notre action ; nous le distinguons du monde de la pense de nos ides, rexions, reprsentations, raisonnements et dcisions. Le monde de la nature produit des vnements : quelquun nous parle ; nous recevons une lettre ; un client entre dans notre magasin ; alors que nous conduisons notre voiture, nous arrivons un feu rouge ; une machine tombe en panne ; la chasse, un sanglier dbouche devant nous etc. Lvnement suscite en nous une exprience qui est son image dans le monde de la pense 6 . ltat brut, lexprience est informe : le tout petit enfant peroit des zones colores, des mouvements et des sons parmi lesquels il ne distingue que le visage et la voix de sa mre. Le dveloppement mental nous a dots dun discernement plus ou moins dli : dans une fort celui qui ne connat pas la botanique voit des arbres , celui qui en sait un peu plus voit des bouleaux, des mlzes, des htres . Le discernement dlimite notre perception de lexprience : nous ne percevons que ce que nous savons discerner, pour le reste nous sommes comme de petits enfants. Le discernement sappuie sur une grille conceptuelle, sur les concepts dont nous nous sommes quips pour classer et sparer les lments de lexprience. Apprendre piloter un avion, cest dabord acqurir les concepts qui conviennent au pilotage. Celui qui na pas appris piloter ne sait discerner ni les signaux que donne le tableau de bord, ni ce qui apparat par les vitres du cockpit, ni les commandes. La grille conceptuelle fournit laction le langage selon lequel elle peut tre pense, concerte et dcide. Sans un tel langage, laction est soit impossible, soit dsordonne. La grille conceptuelle est essentiellement pratique (oriente vers laction) et non, comme on le croit le plus souvent, intellectuelle (oriente vers la connaissance pure, vers la contemplation). Sa qualit svalue en termes de pertinence (adquation laction) et, si elle doit imprativement obir la logique, le respect formel de la logique ne sut pas garantir sa pertinence. Pour pouvoir agir il ne sut pas de percevoir : il faut encore comprendre. Le conducteur qui peroit un feu rouge doit associer cette perception une hypothse causale : ce feu rouge a t allum pour indiquer quil fallait que je marrte . Pour que nous puissions associer des hypothses causales aux concepts, il faut que nous soyons quips dun modle (ou thorie ), cest--dire dun rseau de relations de causalit que nous postulons entre les concepts. La comprhension nest pas toujours instantane : certains modles comportant des paramtres, il faut les observer et cela prend du temps. Ainsi le mdecin, avant de poser un diagnostic, observe sur son patient le poids, la tension, la temprature etc., puis raisonne pour faire un tri entre divers 6. Il ne convient pas de rserver le mot exprience au seul laboratoire o, pour poser des questions la nature, on eectue des expriences contrles : le monde de la nature nous envoie, sans que nous lui posions de question, des vnements qui se retent dans notre exprience et qui sollicitent notre action. 6.1. ARTICULER LA PENSE ET LACTION 213 diagnostics possibles. La comprhension exige donc un raisonnement : ce raisonnement, intervenant dans lutilisation dun modle, nest cependant pas de mme nature que celui qui permet de construire un modle ; nous y reviendrons. Parfois la comprhension est trs rapide. Un judoka expriment place sa prise en une fraction de seconde, selon une action rexe laquelle il sest prpar par des exercices rpts. De mme, certaines personnes sont dotes du coup dil qui permet de faire fonctionner trs vite, et avec une grande sret, le discernement et le raisonnement. Le coup dil , comme le rexe du judoka, se forme par lentranement et par une tude assidue ; il y faut aussi un talent qui nest pas accord tous. Ayant compris, nous pouvons dcider : on ma signal quil fallait que je marrte, se dit le conducteur, je dcide de marrter puis agir pour produire, en rponse lvnement du monde de la nature, un autre vnement dans le monde de la nature : jappuie sur le frein et, si la mcanique est dle, la voiture sarrte (ne rien faire serait encore agir, mais par abstention 7 ). Telle est la boucle selon laquelle fonctionne notre relation avec le monde de la nature : vnement - exprience - perception - comprhension - dcision - action. Nous rpondons un vnement en crant un autre vnement. * * Cette boucle tourne vite. Pour la dcrire nous avons d limmobiliser, tout comme on immobilise mentalement le moteur que lon examine. Mais il faut en outre, pour concevoir son fonctionnement, se reprsenter sa dynamique. Elle comporte de nombreuses variantes. Dans la boucle lmentaire que nous avons dcrite, un vnement du monde de la nature suscite, en rponse, une action qui constitue un autre vnement dans le monde de la nature. Mais parfois laction, fonde sur une anticipation de ses consquences, provoquera le premier vnement pour susciter une rponse du monde de la nature. Dans dautres cas laction suppose lenchanement de plusieurs oprations : elle progresse alors par tapes se concluant chacune par une action intermdiaire. Il arrive aussi que linitiative de laction appartienne une personne, sa ralisation eective une autre. Se prparer laction demande une gestion de soi et un investissement 8 . Ainsi se construit lintelligence qui est moins un talent inn quune matrise acquise de la charnire entre la pense et laction. Laction est sujette des pathologies. Les psychologues ont donn des noms vocateurs certaines dentre elles, que lon rencontre dans la vie personnelle comme dans lentreprise (Joule et Beauvais [9]) : escalade dengagement , dpense gche , pige abscons etc. La boucle de laction 7. Le suicide est encore un acte (Maurice Blondel (1861-1949), Laction (1893) p. VIII.) 8. La philosophie chinoise prcise ces procds de pense : le sage est disponible , souple , ouvert ; il matrise les grilles conceptuelles, les modles, mais ne se laisse emprisonner par aucun modle (Jullien [95]). 214 CHAPITRE 6. ASPECTS PHILOSOPHIQUES peut se rompre dans chacune de ses tapes : une personne, ayant dcid, peut ne pas agir ; ayant compris, ne pas dcider ; ayant peru, ne pas comprendre ; ayant vu, ne pas percevoir. Lorsque la volont se dgrade en vellit, le passage de la dcision laction est coup. Laction est inhibe si cest le passage de la comprhension la dcision qui est coup. La longueur dun enchanement dactions intermdiaires peut fait oublier son but nal : alors laction, dgrade en activisme, tourne vide. Elle se dgrade enn en volontarisme lorsque, rigidement lie un modle, elle veut ignorer lexprience. La vellit, linhibition, lactivisme, le volontarisme sont dans nos entreprises des travers frquents ; il importe de savoir les diagnostiquer et les rapporter leur cause. La grille conceptuelle quipe notre discernement mais aussi elle le limite ; elle nous emprisonne autant quelle nous outille. Nous ne pouvons pas discerner les vnements quelle ne sait pas accueillir car ils se trouvent dans la tache aveugle de notre intellect (voir page 564). Lorsquun tel vnement se produit, nous le voyons sous une forme trop vague pour pouvoir faire jouer le discernement, nous sommes comme le petit enfant qui ne voit que des taches colores. Souvent nous prfrerons le juger sans importance et, sil se manifeste avec insistance, nous nous dtournerons de lui avec agacement. Lune des cls de la sagesse, cest de considrer cet agacement comme un signal dalarme : si cet vnement mexaspre, il sagit peut-tre de quelque chose dimportant , et on y regarde de plus prs. Alors samorce le travail qui peut nous permettre de sortir de la prison mentale que constitue notre grille conceptuelle. Une deuxime cl de la sagesse, cest de grer les associations dides qui se forment spontanment dans notre esprit. Elles sont, comme les mutations gntiques, souvent inecaces ou nocives et en aucun cas elles ne peuvent servir dtape un raisonnement ; mais elles bousculent la grille conceptuelle et certaines dentre elles sont fcondes : il faut savoir conserver celles-ci et liminer les autres. Nous ne disposons pas dune seule grille, dun seul modle, mais de plusieurs correspondant chacun une action dirente : pour conduire notre voiture, pour faire la cuisine, pour la conversation, pour programmer etc. Nous passons dun modle lautre selon la situation et ce passage nest pas immdiat : nous restons, pendant un dlai, mentalement englus dans le modle prcdent. Linformaticien qui a pass une journe programmer se trouve, le soir venu, incapable de lire le texte en langage naturel que lui propose un journal ; le mathmaticien ou le joueur dchecs, fascins par un agencement compliqu dabstractions simples, doivent se secouer pour percevoir les tres humains qui les entourent et entendre ce quon leur dit. Une troisime cl de la sagesse consiste associer, la concentration, lenfermement dans un modle, la vigilance qui maintient lesprit disponible ce qui survient dans le monde de la nature : de mme la conduite automobile, activit routinire, doit comporter en tache de fond la vigilance qui permet de ragir en cas dincident imprvu. lintrieur de la boucle rapide de laction tourne la boucle plus lente de la rexion : cest un investissement qui nous quipe en grilles conceptuelles 6.1. ARTICULER LA PENSE ET LACTION 215 et en modles, les uns et les autres adapts notre exprience. Si nous ne sommes pas bloqus par la fatigue ou par la conviction de dtenir la vrit, cet investissement se poursuit pendant toute notre vie. Laction rpte procure lexprience de lexprience : nous y reconnaissons des structures qui se rptent, des patterns. Cela nous incite corriger nos modles ou en crer de nouveaux pour mieux comprendre et mieux agir. La grille conceptuelle doit imprativement respecter des contraintes formelles (notamment le principe de non contradiction), puis sa qualit svaluera selon le critre de pertinence, dadquation laction. Pour la construire, il faut donc dabord sinterroger sur le but que lon vise, sur laction que lon entend accomplir. Quest-ce que je veux faire ? : cest en partant de cette question que lon peut dnir des concepts pertinents et leur pertinence sera relative cette action-l, cette intention-l. Ceux qui se lancent dans la construction dun rfrentiel sans stre pos cette question, et ambitionnent de dcrire la ralit telle quelle est , sengagent dans une tche sans issue parce quils ne disposent daucun critre pour limiter la diversit des points de vue ni pour dnir le degr de dtail auquel il convient de sarrter. La confrontation entre deux grilles conceptuelles portes par deux personnes direntes est souvent, sous une apparence logique et smantique, la confrontation de deux intentions direntes. Elle ne peut tre lucide que si lon remonte aux valeurs qui orientent les intentions, si lon lucide le monde des valeurs - mais il est rare que lon y parvienne. * * Il est dicile de faire voluer la grille conceptuelle car la grille ancienne est grave dans les habitudes. La formation y aide en crant de nouvelles habitudes. Lmotion y contribue davantage encore : lvnement qui suscite une motion se grave dans la mmoire et avec lui les concepts qui permettent de le discerner. Pour faire voluer la grille conceptuelle, il donc faut savoir grer et ses motions, et sa mmoire (Yates [221] ; Squire et Kandel [97]; Carruthers [34]), de faon slectionner les lments que lon souhaite introduire dans celle-ci. Cela suppose de savoir mditer, ruminer les motions. Certaines personnes en sont incapables : leur grille conceptuelle voluera au hasard des vnements, sous limpulsion dsordonne des motions. Chacun squipe volens nolens dune panoplie de modles plus ou moins judicieux. Pour les construire il faut postuler des relations causales, puis si lon est soigneux les tester (au moins par simulation mentale), les rejeter pour en choisir dautres etc. jusqu ce que lon soit parvenu un modle satisfaisant en regard de lintention et de laction (ce qui implique de respecter les exigences de la cohrence). Apprendre lire, crire, compter, conduire une voiture, faire la cuisine, parler une langue, programmer un ordinateur, cest acqurir autant de modles. cet apprentissage sajoute le dressage des rexes, des habitudes, qui permettent de court-circuiter les tapes du raisonnement pour agir plus vite 216 CHAPITRE 6. ASPECTS PHILOSOPHIQUES Rle de la philosophie Quand on dit mieux discerner , mieux comprendre , mieux agir , de quel mieux sagit-il? Ou, pour parler comme lconomiste, quelle est la fonction objectif que lon cherche maximiser? Pour lexpliciter il faut considrer les valeurs que lon a lintention de promouvoir. Or ces valeurs sont extrieures laction a , tout comme en conomie la fonction dutilit du consommateur est extrieure lchange quelle conditionne. La philosophie, quand elle sapplique lucider les valeurs, claire leurs pathologies b . Les valeurs auxquelles chacun de nous adhre ne sont pas en eet strictement individuelles. Nous les hritons de notre ducation, de notre formation, de la culture dans laquelle nous sommes immergs. Or un tel hritage est trop composite pour tre cohrent et, si nous poursuivons des valeurs incohrentes, notre vie sera dsordonne jusque dans sa racine. Lincohrence des valeurs est rvle par ces injonctions contradictoires que la culture nous adresse et qui, si nous ne les dominons pas, mnent la folie ou la paralysie de laction. Il faut que tu sois raliste, mais les mdias tincitent te complaire dans limaginaire ; tu ne dois pas tre violent, mais lagressivit est un signe dnergie ; il faut que tu coutes les autres, mais tu dois savoir tarmer ; dans lentreprise, on tenjoint dtre la fois disciplin et rebelle, soumis et cratif : comme si ctait possible ! Sil est vrai quil faut, selon les circonstances, savoir adopter des attitudes direntes - tre en gnral paisible, mais violent si ncessaire ce nest pas cette sage souplesse quinvitent ces injonctions : elles nous confrontent des rgles qui, tant chacune absolue, sont incompatibles. Il ne sagit pas de contradictions dialectiques , daspects dirents dune mme ralit quune synthse pourrait assumer, mais dincohrences qui dtruisent la pense et laction parce que les valeurs elles-mmes sentredtruisent. lucider les valeurs, cest reprer les incohrences que comporte leur architecture, prendre conscience de la diversit de leurs origines, venir leurs racines, les laguer des considrations secondaires qui les encombrent, les reconstruire enn pour confrer leur sens et laction, et la pense. Cette lucidation, cest la tche primordiale de la philosophie. a Les valeurs decacit, dlgance, de rapidit etc. sont elles aussi extrieures laction, mme si elles sy appliquent immdiatement. b Sil arrive la philosophie daggraver la confusion des valeurs et donc de trahir sa mission, cela ne modie en rien celle-ci. 6.1. ARTICULER LA PENSE ET LACTION 217 et plus srement : lintuition du mathmaticien exerc lui fait entrevoir la dmonstration au moment mme o il lit lnonc dun problme ; de mme, lexpression de notre pense en paroles, phnomne des plus complexes, se fait dans linstant et le plus souvent sans grand eort. * * Il est dplorable que des mots comme concept ou modle soient dans notre socit rservs en fait la dmarche professionnelle du chercheur ou de lintellectuel alors quils dsignent des choses que chacun fait tous les jours. En les prenant pour des choses abstraites, leves, diciles, on perd de vue le fonctionnement de notre propre pense et on prend le risque de labandonner des pathologies. Les concepts, comme les modles, nont pas dautre but que dquiper notre action, de servir notre volont, dincarner nos valeurs dans le monde ; ce sont des outils pratiques, orients vers laction, non des objets de pense destins la contemplation. Il est vrai que la longueur de leur laboration, ainsi que le dlai qui spare linvestissement de la mise en uvre, font quils peuvent sembler loigns et comme dtachs de laction ; mais cest l une illusion. Lexprience nous confronte parfois une situation imprvue face laquelle il faut construire un modle nouveau. Le monde ne se rduisant ni un modle, ni la combinaison dun nombre quelconque de modles, de telles surprises sont invitables. Ou bien lon dispose dun mta-modle partir duquel on pourra alors, par paramtrage et tri, construire rapidement le modle adapt cette situation ; ou bien il faut construire entirement ce nouveau modle et cela peut prendre des semaines, des mois, des annes, dlai pendant lequel laction restera maladroite : il faut, pour construire entirement un nouveau modle, autant de temps que pour apprendre une langue trangre. La sagesse, avons-nous dit, rside dans laptitude passer souplement dun modle lautre pour rpondre aux exigences de la situation ; elle suppose aussi - et cest la quatrime cl de la sagesse - dinvestir dans la matrise du mta-modle, du modle des modles, pour abrger le dlai ncessaire la mise au point dun modle nouveau. * * Pouvons-nous, pour comprendre lentreprise, utiliser ce que nous avons appris sur la charnire dans la personne ? A priori, il semble que non : une entreprise nest pas une personne, elle parat plus complexe quune personne puisquelle organise un ensemble de personnes, de contrats, dquipements, qui la situent un carrefour de rseaux sociologiques, juridiques, physiques, conomiques etc. Toutefois sa nalit est plus simple que celle dune personne : produire ecacement des choses utiles, apporter le bien-tre matriel au consommateur, cest dicile mais moins que de tirer au clair les valeurs que lon entend cultiver 9 ... 9. Lentreprise a cependant elle aussi sa place dans le monde des valeurs : cela sexprime 218 CHAPITRE 6. ASPECTS PHILOSOPHIQUES Ceux que le nomadisme de la carrire a conduit dans plusieurs entreprises savent que chacune a sa personnalit particulire, tout comme une ville ou un pays ont une personnalit que le voyageur peut percevoir. Pour dsigner cette personnalit on utilise deux expressions : la culture dentreprise dsigne les valeurs professionnelles que partagent les personnels et la tonalit des rapports humains ; le positionnement dsigne la place que lentreprise occupe sur le march, sa relation avec les segments de clientle et les fournisseurs, sa situation par rapport ses concurrents. Lentreprise est ainsi dote dune individualit qui la circonscrit. Elle est en rapport avec un monde extrieur ou son action suscite des vnements. Les artefacts quelle produit rejoignent le monde de la nature : une maison, un avion, une automobile, un programme informatique, ont appartenu dabord en tant que projets au monde de la pense, mais ds quils sont produits ils deviennent pour laction un point dappui, la fois obstacle et outil, et appartiennent ds lors au monde de la nature qui aura ainsi t transform par laction 10 . Lentreprise labore son action dans le monde intrieur de lorganisation et des processus de production. Tout comme laction de lindividu, laction de lentreprise peut tre ractive (rponse un vnement du monde extrieur) ou proactive (initiative qui cre lvnement en anticipant la rponse du monde extrieur). Elle suppose la mise en uvre de concepts et de modles. Les mots gestion et investissement sy appliquent videmment, dsignant lun les actions courantes, lautre les actions dires. Tout comme celle de la personne, laction de lentreprise peut comporter des dlais : ainsi une entreprise industrielle alimente un stock en mobilisant les facteurs ncessaires un programme de production qui rsulte dune anticipation de la demande, elle-mme fonde sur lanalyse statistique du ux des commandes. Mais alors que le langage, les concepts et les modles quutilisent un individu rsident dans sa tte, lorganisation de lentreprise, son langage, ses concepts, ses modles, ses processus rsident aujourdhui dans son systme dinformation, qui est dsormais le lieu o se condensent le langage de lentreprise ainsi que ses rgles daction. Les concepts qui ne sont pas dnis dans le systme dinformation se trouvent dans la tache aveugle de lentreprise : les individus qui la composent peuvent les utiliser sans doute pour leur rexion personnelle mais ils ne pourront pas les partager, les faire circuler. Si une personne savisait dutiliser, pour son usage personnel, un rfrentiel des produits ou de lorganisation dirent de celui qui rside dans le systme dinformation, les autres ne comprendraient pas ce quelle veut dire. Si cette personne ne russit pas faire modier le rfrentiel de lentreprise elle nira par renoncer son rfrentiel personnel, mme si daventure il tait le plus pertinent. dans le respect quelle accorde ou non ses salaris, clients, fournisseurs et partenaires ; sous ce rapport, elle est aussi complexe quune personne. 10. Ce que lon appelle nature en Europe lorsquon regarde un paysage est en fait le rsultat dune activit humaine (agriculture, levage, jardinage) qui dure depuis des millnaires. 6.2. COMPLEXIT ET COMPLICATION 219 Le rfrentiel du systme dinformation dlimite ce que lon peut percevoir, penser et dire dans lentreprise, tout comme la grille conceptuelle dun individu dlimite ce quil peut percevoir, penser et dire ; et il volue aussi lentement, aussi pniblement, quune grille conceptuelle personnelle 11 . Toutes les entreprises voudraient aujourdhui tre souples et volutives pour parer aux risques que comporte une conomie instable et violente : elles ne pourront y parvenir que si elles sappliquent matriser leur rfrentiel, organiser ladministration de leurs donnes, matriser enn leur systme dinformation. * * La rexion sur laction, les concepts et les processus se concrtise dans lentreprise par la dmarche dite durbanisation (voir page 433). Urbanisation, modlisation des processus, rfrentiel et administration des donnes : telles sont les composantes qui dans lentreprise sont lquivalent de la rexion, de la construction des modles et de llaboration des concepts chez lindividu. Dans lentreprise aussi la qualit des concepts est soumise au critre de pertinence ; la qualit des modles, au critre decacit ; concepts et modles doivent servir laction. Larticulation de laction et de la pense peut, dans lentreprise comme dans lindividu, tre altre par des pathologies (voir page 543) : il arrive que la complication du fonctionnement quotidien, ou les jeux de pouvoir, fassent perdre de vue les nalits de lentreprise. Alors celle-ci se bureaucratise. Cest en examinant le systme dinformation que lon peut porter sur lentreprise le diagnostic le plus sr, car ce systme porte la trace des pathologies alors que le discours de lorganisation les cache. 6.2 Complexit et complication Ce qui est simple est toujours faux. Ce qui ne lest pas est inutilisable. Paul Valry (1871-1945), Mauvaises penses et autres, 1942, in uvres, Tome II, Gallimard, Bibliothque de La Pliade 1960, p. 864. Lessence des mathmatiques (...) apparat comme ltude des relations entre des objets qui ne sont plus (volontairement) connus et dcrits que par quelques-unes de leurs proprits, celles prcisment que lon met comme axiomes la base de leur thorie. (N. Bourbaki, [21], p. 33). Quand on prononce le mot complexit , un ensemble confus de notions aeure : thorie du chaos, thorme de Gdel, principe dincertitude de Heisenberg, fractales, limites du calcul informatique etc. Chacune est 11. Lvolution est lente mais comme elle se fait par -coups elle peut comporter des pisodes de changement rapide, tout comme la tectonique des plaques peut provoquer des sismes. 220 CHAPITRE 6. ASPECTS PHILOSOPHIQUES claire dans son domaine propre, cest laccumulation qui cre la confusion (Bouveresse [23]). Tentons de donner au mot complexit une acception qui la dissipera (Volle [214]). Le monde de la nature (y compris de la nature humaine et sociale) qui se prsente la perception et la pense est concret en ce sens quil se prsente hic et nunc, son individualit se manifestant dans des particularits de temps et de lieu. Aucune pense ne peut rendre compte de lensemble des proprits du monde de la nature. Il sut pour sen convaincre de considrer une tasse de caf et de tenter de la dcrire. Chacune de ses proprits relve dun schma conceptuel (donc abstrait) : sa forme gomtrique, la prcision de laquelle on ne peut assigner aucune limite ; ses origines culturelles, conomiques, industrielles ; sa composition chimique ; la position et les mouvements des molcules, atomes, particules qui la composent 12 etc. Chaque objet concret assure ainsi de facto la synthse dun nombre illimit de dterminations abstraites. Il est en toute rigueur impensable, et cest cela que transcrit ladjectif complexe . Il en est de mme du monde lui-mme, ensemble des objets concrets. Sur chaque objet concret, nous disposons non dune connaissance complte mais de vues dont chacune permet de considrer lobjet travers une grille conceptuelle particulire. Si je ne peux parler dune mesure prcise de ma tasse de caf, toute mesure tant grossire par rapport un ordre de prcision suprieur, je peux dire que la mesure est exacte si elle me permet de faire sur lobjet un raisonnement exact, cest--dire adquat laction que jai lintention de raliser : je peux calculer lordre de grandeur de sa densit partir de mesures approximatives de sa masse et de son volume, infrer de lexamen de sa composition chimique une valuation qualitative de sa fragilit... ou simplement boire mon caf. Lobjet tant sujet un nombre illimit de dterminations, il existe un nombre illimit de vues toutes logiquement quivalentes. Cependant certaines seront plus utiles en pratique pour un sujet plac dans une situation particulire, que ce sujet soit individuel ou social : ce sont les vues en relation avec laction du sujet, avec larticulation entre sa volont et lobjet considr comme obstacle ou comme outil. Ces vues-l sont pertinentes ainsi que les observations et raisonnements que le sujet peut faire en utilisant les catgories selon lesquelles elles dcoupent lobjet. Ainsi le spectacle dune rue conjugue des dterminations historiques, architecturales, sociologiques, conomiques, urbanistiques, physiques, esthtiques etc. Cependant le conducteur dune automobile limite son observation quelques lments : signalisation, bordures de la voie, obstacles dont il estime la vitesse et anticipe les dplacements. Cette grille fait abstraction de la plupart des aspects de la rue mais elle est adquate laction conduire lautomobile : le conducteur qui prtendrait avoir de la rue une reprsentation exhaustive saturerait sa perception et serait un danger public. 12. Si lon recherche une prcision de lordre de lAngstrm (1010 m), la connaissance simultane des positions et vitesses est borne par le principe dincertitude de Heisenberg. 6.2. COMPLEXIT ET COMPLICATION 221 Nous trouvons naturelles nos grilles habituelles, nous qualions d objectives les observations ralises selon ces grilles. Pourtant la faon dont la pense dcoupe ses concepts volue selon les besoins et elle est, en ce sens, subjective : 1) La classication des mtiers et niveaux de formation, concrte pour les personnes dont elle balise la carrire, est une grille conceptuelle et donc en fait une abstraction (Desrosires et Thvenot [202]) : la catgorie des cadres , qui appartient au langage courant en France, nexistait pas avant les classications Parodi de 1945. 2) La classication des tres vivants a volu de Linn, Jussieu et Darwin la cladistique contemporaine (Lecointre et Le Guyader [78]). Fonde sur la comparaison gntique, cette dernire a introduit des bouleversements : le crocodile est plus proche des oiseaux que des lzards ; les dinosaures sont toujours parmi nous ; les termes poisson , reptile ou invertbr ne sont pas scientiques. 3) Les classications de lindustrie (Guibert, Laganier et Volle [77]) ont pris pour critre au xviiie sicle lorigine de la matire premire (minrale, vgtale, animale) conformment la thorie des physiocrates et aux besoins dune conomie dont la richesse provenait, pour une large part, de lagriculture et des mines. Au milieu du xixe sicle les controverses sur le libre change ont conduit un dcoupage selon le produit fabriqu. la n du xixe sicle le critre dominant fut celui des quipements : le souci principal tait alors linvestissement. Depuis la dernire guerre les nomenclatures sont construites de faon dcouper le moins possible les entreprises ( critre dassociation ) car lattention sest concentre sur les questions dorganisation et de nancement. 4) Au xvie sicle il paraissait normal de regrouper les faits selon des liens symboliques : pour dcrire un animal le naturaliste voquait son anatomie, la manire de le capturer, son utilisation allgorique, son mode de gnration, son habitat, sa nourriture et la meilleure faon de le mettre en sauce (Foucault [61] p. 141). Plus prs de nous, il a fallu du temps pour runir les phnomnes magntiques et lectriques, puis reconnatre la nature lectromagntique de la lumire, enn pour runir masse, nergie et lumire. 6) Dans lentreprise, les classications des produits, clients, fournisseurs et partenaires, ainsi que la dnition des rubriques comptables, voluent avec les besoins. Cest pourquoi le rfrentiel de lentreprise est centrifuge : sil nest pas contrl, il se dgrade en variantes et les donnes deviennent incohrentes. Linsouciance de la plupart des entreprises en matire dadministration des donnes rsulte dune erreur de jugement : comme on croit les classications naturelles , on ne voit pas quel point elles sont instables et on sous-estime lentropie qui mine la qualit du systme dinformation (voir page 79). Les grilles travers lesquels nous percevons le monde nous en donnent une vue slective ; il sagit dun langage qui volue plus ou moins vite selon les domaines (les classications de la science ou de la vie courante changent moins souvent que celles de lentreprise). Ainsi le cadre conceptuel que nous 222 CHAPITRE 6. ASPECTS PHILOSOPHIQUES utilisons est construit ; il porte la trace de choix pour partie intentionnels, pour partie conventionnels. Cela ne veut pas dire que les faits eux-mmes soient construits, comme le pensent trop vite les apprentis philosophes. En eet si tout cadre conceptuel, mme pertinent, ne rete le monde que de faon partielle, ce reet nen est pas moins authentique. Lautomobiliste qui arrive un feu de signalisation ignore les dtails de larchitecture des immeubles alentour mais il voit ce feu, ce qui lui permet de linterprter et dagir. Mme si sa grille ne rvle pas la Vrit du Monde elle lui permet de savoir si le feu est vert, orange ou rouge. La couleur du feu ne relve plus alors dune hypothse mais constitue un fait dobservation dont il peut et doit tirer les consquences pratiques. Si lobservation ne peut pas tre exhaustive, elle peut tre exacte, cest-dire sure pour alimenter un raisonnement exact. Celui-ci peut trs souvent se satisfaire dordres de grandeur, ce qui dtend lexigence de prcision. La ralit, si elle nest pas pensable dans lAbsolu, est ainsi en pratique pensable pour laction, pour vivre dans le monde et y graver nos valeurs comme nos anctres ont grav les symboles de leurs mythes sur les parois des grottes. * * (Natures) fundamental laws do not govern the world as it appears in our mental picture in any direct way, but instead they control a substratum of which we cannot form a mental picture without introducing irrelevancies. (Paul Dirac, The Principles of Quantum Mechanics, introduction, Oxford, Clarendon Press, 1930) Le thorme de Gdel (...) est certainement de beaucoup le rsultat scientique qui a fait crire le plus grand nombre de sottises et dextravagances philosophiques. (Jacques Bouveresse, [23] p. 60) Le monde des modles, le monde de la thorie, cest le monde de la pense, qui est aussi celui de nos artices, jeux, langages de programmation et programmes informatiques, de nos machines (en tant quobjets concrets elles appartiennent au monde de la nature, mais leur conception relve du monde de la pense) et de nos organisations (mme remarque). Le monde de la pense, des concepts et propositions que lon peut chafauder en obissant au principe de non contradiction, est complexe : il est impossible den rendre compte partir dun nombre ni daxiomes. Cependant toute pense explicite, mme subtile, est simple - non dans son processus dlaboration, qui tant concret est complexe, mais dans le rsultat de ce processus. Alors que tout objet concret relve dun nombre illimit de dterminations, toute pense explicite sexprime en eet selon un nombre ni de concepts. Toute pense visant laction met en uvre un modle (ou thorie ) constitu par le couple que forment dune part un dcoupage conceptuel de lobservation, dautre part des hypothses sur les relations fonctionnelles. 6.2. COMPLEXIT ET COMPLICATION 223 Que le modle soit formalis, explicite, pertinent ou non, cette dmarche est gnrale. Toute observation est une mesure selon une grille dnie a priori ; tout raisonnement suppose que lon prolonge cette mesure en postulant des relations fonctionnelles entre les concepts (Korzybski [106]). * * La pense a un but lointain : se confronter avec le rel dans lexprience lors de laquelle les concepts seront soumis au critre de pertinence, les thories lpreuve de la rfutation. Mais il existe un moment o la pense se forme sans tre confronte lexprience, se muscle comme le font en jouant les jeunes animaux. La pense pure dispose pour se prparer lexprience dune arme puissante : le principe de non contradiction. Toute thorie comportant une contradiction est fausse en ce sens quil ne pourra pas exister dexprience laquelle elle sappliquerait. Le monde de la nature tant non contradictoire, le viol de la logique est contre nature : une chose ne peut pas la fois tre et ne pas tre, possder une proprit et ne pas la possder. Cela nexclut pas quelle puisse voluer ou encore possder des facettes direntes comme une feuille de papier qui serait blanche dun ct, noire de lautre : les paradoxes rsultent des imprcisions du langage courant. Le fonctionnement de la pense pure est un jeu avec des hypothses. Pour pratiquer cette gymnastique, il faut poser des hypothses et explorer leurs consquences, puis recommencer etc. Celui qui ne sest pas prpar ainsi posera des hypothses naves et saventurera dans des impasses thoriques que les experts ont appris viter. Le but des mathmatiques nest autre que cette gymnastique de lesprit. La non contradiction est une garantie de ralisme potentiel. Les gomtries non euclidiennes, construites de faon formelle et sans souci dapplication, ont par la suite fourni les modles pour reprsenter des phnomnes physiques. Toute thorie non contradictoire peut ainsi trouver dans la complexit du monde de la nature un domaine dapplication (mais le caractre non contradictoire dune thorie ne garantit pas sa pertinence face une situation particulire) 13 . La pense pure nest donc pas seulement une gymnastique : cest un investissement qui procure des modles en vue des expriences futures. La conqute de la pense pure, cest lintelligence formelle, matrise du raisonnement qui, partant de donnes initiales, va droit au rsultat. Lorsque lesprit a parcouru plusieurs fois un raisonnement il lanticipe comme lon anticipe les formes et le contenu dun appartement familier ; il lenjambe pour en construire dautres plus gnraux, plus abstraits. La porte du raisonnement slargit alors comme un cercle lumineux. Des champs entiers de la pense sarticulent un principe qui a t conquis par un hroque eort 13. Si lon suppose que la complexit du monde de la nature ne connat pas de limite, alors il est certain quil existe, pour chaque thorie non contradictoire, au moins un phnomne naturel quelle aiderait modliser. Si ce ntait pas le cas, en eet, cela voudrait dire que la complexit du monde de la nature est limite par lexclusion de tout phnomne modlisable selon cette thorie. 224 CHAPITRE 6. ASPECTS PHILOSOPHIQUES dabstraction : principe de moindre action en physique (Landau et Lifchitz [117] p. 8) ; optimum de Pareto en conomie (Ekeland [52] p. 59) ; voile dignorance en thique (Rawls [170]) ; principe de non contradiction en logique et en mathmatique (Bourbaki [20]). Lintelligence formelle, dont le terrain propre est la pense pure, sexerce pendant la jeunesse. Certains adolescents sont des mathmaticiens de gnie comme Galois ou de grands joueurs dchecs. * * Mir hilft der Geist ! auf einmal seh ich Rat Und schreibe getrost: Im Anfang war die Tat 14 ! (Goethe, Faust, 1808, vers 1236-1237) Le jeu de la pense pure reste puril sil naboutit pas la confrontation au monde dans laction. Lesprit form au jeu avec des hypothses trouve ici du nouveau apprendre : face la situation particulire laquelle le sujet est confront hic et nunc, et compte tenu de sa volont (vivre et cultiver ses valeurs), que doit-il faire ? Ne pas agir serait encore une action, ft-ce par abstention (Blondel [16]). Pour choisir laction engager il faut que le sujet puisse anticiper ses consquences, donc dispose dun modle du monde de la nature dans lequel il fera par la pense simuler leet de son action. Il doit alors, dans la batterie des hypothses avec lesquelles il jouait librement, choisir celles qui reprsenteront le monde de la nature avec exactitude en regard des impratifs de son action. Lexprience oblige ainsi renoncer certaines hypothses et en retenir dautres ; elle tourne le dos la libert qui caractrisait la pense pure. Les tres humains ont longtemps pu se reprsenter la surface de la Terre comme un plan inni, un disque ou une sphre, hypothses alors galement plausibles ; puis la pratique de la navigation et lexprience de lastronomie ont impos la troisime hypothse. Cest un moment mouvant que celui o lesprit se courbe sous le joug de lexprience. Lexprience prouve-t-elle la vrit des hypothses ? Oui, sil sagit de faits que tranche lobservation, comme la sphricit approximative de la Terre, la mesure de la distance moyenne entre la Terre et le Soleil, la date dun vnement. Non, sil sagit de relations fonctionnelles entre concepts : lorsque nous postulons la vrit dune hypothse causale que lexprience a valide, nous infrons une proposition gnrale partir dune exprience limite et cette induction nest pas une preuve. Il en rsulte, selon Popper [164], que toute thorie doit tre prsente de telle sorte que lon puisse la rfuter par lexprience : le scientique doit tre assez modeste pour prparer dans ses travaux les voies de leur rfutation. Toute thorie construite de faon quon ne puisse pas la rfuter est nulle en raison mme de sa solidit apparente (les faits dobservation sont, eux, irrfutables mais ils ne constituent pas des thories). Lorsque lexprience 14. LEsprit maide ! Soudain jy vois clair et jcris tranquillement : au commencement tait laction ! 6.2. COMPLEXIT ET COMPLICATION 225 rfute la thorie, elle le fait dune faon toujours logique mais surprenante. Ces surprises sont son apport le plus prcieux 15 . * * Si la gymnastique de la pense est analogue aux jeux des jeunes animaux, la pratique de laction est analogue la recherche des ressources (chasse, pturage) et des partenaires sexuels par les animaux adultes, recherche laquelle ltre humain ajoute le besoin dexprimer ses valeurs par des symboles. La dmarche exprimentale caractrise lge adulte de la pense. Lessentiel pour ladulte nest pas en eet lintelligence formelle, mme si elle lui est ncessaire, mais lecacit dans laction. Il y applique son discernement (dcoupage des concepts pour distinguer les tres observs) et son jugement (slection du modle pertinent). Il y engage spontanment la capacit intellectuelle acquise lors des jeux de lenfance. Lexprience de lexprience, la confrontation rpte des situations ncessitant des modles divers, assouplit et acclre la construction thorique. Au sommet de lart, ladulte acquiert le coup dil : face la complexit et lurgence dune situation particulire il va droit laction ncessaire. Lesprit enjambe alors les tapes dun raisonnement quil ne se soucie pas dexpliciter. Si le sage chinois est sans ide (Jullien [95]), ce nest pas parce quil a lesprit vide ou quil ne sintresse pas laction : disposant de modles divers, il passe de lun lautre pour sadapter la situation, obir la propension des choses et atteindre un sommet decacit (Jullien [93]). Sil ne sattache aucun modle, cest quil sait chaque moment mobiliser celui qui convient, voire en conjuguer plusieurs. Cet idal de sagesse, impossible raliser compltement, brille lhorizon comme un point lumineux et indique le chemin de lambition pratique la plus haute, le Tao : tre disponible devant le monde an dy tre ecace par laction. On voque souvent le coup dil du stratge militaire, soumis des contraintes extrmes. On le rencontre aussi chez les entrepreneurs, artisans, contrleurs ariens, pilotes davion, conducteurs automobiles, sportifs, chirurgiens, bref chez tous ceux qui doivent agir. * * Certains des obstacles qui sopposent la pense adulte, la pense applique laction, sont naturels : il est naturel quun dbutant soit maladroit. Dautres obstacles, par contre, constituent un handicap qui empche de se former par lexercice et nalement interdit laction. Mais alors que lanimal prdateur qui ne sait pas chasser meurt bientt, nos socits labores pro15. Feynman a illustr ainsi les surprises que lon rencontre en physique des particules : sur un chiquier, les blancs ont deux fous dont lun joue sur les cases noires, lautre sur les cases blanches. Il est raisonnable danticiper que durant la partie ces fous joueront sur des couleurs direntes. Supposons cependant que le fou qui joue sur les cases blanches se fasse prendre, puis quun pion blanc aille dame sur une case noire et que le joueur lui substitue ce fou : alors les blancs auront deux fous sur les cases noires. Cette situation rsulte dun concours de circonstances rare mais non impossible, et quil serait dicile dimaginer a priori. 226 CHAPITRE 6. ASPECTS PHILOSOPHIQUES duisent en nombre des personnes qui ne savent pas agir ou seulement dans des domaines limits. Certaines, bien quintelligentes sont incapables dagir ; dautres, comme dotes dune sagesse clipses, sont aptes laction dans leur vie personnelle mais non dans leur vie professionnelle ou inversement. Il se peut que cette mutilation contribue la reproduction de la socit tout comme la strilit des ouvrires contribue la reproduction de la ruche. Le constat dune mutilation si frquente tant douloureux, celui qui nonce ce grand secret est mal reu. Tchons den lucider le mcanisme. * * Lcart entre la pense et le monde na rien de scandaleux ni de bouleversant. Nous sommes incapables de dcrire le mcanisme neurophysiologique qui nous permet de prononcer la lettre A (Leibowitz [111]) ou de dcrire un visage par des paroles ; le fonctionnement quotidien de notre corps reste nigmatique ; si nous nous intressons passionnment la personne aime, sa connaissance nest jamais acheve : tant concrte, cette personne est aussi complexe que le monde lui-mme. Si lcart entre la pense et le monde fait pourtant sourir, cela vient dune formation intellectuelle mal conue : les adultes font croire ladolescent que le monde de la pense est aussi loign de la vie courante que peut ltre le paradis ; devenu adulte, il ne concevra pas comment la pense peut devenir un outil pratique et servir de levier laction dans un monde complexe. On peut se demander si certaines pdagogies nont pas pour eet (et, de faon perverse, pour but) de striliser les esprits en leur inculquant devant les choses de lintellect une humilit dplace : sil faut tre modeste devant le monde que lon dcouvre par lexprience, chacun a en eet le devoir dtre intrpide dans la pense 16 . * * Les personnes mal formes croient que la tche de la pense est de reprsenter le monde tel quil est. Toute pense exprime avec simplicit leur semble alors une usurpation : la simplicit montrant navement que cette pense est incapable de reprsenter le monde, elles estiment que celle-ci ne vaut rien et na donc pas mme le droit dtre exprime. la pense qui laisse apparatre sa simplicit elles prfreront une pense complique. La pense complique est simple en fait comme toute pense en ce sens quelle repose sur un nombre ni de postulats, mais elle prend soin de cacher sa simplicit derrire un cheveau de concepts et relations fonctionnelles dont larchitecture embrouille postulats, consquences, rsultats intermdiaires et hypothses annexes. 16. Lune des raisons principales qui loignent autant ceux qui entrent dans ces connaissances du vritable chemin quils doivent suivre, est limagination quon prend dabord que les bonnes choses sont inaccessibles, en leur donnant le nom de grandes, hautes, leves, sublimes. Cela perd tout. Je voudrais les nommer basses, communes, familires : ces noms-l leur conviennent mieux ; je hais ces mots denure... (Pascal, [151], in uvres compltes, Gallimard, Bibliothque de La Pliade 1954 p. 602) 6.2. COMPLEXIT ET COMPLICATION 227 La pense complique est, en pratique, inutilisable. Il arrive que sous sa complication se cache une incohrence : alors la pense est non seulement inutilisable mais elle sannule delle-mme. Les contraintes formelles de la rdaction des textes scientiques, excellentes en elles-mmes, permettent des esprits faibles de publier des crits dont le vide est masqu par la complication : cest ce que Feynman appelait pretentious science 17 . La complication du modle singe la complexit du rel. Elle ngale jamais la complexit du rel mais elle sature lattention et le jugement. La personne qui examine un modle compliqu est en surcharge mentale : le modle lui semble alors aussi complexe quun objet rel. Un modle compliqu sera cependant considr avec respect par les personnes qui se dent de la simplicit et ne jugent pas ncessaire de comprendre ce quelles lisent. Elles le croient raliste, et en eet une des faons de construire un modle compliqu, cest demprunter la ralit un grand nombre de dterminations partir desquelles on emmlera un cheveau. Un modle simple est par contre vulnrable dans toutes ses tapes puisquelles sont comprhensibles ; il est scientique au sens de Popper. Mais celui qui prsente un modle simple sattire souvent la phrase ce nest pas si simple ! . Considrons le cas du systme dinformation. 80 % des fonctionnalits dveloppes grands frais, et dont la maintenance sera elle aussi coteuse, ne sont pas utilises. Comment expliquer ce gchis? Tout systme dinformation est fond sur une abstraction : il reprsente les tres quil considre (clients, fournisseurs, produits, agents, entits de lorganisation etc.) par des classes dotes dun nombre ni dattributs et de rgles de gestion ; les valeurs des attributs sont codes selon des nomenclatures choisies en fonction des besoins. La spcication des attributs et des rgles limine, par son silence, les attributs qui ne seront pas observs, les rgles qui ne seront pas appliques. Cette simplication est intolrable pour les personnes qui aiment la pense complique. Elles iront chercher les cas particuliers qui ne se coulent pas dans le modle, et exiger quon le complique sous prtexte que linformatique doit se plier la demande des utilisateurs (ide juste utilise ici de faon perverse). Ces personnes trouveront trop simple de coder une classication selon une suite de partitions embotes. Elles vont prfrer que les rubriques dun mme niveau se chevauchent, que les niveaux ne sembotent pas exactement. Trs sensibles la solidarit entre les diverses parties du monde, elles pensent 17. The work is always: (1) completely un-understandable, (2) vague and indenite, (3) something correct that is obvious and self-evident, worked out by a long and dicult analysis, and presented as an important discovery, or (4) a claim based on the stupidity of the author that some obvious and correct fact, accepted and checked for years is, in fact, false (these are the worst: no argument will convince the idiot), (5) an attempt to do something, probably impossible, but certainly of no utility, which, it is nally revealed at the end, fails or (6) just plain wrong. There is a great deal of activity in the eld these days, but this activity is mainly in showing that the previous activity of somebody else resulted in an error or in nothing useful or in something promising. (Gleick [70] p. 353) 228 CHAPITRE 6. ASPECTS PHILOSOPHIQUES que tout est reli tout : elles diraient volontiers que le fonctionnement du systme solaire est sensible lattraction des toiles. Elles sopposent donc la modularit du systme dinformation et militent pour quil traite en bloc les divers aspects du mtier, ce qui accrot la taille des projets et complique leur ralisation. Dans un systme dinformation, la logique voudrait que les tables de codage fussent identiques pour toutes les applications. La sociologie de lentreprise, le particularisme des mtiers, linsouciance des dirigeants, les circonstances de lexcution font cependant quen pratique larchitecture des bases de donnes nest jamais cohrente. Elle est soumise un phnomne dentropie irrsistible dont lexplication rside dans la nature mme des donnes (Boydens [25]) : 1) Linterprtation des donnes en informatique scientique (chimie, biologie etc.) volue et comporte des ambiguts smantiques, mme si ces donnes sont vries et contrles. 2) Il est normal quun agent oprationnel fasse passer les exigences de son travail avant les tches de saisie 18 ; mais il en rsulte quen informatique de gestion les donnes sont souvent incompltes. En outre parmi les donnes saisies seules celles que lagent juge importantes auront t bien vries 19 . Il arrive aussi que des interprtations locales soient donnes aux tables de codage, qui se dgradent alors en dialectes. 3) Il y a conit entre lexigence formelle du code informatique et le ou inhrent des concepts dont linterprtation est sujette a lexprience humaine, mme quand il sagit de concepts gnrateurs de droits et de devoirs (cotisations, prestations sociales, impts etc.) : la distinction entre un ouvrier et un employ repose sur le caractre prpondrant de leurs activits manuelles ou intellectuelles, quil est bien dicile dvaluer ; des dicults analogues se rencontrent avec les concepts de journe de travail, de catgorie dactivit etc. Les codages se diversiant dans le temps et lespace, tout raisonnement doit passer par une phase pnible de retraitement des donnes. Les statistiques issues de sources direntes sont incohrentes, car elles mesurent des ralits direntes. Les tableaux de bord occasionnent de pnibles discussions en comit de direction: Daprs mes donnes a monte, et vous dites que a baisse ? la rexion, cela doit provenir du fait que jai consolid telle liale alors que vous vous rfrez un autre primtre, etc. * * La ralit nest jamais aussi simple quun modle, quelle que soit la richesse de celui-ci, puisquelle est complexe alors que le modle est ni. La protestation ce nest pas si simple ! est donc vide de sens car elle sapplique tout modle, ft-il compliqu. 18. Le conseiller de lANPE qui vient de trouver un emploi pour un chmeur serait mal venu de retenir celui-ci par la manche pour nir de remplir le dossier : le dossier reste incomplet pour une raison parfaitement admissible. 19. Il est naturel que le contrleur qui vrie une dclaration scale examine soigneusement les donnes qui dterminent lassiette de limpt et soit moins attentif aux autres. 6.2. COMPLEXIT ET COMPLICATION 229 La simplicit de la pense est un outil pour laction comme limperfection de la mmoire est un outil pour lintellect. Loubli slectif suscite le travail de synthse et exerce lintelligence : tout garder en mmoire, cest ne rien comprendre (Squire et Kandel [97]). De mme tout percevoir, cest ne rien pouvoir faire. La question que lon doit se poser nest donc pas ce modle est-il raliste puisquil ne peut pas ltre, mais ce modle fournit-il une simplication pertinente , qui permette de raisonner juste et dagir ecacement (Fixari [58]). Ceux qui refusent la simplicit du modle refusent lapport le plus prcieux de la pense : la slection quelle opre dans la multiplicit illimite des phnomnes pour nen retenir que la vue pertinente, qui permet laction ecace. Pour sortir de lembarras, il faut assumer et cultiver la simplicit de la pense. Nous aurons fait un grand progrs lorsque nous rirons de celui qui dit ce nest pas si simple ! , il faut bien quon rponde la demande des utilisateurs ou tout autre phrase qui rvle le refus de la simplicit de la pense. On peut aussi sappuyer sur quelques outils et procds de pense : modle en couches, croisement des dcoupages, raisonnement probabiliste etc. Modle en couches Un modle en couches (voir page 42) consiste en larticulation de plusieurs sous-modles caractriss chacun par un protocole spcique et relis par des interfaces. Il permet de reprsenter les situations o plusieurs logiques jouent simultanment. Le nombre des logiques ainsi articules restant ni, le modle natteint pas la complexit du monde de la nature, mais tout en restant pensable il possde un des traits de cette complexit : la pluralit des logiques. Son domaine dapplication est vaste. Il peut servir pour dcrire les tlcommunications, le transport arien, modliser les systmes dinformation, le fonctionnement de lordinateur etc. Croiser les dcoupages On peut considrer un mme objet selon diverses grilles. Croiser les dcoupages , cest considrer un tableau crois (ou un hypercube ) qui ventile lobjet selon deux ou plusieurs grilles et permet dexaminer leurs corrlations (voir page 207). Imprvisibilit et probabilit Au dbut du xixe sicle les sciences physiques supposaient que lvolution dun systme tait dtermine une fois connues les positions et vitesses initiales ; lavenir tait prvisible. Ce dterminisme a tendu son empire sur des domaines comme lhistoire, lconomie, la sociologie o sa pertinence est cependant douteuse. Le choc a t profond lorsque la physique elle-mme lui a impos des limites : lchelle subatomique, le modle de la mcanique quantique est probabiliste. On aurait cependant pu saviser qu lchelle de la vie courante le dterminisme est contredit par lexprience la plus banale : si les physiciens pouvaient prdire le rsultat dun coup de ds, cela se saurait dans les salles de jeu ; si on pose un crayon bien aiguis en quilibre sur sa pointe, il tom- 230 CHAPITRE 6. ASPECTS PHILOSOPHIQUES bera bientt en raison des chocs quil reoit de la part des molcules de lair environnant mais il est impossible de prvoir langle de sa chute. Les phnomnes rgis par des quations direntielles non linaires, bien que dterministes par nature, donnent naissance des eets chaotiques que lon ne peut pas distinguer dun comportement probabiliste car ils sont, comme le lancement dun d, trs sensibles aux conditions initiales (Gleick [69]). Ainsi on ne peut pas garantir que la Terre ne quittera jamais le systme solaire : la prvision de sa trajectoire comporte une incertitude qui crot mesure que lon sloigne dans le futur. Pour traiter lincertitude, la science conomique a cr la thorie des anticipations et du risque. Un entrepreneur raisonne en avenir incertain. Il en est de mme du stratge qui doit dcider juste alors quil reoit des rapports partiels, errons ou fallacieux. Il existe des gnraux qui gagnent les batailles et des dirigeants ecaces : ce sont ceux qui, possdant le coup dil , savent agir au mieux dans les situations incertaines 20 . Cette facult sacquiert par lentranement et ceux qui la possdent nont le plus souvent ni le got, ni la possibilit dexpliquer leurs raisonnements : laction juste simpose eux comme une ncessit vidente. Limites de la logique Au dbut du xxe sicle Bertrand Russell et Alfred Whitehead se sont eorcs de donner aux mathmatiques un fondement la fois logiquement correct et complet. Kurt Gdel [63] a dmontr en 1931 que quel que soit le systme daxiomes que lon retient pour fonder une thorie, il existe des propositions que lon sait vraies mais dont la vrit ne peut pas tre dmontre dans le cadre de cette thorie (voir page 85). Ainsi aucun systme daxiomes ne peut galer la complexit du contenu potentiel de la pense, et la logique ne peut pas avoir rponse tout. Certains logiciens sopposaient cette armation avec une certaine raideur. Avec Gdel, la logique a rencontr sa propre limite en sappuyant sur ses propres mthodes. La pense potentielle, constitue des propositions que lon pourrait dduire de lensemble des systmes axiomatiques possibles, est donc complexe ; mais la pense explicite, rsultat de nos rexions, est fonde sur un nombre ni daxiomes : Gdel a dmontr que la pense explicite tait plus simple que la pense potentielle. La cohrence est condition ncessaire de lecacit pratique de la pense, car une pense incohrente est pratiquement inrme ; mais le caractre logique dun systme ne prouve pas sa pertinence face une situation particulire : un dlire peut tre cohrent. coute Comment laborer ladquation laction? Pour comprendre une situation particulire, faire le choix des concepts pertinents, laborer une thorie exacte, la pense pure ne sut pas. Lorsquon veut construire un systme dinformation, lcoute est non seulement convenable au plan moral, mais pertinente en tant que dmarche. 20. Napolon disait jaime les gnraux qui ont de la chance . 6.3. APPORTS DE LINFORMATIQUE LA PHILOSOPHIE 231 Durant la phase dcoute, la grille conceptuelle de lauditeur est mise entre parenthses (sauf la partie de la grille qui est propre lcoute ellemme) ; il accepte de sengager dans un voyage mental vers des constructions intellectuelles qui ne lui sont pas familires. Il y faut de la modestie : celui qui entre dans un domaine nouveau est un bizut et se fait bousculer par les experts. Aprs lcoute vient la synthse : il ne faut pas croire tout ce que lon entend ; les habitudes des praticiens sont parfois illogiques car elles dcoulent de la superposition de mthodes anciennes souvent dogmatises. Lauditeur rend les incohrences visibles. Quand le bizut se familiarise ainsi, et commence parler avec quelque autorit, les spcialistes napprcient gure de le voir contourner les complications qui protgent leur corporation. Cest un moment dlicat. Le pire ennemi de lauditeur, cest cependant la tache aveugle de son propre intellect (voir page 564), la tentation dliminer des choses quil entend mais qui le contrarient. Les personnes au temprament imprieux sont incapables dcouter ; il leur est dicile daccder la pertinence mme (et peut-tre surtout) si elles sont intellectuellement brillantes. 6.3 Apports de linformatique la philosophie Si la dnition et la mise en uvre du systme dinformation rencontrent de si grandes dicults, cest parce quelles impliquent une innovation philosophique, un changement de notre faon de penser et de voir le monde de la nature. Nous sommes les hritiers de la philosophie grecque, qui nous a habitus voir le monde travers une grille conceptuelle (Platon, 428-348 ; Plotin, 205-270). Les choses nous apparaissent poses les unes ct des autres selon leur essence intemporelle : le stylo que je tiens la main mapparat hic et nunc comme un objet dot dune forme gomtrique, dune couleur et dune fonction prcises. Mais je pourrais le voir aussi sous langle de son volution : la forme de ce stylo rsulte dune conception, il a t produit par une entreprise partir de matires premires, il a t commercialis et distribu, je lai achet, je men sers, un jour il sera us et je le jetterai. Cette approche du monde par les processus est familire la pense chinoise (Confucius, 551-479). Mme si nous savons bien que les choses voluent ( commencer par nous-mmes), cette deuxime approche ne nous est pas aussi naturelle, aussi facile quelle lest pour des Chinois : notre pense spontane est intemporelle, conceptuelle. Or linformatique conjugue les deux approches (gure 6.1). Si elle sappuie sur la grille conceptuelle que dnit le rfrentiel, cest pour quiper et outiller le ux du processus de production de lentreprise tout comme celui du processus de traitement des donnes. Linformatique nous invite par ailleurs enrichir notre raisonnement : alors que la dmarche qui nous a t enseigne, fonde sur la logique et les mathmatiques, procde par dduction partir de dnitions ou daxiomes, 232 CHAPITRE 6. ASPECTS PHILOSOPHIQUES la programmation informatique nous contraint modliser la faon de faire les choses : elle ne peut pas se contenter what is , il faut y introduire la description explicite du how to (Abelson et Sussman [197] p. 22). Fig. 6.1 Processus mtier et processus informatique Dans sa conception comme dans sa mise en uvre, linformatique donne ainsi la priorit au processus sur les concepts. En soumettant les concepts au processus, elle met labstraction au service de laction, ce qui implique une pratique de labstraction, une matrise de la dnition et la manipulation des concepts qui constituent la bote outils du systme dinformation. Le processus lui-mme se ddouble : au ux des actions sur le monde rel, par lequel se concrtise la vie de lentreprise, la physique de linformation qui dlimite laction et le comportement des tres humains, rpond dans le systme informatique une physique des donnes, le ux qui alimente mmoires et processeurs sous les contraintes de la volumtrie et de lintgrit. Le processus informatique redouble ainsi le processus de laction la faon dont la doublure et la toile redoublent et soutiennent le tissu dun vtement ; la conception du systme dinformation embrasse ces deux processus. Il nest pas facile de rchir ainsi sur le systme dinformation. Les informaticiens, mme sils utilisent couramment labstraction, sont loin de mesurer la porte philosophique de leur activit ; les philosophes, pour la plupart, sintressent plus lhistoire de leur discipline qu ce qui se passe leur poque dans un lieu qui se trouve, comme lentreprise, loin de la chaire du professeur ; les entreprises enn, prisonnires de trivialit du business is business, refusent une rexion qui leur semble futile. Linformatique occupe ainsi une de ces charnires dont les spcialits se dtournent, car il est plus facile de dvaler une pente que de se tenir sur une crte. Elle articule mme trois charnires : - entre lEHO et lAPU, ltre humain organis et lautomate programmable dou dubiquit ; - entre concepts et processus, what is et how to , pense et action ; - entre la technique et la stratgie. La technique, cest tymologiquement le savoir-faire ( ). Or le comment faire ne peut sappliquer que si lon a dni le pourquoi faire et le quoi faire. Celui qui matrise une technique obit un but dont la dnition 6.3. APPORTS DE LINFORMATIQUE LA PHILOSOPHIE 233 ne relve pas de la technique, mme si cette dnition doit tenir compte du possible que ltat de lart circonscrit. Un travail technique, mme complexe, et mme si sa ralisation se dcoupe en tapes, est orient la fois par la connaissance du but et par celle de ltat de lart. loppos de la fonction du technicien, la fonction essentielle du stratge est de grer lincertitude. Alors que le processus de production tourne avec la rgularit dun moteur, le stratge se tient au priscope et, vigilant, surveille lenvironnement de lentreprise : cette vigilance nourrit son rle darbitre. Les techniciens dnissent des projets qui visent mieux faire fonctionner les processus ; le stratge apporte sa valeur ajoute en arbitrant entre ces projets, voire en suscitant des projets auxquels les techniciens nauraient pas song. La matrise douvrage se trouve, aux cts du stratge, la charnire des deux mondes de la technique et de la stratgie. Elle assiste le stratge dans ses arbitrages en clairant le possible technique et ltat de lart du mtier. Elle prpare pour lui un tri des priorits. Elle aide dnir son tableau de bord. Enn, elle laide prendre la mesure des dimensions stratgiques du systme dinformation. 6.3.1 Un terrain dexprimentation Linformatique est un terrain dexprimentation philosophique. Elle tend en eet la dmarche exprimentale, conue pour explorer le monde de la nature, lexploration du monde de la pense lui-mme. lorigine de nos systmes dinformation se trouvent trois abstractions : choisir, parmi les tres que le monde comporte, ceux qui seront identis dans la base de donnes, en faisant donc abstraction des tres qui ne seront pas identis ; choisir, parmi les attributs que lon peut observer sur un tre que lon a identi, ceux que lon retiendra pour le dcrire dans la base de donnes, en faisant donc abstraction des attributs qui ne seront pas observs ; choisir, parmi les vues que lon peut dnir sur la base de donnes, celles qui seront proposes tel segment dutilisateurs, en faisant donc abstraction des vues qui ne seront pas proposes. Construire un systme dinformation requiert ainsi une pratique de labstraction qui met quotidiennement et familirement en uvre, et lpreuve, les catgories de la pense. Cela requiert aussi de reprsenter, lorsquon modlise un cycle de vie, le fait quun tre conserve son identit et reste donc le mme tout en se transformant : compltant labstraction par des hypothses sur la causalit, cest l une pratique de la thorie. Les abstractions, les thories requises par le systme dinformation sont au service de laction de lentreprise sur la nature : ces pratiques ont elles-mmes une fonction pratique. Le systme dinformation permet ainsi dobserver in vivo larticulation entre la pense et laction. Il met en scne les dmarches de labstraction et de la thorie, chaque fois dans un contexte conomique, historique et socio- 234 CHAPITRE 6. ASPECTS PHILOSOPHIQUES logique particulier. Articulant enn lautomate au travail de ltre humain, il invite explorer leur complmentarit. Mais dans la culture occidentale la production des concepts et des thories est traditionnellement considre comme une tche dicile rserve des spcialistes, les penseurs , qui seuls auraient la lgitimit ncessaire et qui se contrlent mutuellement au sein de la cit scientique (Bachelard [7]). Celui qui se conforme cette tradition risque pourtant, tournant le dos au socratique 21 , dignorer larticulation entre sa propre pense et son action quotidienne. Il produira bien sr pour son propre usage des concepts et des thories (puisque cest ainsi que notre cerveau fonctionne), mais sans le savoir et donc sans contrler sa propre activit mentale. Il refusera de considrer la production intellectuelle lorsquelle est le fait non dun savant dot de la lgitimit acadmique, mais dun simple collgue que lon rencontre chaque jour dans les couloirs de lentreprise et avec qui lon djeune parfois la cantine. Ainsi des penseurs mconnus triment dans les soutes de nos DSI et des entreprises spcialises en informatique. Seuls ceux qui les voient travailler de prs peuvent les estimer leur juste valeur, les autres ne croient pas devoir les respecter. Mais devant un directeur gnral, un prsident, un ministre, ah ! comme on sera dfrent, que de garde--vous... Je ne sais que penser de ceux qui mprisent le terrain dexprimentation quore linformatique en disant cest de la technique . Quils prennent garde ne pas faire comme ces thologiens qui, au xviie sicle, ont refus de regarder dans la lunette que leur proposait Galile : cela ne pouvait rien leur apprendre, disaient-ils, puisque tout est dj dans Aristote et saint Thomas 22 . Si aujourdhui un philosophe estime que linformatique ne peut rien lui apprendre, serait-ce parce quil croit que tout est dj dans les auteurs certes respectables du programme canonique, quil sagisse de Platon ou de Kant, Hegel, Heidegger et autres Derrida? * * Nous avons hrit des Grecs une pense lumineuse, mre de la philosophie et des mathmatiques. La clart quelle projette sur le monde a repouss tout ce qui ntait pas pensable vers lobscurit du mythe. Mais il se peut que cette clart nous aveugle. Dautres penses, moins solidement bties peut-tre mais qui nambitionnaient pas avant tout la solidit, apportent la pense grecque des complments et des correctifs prcieux. 6.3.2 lorigine de la pense occidentale : ltre Il nest pas ais de distinguer, dans nos perceptions, ce qui rete authentiquement le rel de ce qui nest quapparence ; ni de distinguer, dans notre pense, limage de la ralit de ce qui nest quimaginaire ; ni encore 21. Platon, Philbe. 22. Needham [145] vol. 2 p. 90. 6.3. APPORTS DE LINFORMATIQUE LA PHILOSOPHIE 235 de distinguer, parmi les faits et les tres, ce qui existe de ce qui nest que possible. Il nest donc pas surprenant que les Grecs, qui les premiers ont explor le monde de la pense et qui taient pris de clart, aient voulu rpondre la question quest-ce qui est vraiment? ou, de faon quivalente malgr la dirence de formulation, quest-ce que ltre ? . cette question, Parmnide (vie -ve sicles) a rpondu de faon tranche : une mme chose ne peut pas la fois tre et cesser dtre, ce serait contradictoire. Ltre est donc ncessairement immuable. Il en a donn une image suggestive, celle dune sphre homogne et immobile. Platon (427-348) est parti de la mme intuition : ltre est immuable. Mais il la libre de limage physique laquelle Parmnide avait eu recours et il a dlimit avec prcision ce qui seul est immuable : ce sont les Ides, ou concepts, qui peuplent le monde de la pense. Et il est vrai que les concepts de cercle, de triangle, de nombre premier etc. sont immuables : si lon peut dnir chacun dentre eux de plusieurs faons, ses diverses dnitions sont quivalentes et donc, une quivalence prs, identiques. Cependant si seuls les concepts possdent ltre, si seul est rel ce qui est immuable et susceptible dtre dni, ni vous ni moi ne sommes rels puisque nous sommes ns un jour, que nous ne cessons dvoluer, quun jour nous mourrons et quil serait vain de tenter de nous dnir. Platon, parfaitement cohrent, refuse de dire que nous sommes rels : les tres humains, les animaux, les plantes, le monde de la nature tout entier ne sont rels, selon lui, que dans le concept sous lequel on peut les ranger. Le cheval qui est l dans le pr nest quune apparence, ltre rside dans le concept de cheval ; de mme, vous et moi ne sommes que des apparences, ltre rside dans le concept dtre humain. Il tablit ainsi une cloison tanche entre le monde de lexprience, dans lequel il ne voit quune illusion, et le monde des Ides que seul il estime rel. Cest ce quexprime, dans La Rpublique, le mythe de la caverne. Mais un tel systme ne peut convenir qu ceux qui, vivant dans le monde de la pense, prfrent le prserver de tout contact avec le monde de la nature. * * Aristote (384-322) sintressait passionnment au monde de la nature et son intuition sest rvolte contre celle de Platon (Gilson [68]). Non, a-t-il dit, ce ne sont pas les Ides qui sont relles mais les choses, considres individuellement, une par une et avant toute intervention de la pense. Il confre ainsi ltre des choses qui ne sont pas immuables : vous, moi, aux animaux, aux plantes, aux minraux etc. Il rejoint ainsi heureusement le sens commun dont Platon stait si dlibrment cart. Mais aprs avoir reconnu lexistence dune chose Aristote cherche dire ce que cette chose est, dcrire sa forme ou encore son essence. Et lessence dune chose, dit-il, cest ce qui est pensable en elle, sa reprsentation dans la pense. Ainsi, aprs avoir plac ltre dans lindividu existant, il rduit lindividu ce que lon peut penser de lui. Puis il rduit encore ce pensable une 236 CHAPITRE 6. ASPECTS PHILOSOPHIQUES catgorie, ou prdicat, sous laquelle il classe lindividu : : un homme , un homme existant ou homme , dit-il, cest tout un 23 . Aristote est ainsi tout aussi idaliste que Platon, quoique dune faon dirente. La chose individuelle, point de dpart de son intuition, se rsorbe dans une essence, puis cette essence se rsorbe dans un classement. Certes lessence dune chose ne saute pas aux yeux : ce que la chose a dessentiel lui est aussi intime quun secret ; mais le but de leort de connaissance est de le dgager. Aristote ne mentionne cependant pas quune mme chose puisse avoir dans la pense des reprsentations diverses selon le point de vue partir duquel on la considre. Lessence dune chose est selon lui unique et il sut de la connatre pour penser la chose de faon adquate. Ce postulat est nous le verrons invalid par lexprience mais il a t repris tel quel par des philosophes qui, la suite dAristote, ont prfr dduire alors quil aurait fallu observer. * * Les Grecs ont, les premiers, arpent le monde de la pense : ils ont les premiers dcouvert la puissance de labstraction. Il nest pas surprenant quils se soient, comme le fait tout inventeur, exagr la porte de leur dcouverte. Il tait sans doute invitable quils surestiment la capacit de la pense rendre compte du monde. Lnergie qui se dgage de leurs crits a sduit tous ceux qui, aprs eux, ont entrepris de rchir. Il en est rsult des habitudes qui se sont enracines dans nos procds de pense. On dit ainsi, par exemple, quun scientique doit tre objectif : cette expression ne signie pas seulement quil convient dtre intellectuellement honnte, car cela va sans dire ; elle signie que la pense doit reproduire lobjet tel quil est, sans que sa connaissance ne dpende en rien du sujet qui connat. Cela se conoit dans le systme dAristote : pour que la pense puisse atteindre lessence de lobjet quelle vise, il faut quelle se focalise sur lui en faisant abstraction du point de vue de lobservateur. Mais si lon admet quun mme objet puisse tre considr partir de divers points de vue chacun desquels correspond une reprsentation spcique, alors il faut indiquer, avant de dire comment on le reprsente, le point de vue partir duquel on la considr - ce qui est subjectif, mme sil ne sagit pas dune subjectivit individuelle mais de celle dun point de vue, et mme si le choix de ce point de vue peut objectivement correspondre la situation de lobservateur. 6.3.3 Opacit de lexistant Thomas dAquin (1225-1274) se trouve larticulation des penses grecque et juive. Il rcupre lhritage scientique dAristote mais se spare de lui par la distinction entre existence et essence (Gilson [67]). 23. Aristote, Mtaphysique. 6.3. APPORTS DE LINFORMATIQUE LA PHILOSOPHIE 237 Chez Aristote, une fois que la pense a atteint lessence dune chose, elle peut se dispenser de considrer sa gnration et sa corruption (en dautres termes, sa naissance et sa mort) ; elle peut donc se dispenser de considrer lorigine du monde. Mais Thomas dAquin, hritier de la Bible, ne pouvait pas ignorer la cration. Il spare alors par un trait bien net lexistence de lessence. Lexistence, cest lacte dtre, brut et avant toute qualication : un existant se propose la pense comme objet, mais elle ne saurait rendre compte du fait quil existe car ce fait est antrieur la perception comme la rexion. Bien plus : aucune pense, aucune essence ne pouvant rendre intgralement compte dun existant, tout existant est opaque la pense. Chaque existant est un mystre. Il en est de mme de Dieu, lExistant mme, dont mane toute existence et qui est lui aussi inconnaissable. Il y a l, pour ceux qui staient habitus ramener chaque existant son essence, puis raisonner sur lui partir delle, quelque chose de dsesprant. La pense de Thomas dAquin rvolte en nous non pas le sens commun - auquel elle adhre exactement - mais des habitudes acquises lcole, formes par lcole, et qui sont peut-tre pour la pense un mauvais pli. Oubliez lcole et regardez en eet les tres qui vous entourent. Ils existent, cest l un fait brut partir duquel votre pense peut se mettre luvre mais qui lui est antrieur, extrieur, et quelle ne peut pas expliquer. Regardez vous dans un miroir : vous y voyez un primate volu, dot dun corps qui fonctionne sans que vous ne layez voulu ni pens et qui xe sur vous un regard nigmatique. Regardez vos mains : sont-elles pensables ? Regardez cette plante avec ses nervures, ses canaux, ses cellules, sa composition chimique, et aussi son pass et son avenir : votre pense peut-elle rendre compte de son existence ? Peut-elle la reprsenter de faon exhaustive, parfaite, complte, absolue? Regardez le systme dinformation de votre entreprise. Il contient une base de donnes sur les clients. Quels sont les attributs quelle retient pour dcrire un client ? Son nom, son adresse, son numro de tlphone, le nom de son entreprise, peut-tre. Mais notez vous son poids, sa taille ? Oui si vous tes son mdecin, non sans doute si vous tes son libraire. Notez vous la couleur de ses yeux ? Oui si vous tes le policier qui remplit une che signaltique, non si vous tes un boulanger ou un postier. Notez vous le nombre de ses cheveux? Non, car ce nombre change tout le temps ; pourtant chaque instant il a une valeur prcise... Le fait est que ce que nous voyons, ce que nous observons, ce ne sont pas des essences qui rendraient compte chacune dun des objets que nous considrons, mais des vues partielles et choisies. Que lon puisse, que lon doive considrer un objet selon le point de vue qui corresponde la relation que lon a avec lui, que du coup un mme objet puisse tre considr selon divers point de vue par des personnes qui ne se trouvent pas dans la mme situation son gard, que lunicit de lessence clate ainsi en autant de reprsentations quil existe de points de vue, cest l un fait que lexprience constate. 238 CHAPITRE 6. ASPECTS PHILOSOPHIQUES Tout cela peut paratre compliqu et en eet il serait plus simple de supposer que lon puisse associer chaque objet une essence et une seule : seulement cela ne marche pas. Supposez quune quipe soit charge de dnir le rfrentiel dune entreprise, la grille conceptuelle quelle va utiliser pour dcrire les tres avec lesquels lentreprise est en relation. Si cette quipe entreprend de dcrire lessence de ces tres, elle sengage dans une tche sans n car elle ne dispose daucun critre formel qui permette de distinguer ce qui est important de ce qui ne lest pas, ni de dnir le degr de dtail, le grain de la photo , auquel il convient de sarrter. Jai vu des quipes travailler de la sorte pendant des annes sans produire quoi que ce soit dutilisable. Pour que tout sclaire, il sut de dire que sagit-il de faire ? : alors il devient possible de distinguer lessentiel de laccessoire, de faire abstraction des aspects dont on na que faire, de concevoir le degr de dtail raisonnable. Il nest certes pas toujours facile de dnir ce que lon fait, ce que lon produit : que produit une direction des achats? une direction des ressources humaines ? ltat-major des armes ? un institut statistique ? On accordera que sil est possible de travailler par habitude et sans savoir ce que lon produit, il est prfrable davoir tir cette question au clair : on risque sinon dagir rebours dune mission que lon ignore. Les thories dites de la complexit ttonnent la rencontre de ce fait : le nud de la complexit, cest lopacit de lexistant, la diversit sans limite des points de vue que lon peut lgitimement prendre sur lui, la diversit des reprsentations qui en rsultent. Mais souvent les tenants de ces thories croient trouver la complexit dans des procds de pense ou dans des mcanismes comme larticulation de plusieurs logiques, que formalise le modle en couches ; le croisement de plusieurs codages, plusieurs classications (voir page 206) ; la rtroaction (feedback). Ils ne font ainsi que suivre la pente sur laquelle les Grecs ont lanc la philosophie : si seul le pensable est rel, on doit pouvoir atteindre lexistant dans la pense mme. Cest ce quont tent Hegel avec la dialectique, Bergson avec la dure. La philosophie rpugne, malgr Thomas dAquin, Pascal [152] et Kierkegaard [102], admettre lopacit de lexistant. * * Les penseurs de la Renaissance avaient redcouvert la philosophie grecque, dont ils hritrent le got pour la pense claire et explicite. Ils lui adjoignirent le got pour lobservation : le couple ainsi form donnera naissance, avec Galile (1564-1642), la dmarche exprimentale et la science occidentale. Mais la mme poque Boileau crivit un vers que lon cite avec trop de complaisance : Ce qui se conoit bien snonce clairement (Boileau [17]). Cest l une contre-vrit manifeste. Vous vous reprsentez clairement le visage de ltre aim, vous le reconnatriez entre des millions dautres, mais vous tes incapable de le dcrire car il est impossible de dcrire un visage avec des mots (une photographie ferait laaire, mais elle ne snonce pas). Autres exemples : le gnral dou du coup dil sait concevoir la manuvre opportune, le cuisinier de talent russit ses plats, le champion 6.3. APPORTS DE LINFORMATIQUE LA PHILOSOPHIE 239 motocycliste choisit la meilleure trajectoire - mais ils sont incapables de dire comment ils sy sont pris. Beaucoup des oprations de notre pense nous sont aussi obscures que le fonctionnement de nos organes. Cela ne veut pas dire quelle fonctionne mal, ni que ses rsultats soient fallacieux, mme si nous ne sommes pas en mesure de les expliciter. En hritier de la Renaissance Boileau dvalue la pense implicite : ne peut avoir t bien conu, dit-il, que ce que lon sait noncer. Cest que les hommes du xviie sicle se sont dtourns des pisodes obscurs qui prcdent lexprimentation ; ils nont pas voulu voir lentre-deux o lesprit otte pour anticiper sur la dduction et choisir, dans lillimit du possible logique, les axiomes qui pourront tre les plus fconds. Lge classique na voulu connatre de la science que ses rsultats, prsents formellement et selon la stricte rigueur, et il a prfr ignorer sa dmarche. Or celle-ci accorde, dans la phase initiale qui lamorce, une large place aux associations dides, aux analogies, aux considrations esthtiques (Poincar [162]). Les pdagogues prsentent le savoir sous forme de dnitions et de dductions. Quelquun qui a une bonne mmoire et un esprit clair peut aller loin dans les tudes sans jamais stre examin lui-mme (ce qui serait pourtant le minimum minimorum de la dmarche exprimentale), sans avoir observ le monde de la nature, sans avoir entrevu ce qui faisait la vie des chercheurs ni lintention des recherches dont il a absorb les rsultats. 6.3.4 De la pense laction Lorsque Emmanuel Kant (1724-1804) a tabli que la pense ne pouvait pas sgaler au rel, cela a dsespr certaines personnes au point quelles se sont suicides, comme Heinrich von Kleist (1777-1811). quoi bon penser, quoi bon vivre, se sont-elles dit, si ma pense ne peut pas atteindre lAbsolu ! Si elles avaient peru la nalit pratique de la pense, si elles staient libres du mirage de la connaissance absolue, elles nauraient pas connu ce dsespoir. Lorsque je considre un objet, la grille conceptuelle travers laquelle je le perois et le dcris est-elle la bonne, sachant quil existe a priori une innit de grilles formellement correctes et toutes galement possibles? Pour en dcider, je nai pas dautre critre que celui de la pertinence, de ladquation laction que jentends mener. Cest ce quillustre lanalyse historique des classications et tables de codage : les auteurs des nomenclatures selon lesquelles on classe les produits, les activits conomiques, les classes sociales etc. ont tous prtendu produire la nomenclature naturelle mais ils ont utilis pour cela des critres dagrgation qui rpondaient aux besoins de lconomie ou de la socit de leur temps et qui, comme ces besoins, ont volu (Guibert, Laganier et Volle [77]). On voit ds lors svanouir lambition dune connaissance qui reproduirait lobjet indpendamment de laction qui le vise, de lintention : au contraire, cest lintention qui fournit le critre selon lequel on pourra valuer la reprsentation. En mme temps on saura que la reprsentation qui rpond ce critre peut ne pas convenir une autre intention, donc quelle nest pas lessence unique de lobjet. 240 CHAPITRE 6. ASPECTS PHILOSOPHIQUES Cela ne veut pas dire que nous soyons libres dobserver ni de penser nimporte quoi : on retrouve les exigences de lobjectivit mais sous une forme plus labore que celle, vraiment sommaire, qui prtendait reproduire lobjet dans la pense. Le choix des concepts pertinents na rien darbitraire, ni lobservation que lon fait travers la grille conceptuelle choisie. Lorsque je conduis ma voiture, il est ncessaire que jutilise la grille adquate o gure, entre autres, le concept de feu avec ses trois modalits ; le fait que ce feu devant moi soit vert, rouge ou orange ne dpend pas de ma fantaisie. Le monde se rete dans une telle grille de faon certes incomplte, mais authentique. Le caractre incomplet de la grille est dailleurs favorable laction car il focalise lattention sur les seuls lments que celle-ci doit considrer. Relier la pense laction dnoue langoisse que suscite lopacit de lexistant. Si en eet la nalit de la pense est essentiellement pratique, peu importe quelle ne puisse pas nous restituer lexistant dans labsolu : il sut quelle nous procure les moyens dagir sur lui avec justesse. Tout existant tant pour notre action la fois un obstacle et un outil, sa reprsentation dans notre pense na pas dautre but que de nous fournir les poignes mentales qui nous donneront prise sur lui, qui nous permettront de le manipuler. * * Mais si lon value la reprsentation selon son adquation avec laction, il reste valuer laction elle-mme : est-elle judicieuse ou non? Elle le sera si elle est en accord avec lintention, si lon fait eectivement ce que lon a la volont de faire, ce qui suppose que lon ait tir lintention au clair et quon lait dgage du conit intime que se livrent en nous des intentions simultanes mais inconciliables : on ne peut pas vouloir la fois tre et paratre ; on ne peut pas vouloir la fois la justice et larbitraire etc. Mais les intentions elles-mmes, comment les valuer? Il faudra les rapporter aux valeurs auxquelles on adhre et qui, pour nous, sont sacres en ce sens que nous sommes prts leur consacrer notre vie et, sil le fallait, la leur sacrier. Ces valeurs sont le ressort de nos intentions ; elles fondent la volont voulante qui anime notre volont voulue et explicite. Cependant le plus souvent elles chappent notre pense, elles nous animent sans que nous puissions les expliciter. Beaucoup de personnes haussent les paules lorsquelles entendent le mot valeur qui, disent-elles, ne veut rien dire . Elles nont peut-tre pas examin avec assez dattention leur propre fonctionnement intime. Il est vrai que cela marche tout seul, tout comme lestomac digre sans que lon ny pense ; mais cela nen est pas moins opratoire et ecace. Cela peut aussi tre sujet des pathologies : alors cela fait mal et on se rend compte que cest rel, tout comme on sent lexistence de son estomac quand il a un ulcre. Une des tches les plus importantes de la rexion, cest de tirer au clair lcheveau des valeurs quimpliquent nos intentions, que rvlent nos rexes, pour en chasser les incohrences : car si notre cur est le thtre de valeurs incompatibles ( il faut tre disciplin et obissant, tout en tant 6.3. APPORTS DE LINFORMATIQUE LA PHILOSOPHIE 241 original et intraitable ), nos intentions seront dsordonnes et nous tournerons dans le cercle de lactivisme, laction dun jour annulant celle de la veille. * * La pense occidentale a subi la Renaissance une coupure qui la mutile en mme temps quelle la fcondait. La dmarche exprimentale, laudace devant un monde que la pense explore librement, ont ouvert la voie au dploiement de la science et des techniques. Elles ont polmiqu bon droit contre largument dautorit, le dogmatisme, et contre certains procds de pense qui tournaient vide. Mais elles ont rejet aussi les techniques antiques de la mmoire et, plus gnralement, de la pense symbolique (Yates [221]). En nous coupant ainsi de lhistoire de la pense, la Renaissance a donn naissance de nouvelles formes de dogmatisme et de pdantisme : le rationalisme na pas toujours t raisonnable. La pense symbolique procde par analogies, associations dides, et rsiste lexplicitation. Elle ne cherche pas noncer, mais suggrer ; elle sollicite une interprtation qui, le plus souvent, ne peut pas tre univoque. Et pourtant la suggestion sera, dans la communication entre des tres humains, souvent mieux comprise quun nonc explicite. Ltymologie du mot symbole ne renvoie pas vers imaginaire mais, de faon plus profonde, vers le nud qui relie direntes choses : veut dire jonction, runion, rencontre. Nous allons, pour illustrer cela, partir du rve pour aller jusquaux bases de donnes et la connaissance. Georg Groddeck (1866-1934), dans Le livre du a [75] (1923), a critiqu linterprtation des rves par Sigmund Freud. Freud ne donne en eet quune seule interprtation dun mme rve ; Groddeck par contre les multiplie, toutes direntes et toutes galement plausibles. Le rve, comme symbole, est le nud qui runit ses diverses interprtations ; par del le sens explicite de chacune delles il pointe vers un sens implicite qui leur est commun, mais que des paroles ne pourraient pas exprimer. Il en est de mme pour la Bible. Ce texte, antrieur la formation de la pense conceptuelle, est symbolique et puissamment suggestif. On peut linterprter de diverses faons qui toutes pointent vers un sens que des mots ne sauraient exprimer : aucun commentaire ne peut lpuiser et le pire des contresens peut rsulter dune lecture qui prendrait le texte la lettre. Lorsque nous rchissons, dans la phase exploratoire et rveuse qui prcde la formation des concepts, lesprit otte au gr des associations dides que notre mmoire alimente, que nos procds de pense activent ou que la glande crbrale scrte spontanment ; des bauches de dduction sesquissent partir de dnitions peine poses, sitt rejetes ; des images se projettent sur un cran intrieur, des personnages y jouent des scnes hypothtiques, des architectures se crent et se dissipent. Voici que lune dentre elles prend corps, sorganise : nous saisissons un papier pour la noter en quelques phrases, puis nous laissons de nouveau notre esprit otter dune image lautre, dun symbole lautre, soucieux dprouver la solidit de la structure que nous venons dentrevoir et dsireux den ramener dautres, si possible, dans nos lets (Colwell [39] p. 5). 242 CHAPITRE 6. ASPECTS PHILOSOPHIQUES Lorsque nous voulons dire quelquun dautre ce que nous pensons, il serait vain de chercher nous expliquer entirement : linterlocuteur serait noy sous un ot de paroles. Mieux vaut user de quelques images suggestives qui vont linviter partager notre intuition et faire le mme parcours que nous, pour enn pouvoir se reprsenter ce que nous avons en tte. Cela ne marche pas toujours, mais cest seulement ainsi que cela peut marcher. Une base de donnes est invisible : il est impossible de lacher en entier sur un cran, de limprimer en entier dans un document - et le serait-ce que ce document serait illisible. Mais on peut - et cela sut - donner chaque utilisateur sur cette base la vue qui rpond ses besoins. Les diverses vues sont toutes direntes mais ce qui fait leur unit, cest quelles se rfrent toutes la mme base, que celle-ci les rassemble comme un nud : la base de donnes est un symbole ! Tout objet concret, existant, se prsente nous comme un nud qui rassemble un nombre illimit de reprsentations possibles parmi lesquelles nous devons choisir en fonction de nos besoins pratiques. Nos concepts ne nous en donnent que des vues partielles ; ce qui fait lunit de ces vues, leur cohrence, cest quelles se rfrent toutes au mme objet : un mme objet ne peut pas tre en mme temps, et sous le mme rapport, la fois une chose et son contraire. Ainsi, chaque objet concret, existant, est lui aussi un symbole ! Cette dernire phrase peut surprendre. Mais il existe une pense avant que les concepts ne soient construits, une pense qui a pour tche de choisir les concepts. Et avant de choisir les tres que lon va observer il faut avoir conscience du monde de la nature, tout comme il faut avoir conscience du monde de la pense avant de choisir les axiomes dune thorie. Nous avons de tout existant une conscience prconceptuelle qui le considre tel quel, avec ses attributs innombrables et encore innomms. Cette conscience antrieure au concept, antrieure la pense construite et opratoire, antrieure toute dtermination, cette conscience rveuse et ottante - mais confronte de faon immdiate la consistance de lexistant - relve tout entire de la pense symbolique. 6.3.5 De laction aux valeurs Que la pense ait une nalit pratique, quelle vise laction, cest un fait dont les cabalistes se sont aviss depuis longtemps (Steinsaltz [194], Mopsik [141]). Ils distinguent quatre mondes : (1) le monde de laction, dont relve la pense elle-mme ; (2) le monde de la formation ; (3) le monde de la cration ; (4) le monde de lmanation. On peut, en interprtant ce modle en couches, dire que lintention (qui motive laction) relve du monde de la formation, que les valeurs (qui orientent les intentions) relvent du monde de la cration, et que le monde de lmanation conne linni (En-Sof ). (Jean 14 :6) : Je suis le chemin, la vrit et la vie . Dans cette phrase on peut tre attentif lordre des mots, et voici une interprtation possible. Le chemin est mentionn en premier : on ne doit pas se reposer sur ce que lon possde, il faut avancer. La 6.3. APPORTS DE LINFORMATIQUE LA PHILOSOPHIE 243 vrit ne vient quen second : plutt quun bien que lon pourrait tenir dans sa main, elle est linni de lhorizon comme un point lumineux qui oriente le chemin mais semble reculer mesure que lon avance vers lui. Enn vivre nest rien dautre que de suivre dlement (des) le chemin ainsi orient. Il se peut que la dogmatique ait oubli cette conception modeste de la vrit. Karl Popper la redcouverte au cur mme de la science (Popper [163]) : une thorie scientique ne peut pas tre vraie au sens o peut ltre lnonc dun fait car elle suppose une induction qui, gnralisant une observation invitablement limite, pourrait tre invalide par une exprience ultrieure. La scienticit dune thorie svalue non seulement par le fait quelle na pas t contredite par les expriences connues, mais aussi par le fait quelle est construite de faon tre vulnrable ( falsiable ) par lexprience future. Ainsi les thories construites de faon interdire toute rfutation, et que lon pourrait croire dnitives, sont non scientiques en raison mme de leur solidit apparente. La connaissance apparat alors comme une zone lumineuse qui peut slargir, mais se dcoupe sur un plan inni quelle nclairera jamais en entier et dont elle ne couvre donc quune part inme, aussi imposantes que soient ses constructions. La pense chinoise accorde elle aussi la priorit lorientation, au chemin (do, prononcer tao). Pour les Classiques chinois les dnitions ne dcrivent pas lessence des choses et ils ne sy intressent pas dun point de vue abstrait. Elles ne sont pour eux que des instruments en vue du contrle de lenvironnement physique et social. Ils prisent donc moins lingniosit des dnitions que le discernement qui permet dtablir des distinctions utiles. Pour eux, un concept na de valeur que sil a une utilit pratique, sil est pertinent, et la parole a moins de valeur que laction (Elissee [53]) : quand la Voie rgne, dit Confucius, laction eurit ; quand la Voie ne rgne pas, cest la parole qui eurit . Les mots sont des pointeurs vers une ralit quils natteignent pas : viser nest pas atteindre , (zhi b zh, prononcer djeu pou djeu)(Hui Shih, cit par Needham [145] vol. VII:1 p. 49). Ainsi diverses sagesses montrent notre vie oriente par des valeurs qui dterminent nos intentions et se concrtisent dans notre action. Ces valeurs rencontrent le monde tel quil existe : il nous revient de les y manifester pratiquement et symboliquement, de les y incarner. Ce monde, notre pense ne nous permet pas de le connatre exhaustivement, mais elle est pour laction un outil ecace et cela doit nous sure. Cheminer vers linni alors que notre vie est limite par le temps et lespace, comme par lenvergure de lexprience possible, cela suscite une sourance qui est insparable du destin humain. Confucius a mis la compassion (cum patire, sourir avec , en chinois rn, prononcer jen) au premier rang des valeurs humaines. Les nazis ont vu par contre dans la compassion une faiblesse : poussant lextrme linjonction Du mut hart sein, tu dois tre dur , ils se faisaient un devoir dtre erbarmungslos, impitoyables. Refuser lhumanit leur semblait tre un signe de force mais leur brutalit tait plutt le symptme dune inrmit. Celle-ci fut prsente tout autant chez les staliniens (Mon- 244 CHAPITRE 6. ASPECTS PHILOSOPHIQUES teore [139]). Elle perdure aujourdhui dans la vogue dun anti-humanisme esthtisant prtention thorique dont on ne peroit sans doute pas assez clairement les implications pratiques. On retrouve la compassion dans lexpression (Jean 13:34) que lon traduit par aimez-vous les uns les autres . Dans lentreprise, la ncessit du dialogue entre spcialits direntes comme avec les clients invite la traduire par respectez-vous les uns les autres , cest-dire faites un eort sincre pour comprendre ce que lautre vous dit : sans cet eort, il sera impossible de faire cooprer des personnes qui ont des vues direntes sur les tres avec lesquels lentreprise est en relation, qui utilisent des grilles conceptuelles direntes et parlent selon des vocabulaires dirents. Or il est bon que dans lentreprise chacun soit assez polyglotte pour pouvoir comprendre, sinon parler, le langage des autres spcialits. Point nest besoin, pour fonder lhumanisme, davoir recours aux motions douteuses qui entourent les bons sentiments : lobservation, la simple et ferme logique y susent. Ce que chacun possde de plus prcieux et de vritablement sacr, par del ses particularits individuelles, cest son humanit mme : et nous la possdons tous galement. Cest mme sous ce seul rapport - mais il est fondamental - que lon peut dire que les tres humains sont tous gaux. La phrase nous sommes tous des tres humains procure alors ldice des valeurs, des intentions et de laction un fondement aussi simple et aussi solide que le lien que Descartes a instaur entre la pense et lexistence en disant je pense, donc je suis [46]. 6.3. APPORTS DE LINFORMATIQUE LA PHILOSOPHIE 245 Troisime partie Linformatisation de lentreprise 246 247 Chapitre 7 Socle smantique 7.1 Langage et langage Selon Saussure [179] une langue est un systme de signes , chaque signe tant un doublet constitu dun signiant phontique et dun signi conceptuel 1 . Saussure estime impossible de dire lequel, du signiant ou du signi, est premier dans le signe ; pour dcrire la formation des signes il a recours une image suggestive ([179] p. 156) : La pense, chaotique de sa nature, est force de se prciser en se dcomposant. Il ny a donc ni matrialisation des penses, ni spiritualisation des sons, mais [...] la penseson implique des divisions et la langue labore ses units en se constituant entre deux masses amorphes. Quon se reprsente lair en contact avec une nappe deau : si la pression atmosphrique change, la surface de leau se dcompose en une srie de divisions, cest--dire de vagues ; ce sont ces ondulations qui donneront une ide de [...] laccouplement de la pense avec la matire phonique . Cette intuition puissante tourne le dos la conception qui ne voit dans la langue quun habillage de concepts prexistants : la cration des signes est la fois, et insparablement, cration des concepts et cration de la notation sonore qui conditionne leur identication, leur recyclage dans le raisonnement ou limaginaire, leur communication. Les structuralistes, soucieux de mettre jour ce qui peut tre dit dans une langue existante, ne se sont intresss ni la cration ni lvolution de la langue que Saussure avait pourtant voques : voulant souligner les contraintes quimpose larchitecture existante, il nont pas cru opportun de faire apparatre les procds qui permettraient de sen aranchir ou tout au moins de les dplacer. Par ailleurs Saussure naccorde pas de place aux connotations, ces liaisons entre signes qui confrent au langage sa puissance suggestive ; il ne mentionne pas les associations dides qui, appuyes sur le rseau des conno1. Le terme langage , lui, associe langue et parole , cette dernire dsignant les aspects physiologiques et acoustiques de llocution et de laudition. 248 7.1. LANGAGE ET LANGAGE 249 tations, sont si fcondes pour la rexion et si ecaces pour la communication. Lorsquon les considre, on rencontre un fait qui semble contredire Saussure : il arrive, lorsque lesprit suit le cours des associations dides et des raisonnements, quil identie un concept pour lequel il lui faut trouver un nom : dans ce cas la cration du signi est bien antrieure celle du signiant. Les informaticiens de profession connaissent la dirence entre le langage de programmation et le langage naturel. Ils savent que le langage de programmation ne doit pas comporter de connotations : lautomate ne pouvant pas interprter les suggestions, il faut lui donner des consignes parfaitement explicites. La vie courante a par ailleurs tt fait de leur enseigner que, dans la conversation entre des tres humains, lexplicitation parfaite quexige la programmation nest pas de mise. On doit en fait distinguer trois types de langage : 1) le langage naturel, connot, suggestif, alimente une pense qui fonctionne par association dides ; il est exploratoire et cratif, mais au risque dune erreur logique (contradiction interne) ou dune inadquation laction ; 2) le langage thorique, fond sur des dnitions dont toute connotation doit tre carte, procure la prcision ncessaire laction. Aux concepts ainsi dgags il associe des hypothses causales. Nota Bene 1 : Les thoriciens attribuent au langage thorique le monopole de la rigueur. Cependant le bon usage du langage naturel est, dans son ordre, aussi exigeant que la construction thorique. Il nest pas facile en eet de matriser la puissance allusive de la langue. Cest l tout lart de la posie, et ceux qui se moquent des potes auraient du mal galer le pouvoir suggestif que La Fontaine atteint sans eort apparent : Un jour, sur ses longs pieds, allait, je ne sais o, Le hron au long bec emmanch dun long cou 2 . Nota Bene 2 : Les mathmatiques sont le langage thorique pur ; elles explorent, partir des dnitions ou axiomes ( what is ), les implications du principe de non-contradiction et prparent ainsi laction en gnral. Nota Bene 3 : Associer la thorie laction peut surprendre. Cependant il faut bien, pour agir, prciser sur quoi lon va agir et poser des hypothses sur les causalits que laction fera jouer. Le fait que cela soit souvent implicite nenlve rien cette opration, mais il faut distinguer la thorie implicite, luvre, de la thorie explicite qui seule se prte la communication et la discussion scientiques. Nota Bene 4 : La thorie, qui ne doit comporter aucune connotation, slabore en polmiquant avec le langage naturel : si les associations dides jouent un rle essentiel dans la rexion qui prcde et motive llaboration thorique, elles ne doivent plus gurer dans lexpression mme de la thorie. 2. Jean de La Fontaine (1621-1695), Le Hron , Fables, Livre VII Fable 4. 250 CHAPITRE 7. SOCLE SMANTIQUE Il reste cependant ncessaire de fournir, sous forme de commentaires, la cl des intuitions qui ont guid la construction thorique. 3) le langage de programmation vise faire faire par lautomate un ensemble bien dni doprations. On est l dans le monde du how to , du savoir-faire , de la mise en pratique. Ce langage doit respecter les contraintes de la cohrence car dans le domaine de laction le principe de non-contradiction sapplique absolument. Il doit respecter galement les contraintes physiques de lautomate (taille des mmoires, puissance des processeurs, dbit des rseaux). Les donnes sont comme dans le langage thorique dnies par des concepts purs, sans connotations. Pour pouvoir formuler les commandes adresses lautomate, le langage de programmation fournit une syntaxe, cest--dire (1) des rgles dcriture permettant de distinguer programme et commentaire, donne et fonction, divers types parmi les donnes, et aussi (2) des formes spciales conventionnelles et des fonctions prprogrammes. Il ne fournit pas - mais il est prt les accueillir - les tables de codage qui associent chaque donne sa dnition selon le langage conceptuel de lutilisateur. Un langage thorique est plus pauvre que le langage naturel - il est rare que son vocabulaire comporte plus de quelques dizaines de termes mais il va plus loin dans lexploration des relations causales entre concepts et de leurs implications. Son formalisme garde cependant peu de traces des intentions qui ont suscit la construction de la thorie, ce qui droute souvent lintuition du non expert. Un programme informatique est encore plus loign de cette intuition parce quaux contraintes purement logiques, que lon comprend aisment aprs un apprentissage, il ajoute les conventions qui rsultent des contraintes de lautomate et dont la comprhension demande une expertise peu courante. Ainsi, le langage naturel facilite la communication entre les tres humains grce aux allusions et suggestions qui lui permettent, ft-ce au prix dune imprcision, de transmettre plus dinformation que nen contiennent ses termes pris la lettre. Le langage thorique par contre est fait pour penser laction dont il dsigne les objets avec prcision ; mais tant peu suggestif il se prte plus la collaboration dans laction qu la communication avec ceux qui sont loin de laction. Le langage de programmation est, lui, adapt pour commander lautomate qui va assister laction humaine. Il nest pas conu pour tre lu ni compris par un tre humain, mais pour tre pratiquement ecace 3 . * * En informatique, le mot logique dsigne non pas les rgles formelles dont le respect garantit lexactitude du raisonnement, mais les rgles syntaxiques auxquelles doit se conformer tout langage de programmation. Le 3. Certains auteurs considrent la lisibilit comme la premire qualit dun programme. Certes un programme bien crit sera plus facile corriger sil en est besoin, mais le principal critre de qualit est bien lecacit pratique du programme et non sa lisibilit. 7.1. LANGAGE ET LANGAGE 251 mot smantique , qui dsigne en linguistique le sens dun texte pour le distinguer de sa forme, dsigne en informatique linterprtation dun langage sous forme de structures mathmatiques (typage des donnes etc.). La normalisation du vocabulaire lague les synonymes, limine les homonymes et clarie les concepts. Mais parfois elle grave de faux amis dans le marbre. Celui qui seorce damliorer le vocabulaire se fait alors reprocher de scarter du langage standard ; mais que faire si ce langage est dans lentreprise source de contresens rpts ? Pour quelques mots bien btis, comme informatique ou logiciel , combien de monstres a conforts la normalisation ? Quelle qualit linguistique peuvent dailleurs avoir des compromis tablis par des comits o sarontent les intrts conomiques des industriels? Nest-il pas trop courant que lon prtende imposer tous, sous prtexte de rigueur, le particularisme dun jargon professionnel? Lun des faux amis les plus rvlateurs est le mot donne , dutilisation si courante. La donne est la matire premire de linformatique. Ce sont les donnes qui remplissent les mmoires, que les rseaux transportent et que traitent les processeurs. La donne rsulte dune observation (ou mesure ), elle-mme conditionne par une dnition dcoulant dun choix. On est ici tout prs de Saussure : alors que le signe est un doublet form dun concept et dun son, la donne est un doublet form dune dnition et dune mesure. La smantique de la donne rside dans sa dnition ; sa physique rside dans la mesure que fournit lobservation et que linformatique enregistre. La smantique de la donne est tout entire du ct du professionnel qui va se faire assister par linformatique, car lui seul peut dnir ses priorits et indiquer les observations qui sont ncessaires. La qualit de cette smantique conditionne celle de linformatique ; cest dans la matrise de cette qualit, dans la construction du langage de lentreprise, que rside le problme fondamental pour linformatisation. Si la smantique de lentreprise est mal btie, si lon y code nimporte comment, linformatisation sera rate quelle que soit la qualit formelle des programmes informatiques. Or dans beaucoup dentreprises les identiants sont de mauvaise qualit, les rfrentiels mal conus, les donnes de rfrence mal gres : la plupart des dfauts des systmes dinformation ont leur origine non dans linformatique elle-mme, mais dans le manque de rigueur smantique des matrises douvrage. Ces dfauts-l risquent dchapper lattention des informaticiens. Ayant rserv le mot smantique aux composantes abstraite, oprationnelle, dnotationnelle et axiomatique de la smantique formelle , il ne leur reste plus pour dsigner la smantique de lentreprise que lexpression smantique informelle , expression entache de connotations pjoratives comme oue , mal dnie , peu rigoureuse etc. Cela dtourne lentreprise de leort ncessaire pour construire son rfrentiel. La cloison ainsi rige entre linformatique et la smantique de lentreprise interdit en pratique de penser lautomatisation, darticuler convenablement lautomate aux processus de production. Ainsi on ne saura ni ngocier, ni mme dnir la perte en information (au sens de Shannon, voir 252 CHAPITRE 7. SOCLE SMANTIQUE page 36) qui est ncessaire pour obtenir un gain en signication, alors que cette dmarche constitue le cur mme de la statistique (Volle [211]). lextrme linformaticien considre les donnes comme un minerai dont seule importe la volumtrie. Toutes sont traites ple-mle, de la mme faon, quil sagisse didentiants ou dattributs, de donnes saisies, de donnes intermdiaires ou de rsultats - alors que pour la smantique de lentreprise les identiants doivent tre parfaits, les donnes saisies doivent tre vries. Si les informaticiens ont explicit pour les changes de donnes des critres de qualit formelle comme les proprits ACID (atomicit, cohrence, isolation, durabilit), rares sont les entreprises qui ont mis en place une administration des donnes (voir page 265) qui garantisse la qualit de leur smantique. La ngligence envers la smantique de lentreprise est dautant plus dommageable que lassistance par lautomate sest tendue tous les processus de production et sarticule dsormais de faon intime avec le travail des tres humains. Le succs de linformatique la confronte un d intellectuel : matriser la smantique de lentreprise, dnir judicieusement larticulation entre lautomate et ltre humain. * * Linformatique, grande aventure intellectuelle de notre poque, a attir quelques-uns des esprits les plus ns et les mieux quilibrs. Ceux-l ne sont nullement gns par un vocabulaire mal conu : ils savent ce que les mots dsignent et ne sont pas dupes des connotations. Ils sont par ailleurs assez ouverts, curieux et gnreux pour sintresser lentreprise et dnir intelligemment sa smantique. Il existe aussi parmi les matrises douvrage, plus rarement il est vrai, des personnes qui savent ce que lon peut attendre de lautomate et comprennent ses contraintes. Ces diverses personnes savent viter les piges et nont donc pas besoin de garde-fou. Mais quand on pense lorganisation de lentreprise, son langage, il faut considrer non pas seulement ces personnes lintelligence dlie, mais aussi lindividu moyen dont la comprhension est embrouille par les faux amis, et encore les dirigeants qui ne sont pas des experts mais doivent pourtant pouvoir prendre des dcisions justes. Il faut considrer enn les personnes intelligentes elles-mmes, qui lon doit pargner le temps et leort ncessaires, aussi intelligentes soient-elles, pour se reprer dans un univers confus. On doit galement - car dans une entreprise on ne vit pas parmi les anges du Paradis - ter aux pervers les armes que leur procure la confusion du vocabulaire et des ides, ainsi que les espaces trop propices que cette confusion procure aux jeux de pouvoir. 7.2 Ingnierie du systme dinformation analyser les textes les plus anciens (...), avant mme que ne spanouisse une littrature religieuse ou profane, on peut approcher le pourquoi de lcriture. Il sagit gnralement dim- 7.2. INGNIERIE DU SYSTME DINFORMATION poser sa marque de proprit, de tenir des comptes, dtablir des listes dindividus, danimaux ou de biens, de cataloguer en quelque sorte. (...) Ce sont donc des raisons trs pragmatiques et concrtes qui ont pouss les hommes inventer un mode de transmission dirent du langage, et non une rexion thorique. (...) Pourtant, le seul fait dcrire (...) a profondment modi la manire de penser de ceux qui ont utilis ce nouvel instrument. (...) Pouvoir dresser une liste qui na plus besoin dtre mmorise entrane toute une srie de changements dans la manire de raisonner, ainsi que dans la transmission des connaissances. (Christiane Zivie-Coche, in L. Bonfante et coll., La naissance des critures [18], p. 13) 253 Un systme dinformation a pour but dassister les agents de lentreprise dans leur travail en leur permettant de mobiliser, travers le rseau, les ressources de puissance et de mmoire que fournit lautomate. Il enregistre le langage de lentreprise quil quipe en outils de classement, recherche, traitement et communication. Dans tout systme dinformation diverses logiques fonctionnent conjointement. On peut donc utiliser un modle en couches pour faire apparatre leur juxtaposition et leur articulation. La dlimitation des couches peut toujours se discuter et dailleurs on peut reprsenter un mme organisme selon divers modles en couches selon le point de vue que lon adopte. la base du systme dinformation se trouve le socle smantique contenant les rfrentiels (modles, nomenclatures, identiants). Ce socle est gr par ladministration des donnes. Il fournit lentreprise son vocabulaire ; il documente la faon dont elle classe et dcrit ses processus, ses clients, ses produits etc. ainsi que les attributs qui les caractrisent. La plate-forme technique comporte les matriels (machines, rseaux), les dispositifs de commande (systme dexploitation, langages de programmation, progiciels) et les solutions darchitecture (middleware, interfaces etc.). Le contenu applicatif des systmes dinformation modernes se dnit essentiellement par les objets ou composants, structures qui reprsentent chacune un tre du monde de la nature et articulent les liens vers des enregistrements contenus dans les bases de donnes, et par les processus qui balisent la succession des tches excutes sur les composants. Les modles dcrivant les processus et les composants gurent dans le rfrentiel de lentreprise. Construire un systme dinformation, cest dabord modliser les composants et les processus. Le systme dinformation fournit aux utilisateurs, outre les outils applicatifs, des ressources de bureautique et dinformatique communicante qui leur permettent de produire et communiquer des textes en langage naturel : messagerie, documentation lectronique, rdaction cooprative, diusion slective, forums etc. Lensemble de ces outils a t dsign par le terme groupware , de plus en plus souvent remplac par Intranet (ou Extranet si la communication stend plusieurs entreprises). Linformatique de communication permet dassocier aux donnes structures le commentaire qui les rendra intelligibles. Elle sarticule aux ou- 254 CHAPITRE 7. SOCLE SMANTIQUE Applications : Une application se dnit dune part par des structures de donnes, dautre part par des algorithmes de calcul a . Les utilisateurs appellent chaque application par un nom propre ( Claudine , Chops , Galile etc.), ce qui lui confre une sorte de personnalit. Dans lurbanisme du systme dinformation les applications sont comme des immeubles familiers, parfois imposants mais construits des dates direntes et entre lesquels il est parfois dicile de communiquer. Composants : Dans le vocabulaire des langages objets, un composant est un ensemble de classes articules autour dune classe matre ; dans le langage courant, un composant est dans le systme dinformation la reprsentation dun dossier (dossier client, dossier produit, dossier commande etc.). Passer de l application au composant , cest changer de priorit et de point de vue. Avec lapplication, la priorit appartient aux traitements, aux algorithmes qui accaparent lattention du programmeur. Avec le composant, la priorit revient aux donnes, ou plutt selon le vocabulaire des langages objets aux attributs observs sur chaque dossier ; le programme est organis de sorte que la cohrence des attributs dun mme objet soit prserve contre toute intervention intempestive b . Processus : Le processus est la succession des tches qui contribuent une mme production. Alors que les applications ne contenaient pas dinformation sur les processus, les systmes dinformation automatisent aujourdhui le parcours du dossier entre les divers agents qui doivent le traiter (traitement dune commande, dune demande de crdit, dune lettre de rclamation etc.). a Cf. le titre de louvrage de Niklaus Wirth [219], crateur du langage Pascal : Algorithms + Data Structures = Programs b Cest ce que lon appelle encapsulation . 7.2. INGNIERIE DU SYSTME DINFORMATION 255 tils applicatifs : laide contextuelle utilise la documentation lectronique, les workows quipent les processus en utilisant les mcanismes de la messagerie. Les qualits essentielles que doit possder un systme dinformation sont : - la pertinence (adquation aux besoins des utilisateurs), - la sobrit (il est inutile et coteux de mettre en service des fonctionnalits qui resteront inutilises), - la cohrence (sans cohrence, on ne peut pas parler de systme !). Nous avons mentionn la cohrence en dernier parce quil sagit dune qualit formelle, ncessaire mais non susante et plus facile contrler et administrer que les deux autres. Pour obtenir un systme dinformation possdant ces qualits il faut avant toute ralisation procder des consultations et expertises, modliser les processus et composants, spcier les fonctionnalits que le systme dinformation doit fournir. Le poste de travail (ordinateur personnel en rseau) fournit lutilisateur linterface (cran, clavier) travers laquelle il accde au systme dinformation. Le but de lentreprise tant dobtenir un couple homme - machine ecace dans loptique du travail assist par ordinateur , il convient de dnir le poste de travail de telle sorte quil quipe convenablement lutilisateur et de former celui-ci son maniement. Il ne faut pas entendre ici le mot utilisateur au singulier : si lon considre un processus, l utilisateur dsigne lensemble des personnes qui sont organises pour faire fonctionner le processus. Lutilisateur, cest donc l tre humain organis en vue de la production. Souvent, la conception du systme dinformation et sa mise en uvre impliquent une rednition de lorganisation, cest--dire des missions attribues aux entits de lentreprise et aux personnes ; la mise en uvre de cette rorganisation sappelle conduite du changement . * * Lingnierie des systmes dinformation est un cas particulier de lingnierie de systme (Meinadier [130]). On y retrouve les mmes notions (matrise douvrage et matrise duvre, conduite de projet, spcication des exigences etc.). Cependant lingnierie de systme est plus dicile dans le systme dinformation que dans les projets techniques, fussent-ils trs compliqus. Un projet technique comme la conception dun avion ou dune centrale nuclaire est en eet ralis par des ingnieurs qui expriment leurs exigences en termes observables et mesurables, et qui sont soucieux de traiter les questions de physique que pose la conception et la fabrication du produit de telle sorte que celui-ci rponde ces exigences. Par contre un projet de systme dinformation de gestion concerne non un produit, mais le fonctionnement dune organisation. Il nest pas facile de dnir les critres qui permettraient dvaluer sa russite, et il existe un cart entre lorganisation humaine, dont le ou est la fois naturel et entretenu, et le logiciel dont le fonctionnement est automatique : 256 CHAPITRE 7. SOCLE SMANTIQUE - un spcialiste de lingnierie de systmes, invit mettre en place un systme dinformation, demanda que lon indiqut dabord la rpartition des pouvoirs de dcision. Son intervention sest arrte l, les dirigeants prfrant laisser implicite la rpartition des responsabilits ; - le responsable de la matrise douvrage dune grande entreprise ma dit quil devait consacrer 95 % de son temps de travail des questions de pouvoir, et quil ne lui en restait que 5 % pour traiter les questions relatives au processus de production. Ainsi, alors que lingnierie de systme donne une place importante lidentication des exigences, au suivi de leur ralisation tout au long du projet et enn leur vrication lors de la recette nale, on le fait rarement pour un systme dinformation. On devrait pourtant tout le moins imposer la matrise duvre de formaliser les spcications sous forme dexigences, avec les mthodes de vrication associes, et de produire les tableaux de bord qui permettront den assurer le suivi. * * Comme le systme dinformation sinsre dans lorganisation et touche la rpartition des pouvoirs lgitimes, il faut lancrer sur des choses aussi stables que possible. Il est salubre de prendre pour point de dpart les produits que lentreprise labore, puis leurs processus de production, ensuite les livrables (ou produits intermdiaires ) que fournissent des sous-processus, enn les activits qui senchanent dans le parcours de chaque processus. La dmarche se fonde ainsi sur la physique de lentreprise - processus de production et de commercialisation, relations avec les clients et partenaires - et non sur la rpartition des pouvoirs que dcoupe lorganigramme et que lon nomme, par abus de langage, organisation. Les applications informatiques deviennent alors invariantes par rapport cette organisation qui, elle, est de plus en plus volutive : un changement de l organisation entranera une simple modication de laectation des activits aux diverses entits de lentreprise. Les exigences sexpriment en termes de qualit des produits, de qualit des processus (matrise des dlais, satisfaction des clients) et decacit (consommation des ressources), toutes choses quil est possible dobserver et de mesurer. Il faut donc non seulement que le systme dinformation outille le processus en automatismes, mais aussi quil produise les indicateurs qui, rendant sa qualit visible par tous, inciteront la maintenir. Lingnierie doit, dans les systmes techniques, satisfaire toutes les exigences initiales (amendes par dventuelles demandes de drogation formellement acceptes par le matre douvrage) : ces exigences, exprimes par des ingnieurs, rsultent dune slection svre. Dans les systmes dinformation, par contre, les exigences initiales sont souvent dmesures. Il faudra savoir ne retenir parmi elles que les 20 % vraiment indispensables, leur slection devant tre dment justie. Il faut en ingnierie de systme se der des connotations du mot optimiser et du mot rationnel : mieux vaut seorcer dtre raisonnable, terme qui a dailleurs lui aussi pour racine le mot raison. 7.2. INGNIERIE DU SYSTME DINFORMATION 257 Il est en eet impossible, lorsquil faut satisfaire quelques milliers dexigences, dintroduire lensemble des contraintes dans une quation qui fournirait le paramtre conomique quil sagit de maximiser. Peut-on dailleurs dnir le meilleur avion, la meilleure automobile ? Dans un tel contexte, optimiser ne peut pas vouloir dire que lon cherche maximiser une fonction objectif : il sagit plutt de faire une analyse de la valeur sur les choix successifs selon une approche qui considre lensemble du cycle de vie du produit. Lingnierie de systme implique donc que lon sattache raisonner sur des choix et les justier en tenant compte des points de vue des acteurs concerns. Beaucoup de systmes dinformation sont devenus des monstres inexploitables parce que lon ne stait pas interrog sur la pertinence de la demande des utilisateurs. Il est raisonnable de chercher faire le travail le moins lourd possible tout en satisfaisant convenablement les besoins. Cela implique de ne jamais tenter dautomatiser des tches que ltre humain accomplit mieux que lordinateur. La FAA (Federal Aviation Administration des tats-Unis), qui a tent dautomatiser le travail des contrleurs ariens, a d arrter ce projet alors quil avait cot plusieurs centaines de millions de dollars. Il ne faut pas non plus tenter dautomatiser les arbitrages politiques, les dcisions stratgiques auxquelles le systme dinformation ne peut fournir que des tableaux de bord et des simulations. Par contre, on peut automatiser ecacement une aide la dcision oprationnelle (quart-opration du transport arien, dcision de prt dans une banque, cellule de crise). Bien souvent, on ne peut pas assigner de limite rationnelle la richesse dun outil, au dtail dun rfrentiel etc. Dans ce cas, il sera raisonnable de borner les exigences en se xant une limite arbitraire en budget et en dlai. On pourra par la suite enrichir loutil si le besoin sen fait fortement sentir. * * Le systme dinformation est le langage de lentreprise, un langage articul son action. Il est organiquement li son positionnement, ses priorits : il exprime sa personnalit. Lentreprise le scrte tout comme une civilisation scrte sa langue. Il nest donc pas tonnant que sa dnition rvle des enjeux, suscite des conits, saccompagne de malentendus. Les comptences de lingnieur, la rigueur avec laquelle il applique les principes de lingnierie, ne susent pas pour concevoir un systme dinformation : il faut aussi quil possde une sensibilit de sociologue et des comptences en linguistique. Il faudra quil sache manipuler pour la bonne cause , dans le droit l de lcole de Palo-Alto (Marc et Picard [160]). Ceci est vrai dailleurs non seulement pour les systmes dinformation, mais aussi pour ceux des projets techniques et scientiques qui impliquent plusieurs entreprises, plusieurs pays, plusieurs cultures. La conception dun systme dinformation suppose une spcication prcise, sans quoi on abandonne au programmeur le choix de ce qui devra tre implment. Les choix fondamentaux, qui relvent de lanalyse de la valeur, sont in ne du ressort de la matrise douvrage qui seule peut valuer la rentabilit dun projet. Lapport majeur de lingnierie de systme rside 258 CHAPITRE 7. SOCLE SMANTIQUE dans la clart de la justication des choix du matre douvrage. Jean-Pierre Meinadier plaide pour une matrise douvrage comptente et rigoureuse. Lexprience lui a montr que la maturit de la matrise douvrage tait le facteur dcisif de la russite dun projet, cest--dire de la satisfaction des utilisateurs et des autres parties prenantes. 7.3 Approche linguistique Les Grecs distinguaient dans la ralit observable la et la , la nature et la thse . La , indpendante de la volont collective des hommes, relve de lordre rgulier du monde : cest le monde de la nature ; la recouvre ce qui dpend de la volont collective, que celle-ci soit ou non consciente et explicite : cest le monde de la pense au sens le plus large. Lorsquon considre une entreprise, on doit de mme distinguer les vnements du monde de la nature , dont le constat ou lanticipation dclenchent son activit (rception dune commande ou dune rclamation, innovation technique, initiative dun concurrent etc.) et les processus internes selon lesquels elle labore sa rponse ces vnements. Cette rponse consiste elle-mme en la production de nouveaux vnements, qui agissent sur le monde de la nature. Lexamen des processus conduit distinguer dans lentreprise dune part la couche physique o rsident la fonction de production et les facteurs de production (machines, personnel, matires premires) ainsi que la relation avec les clients et les fournisseurs ; dautre part la couche organisation o se dnissent les entits lgitimes et se dlimitent les pouvoirs de dcision (investir, diversier les produits, former, promouvoir ou sanctionner les personnes etc.). Le systme dinformation quipe les processus auxquels il apporte les ressources de lautomate. Il est lui aussi tout la fois : - : support physique de la circulation des ides au sein de lentreprise (de mme que la modulation de londe porteuse par le signal sonore est, sur un rseau tlphonique, le support physique de la conversation entre des personnes), - : cadre conceptuel et thorique a priori qui, fondant le discernement des agents et leur capacit de dcision, leur permet de percevoir les vnements du monde rel et dagir sur lui. Le systme dinformation apparat alors comme un systme de signes (Saussure [179]), comme le langage de lentreprise, un langage entirement orient vers laction. La succession des langages informatiques qui sempilent du microcode aux applications 4 culmine dans la dnition conceptuelle et 4. Les couches du langage qui sempilent jusquau microcode visent assurer (1) la traduction progressive des ordres donns la machine virtuelle en instructions lmentaires que lautomate sera capable de traiter ; (2) lvolutivit et la maintenance du logiciel grce la clart du dcoupage en modules, la gestion de conguration, la documentation, au nommage etc., volutivit qui doit permettre de rpondre au moindre cot aux chocs provenant (a) de lenvironnement rglementaire (droit, scalit) ; (b) de 7.3. APPROCHE LINGUISTIQUE 259 fonctionnelle du systme dinformation 5 . Le systme dinformation ore ses utilisateurs une machine virtuelle o les concepts proches de laction sont explicits, disponibles et manipulables ; il structure lassistance quapporte lautomate programmable loprateur. * * La physique de lentreprise suppose ladaptation un monde en volution : les techniques changent ainsi que la rglementation, les concurrents prennent des initiatives, les besoins des clients voluent. Lingnieur soucieux decacit souhaite donc que le langage de lentreprise soit aussi souple que le volant dune automobile et que lorganisation volue sans retard. Cependant lorganisation est en place, les missions sont dnies, leurs responsables dsigns : lentreprise attend que lingnieur agisse dans ce cadre et selon ce quil autorise. Chacune de ces deux exigences est rationnelle. Une entreprise rigide, indirente aux volutions du monde rel, deviendrait la longue inecace, mais par ailleurs une entreprise dont lorganisation serait modie sans cesse ne pourrait pas stabiliser son langage et cela dconcerterait ses agents : beaucoup dentre eux partiraient, les comptences ne pourraient pas saccumuler. Un chantier permanent ne peut pas tre ecace. La solution raisonnable ne peut rsulter que dun arbitrage entre les exigences de la physique et celles de lorganisation. La qualit dun dirigeant svalue selon son aptitude assurer cet arbitrage : le bon dirigeant est la fois attentif lorganisation et vigilant envers les techniques et le march. Dans certaines entreprises toutefois, les dirigeants vivent dans un monde qui relve dune sociologie spcique et les spare de la physique de lentreprise 6 . Le systme dinformation est alors non pas une articulation entre lorganisation et la physique, mais lenjeu dune lutte entre elles. Le discours dune entreprise portera toujours exclusivement sur sa physique : objectifs decacit, de comptitivit, de cration de valeur etc. ; mais il sera souvent plaqu sur une ralit toute dirente, que le systme dinformation rvle comme le ferait une radiographie. Quand les dcisions des dirigeants sont dtermines par la seule organisation, les forces qui concourent lentropie du systme dinformation, lclatement du langage, jouent sans contrepoids. Le rfrentiel sparpille en de multiples tables de codage spciques chacune un domaine ; tout codage se diversie encore en dialectes locaux, chaque rgion linterprtant sa faon ; certaines donnes seront mal codes, les agents oprationnels jugeant leur qualit indirente ; les lacunes dans la ralisation des applications seront rattrapes sur le terrain lenvironnement conomique (volution de la clientle, des consommations intermdiaires, des techniques, des fournisseurs, des partenaires, des concurrents). 5. Pour pouvoir se comprendre et changer leurs intentions les tres humains enrichissent le langage conceptuel du systme dinformation par le symbolisme du langage connot, auquel linformatique de communication fournit un vecteur puissant. 6. Une situation analogue se retrouve dautres niveaux : les personnes qui dtiennent le pouvoir politique peuvent tre attentives la socit, vigilantes envers le monde extrieur ; mais elles peuvent aussi relever dune sociologie spcique qui les distingue et les isole. 260 CHAPITRE 7. SOCLE SMANTIQUE par des ressaisies et traitements manuels pnibles etc. La plate-forme informatique, elle aussi nglige, connatra les pannes sans responsable identi, les buers qui dbordent et linscurit. Lorsquon veut agir pour faire voluer le systme dinformation dune entreprise, on rencontre deux obstacles : lun rside dans la comprhension des enjeux physiques de lentreprise, de ses priorits, et de la conguration qui doit en rsulter ; lautre rside dans lorganisation, qui rsiste la communication entre les personnes de lentreprise ou soppose des changements quelle juge dfavorable pour ses intrts. 7.3.1 Physique de lentreprise Le fonctionnement de lentreprise appartient, bien que celle-ci soit une cration historique, au rgne de la nature. Il obit des lois contraignantes : celles du march sur lequel lentreprise prsente son ore, celles du crdit qui nance son activit, celles de lorganisation interne de la production. Notre connaissance de ces lois est limite, comme dans tous les autres domaines de la nature. Nous pouvons les approcher par lexprience, les explorer par le raisonnement, nous armer de rgles et de principes, cela nexclura jamais les surprises et nous devons rester vigilants : mme si le raisonnement fournit des poignes qui permettent dagir sur la nature la complexit de celle-ci le dpasse. Le systme dinformation concourt la vigilance en mme temps quil permet de matriser le parcours des processus de production. Sa conception doit elle aussi obir des principes ; certains dentre eux visent viter des incohrences, et on ne penserait pas mme les mentionner si, par dfaut dintuition envers la physique de linformation, les erreurs ntaient pas si courantes. Mentionnons ces principes lmentaires pour ny plus revenir : dnir les domaines daction, les processus de production de valeur ajoute, les populations dentits concernes par ces processus, les classes dobjets utiliser pour dcrire ces populations ; organiser les processus de faon viter les doubles saisies, doubles identications et connexions rptes des applications diverses ; liminer les synonymes et les homonymes ; construire les rfrentiels (identiants, dnitions des donnes), et grer les donnes de rfrence, de sorte que la smantique du systme dinformation soit matrise... Quelle arme mettrait en campagne des soldats qui ne sauraient ni marcher, ni faire usage de leurs armes, ni distinguer lami de lennemi, et des ociers qui nauraient reu aucune formation la tactique? Une entreprise dont le systme dinformation viole ces principes lmentaires ressemble une telle arme. Pourtant lexprience montre que tout lmentaires que soient ces principes, ils sont rarement respects. Lorsquon a su viter les incohrences, il reste dnir le systme dinformation qui correspond la stratgie de lentreprise. Ici les choses deviennent subtiles et lintuition est souvent droute. Supposons par exemple que votre entreprise exploite une intermdiation sur un march. Vous avez grer deux 7.3. APPROCHE LINGUISTIQUE 261 relations : avec les oreurs, avec les demandeurs ; le cur de votre activit, cest de former des couples ore - demande de bonne qualit, cest--dire qui suscitent une transaction satisfaisante pour les deux parties. Supposons maintenant qu lore principale sajoute une ore secondaire. Cest le cas si lon considre le march du travail, sur lequel lore principale est lore demploi qui rpond la demande demploi, et lore secondaire est lore de formation professionnelle : on peut en eet, si lon ne trouve pas immdiatement dore pour un demandeur, chercher pour celui-ci la formation qui lui permettrait dtre en meilleure posture sur le march du travail. Alors lintermdiation doit mettre en relation non plus deux populations (ores et demandes demploi) mais trois (ores et demandes demploi, ores de formation) ; on doit traiter non plus une relation entre deux populations, mais trois relations entre trois populations. Lajout dun ple relationnel, qui semblait naccrotre la complexit du systme dinformation que de 50 % (passer de deux trois ples), laccrot en ralit de 200 % (passer dune trois relations) (gure 7.1). Pour anticiper leort que demande une telle volution, il faut avoir une intuition immdiate et exacte de la physique de lentreprise. Fig. 7.1 Passage de deux trois ples Limplication du systme dinformation dans la relation avec le client fait elle aussi lobjet de choix stratgiques, dailleurs rvlateurs des priorits de lentreprise. Si une banque identie non le client lui-mme mais les divers comptes quelle lui ouvre, de sorte quil lui sera pratiquement impossible de faire le tour de lensemble de ses relations avec un client particulier, elle rvle que sa priorit nest pas de connatre ni de comprendre le client mais de grer sparment les divers outils commerciaux quelle utilise. Son regard est dirig non vers le client, quoi quelle puisse dire, mais vers sa propre organisation : lorganisation interne, les plates-bandes des diverses directions, voil ce qui importe. Il en sera de mme de loprateur tlcoms qui identie non ses clients, mais des lignes etc. Si une banque dcide de coner la mme direction la responsabilit de la conception des services oerts la clientle et celle du back oce correspondant, elle donne cette direction la possibilit de vrier la faon dont ses prescriptions sont appliques et les eets qui en rsultent (puisque ce qui se passe dans la premire ligne a des consquences visibles dans le back-oce), ce qui lui permettra de ragir rapidement et dacclrer la maturation de son ore de services. 262 CHAPITRE 7. SOCLE SMANTIQUE Si une entreprise dcide de grer son ore sur lInternet indpendamment de son ore traditionnelle (qui passe par des commerciaux, par des agences sur le terrain) et ainsi dclater la relation avec le client selon le vecteur que celui-ci emprunte, cela veut dire quelle souhaite en ralit crer une nouvelle entreprise ddie au service sur lInternet et la rendre indpendante : car une entreprise ne peut pas impunment prsenter au client deux personnalits direntes et mutuellement tanches. * * La physique de lentreprise se dcalque dans la physique de linformation, et rciproquement les choix faits pour le systme dinformation, sils sont exempts dincohrence (cest--dire sils respectent les principes lmentaires), rvlent des choix stratgiques implicites. Si, en bonne logique, la dnition de la stratgie prcde celle du systme dinformation, en pratique les deux dmarches sappuient mutuellement. La guerre, dit Clausewitz [37], est la continuation de la politique par dautres moyens . De mme le systme dinformation est la poursuite de la stratgie de lentreprise par dautres moyens. Il arrive que la politique, notamment la gopolitique, soit dtermine par lquilibre des forces militaires en prsence. Il peut aussi se faire que, par un retournement de lordre des priorits, la stratgie soit dtermine par les possibilits quore le systme dinformation : dans le transport arien, les systmes informatiques de rservation ont boulevers les stratgies. Lorientation stratgique de lentreprise est, comme celle dune nation, aaire dadaptation aux circonstances ; elle doit pouser la propension des choses (Jullien [93]). On ne saurait lvaluer selon les seuls critres de la psychologie en accusant celui-ci de timidit, celui-l de tmrit etc. : on est l dans le domaine des choses naturelles, complexes, dont la connaissance est dicile communiquer, dont la matrise (toujours relative) sacquiert par un talent spcial conjugu lexprience. La vigilance, le sens du possible, supposent une attitude fondamentalement modeste : le stratge doit tre prt apprendre, tirer les leons de lexprience, mouler sa dcision sur la situation prsente et prvisible. 7.3.2 Articulation entre physique et sociologie Nota Bene : Par sociologie de lentreprise nous entendrons ici non ltude sociologique de lentreprise, mais la dtermination sociologique du comportement des acteurs (voir page 543). * * Lentreprise sera dautant moins naturelle , dautant plus sociologique , quelle accordera plus dimportance lorganisation et moins dimportance la physique ; que son regard sera davantage tourn vers lintrieur, et non orient vers le client ; que les dcisions seront dictes par le souci dviter les problmes de personnes plus que par la recherche de lecacit. 7.3. APPROCHE LINGUISTIQUE 263 Nous avons dj voqu les indices qui, dans le systme dinformation, rvlent la vritable priorit de lentreprise. Mais il existe dautres indices plus faciles observer. Ainsi toute entreprise qui proclame son intention de mettre le client au cur de lentreprise rvle quelle regarde son propre nombril : si elle accordait au client limportance quil mrite, cela lui serait tellement naturel quelle naurait pas besoin de le dire. La sociologie de lentreprise est porte par ses forces dirigeantes - il sagit bien sr des dirigeants, mais aussi des rseaux (syndicats, corporations, partis politiques) qui ont pu semparer dune part du pouvoir, comme cest souvent le cas dans les entreprises anciennes et de grande taille. Cette sociologie interne est soumise des chocs provenant dautres sociologies, extrieures lentreprise et qui la font vibrer comme une caisse de rsonance : celles des actionnaires, des clients, des pouvoirs politiques et rglementaires, de lopinion etc. * * Traiter ecacement la physique de lentreprise aura invitablement des consquences sociologiques. Vous introduisez le-business ? Cela modie le partage des pouvoirs, le rle des directeurs rgionaux, les missions des commerciaux etc. Vous mettez la documentation de lentreprise sur lIntranet? Cela te certaines personnes un monopole qui garantissait la prennit de leur emploi, cela modie la balance du savoir entre la direction gnrale et les directions rgionales. Vous organisez la matrise douvrage des systmes dinformation? Cela cre des inquitudes du ct de linformatique. Peu importe que les craintes soient justies ou non : elles existent et susent pour susciter des ractions dfensives. Il arrive que les ralisations les plus videntes, les plus ncessaires du point de vue de la physique de lentreprise, soient entraves, ajournes, repousses, dune faon qui semble absurde ceux qui ne discernent pas les ressorts sociologiques luvre. On entend alors souvent un ingnieur dire : je me demande si je suis fou, ou si ce sont les autres qui le sont , phrase caractristique. Il ne faut pas tre naf devant la sociologie de lentreprise : ceux qui sont surpris ou scandaliss par les ractions de dfense des personnes montrent quils nont pas compris comment une entreprise fonctionnait sur le plan symbolique, comment les angoisses, les ambitions, les rves de chacun y prennent forme et dterminent les comportements. Souvent, la sociologie de lentreprise est impose au responsable du systme dinformation avec une force crasante, par la voie hirarchique et sous forme dinjonctions, de rappels au bon sens, lvidence et au pragmatisme . Il ne peut certes pas se permettre de la ngliger. Quelle doit tre alors son attitude? Il convient certes dtre intellectuellement modeste envers la physique de lentreprise, dont la complexit nous dpasse. Mais il ne faut pas tre timide envers la sociologie de lentreprise, mme si celle-ci est porte par les forces qui dirigent (quil sagisse des dirigeants ou des rseaux). Elle existe ; dans la mesure o elle dtermine les comportements, elle est lune des composantes 264 CHAPITRE 7. SOCLE SMANTIQUE de la physique de lentreprise : il faut en tenir compte comme lon tient compte de ses autres composantes. Mais elle ne saurait dterminer ni les principes, ni les rgles, car elle leur est indirente. Chaque fois que la sociologie entre en conit avec les rgles lmentaires dont le respect conditionne la cohrence du systme dinformation (lorsque les disputes entre services sopposent la mise en place dune administration des donnes etc.), il faut la combattre rsolument : si on la laisse faire, lentreprise naura pas de systme dinformation et sera prive dun organe essentiel son existence. Chaque fois que la sociologie usurpe la place de la stratgie (que le pas de vagues a le pas sur lecacit), il faut la combattre parce que sinon lentreprise risque dtre paralyse comme si elle avait la maladie de lhomme de pierre (myosite ossiante progressive, caractrise par lossication du tissu musculaire). Chaque fois que la sociologie pousse lentreprise orienter son regard vers son nombril, faire passer lorganisation interne avant la considration du client ou, sil sagit dune administration, faire prvaloir la conception corporatiste du service public sur le service du public, il faut lutter pour remettre les priorits sur pied. Cela demande de lintrpidit. Cela va au rebours des consignes ( ne pas chercher comprendre , scraser , ne pas faire de vagues ) que lon dispense si libralement dans lentreprise. Les dicults que recle la physique de lentreprise sont souvent mal perues, ou peu comprises, mme quand lentreprise dpense chaque anne des milliards deuros pour son systme dinformation ; par contre les contraintes quimpose la sociologie de lentreprise jouent chaque instant et leur poids est parfaitement perceptible. Cest donc envers ces contraintes-l que lon vous invitera la modestie, au ralisme, la patience, au prtendu pragmatisme, comme sil sagissait de choses dures , contraignantes, de la , alors quil ne sagit que de comportement et de dcision et que cela relve donc de la volont collective, de la . On vous demandera au besoin de sacrier vos exigences de rigueur, de sacrier les principes lmentaires (et donc, en violant la cohrence, de violer la nature elle-mme), pour tre plus accommodant, plus souple envers la sociologie. Or la nature se venge toujours quand on la viole. * * Il ne faut pas prendre la sociologie de front, ce serait suicidaire : en ce sens il faut en eet savoir tre souple . Mais du point de vue des orientations, des priorits, les choses doivent tre trs claires : modestie devant la physique ; intrpidit, refus de lintimidation, devant la sociologie. Le crmonial qui entoure les dirigeants, les signes vestimentaires et physiques de leur importance (ge, corpulence, lunettes, habillement, dcorations, coiure, voiture), le luxe des bureaux et salles de runion, le srieux des huissiers et assistantes, la qualit du vocabulaire, de llocution, de la tenue table, tout cela est fait pour intimider et risque dinhiber lexpression des ncessits physiques de lentreprise au bnce de sa sociologie. 7.4. ADMINISTRATION DES DONNES 265 Mais cet obstacle symbolique est superciel. Soyez patients mais intrpides. Soyez assez pdagogues pour faire raliser par les dirigeants les contraintes, les complexits de la physique de linformation, de la physique de lentreprise. Sachez faire merger ces questions lhorizon de leurs proccupations stratgiques. terme, et sils vous laissent survivre, ils vous sauront gr de les avoir incits relativiser les contraintes de la sociologie. 7.4 Administration des donnes On appelle administration des donnes la fonction de ceux qui, dans une entreprise, sont chargs de veiller la qualit smantique du systme dinformation : absence de synonymes et dhomonymes ; entretien de la cohrence des codages ; accessibilit et clart de la documentation etc. Les spcialistes reconnaissent tous limportance de ladministration des donnes pour la qualit du systme dinformation. Pourtant il est dicile de la mettre en place. Elle ncessite un travail de bndictin assidu et austre et il nest pas ais de trouver des volontaires pour le raliser. Il est dailleurs dlicat de doser leort : comme il nexiste pas de limite logique au dtail de la documentation, seul le bon sens permet de sarrter lorsquon a atteint la prcision raisonnable. Sagissant enn dune tche fondamentale pour larchitecture mais dont les eets se font sentir terme, il est pratiquement impossible dvaluer sa rentabilit ; elle sera donc souvent classe au second rang des urgences, parmi ces travaux auxquels on pense toujours et que lon ne ralise jamais. Ladministration des donnes a des adversaires : ceux qui naiment pas les vagues sen ment car elle risque de poser lentreprise des problmes politiques ; ceux qui pensent que tout tant reli avec tout, il ne convient pas dtablir dans la pense des classications aux contours nets, et qui se dent dun travail intellectuel qui vise introduire de lordre parmi les concepts. Jai connu un directeur gnral qui disait ladministration des donnes est un travail intellectuel, donc elle est inutile . * * Une donne, cest le couple logique form par une dnition (smantique) et une mesure, la mesure tant caractrise par le type de la donne (boolen, entier, rel, qualitatif, textuel etc.), la priodicit, le dlai de mise jour, ainsi que par lidentit de la personne morale 7 habilite mettre la donne jour et, si ncessaire, faire voluer sa dnition ( propritaire de la donne ). La donne se transforme en information lorsquelle est communique un tre humain capable de linterprter, tout comme une gouttelette deau en surfusion se transforme en givre au contact dune surface solide (voir page 36). 7. Entit de lentreprise (direction, service, mission etc.), par dirence avec la personne physique qui est un individu. 266 CHAPITRE 7. SOCLE SMANTIQUE Les dnitions sont contenues dans des rfrentiels. Ladministrateur des donnes est la personne morale garante de la qualit des rfrentiels et de leur bonne utilisation, ainsi que des informations concernant la mesure et lidentit du propritaire de chaque donne. Cette fonction situe ladministrateur de donnes tout prs des pouvoirs de dcision ; en eet, lors de la construction dune nomenclature et surtout lors de lidentication du propritaire dune donne se dnissent les frontires entre les entits de lorganisation. Dans certaines entreprises le rle de ladministrateur de donnes est si dlicat que lon a jug bon de le rattacher au prsident ou au directeur gnral. * * Par rfrentiel du systme dinformation dune entrepris on entend : - lensemble des rgles, documents et bases de donnes concernant les identiants et nomenclatures 8 utiliss par le systme dinformation, - les rgles dadministration du partage des rfrences par les diverses composantes du systme dinformation. Expliquons ce que nous entendons par identiant et nomenclature . On peut dcrire lentreprise comme un ensemble de domaines relatifs chacun la production dune ensemble de produits ; les tches ralises dans ces domaines senchanent selon des processus qui articulent des activits ralises par des tres humains quassistent des automates et quoutillent des machines. Tout processus concerne des ensembles (ou populations , que lon nomme aussi entits ) dtres que lon peut appeler individus ( instances ) en prenant ce terme dans un sens large : les clients, commandes, factures, produits, personnes de lentreprise, partenaires et entits de lorganisation sont ainsi des individus formant des populations 9 . Pour construire le systme dinformation dune entreprise on part de la dnition de ces populations. Le rfrentiel de lentreprise sera le support de cette dnition (quand on dit le rfrentiel tout court, cest pour dsigner lensemble des rfrentiels de lentreprise ; lannuaire dentreprise est un rfrentiel particulier, le rfrentiel des personnes). Un rfrentiel se prsente sous deux formes : une forme documentaire (papier ou lectronique) pour les utilisateurs humains ; une forme physique (base de donnes) pour le traitement informatique. La premire indication que donne le rfrentiel, cest la liste des populations et leur dnition. Puis il faut identier les individus qui composent chaque population. Lidentiant, cl associe un individu, permet de retrouver les donnes qui concernent aux diverses tapes de son cycle de vie. chaque individu sont associes des donnes ( attributs ) observes et mises jour priodiquement ou en continu. chaque donne est associe 8. On utilise souvent des synonymes du mot nomenclature : classication , typologie , codage , table , taxinomie etc. 9. On pourrait dire, en utilisant le vocabulaire de linformatique, des objets appartenant des classes . 7.4. ADMINISTRATION DES DONNES 267 un type logique : une donne peut tre quantitative (revenu, poids etc.), qualitative (mtier, commune de rsidence etc.), qualitative ordinale (classe dge dune personne, tranche dimposition), textuelle (commentaire) ; ce peut tre une image (photographie de la personne, plan dun btiment), une date, une adresse postale ou lectronique, un nom propre etc 10 . La mesure dune donne quantitative est un nombre (de type entier, rationnel ou rel). La mesure dune donne qualitative est un codage caractrisant laectation (classement) dun individu une classe dune nomenclature 11 Pour dnir la mesure dune variable quantitative il sut de prciser son type et, ventuellement, les bornes des valeurs quelle peut prendre. Par contre, pour dnir la mesure dune variable qualitative, il faut fournir une nomenclature. Une nomenclature est une partition de la population sans omission ni double emploi. chaque classe de la partition est associ un code. La nomenclature peut comporter plusieurs niveaux (ainsi le code gographique contient les niveaux lot, commune, canton, dpartement, rgion) embots les uns dans les autres (une classe dun niveau donn appartient une et une seule classe de niveau suprieur). * * Lexamen des identiants rvle des priorits de facto souvent direntes de celles que lentreprise prtend ou souhaiterait avoir. Beaucoup dentreprises attribuent leurs clients des identiants qui identient non le client, mais un quipement qui caractrise le service rendu celui-ci : ainsi un oprateur tlcoms identie non le client lui-mme, mais la ligne tlphonique (identie par son numro, et laquelle le nom et ladresse du client seront attachs comme des attributs) ; une banque identie non le client, mais le compte (cest le cas du RIB). Ces conventions rendent dicile le rassemblement des donnes concernant un mme client et ils rvlent la priorit de ces entreprises, qui sintressent plus leur organisation interne quau client et ses besoins. La priorit quelles donnent lorganisation interne, voire lorganigramme, les empche de considrer en priorit leur march, la satisfaction des clients, ou encore ltat de lart de leur mtier et les bonnes pratiques des concurrents. Il arrive aussi que lon confonde identiant et attribut en introduisant dans lidentiant des lments porteurs dinformation. Si lon introduit par exemple un lment gographique dans lidentiant dun client (numro du dpartement etc.), on devra changer lidentiant lorsque le client dmnagera, ce qui rendra dicile le suivi historique de son dossier. LINSEE, avant la mise en place du chier SIRENE, identiait les tablissements avec un code comportant lindication de lactivit principale ; il fallait changer lidentiant dun tablissement lorsque son activit principale changeait. 10. Il est possible de transformer une donne quantitative en donne qualitative ordinale en attribuant un code des intervalles de valeur. 11. La classe dune nomenclature nest pas la mme chose que la classe dun langage orient objet. La premire dsigne une catgorie de la nomenclature, la seconde dsigne lensemble dune population. 268 CHAPITRE 7. SOCLE SMANTIQUE Il arrive enn que lon rutilise pour un nouvel individu lidentiant dun autre individu arriv en n de cycle de vie. Ainsi lANPE a rutilis, pour identier ses agences, les identiants dagences supprimes. Cela oblige, lors de lexamen de lhistorique des donnes concernant un individu, vrier sil sagit continment du mme. Il importe donc de dnir correctement la population dont il sagit didentier les individus : il ne faut pas confondre le client avec le service qui lui est rendu, avec le produit qui lui est fourni ni avec le contrat que lon a pass avec lui. Il faut aussi construire des identiants prennes, qui resteront aects lindividu pendant tout son cycle de vie, et sinterdire de rutiliser un identiant aprs la n du cycle de vie. Mieux vaut enn ne pas confondre le rle de lidentiant et le rle des attributs : lidentiant ne doit tre porteur daucune information. Dun point de vue technique, il rsulte de ces rgles que la meilleure faon de construire un identiant est de choisir une suite de caractres tire au hasard (le plus souvent des chires dcimaux), dpourvue de toute signication (ce qui exclut de coder en utilisant des nombres successifs car le code prendrait alors une signication ordinale) et en vriant que cette suite na pas dj t utilise. Elle doit contenir assez de caractres pour quil soit possible didentier tous les individus de la population concerne compte tenu des cohortes qui la renouvelleront pendant le cycle de vie du systme dinformation cest--dire pendant quelques dizaines dannes. Il est utile enn de lui associer une cl de contrle permettant de contrler lexactitude de lidentiant. * * La qualit dune nomenclature se juge, au plan formel, selon lexactitude du dcoupage de la population quelle fournit : il faut quelle constitue une suite de partitions embotes, sans omission ni double emploi ; au plan fonctionnel (ou smantique), selon la pertinence du dcoupage : il faut que les classes regroupent les individus en fonction de la similitude des actions que lentreprise entend conduire envers eux ; au plan pratique, selon la clart de la documentation qui laccompagne : une nomenclature non commente, mme si elle est pertinente, sera souvent mal interprte par ceux qui lutilisent et ils commettront des contresens ; au plan technique, enn, par la clart du code utilis pour identier les classes de la nomenclature (on utilisera souvent pour dsigner un niveau de la nomenclature le nombre de chires que contient un code numrique), par les procdures introduites dans les systmes de saisie ou dans les interfaces pour vrier la qualit du codage, par la disponibilit des tables de passage (transcodages) assurant la traduction dune nomenclature dans une autre lorsque cela simpose (par exemple pour changer des donnes avec un partenaire). Le codage est utilis dans le systme dinformation deux ns distinctes : il peut dterminer le traitement du dossier de lindividu dans la procdure oprationnelle (en qualiant une demande demploi par un mtier, en classant un contribuable dans une tranche dimposition etc.) ; il sert produire des statistiques sur la population tudie, chaque individu tant compt dans la classe laquelle le codage laecte. 7.4. ADMINISTRATION DES DONNES 269 Les nomenclatures utilises en pratique peuvent prsenter des dfauts : si une partie du domaine vis nest pas couverte par la codication, il y a omission ; si une mme partie du domaine peut tre classe de deux faons direntes, il y a double emploi (cela peut se produire si les libells des postes de la nomenclature sont ambigus) ; si le dcoupage ne correspond pas laction que le systme dinformation est charg doutiller, la nomenclature nest pas pertinente ; si le code est mal dni, il peut provoquer des erreurs etc. Lorsque deux entreprises entendent faire communiquer leurs systme dinformation, elles doivent tablir des tables de passage entre leurs nomenclatures. Tout est simple si lon peut tablir une bijection entre classes, le passage se ramenant alors une traduction entre terminologies. Mais le plus souvent il sera impossible dtablir cette bijection car la correspondance se fait entre parties de classes. Dans ce cas la table de passage ne peut tre quapproximative. Il peut en rsulter dans le traitement des dossiers individuels une incertitude telle, ou de telles impossibilits, que lon se sentira oblig de rformer les nomenclatures, tche lourde et contrariante. Ainsi la vrication de ladquation des nomenclatures est le pralable oblig de tout partenariat ou de toute coopration commerciale lorsque le projet implique, comme cest dsormais toujours le cas, de faire cooprer les systmes dinformation. videmment les nomenclatures voluent : pour rester pertinentes elles doivent pouvoir reter des priorits changeantes. Cela pose plusieurs problmes : - pour assurer la continuit smantique de la description, le suivi historique des populations devra oprer un transcodage entre versions successives de la nomenclature. Souvent cette tche est en toute rigueur impossible et lon ne peut obtenir quune approximation ; - il importe, lorsquune nomenclature est change, que ce changement soit rpercut immdiatement dans les composantes du systme dinformation qui lutilisent ; cest la question de la gestion des donnes de rfrence. On prfre parfois, pour viter des -coups qui rendraient le systme dinformation instable, prolonger la dure de vie dune nomenclature un peu au del de ce qui serait convenable en termes de pure pertinence. Les nomenclatures sont utilises par diverses composantes du systme dinformation ( applications ) et elles voluent dans le temps mme si lon cherche les stabiliser (le dcoupage gographique varie selon lvolution du march ; la nomenclature des produits doit tre modie quand lentreprise dveloppe un nouveau produit etc.). Il importe que les tables de codage utilises par les diverses composantes du systme dinformation soient mises jour sans dlai : sinon, on risque des erreurs dans linterprtation des donnes transmises dune composante lautre, et on risque aussi de produire des statistiques dont linterprtation sera impossible ou fallacieuse. La synchronisation des tables de codage ne peut tre obtenue que si elles sont asservies une table mre dite table de rfrence . Il faut que dans la composante qui utilise une table de codage gure le dispositif permettant 270 CHAPITRE 7. SOCLE SMANTIQUE dassurer en continu lidentit entre la table locale et la table de rfrence : soit cette dernire sera consulte au coup par coup ; soit elle sera rplique sans dlai perceptible dans toutes les composantes qui lutilisent. Une erreur frquente est de faire comme si la mise jour allait de soi et de recetter des composantes contenant une version de la table de rfrence, mais non les procdures qui permettront de la tenir jour. Tout se passe bien lors de la recette dune nouvelle application (puisque la version utilise est rcente) et lerreur reste inaperue. Cest dans lexploitation, de faon sournoise, que lcart se creusera progressivement entre les tables et que la qualit des donnes se dtriorera (voir page 79). 7.5 Bases de donnes La construction des applications informatiques a t grandement facilite par la mise au point de deux techniques : les systmes de gestion de bases de donnes (SGBD, Elmasri et Navathe [144]), qui ont mis de lordre dans le stockage et la recherche des donnes ; les moniteurs transactionnels, qui assurent la communication entre le systme et ses utilisateurs. Les bases de donnes sont ainsi aujourdhui lun des piliers de linformatique. Les principes selon lesquels elles sont construites devraient pouvoir tre aisment compris, quelle que soit par ailleurs la dicult de leur ralisation technique. Or le vocabulaire quutilise la profession gne leur comprhension. On peut mme estimer dangereuse la faon dont les bases de donnes sont prsentes. Certes, quelquun de rigoureux et dintelligent peut toujours sen sortir sans dommages, de mme quun funambule bien exerc sait marcher sur un l. Mais les autres risquent de tomber. * * Lorsquon considre le monde de la nature et que lon veut en btir une reprsentation, il faut choisir comme nous lavons dit les populations que lon veut voir gurer dans celle-ci ( les clients , les produits , les salaris etc.) et, simultanment, celles dont on fera abstraction. Il faut ensuite dnir la faon dont on identiera les individus qui appartiennent ces populations, puis les attributs qui seront observs sur chacun dentre eux. Mais la thorie des bases de donnes nvoque pas ces populations ni la faon dont il convient de choisir celles que lon observera : elle suppose que ce choix a t fait avant que lon nentreprenne de construire la base de donnes. Or nous avons vu quil nallait pas de soi et quil pouvait tre erron : nombre dentreprises ont par exemple longtemps t rticentes considrer la population de leurs clients, comme le prouve le fait que souvent les clients ne sont pas identis. Il en est de mme en ce qui concerne les attributs. Elmasri et Navathe dnissent ainsi les donnes (p. 4) : known facts that can be recorded and 7.5. BASES DE DONNES 271 that have implicit meaning 12 . Certes, il ne faut pas se battre au sujet de la dnition dun terme aussi gnral et dailleurs, comme la dit Aristote lui-mme, il ne faut pas chercher tout dnir 13 . Cependant quand une dnition est nonce on peut tenter de voir lorientation quelle indique. Ici, la dnition ignore que (1) la liste des attributs que lon observera rsulte dun choix qui ne va pas plus de soi que celui des populations, et qui peut lui aussi tre erron (on observe des attributs inutiles, on nobserve pas ceux dont on aurait besoin) ; (2) la faon dont on code les attributs rsulte dun autre choix (pour un attribut qualitatif il faut dnir une classication, et les critres formels ne susent pas pour dnir la bonne classication) : un codage mal conu peut gner le discernement que le raisonnement, ou laction, rclament ; (3) la donne elle-mme, telle quelle est note dans la base de donnes, rsulte soit dune observation dont elle enregistre le rsultat, soit dun traitement appliqu des observations : or une observation peut tre exacte ou errone, de mme quun traitement. * * Rsultant dune cascade de choix et de conventions, la base de donnes est une reprsentation abstraite de la ralit. Dire cela, cest une banalit mais il est trop tentant, quand on est accapar par le travail technique, de loublier en faisant comme si la reprsentation fournissait de la ralit une image dle et sur la pertinence de laquelle il ny aurait plus sinterroger. Or mme si les choix qui fondent la base de donnes ont t pertinents lors de sa construction la date d, rien ne garantit quils puissent ltre encore une date d + t car la ralit que lon entend dcrire aura chang, ainsi que les relations que lentreprise souhaite entretenir avec elle. Boydens [25] a montr, dans son tude de la base de donnes de la scurit sociale belge, que les volutions de la rglementation ou des mtiers peuvent altrer la pertinence des codages ou encore obliger des transcodages rtroactifs qui par nature ne peuvent jamais tre exacts - alors que la base de donnes est utilise pour dterminer des droits et des taxes, ce qui engage une responsabilit juridique ! Ltude du fonctionnement pratique dune base de donnes ne peut donc pas se limiter la vrication de quelques rgles formelles : il faut savoir comment les codes ont t choisis, comment les codages sont raliss, comment sont prises les dcisions qui en rsultent, comment enn les codages sont rviss pour maintenir leur pertinence. Si lon a en tte le souci de la pertinence, si lon sait - non seulement intellectuellement, mais pratiquement - que la dnition de la base de donnes rsulte de plusieurs choix, si lon ne se limite pas sa dnition technique et si lon considre aussi la faon dont elle est utilise, alors on ne peut pas se contenter de vrier sa normalit . Sans doute les choses deviennent alors un peu compliques, alors quil est rassurant de se retrancher derrire le rempart du formalisme. 12. Des faits connus, qui peuvent tre enregistrs et ont une signication implicite . 13. Dans sa Mtaphysique, Aristote a ainsi renonc dnir ce quest un acte ; pour sen expliquer il a prfr recourir une liste dexemples. 272 CHAPITRE 7. SOCLE SMANTIQUE Cest sans doute pourquoi la mthode la plus courante de conception dune base de donnes omet implicitement les questions smantiques (Kent [100]) pour ne considrer que les contraintes formelles auxquelles les donnes doivent obir. Cette omission na rien de critiquable en principe, puisque cette mthode ne prtend pas plus considrer la smantique quun langage de programmation ne considre ladquation des applications aux besoins des utilisateurs. Le problme, cest quici lomission soit implicite : dans la plupart des ouvrages consacrs la thorie des bases de donnes (et, je le suppose, dans la plupart des cours), non seulement les questions que pose le choix des populations et la pertinence des codages sont ignores, mais elles ne sont mme pas mentionnes, ce qui incite le lecteur inexpriment les croire ngligeables. On doit enn distinguer parmi les donnes : (1) les identiants, (2) les donnes observes, puis entres ( saisies ) dans le systme dinformation, (3) les donnes que le systme dinformation produit en traitant les donnes observes. Chacune de ces catgories relve dune gestion spcique. Certes la thorie des bases de donnes reconnat cette distinction 14 , mais sans y insister susamment puisque souvent les informaticiens ont tendance manipuler les donnes comme si elles constituaient une matire pondreuse indirencie analogue un charbon que lon traite en masse et en volume, ce qui les empche de distinguer les catgories de donnes et de les traiter diremment selon leur rle. * * Le vocabulaire des bases de donnes comporte des termes pour dsigner la faon dont on dcrit lindividu type dune population, mais ces termes varient selon le modle considr : on dira type dentit dans le modle entit-association, classe dans le modle objets, relation dans la base de donne relationnelle ; dans ces trois modles, lindividu luimme sera reprsent respectivement par une entit , un objet et un tuple . Observons au passage quil faut dire modle entit-association et non modle entit-relation . Lorsque les auteurs de la mthode Merise ont traduit entity-relationship model par modle entit-relation , ils nous ont fait prendre le risque dune confusion entre cette relation-l et celle dont il est question dans le SGBD relationnel et qui est tout autre chose. Dans le modle entit-association en eet, association est comme dans le langage courant ce qui relie deux individus. Par exemple : Jean-Pierre Martin (individu) possde (association) le piano Pleyel n 13487880 (individu). Par contre dans la base de donnes relationnelle relation est pris dans un sens quil a parat-il en thorie des ensembles et dsigne le tableau qui contient, pour une liste dindividus appartenant une mme population et reprsents chacun par une ligne appele tuple , les valeurs des attributs que lon a choisi dobserver sur cette population, chaque attribut tant reprsent par une colonne 15 . 14. Elle parle didentiant unique, dattribut observ, dattribut driv etc. 15. Il peut aussi dsigner un tableau contenant la description dun ensemble dasso- 7.5. BASES DE DONNES 273 Tout cela se range peu prs bien dans la tte une fois quon la compris, mais le fait que le mot relation soit utilis parfois la place du mot association , quon lui fasse ainsi jouer deux rles dirents selon le modle que lon utilise, ne facilite pas la communication avec les personnes inexpertes. * * Lalgbre relationnelle, utilise pour mettre en forme les calculs quon ralise sur une base de donnes relationnelle, comporte beaucoup plus dinstructions applicables aux attributs que dinstructions applicables aux individus. Il en est de mme des formes normales qui condensent les contraintes formelles auxquelles une base de donnes doit obir. On ne mentionne quen passant le fait que les donnes rassembles dans un tuple (une ligne de la relation) sont relatives un mme individu. Si lon avait suivi la dmarche qui part de la population pour aller dabord vers lindividu, puis ensuite vers les attributs, on aurait abord la relation non par colonne (par attribut) mais par ligne (par individu). Certes la qualit dun codage se vrie attribut par attribut : pour chaque attribut, le codage doit tre conforme au type requis. Mais on doit aussi vrier la cohrence de certaines donnes individu par individu (exemple : exactitude des additions), et pour calculer les intervalles de vraisemblance ncessaires au reprage des anomalies il faut valuer des corrlations, ce qui ncessite de considrer la co-occurrence des valeurs prises par les divers attributs dans chaque individu. * * Le fait que lon accorde plus dimportance aux attributs quaux individus se manifeste clairement lorsquon considre les identiants, que lon appelle cls dans le modle relationnel. Selon la thorie il doit exister dans chaque relation un attribut, ou une combinaison dattributs, qui permette didentier chaque tuple de faon univoque. Cela peut marcher, et cela marche si cest bien fait, mais cette formulation invite lerreur. Certes lidentiant nest, au plan formel, quun attribut parmi les autres ; mais il joue un rle tellement important que lon ferait mieux de lisoler pour le traiter de faon particulire : un identiant erron, cest un dossier perdu, parfois sans remde ! Par ailleurs il est prilleux de prendre pour identiant un attribut existant ou une combinaison dattributs, mme sils permettent didentier chaque tuple de faon univoque : qui sait si, la population voluant, des homonymes ne risquent pas de survenir? et alors le caractre univoque de lidentication serait bris. On peut tolrer sans doute que des attributs soient pris comme identiants lors de la discussion entre les informaticiens et les utilisateurs, car cest plus intuitif : on nommera une entreprise par sa raison sociale, une personne par son tat-civil. Mais lorsquon passera au modle logique puis au ciations : par exemple, un tableau intitul possession dans lequel on trouverait les attributs possdant , possd , date de dbut et ventuellement date de n , pour dcrire lassociation entre des propritaires et les biens quils possdent. 274 CHAPITRE 7. SOCLE SMANTIQUE modle physique, il sera impratif de prendre pour identiant un matricule dpourvu de signication et construit de faon alatoire. * * Dans le modle relationnel, on note null un attribut quand (1) cet attribut naurait pas de sens pour lindividu considr (une personne qui na pas demploi ne peut pas avoir de tlphone professionnel) ; (2) il aurait un sens mais on ne sait pas sil existe (cette personne a un emploi, mais on ignore si elle a un tlphone professionnel) ; (3) il aurait un sens mais il nexiste pas (elle a un emploi, mais elle na pas de tlphone professionnel) ; (4) il existe, mais on ignore sa valeur (elle a un tlphone professionnel, mais on ne connat pas le numro). Je ne suis pas sr davoir ni la liste des signications possibles du code null . Elmasri et Navathe disent (p. 343) que lon a tent de construire des SGBD qui distingueraient les diverses acceptions de null , mais comme cest compliqu on y a nalement renonc : rien nest sorti des nombreuses thses de doctorat consacres ce sujet, modles probabilistes lappui. Il sagit l dun point technique, moins crucial que les prcdents, mais il reste une faiblesse des SGBD relationnels car chacune de ces acceptions correspondent des contraintes de gestion direntes. Et certaines bases de donnes sont aussi dsertes quune plage anglaise en plein hiver, remplies (si lon peut dire) de champs vides que lon ne sait comment interprter... 7.6 Lisibilit du systme dinformation On peut dire quun systme dinformation est lisible sil est visible pour ses utilisateurs et, de plus, comprhensible. Mais souvent le systme dinformation est invisible comme lest lair que nous respirons (voir page 150). Dans lentreprise, chacun utilise le systme dinformation sa manire, du prsident-directeur gnral lagent oprationnel, puisque tout le monde utilise au moins la messagerie (voir page 395). Ici, cest sur lagent oprationnel que nous allons concentrer notre attention. Cest lui qui, en pratique, assure la production, les contacts avec les clients, la commercialisation etc. Cest pour quil puisse recevoir lassistance de lautomate que lentreprise ralise le plus gros de son investissement dans le systme dinformation : les grandes applications informatiques, qui sont la partie la plus technique du systme dinformation, sont conues pour lui. Lagent oprationnel, cest le conseiller de lANPE, le conseiller clientle dans une agence bancaire, loprateur dun centre dappel, le gestionnaire de ressources humaines, le comptable, louvrier en mcanique gnrale devant sa machine commande numrique etc. Cest celui qui doit agir sur le terrain, et pour cela rchir et dcider. Lentreprise contemporaine dlgue de plus en plus la dcision oprationnelle aux agents de terrain eux-mmes car cela lui permet dacclrer le cycle de production et de gagner en comptitivit. Il en est rsult pour ces agents un accroissement, parfois pesant, de la responsabilit. Cest une des 7.6. LISIBILIT DU SYSTME DINFORMATION 275 raisons pour lesquelles le taylorisme nest plus de mise 16 : on ne peut plus se contenter de pousser fond la division du travail, puis de spcialiser chaque agent dans une tche troite comme dans lindustrie des annes 1920. Pour que sa dcision puisse tre judicieuse, il faut que lagent oprationnel puisse en anticiper les consquences. Ceci implique quil connaisse la nalit et quil comprenne le fonctionnement du processus dans lequel il intervient. * * Tout agent oprationnel est impliqu dans divers processus de production. Dans chaque processus, il reoit une tche faire, lexcute, puis transmet le rsultat de son travail un ou plusieurs autre(s) agent(s) (gure 7.2). Fig. 7.2 Traiter les dossiers Le travail quil excute dans le systme dinformation se rsume trois actions : lire, crire, lancer des traitements (gure 7.3). Fig. 7.3 Lire, crire, lancer des traitements On pourrait en rester cette dnition pauvre et organiser un taylorisme de linformation : chacun naurait faire, de faon rptitive, quune tche trs limite. Cest l une tentation, car ce taylorisme serait contraire la dcentralisation des responsabilits et des dcisions voque plus haut et qui est devenue la rgle dans lentreprise daujourdhui. 16. La critique du taylorisme est devenue banale, mais le culte de la division du travail dont il est lexpression est encore vivace alors que les formes contemporaines dorganisation devraient lui imposer de svres limites. 276 CHAPITRE 7. SOCLE SMANTIQUE Pour que systme dinformation soit lisible - ou, ce qui revient au mme, pour que le processus de production soit lisible - il faut que chaque agent oprationnel puisse connatre la rponse aux questions suivantes : Quelle est la nature de lvnement qui a dclench le processus (rception dune commande, dune lettre de rclamation, dune demande de crdit, dun appel dore etc.)? Quelle est la nature du client? Quel est le produit auquel le processus doit conduire? Si ce produit est un livrable intermdiaire, quel est le produit nal auquel il contribue? Quelle est ma tche particulire au sein de ce processus? Quelles peuvent tre les consquences de mes dcisions? Comment ma tche particulire sarticule-t-elle avec celle des autres agents qui interviennent dans le processus, notamment avec ceux qui sont immdiatement en amont et en aval de ma propre activit? Quelles sont les exigences de qualit auxquelles le processus doit obir (dlai, satisfaction du client, performance etc.)? Quels sont les indicateurs dont on dispose pour vrier le respect de ces exigences? Quelle est ma contribution personnelle la qualit? La qualit du processus sera surveille par un administrateur, ou animateur, qui doit vrier aussi la consommation des ressources (notamment la charge de travail des agents oprationnels), reprer les incidents, animer leur debrieng , proposer ou raliser des modications du processus. Des statistiques quotidiennes, des alarmes, seront en outre fournies au manager oprationnel qui assure lencadrement immdiat des agents. Lorsquon organise le systme dinformation autour du processus, on rompt avec lorganisation antrieure en applications pour faire en sorte que linterface fournisse lutilisateur, tout instant, exactement la vue dont il a besoin sur le systme dinformation (gure 7.4) : cela implique quon le soulage de la navigation dune application lautre, des identications et authentications rptes, et quon supprime les doubles saisies qui en sont le corollaire. Le droit de lagent lire, crire et lancer des traitements est dlimit par ses habilitations : la lisibilit du processus, sa transparence , ne se sparent pas de la gestion de la condentialit. Fournir lutilisateur, chaque instant, exactement les plages de consultation et de saisie ainsi que les outils de traitement dont il a besoin, faire en sorte que linterface volue pour sadapter aux diverses tapes de son activit, cest lui fournir loutil le plus simple et le plus commode. Pour le systme dinformation et pour la plate-forme informatique qui le supporte, cest cependant l une ambition trs leve quil est, en pratique, dicile de raliser entirement : elle constitue plutt une orientation quun but que lon puisse atteindre. Les diverses modes qui se sont succdes en matire darchitecture informatique visaient toutes implicitement cet objectif vers lequel elles ont progress ttons : quil sagisse du client/serveur des annes 1990, du couple 7.6. LISIBILIT DU SYSTME DINFORMATION 277 Fig. 7.4 Vue sur le systme dinformation Java-CORBA (langage orient objets associ un middleware ) dhier, ou aujourdhui des Web Services et de la SOA ( Services Oriented Architecture ), on ambitionne toujours de fournir lutilisateur, chaque instant et de faon continue, un accs sans coutures aux ressources dont il a besoin. Le systme dinformation qui y parviendrait, et qui serait donc au sommet de ltat de lart, paratrait cependant lutilisateur trs naturel et, au fond, tout simple... Lutilisateur, naturellement ingrat, ne percevra pas les dicults que linformatique aura d surmonter pour lui orir cet outil si simple , pour en assurer la performance et le fonctionnement sans panne. Gestion du synchronisme et de la concurrence, physique des bases de donnes et des moteurs transactionnels, dimensionnement des processeurs, mmoires et rseaux, protection de la scurit, reprise en cas dincident : ces questions, qui relvent de la technique informatique, sont pour lutilisateur comme les rglages du moteur de son automobile. Il sattend ce que ce soit bien fait, il protestera en cas dincident, mais il ne voit pas comment cest fait parce que cela supposerait des concepts, un vocabulaire dirents de ceux quimplique son action alors que celle-ci est directement concerne et conditionne par le langage de lentreprise et par lorganisation du processus. Il en rsulte que la lisibilit du systme dinformation pour lutilisateur nest pas la mme que la lisibilit pour la matrise douvrage ou pour la matrise duvre. La matrise duvre doit, bien sr, avoir une claire visibilit sur les solutions adoptes pour la plate-forme ; et la matrise douvrage doit (1) exprimer auprs de la matrise duvre ses exigences concernant les performances de la plate-forme ; (2) obtenir la garantie crdible que ces performances seront ralises, ce qui suppose de comprendre assez bien la technique (voir page 423). 278 CHAPITRE 7. SOCLE SMANTIQUE Les clients, fournisseurs et partenaires sont eux aussi des utilisateurs nals du systme dinformation. Les clients lalimentent (par exemple en remplissant des formulaires sur la Toile, en utilisant le paiement lectronique) et entrent en contact avec lentreprise via divers canaux (tlphone, courrier, Internet, face face). Lentreprise doit donc concevoir un systme dinformation qui assure lunicit de la relation avec le client, quel que soit le canal de communication que celui-ci emprunte : le client sattend en effet, quand il contacte lentreprise en face--face, via la Toile, par tlphone ou courrier, ce que les indications fournies lors de ses contacts antrieurs soient connues de son interlocuteur. Aux fournisseurs, partenaires et gros clients rguliers lentreprise doit fournir sur son systme dinformation une fentre dlimite par des habilitations strictes, mais trs nette. Cette exigence sexprime en termes dinteroprabilit. Cela suppose que les systmes dinformation soient de part et dautre de bonne qualit, que les partenaires aient assur la cohrence du langage et la transparence du processus au moins pour les tches partages. * * Lorsque le langage est cohrent et que sa pertinence a t assure, lorsque les processus ont t organiss et sont familiers aux agents oprationnels, lentreprise elle-mme est lisible travers son systme dinformation : elle est lucide, autrement dit elle rayonne sa propre lumire. Quand on parcourt lentreprise lucide, quipe dun systme dinformation lisible, on entend des phrases comme celles-ci : on sait ce quon a faire , on est bien dirigs , le boulot est simple , le travail est intressant, on sait quoi on sert etc. Lentreprise, la direction gnrale, sont orientes vers la production, lecacit, la satisfaction des clients ; les priorits ont t explicites lors de la dnition du langage et des processus ; ce sont les problmes pratiques du mtier, et non plus les conits entre dirigeants, qui alimentent les conversations la cantine. Les processus ne sont pas des mcanismes dnis voici longtemps, dont on a oubli la nalit et que lentreprise fait fonctionner par habitude : ils incorporent une dmarche collective, nalit pratique, oriente vers la production et la satisfaction du client. Lorsque lagent oprationnel devra sadapter une nouvelle situation nouveau produit, nouvelle technique de production, nouvelle forme de commercialisation, nouveau march - il saura quil faut modier les processus, puisque leur nalit a chang. Il connat ltendue des dcisions qui relvent de lui et sait anticiper leurs consquences. Il connat donc les responsabilits quil peut prendre, et elles ne lcrasent pas. Il connat les indicateurs de qualit : ils lui sont prsents sous une forme graphique vidente qui lincite les maintenir un bon niveau. Alors lentreprise ne rencontre plus ces obstacles au changement qui rsultent des conits entre baronnies et entre corporations, ou dune adhsion rigide des habitudes. Elle est naturellement volutive. 7.6. LISIBILIT DU SYSTME DINFORMATION 279 Comment obtenir la lisibilit ? Dabord en urbanisant lentreprise, en modlisant les processus, en instaurant une administration des donnes, en installant les indicateurs, en nommant des administrateurs de processus. La matire premire de la lisibilit consiste tout simplement en un systme dinformation bien conu : chacun sait quil nest pas facile dy parvenir, mais cest possible si on en a la volont. Mais il ne sut pas de disposer dun systme dinformation bien conu : il faut encore que sa prsentation soit dite sous une forme convenable, lisible. La publication des diagrammes UML ne rpond videmment pas cette exigence (voir page 323). Certaines entreprises utilisent des outils qui leur permettent de produire, au dessus de lurbanisation et des modles de processus, une couche ditoriale qui confre la visibilit au systme dinformation. Ces outils illustrent les processus sous la forme de dessins anims (cf. le produit OnMap de Nomia, www.onmap.com) : les agents y sont reprsents par de petits personnages, placs dans des locaux et devant des matriels semblables ceux de lentreprise, qui produisent des documents et changent des messages. La simulation graphique est accompagne de commentaires qui souvrent la demande, ainsi que dun outil de formation permettant chacun de contrler son niveau de connaissance. La formation ainsi dispense doit tre renouvele dans la dure : elle accompagne lactivit des agents. Si chacun des segments parmi les utilisateurs nals (voir page 394) dispose dune vue spcique sur le systme dinformation, loutil qui leur fournit la lisibilit doit tre dclin selon chacune de ces vues, la cohrence entre elles rsultant du fait quelles donnent toutes voir un seul et mme systme dinformation. Ces vues doivent tre tenues jour pour suivre son volution, et de faon susamment synchrone pour carter le risque dincohrence. On peut enn valuer la lisibilit, telle quelle est perue par les utilisateurs, en les interrogeant loccasion denqutes priodiques de satisfaction relatives au systme dinformation. * * La lisibilit est possible, elle est opportune, elle apporte lentreprise efcacit et volutivit. Le besoin est donc vident. Pourtant, nous le savons, la plupart des systmes dinformation ne sont pas lisibles. Il est impossible de rendre lisible un systme dinformation mal construit, celui dune entreprise dont le langage clate en divers dialectes et qui na pas organis ses processus ; mais mme lentreprise qui dispose dun systme dinformation convenable ne pensera pas toujours le rendre lisible : on croit souvent que le systme dinformation est une aaire technique et on nglige la dimension smantique de lentreprise ; dans certaines entreprises on croit encore que lorganisation doit tre taylorienne pour tre ecace alors mme que lon demande aux agents initiative, dcision et prise de responsabilit ; il arrive aussi que la solidarit que susciterait la lisibilit entre lentreprise, ses produits, ses clients, ses agents oprationnels contrarie 280 CHAPITRE 7. SOCLE SMANTIQUE les baronnies qui militent, au contraire, pour le cloisonnement de lentreprise et lclatement de son langage et prfrent viter de laisser apparatre leurs performances dans des indicateurs ; lapproche du systme dinformation par les processus, enn, se heurte lhritage dune informatique qui, pour des raisons historiques parfaitement fondes, sest organise dabord autour des algorithmes, puis autour des donnes, alors que lorganisation autour des processus suppose que lon se concentre sur la construction et le cycle de vie des objets qui reprsentent les tres avec lesquels lentreprise est en relation. Aucun de ces obstacles nest insurmontable. Les enjeux de la lisibilit sexpriment en terme decacit, de qualit, de justesse des dcisions oprationnelles, dvolutivit. Certaines entreprises ont compris leur importance. Il en est rsult un changement de leur attitude envers le systme dinformation. Alors que celui-ci semblait auparavant technique, abstrait, loin de la pratique et dicilement visible, il est devenu le proche et dle compagnon de la pratique professionnelle. Les discussions relatives sa dnition et son volution en ont t transformes. Lexpression des exigences est devenue raisonnable, slective et stable. Les compromis ncessaires sont atteints plus aisment, ce qui favorise encore lvolutivit et la souplesse de lentreprise. Chapitre 8 Outils et architecture 8.1 Langages de programmation Tout programme est crit dans un langage qui, traduit par un compilateur ou interprt par un interprteur, pourra ensuite tre excut automatiquement par lordinateur. Ds 1967 on dnombrait 120 langages dont seuls quinze taient vraiment utiliss (Sammet [178], p. vi). Les programmeurs (que lon nomme dsormais dveloppeurs , le mot programmeur ayant je ne sais pourquoi t jug pjoratif 1 ) utilisent encore aujourdhui des langages crs dans les annes 1950, priode dinnovation intense. Certains langages ont t conus pour le calcul scientique, dautres pour la gestion des entreprises, dautres pour la formalisation du raisonnement ou le calcul algbrique. Il existe aussi des langages troitement adapts une nalit technique prcise. * * Au tout dbut, dans les annes 1940, les programmeurs devaient crire dans le langage machine de lordinateur. Son vocabulaire est constitu de nombres binaires reprsentant les adresses des mmoires et les codes des oprations. Programmer dans ce langage est pnible car il ore peu de repres la mmoire et lintuition de ltre humain. Lassembleur, conu en 1950, permet de coder les oprations en utilisant des caractres alphabtiques (ADD pour laddition, SUB pour la soustraction etc.) et traduit ces codes en langage machine. Nanmoins il tait ncessaire de dnir des langages encore plus commodes, dits de haut niveau (ils sont relativement faciles apprendre et utiliser, mais leur mise en uvre sur la machine suppose une cascade de traductions assurant une optimisation de lutilisation des couches basses de la machine). Le premier 1. Sans doute a-t-il t victime, avec dautres, de la political correctness qui, remplaant le nom dune profession par un autre jug plus prestigieux, fait comme le maladroit qui largit une tache au lieu de leacer. En 1949 on ne disait pas programmeur mais codeur : We were not programmers in those days. The word had not yet come over from England. We were coders. (Hopper [85] p. 7). 281 282 CHAPITRE 8. OUTILS ET ARCHITECTURE langage de haut niveau fut Fortran ( Formula Translation ) conu par John Backus IBM en 1954 (Backus [8]). Ses instructions ressemblent des formules de mathmatiques et il est bien adapt aux besoins des scientiques, mais incommode pour les travaux peu mathmatiques et notamment pour programmer des logiciels de gestion. IBM considrait Fortran comme un langage propritaire qui devait tre utilis uniquement sur ses machines. Algol a t dvelopp en 1958 par un consortium europen pour le concurrencer. Le Cobol ( Common Business Oriented Language , dvelopp en 1959 par un consortium comprenant le Department of Defense amricain) tait destin aux logiciels de gestion. Dlibrment verbeux , le Cobol emploie des mots et une syntaxe proches de langlais courant. Dautres langages encore plus commodes furent introduits ensuite : Basic ( Beginners All-Purpose Symbolic Instruction Code , 1964) peut tre rapidement matris par le profane ; il est utilis dans les coles, entreprises et par les mnages. C (1972) est un langage de haut niveau mais il peut aussi tre utilis comme un assembleur car il permet de programmer des instructions au plus prs de la physique de la machine. Beaucoup de logiciels pour les entreprises seront crits dans ce langage souple dont lutilisation est dangereuse pour le dbutant : comme il permet de tout faire, il comporte peu de garde-fous . Pascal (1970), langage structur conu de faon viter les erreurs de programmation en encourageant la modularit, sera largement utilis par les pdagogues qui veulent initier les tudiants la programmation. Certains langages de haut niveau sont adapts des applications prcises : APT ( Automatically Programmed Tools ) pour le contrle des machines outils numriques, GPSS ( General Purpose Simulation System ) pour la construction des modles de simulation, LISP 2 pour manipuler des symboles et des listes (suites de symboles) plutt que des donnes. LISP sera souvent utilis en intelligence articielle ; Scheme est, parmi les dialectes de LISP, celui qui rassemble le plus de partisans (Bloch [13]). Perl 3 est un langage de commande commode dans le monde Unix et pour les serveurs Web. Les langages de quatrime gnration (4GL), utiliss surtout pour la gestion et linterrogation des bases de donnes, seront encore plus proches du langage humain. On peut citer Focus, SQL ( Structured Query Language ) et dBase. Les langages objets (que lon appelle aussi langage orients objets ) comme Simula (1969), Smalltalk 4 (1980), C++ 5 (1983) ou Java 6 (1995) permettent dcrire des logiciels fonds sur des objets , ce mot dsignant de petits programmes qui rassemblent quelques donnes et traitements et qui communiquent entre eux par des messages (voir page 322). La logique 2. List Processing , cr par John MacCarthy au MIT en 1959. 3. Cr par Larry Wall en 1987. 4. Cr par Alan Kay (Hiltzik [82]) au PARC de Xerox. 5. Cr par Bjarne Stroustrup (Stroustrup [196]) aux Bell Labs. 6. Cr par Scott McNealy (Stiller et Marlowe [126]) chez Sun. 8.2. SYSTMES DEXPLOITATION 283 des langages objets est proche de celle de la simulation. Leur volution est alle vers la simplicit et la scurit : Java contient plus de garde-fous que C++, qui comporte les mmes risques que C. Les programmes peuvent sarticuler autour dun bus qui assure notamment le routage des messages et soulage dautant lcriture de chaque programme : on parle alors dEAI ( Enterprise Application Integration ) ou encore de middleware (voir page 294). * * Le mot programmation recouvre des activits diverses : lutilisateur individuel programme , mme sil ne sen rend pas compte, lorsquil utilise Excel et Word ; il peut aussi, sil a un temprament de bricoleur, faire de petits programmes en Pascal ou en Scheme : dans la plupart des cas ce bricolage nira pas trs loin, mme sil est ingnieux. Les gros programmes sont crits par des quipes de programmeurs spcialiss qui se partagent les tches et utilisent souvent des gnrateurs de code (comme Rational Rose) pour la partie la plus mcanique du travail dcriture et, pour la documentation et la gestion de conguration, des outils puissants qui facilitent lvolution du code. La dirence entre un programme individuel et un gros programme est du mme ordre que celle qui existe entre le travail (ventuellement russi) quun bricoleur bien quip peut raliser domicile et la construction dune automobile ou dun avion, qui suppose une matrise de plusieurs techniques dont seule une trs grande entreprise peut tre capable. Le programmeur individuel ne peut pas rivaliser avec ces usines programmes, pas plus que lautomobiliste individuel ne peut rivaliser avec un constructeur automobile. Cependant la programmation est pour lintellect un hobby des plus intressants et des plus formateurs. Lart de la programmation fait lobjet dune abondante littrature, quil sagisse dindiquer des rgles de bon sens mais qui ne sont faciles ni dcouvrir, ni mettre en pratique (Arsac [6]), dintroduire linformatique travers la matrise dun langage (Abelson et Sussman [197], Bloch [13], Felleisen et coll. [57]), dexplorer le monde des algorithmes (Knuth [105]) etc. 8.2 Systmes dexploitation Nous avons pris lhabitude barbare de vivre au milieu dobjets techniques dont nous ignorons tout : beaucoup dentre nous ignorent comment marchent leurs automobile, tlviseur, rfrigrateur, tlphone etc. Cela ne les empche pas de sen servir - ces appareils sont dailleurs munis des interfaces qui permettent de les utiliser sans les comprendre mais cette ignorance a des inconvnients. Lexpertise tant le monopole des experts, ils pourraient en abuser : alors un foss de mance se cre et des fantasmes naissent. Savons-nous si le tlphone mobile est mauvais pour la sant ? Si les antennes sont dangereuses pour les habitants des immeubles 284 CHAPITRE 8. OUTILS ET ARCHITECTURE o elles sont perches ? Non, sans doute ; notre ignorance va si loin que nous sommes incapables de lire les rapports dexpertise, mais cela ne fait quamplier nos motions. Parmi ceux qui prfrent Linux Windows, ou linverse, quelques-uns ont de bonnes raisons mais pour la plupart cest une aaire de mode ou dhabitude. Lmotion, la mode, lhabitude font de nous des moutons de Panurge. Ne devrions-nous pas tudier les objets familiers qui nous entourent pour pouvoir entretenir avec eux des rapports raisonnables, sinon rationnels? * * Pour savoir comment marche notre ordinateur il faut avoir compris ce que fait son systme dexploitation. Les livres sur ce sujet sont arides mais il mritent une lecture attentive : citons par exemple Bloch [14], Raymond [172] et Tanenbaum [199]. Que savons-nous du systme dexploitation? quil ache les fentres que nous voyons lcran et quil gre le rpertoire des chiers (ceux qui ont utilis MS-DOS dans les annes 1980 se rappellent encore les instructions qui permettaient de les crer, dplacer, dtruire, concatner etc.). Nous savons en outre que les systmes dexploitation des serveurs centraux sont dots de fonctions plus riches que celles-l, mais que nous ignorons. Ici sarrte dhabitude notre science, car la seule partie du systme dexploitation qui soit visible par lutilisateur est linterface homme-machine et le rpertoire des chiers. Mais le systme dexploitation excute aussi pour notre confort, sans que nous nen sachions rien, nombre de tches essentielles et discrtes. Notre ordinateur obit larchitecture de von Neumann (1945) : un processeur, comportant lunit de commande, lunit arithmtique, lunit dentre sortie et des registres, puise dans la mmoire les instructions et les donnes ; il consulte ces dernires, les traite, puis charge dans la mmoire le rsultat des traitements. Lors de lexcution dun programme, le systme dexploitation reoit les instructions que fournit le compilateur, crites sous la forme dune suite de 0 et de 1 qui reprsentent des commandes et des adresses. Il dclenche lexcution dautres programmes qui grent les processus en cours, la mmoire et les quipements priphriques (disque dur, cran, clavier, imprimante etc.). Son noyau ( kernel ) regroupe tous les programmes qui interagissent avec les lments matriels de lordinateur. Ne retenons ici, titre dexemple, que deux des fonctions qua dcrites Laurent Bloch : lexcution pseudo-simultane des programmes et la gestion de la mmoire. Excution pseudo-simultane Le processeur excute les instructions de faon squentielle, lune aprs lautre ; pourtant nous utilisons plusieurs applications simultanment (sont ouverts en ce moment sur mon PC FrontPage, Word, Outlook Express, Internet Explorer et Group Mail Pro : oui, je suis un des captifs de Microsoft...) Faire excuter les programmes de faon pseudo-simultane, cela revient confrer au processeur la capacit darrter le programme en cours, de grer les priorits dans la le dattente des programmes candidats, de relancer lexcution dun programme antrieurement arrt. 8.2. SYSTMES DEXPLOITATION 285 Considrons une opration des plus simples comme dplacer le curseur en n de ligne lors de la saisie dun texte. Si nous utilisons un raccourci clavier, cette action prendra 0,25 secondes et se traduira par environ 20 000 instructions lmentaires. Si notre processeur a une vitesse de 500 MIPS, il peut en 0,25 secondes traiter 124,97 millions dinstructions supplmentaires. 20 000 instructions lmentaires, cest donc pour lui trs peu de chose... La mesure des performances On a dabord mesur la performance par linverse du temps moyen ncessaire pour excuter une instruction, ou MIPS (million dinstructions par seconde). Mais lorsque les architectures se sont diversies en jeux dinstructions dirents les MIPS nont plus permis de comparer les performances. Des benchmarks permirent de dnir la notion de MIPS relatif : si par convention le VAX-11/780 tait un ordinateur 1 MIPS, on pouvait dire quune machine cinq fois plus rapide avait un dbit de cinq MIPS relatifs. En 1977, une mesure de performance t cependant apparatre que le dbit du VAX-11/780 tait seulement de 0,5 MIPS originels. Cela permit de dire que les VAX sur lesquels on avait constat 3 MIPS originels taient des ordinateurs 6 MIPS relatifs... Au dbut des annes 1980, le terme MIPS dsignait presque toujours des MIPS relatifs. Les supercalculateurs des annes 1970 et 80 avaient de hautes performances sur des programmes utilisant de faon intensive le calcul en virgule ottante. On dnit alors pour valuer les benchmarks une nouvelle unit, le MFLOPS (million dopration ottantes par seconde). Mais le discours commercial ne retint pour comparer les ordinateurs que les MFLOPS crte, et non ceux quindiquaient les benchmarks. La mesure des performances tait ainsi entoure dune confusion propice aux manipulations. Pour permettre des comparaisons plus ables et des benchmarks plus ralistes, le SPEC (System Performance and Evaluation Cooperative) fut cr la n des annes 1980 (Hennessy et Patterson [153] p. 73). Certains systmes dexploitation non premptifs comme MS-DOS ou les premires versions de Windows ne graient pas la le dattente des programmes : ce soin tait laiss aux programmes eux-mmes. Certains programmeurs trouvaient cela cool : comme ctait dcentralis ils croyaient que ctait dmocratique : la dmagogie existe aussi en informatique. Mais cela provoquait des pannes frquentes, notamment si le PC travaille en rseau ou sil se produit des interruptions asynchrones (provoques par un lment matriel extrieur au processeur, elles peuvent se produire alors quune instruction est en cours de traitement). 286 CHAPITRE 8. OUTILS ET ARCHITECTURE Gestion de la mmoire Comme le cot de la mmoire est fonction croissante de la vitesse daccs, le PC utilise plusieurs mmoires dont la taille est dautant plus petite que la vitesse daccs est plus leve (le disque dur, mmoire la plus volumineuse, est aussi la plus lente). Outre la RAM, o rsident les programmes en cours dexcution, le processeur comporte des mmoires caches trs petites (quelques Mo) et trs rapides, dont le systme dexploitation assure la gestion (fort dlicate). La mmoire virtuelle est une technique dcriture des adresses : les adresses virtuelles que comporte le programme ne sont traduites en adresses relles que quand cest ncessaire. Cela permet dutiliser un espace dadressage aussi grand quon le souhaite et de se librer des contraintes lies la taille de la mmoire physique. La traduction des adresses virtuelles en adresses relles est eectue la vole par la MMU ( Memory Management Unit ). Les programmes, eux, nont connatre que les adresses virtuelles. Lappel dune donne par un programme doit pouvoir tre indirent la nature de la mmoire sur laquelle elle rside : cest au systme dexploitation quil revient dautomatiser les entres et sorties. 8.3 Dcoupage en applications Tout systme informatique est un dispositif dans lequel des donnes (rsultats de mesures eectues sur des faits du monde rel, ou vnements) sont : - entres (soit elles sont saisies, soit elles proviennent dautres programmes), - traites (addition, calcul de ratios etc.) an de procurer de nouvelles donnes, les rsultats. Les rsultats sont dits (mis en mmoire ou prsents sur une interface) soit pour commander un automate, soit pour tre utiliss par un tre humain qui dcidera et agira en consquence (gure 8.1). Fig. 8.1 Place du systme informatique dans le systme dinformation La complexit des traitements interdit en gnral de matriser un systme global. On le dcoupe donc en applications, excutes chacune par un 8.3. DCOUPAGE EN APPLICATIONS 287 programme particulier. On peut modliser ce dcoupage en disant quil faut construire un tableau croisant donnes dentre et rsultats, puis le classer de faon lui donner une structure bloc-diagonale (beaucoup dchanges lintrieur dun mme bloc, peu dchanges entre blocs dirents) : chacun de ces blocs correspond une application (gure 8.2). Fig. 8.2 Dlimitation des applications Logiciel, application, logiciel systme, progiciel Parmi les logiciels, on a t amen distinguer les logiciels systmes qui fournissent des ressources utilises par les applications (systme dexploitation de lordinateur, pilotes, BIOS a , moniteur transactionnel, systme dexploitation du rseau, protocoles de communication etc.). lorigine, le mot application a t retenu pour dsigner une utilisation spcique de lordinateur en vue dautomatiser lune des fonctions de lentreprise comme la gestion des stocks, la paie ou la facturation : lordinateur est en eet alors appliqu cette fonction. Parmi les applications, on distingue celles qui ncessitent un programme spcique et celles quil est plus ecace de faire raliser par un logiciel du commerce (gure 8.3), appel produit logiciel ou encore progiciel (SGBD, traitement de texte, tableur, logiciel graphique, messagerie, agenda et annuaire tlphonique, gestion de projet, CAD, production dimages, progiciels mathmatiques et scientiques, production multimdia, navigateurs Web etc.). a Basic Input/Output System . Le systme informatique est alors dni par un ensemble dapplications lintrieur desquelles les changes de donnes sont intenses mais dont les changes mutuels sont relativement faibles. Ce dcoupage, associ une organisation des changes transverses et des rfrentiels, cest la tche de lurbanisme. Elle se fait en pratique de faon empirique et approximative car elle doit tenir compte de contraintes qui rsultent de lhistoire de lentreprise (de mme, quand on organise lentreprise, il convient en principe de regrouper dans les mmes units les personnes qui ont beaucoup dinformations partager ou changer ; cette rpartition se fait de faon empirique, la thorie servant seulement dorientation). 288 CHAPITRE 8. OUTILS ET ARCHITECTURE Fig. 8.3 Classication des logiciels Les applications reoivent chacune un nom propre ( Chops , Clmentine , Facturation etc.). Elles sont reprsentes par une icne sur le poste de travail des utilisateurs, ce qui leur confre une sorte de personnalit. Elles sont dnies selon les besoins des utilisateurs (de mme, on construit une maison selon les besoins de ses habitants futurs), mais une fois construites elles ont une existence propre et tout se passe comme si lutilisateur devait sadapter aux applications : il en est de mme pour quelquun qui emmnage dans une maison existante. Pour raliser lapplication une fois quelle a t dnie, lattention se concentre sur les donnes et les traitements, sur la partie informatique du systme dinformation et sur les contraintes techniques auxquelles celle-ci doit obir : cela ne doit pas faire oublier que le systme dinformation est fait pour tre utilis, tout comme une maison est faite pour tre habite. * * Pour construire un programme, il sut de dnir les donnes et de programmer les traitements, ou algorithmes (do le titre du livre de Niklaus Wirth, crateur du langage Pascal : Algorithms + Data Structures = Programs [219]). Mais sauf dans les cas les plus simples on ne peut pas plus se lancer directement dans la programmation que lon ne pourrait construire une maison sans avoir dessin son plan. Le plan dun programme, cest un modle qui doit correspondre aux besoins des utilisateurs tout en tenant compte de ltat de lart informatique et des contraintes techniques et conomiques de la ralisation. Les principales qualits smantiques que doit possder un modle sont les mmes que celles que lon exige du systme dinformation (voir page 255) : - la pertinence : il faut que le modle rponde correctement aux besoins des utilisateurs ; - puis la sobrit : comme toute reprsentation du monde rel, celle que donne le modle est schmatique ; ce schmatisme doit non seulement tre accept, mais assum de faon positive : il faut que le systme dinformation soit le plus simple possible ; - enn la cohrence : si lapplication comportait une incohrence elle serait fausse et il faudrait corriger cette bogue ; elle doit en outre tre 8.3. DCOUPAGE EN APPLICATIONS 289 cohrente avec le systme dinformation de lentreprise : ses identiants et ses nomenclatures doivent suivre les volutions du rfrentiel. Historiquement, lattention des informaticiens sest dabord concentre sur les traitements ; ils ont mis au point des algorithmes (Knuth [105]) qui permettent de calculer (lapproximation des nombres rels par des nombres rationnels pose de redoutables problmes mathmatiques, voir la note page 83), produire des nombres au hasard (ncessaires pour les calculs qui simulent un comportement alatoire), classer et trier les donnes etc. Les informaticiens ont aussi dni des structures de donnes, du plus simple (chane de caractre, boolen, entier relatif, rationnel, rel) au plus compliqu (vecteurs, tenseurs, structures composites). La connaissance des structures et algorithmes classiques, ainsi que de leurs conditions dutilisation, fait partie du bagage professionnel de linformaticien qui doit matriser aussi les procds de vrication des programmes ( dboguage ). Outre les qualits smantiques cites ci-dessus, lapplication doit avoir des qualits techniques : elle doit tre construite et documente de telle sorte quune modication introduite en un endroit du programme ne provoque pas derreurs dans dautres parties du programme, que la correction des bogues soit aise, enn quil soit facile dy introduire des changements pour tenir compte de lvolution des besoins des utilisateurs ( volutivit ). Lvolutivit implique et rsume toutes les autres qualits techniques : pour que lapplication soit volutive, il faut que les modications ne provoquent pas derreur et quil soit ais de corriger les erreurs. La sobrit favorise lvolutivit : toutes choses gales dailleurs, plus une application est simple, plus il sera facile de la faire voluer. Enn, le systme informatique doit assurer les changes de donnes entre lapplication et les autres applications en assurant le synchronisme et les transcodages ncessaires (voir page 294). Une application peut fonctionner parfaitement et satisfaire les utilisateurs lors de sa recette sans tre pour autant ni sobre, ni cohrente, ni volutive ; ces dfauts napparatront qu la longue et ils entraneront un cot de maintenance lev et une obsolescence rapide. Aprs quelques annes il faudra la refaire et, dans lattente de la rfection, les utilisateurs auront d se servir dun outil inadapt. Le manque dvolutivit accrot donc le cot annuel moyen de lapplication tout en altrant sa pertinence. Lorsquon corrige un logiciel, sa taille saccrot et sa qualit se dgrade ; il en rsulte une obsolescence technique qui se combine lobsolescence fonctionnelle pour rduire la dure de vie des applications (voir page 526). 8.3.1 Les ERP Martin Campbell-Kelly [29] propose une classication du logiciel en trois catgories : Logiciel sur mesure : cette catgorie recouvre les dveloppements raliss pour les entreprises par des SSII, sur cahier des charges, en rponse des spcications prcises et propres lentreprise considre. 290 CHAPITRE 8. OUTILS ET ARCHITECTURE Produits logiciels (assemblages ou en anglais packages ) : ces logiciels sont analogues des biens dquipement ; ils sont produits par des entreprises spcialises et vendus en petit nombre (et donc cher) aux entreprises quils quipent. Parmi les produits logiciels, on distingue ceux qui sont destins une secteur dactivit (assemblages pour larchitecture, la nance, la pharmacie etc.) et ceux qui concernent une fonction de lentreprise (comptabilit, gestion des ressources humaines, gestion des approvisionnements etc.). Progiciels grand public : ce sont des biens de consommation destins au grand public, aux utilisateurs de micro-ordinateurs (systmes dexploitation, suites bureautiques, jeux). Ils sont vendus en grand nombre un prix trs infrieur celui des produits logiciels. Historiquement, les premiers logiciels ont t produits sur mesure. Puis les fournisseurs ont cherch, en rutilisant pour dautres clients les solutions conues pour un premier client, rentabiliser lexprience acquise. Ils ont ainsi mis au point des assemblages (packages) quils ont dabord utiliss en interne mais quil a fallu documenter de faon de plus en plus prcise, notamment pour les mettre entre les mains des personnes nouvellement recrutes. Ces produits ont ainsi mri et ils sont enn arrivs au degr de qualit, d industrialisation (documentation, maintenance), qui permettait de les vendre aux clients eux-mmes moyennant une formation des utilisateurs. LERP se trouve tout lextrmit de cette volution : cest, par contraste avec les assemblages sectoriels ou fonctionnels, un assemblage destin a priori tous les secteurs, toutes les fonctions, les adaptations ncessaires se faisant par paramtrage. * * Le premier ERP a t mis au point par SAP, entreprise allemande dont lacronyme se dveloppe en allemand comme en anglais : Systeme, Anwendungen, Produkte in der Datenverarbeitung ou Systems, Applications & Products in Data Processing . SAP a t cre en 1972 Walldorf, en Bavire, par cinq anciens programmeurs dIBM Allemagne. Comme toutes les petites entreprises de logiciel celle-ci a commenc par produire du sur mesure. Son premier contrat portait sur un systme comptable et nancier en temps rel pour lusine dImperial Chemical Industries (entreprise britannique) Ostragen. lpoque peu de programmeurs taient capable de raliser un systme en temps rel et la petite quipe de SAP sest ainsi place un haut niveau dexpertise. Conformment la stratgie qui vise rutiliser et rentabiliser lexpertise accumule sur un premier contrat, SAP a construit partir de cette solution un produit interne, le System R , progressivement amlior et enrichi lors des contrats suivants de faon devenir de plus en plus universel tout en restant intgr et cohrent. Lide de base de SAP a t dorganiser le systme dinformation autour dune base de donnes unique, alimente et utilise par les diverses applications. La cohrence du systme est garantie par lunicit de la base 8.3. DCOUPAGE EN APPLICATIONS 291 de donnes : il est exclu quune mme information soit reprsente par plusieurs donnes direntes. En 1980 SAP est la dix-septime SSII allemande et elle a pour clients la moiti des cent plus grandes entreprises allemandes. Elle est protge de la concurrence amricaine dune part parce que les entreprises de logiciel amricaines ne sintressent pas encore au march europen (elles ont cette poque trop faire sur le march amricain), dautre part parce que le produit de SAP est dune qualit trs suprieure celle des logiciels amricains : la mise au point est soigneuse, ralise par une quipe de haut niveau rigoureuse et discipline : la programmation lallemande se distingue du good enough empirique lamricaine. En 1981, SAP propose R/2, assemblage pour mainframe. En 1982, SAP a 250 clients allemands, dont plusieurs liales allemandes de groupes internationaux. Ces liales seront pour SAP des chevaux de Troie vers linternationalisation : lorsque les grands groupes dcouvriront la qualit du logiciel dont sest quipe leur liale allemande, ils voudront le gnraliser au monde entier. SAP cre un bureau international Genve en 1984 et internationalise R/2, dont le paramtrage devient capable de prendre en compte la diversit des monnaies, lgislations scales etc. Le produit devient ainsi adaptable tous les pays au prix de lajustement de milliers de paramtres. Ladaptation du progiciel de SAP une entreprise devient une spcialit parmi les consultants ; la qualication en SAP sera bientt trs recherche par les SSII et SAP cre en 1987 un Centre international de formation pour les consultants. Un bureau amricain est ouvert Philadelphie prs des premiers clients amricains de SAP en 1988. SAP dnit pour les tats-Unis une politique commerciale spcique, les vendeurs percevant un intressement qui rendra jaloux les commerciaux allemands. Des groupes dutilisateurs sont crs, des partenariats avec les SSII sont monts. En 1990, SAP est au quatrime rang mondial des producteurs de logiciels. Le systme R/3, commercialis en 1992, est adapt au client/serveur. En 1993, le livre de Hammer et Champy [36] lance la mode du re-engineering qui rpond dailleurs une ncessit : les entreprises stant quipes dapplications non cohrentes, le besoin dune rorganisation du systme dinformation se faisait sentir. LERP se prsentait comme un ensemble de composants logiciels avec lequel on pourrait construire un systme dinformation : beaucoup dentreprises estimeront que la meilleure solution consiste mettre au rebut leurs anciennes applications et tout reconstruire autour de R/3. SAP avait mis au point une nouvelle formule tarifaire : le prix de la licence R/3 dpendait du nombre de postes de travail quips (2 700 4 000 $ par station). Cela lui permit datteindre des niveaux de prix jusqualors jamais vus dans le march du logiciel. * * Cependant le cot de la licence ne reprsente quune faible partie de la dpense que lentreprise doit supporter pour implanter un ERP. Le travail 292 CHAPITRE 8. OUTILS ET ARCHITECTURE de paramtrage, ralis par des consultants, ainsi que la conduite du changement - il est souvent prfrable de rednir les procdures de lentreprise plutt que dadapter lERP - font que linstallation cote de 5 20 fois le prix de la licence. En 1998, on dnombre 20 000 installations de R/3 et 1,5 millions de salaris lutilisent quotidiennement. Campbell-Kelly estime que SAP joue un rle crucial dans lconomie mondiale, bien plus important ses yeux que celui de Microsoft. SAP, qui employait 9 personnes en 1972 et faisait 300 000 e de chire daaires, emploie 24 178 personnes en 2000 et fait 6,3 milliards deuros de chire daaires. La maturation de SAP a dur prs de vingt ans : cest seulement partir de son installation aux tats-Unis en 1988 que la croissance est devenue rapide. SAP na pas pu conserver le monopole des ERP : dautres entreprises se sont lances dans les annes 1990 sur ce march prometteur. Baan, entreprise nerlandaise dont les origines et lhistoire ressemblent un peu celles de SAP, se lance aux Pays-Bas en 1978 et aux tats-Unis en 1993. Oracle, fournisseur du SGBD utilis par la plupart des clients de SAP, a mis au point son propre ERP Oracle Applications autour de sa propre base de donnes et sest lanc sur le march en 1995. JD Edwards, Peoplesoft, System Software Associates, entreprises dj prsentes sur le march du produit logiciel, systmatisent leur ore pour orir des ERP. Par la suite Oracle achtera Peoplesoft. Daprs JDN Solutions du 16 janvier 2006 7 , SAP dtenait en 2005 45 % du march en France, contre 22 % pour Oracle et 33 % pour lensemble des autres fournisseurs dERP (Sage/Adonix, Intentia Consulting etc.) ; en 2004, les parts de march dans le monde taient de 40 % pour SAP, 12 % pour Peoplesoft et 10 % pour Oracle. * * Les commerciaux des ERP disposent de puissants arguments face aux dirigeants 8 : ils leur proposent de mettre un terme au dsordre du systme dinformation et leur donnent lespoir de rgler des problmes dorganisation sans grand eort politique. Cette ore sduisante par sa qualit et sa cohrence est cependant lusage plus risque que lon aurait pu limaginer : elle ne peut tre ecace que si lon accepte les contraintes quelle impose, et sa mise en uvre comporte des dicults et des piges. Si lERP incorpore une expertise professionnelle qui fournit lentreprise des modles de processus conformes ltat de lart, ses fournisseurs ne peuvent pas incorporer dans leur produit une comptence universelle car cela leur demanderait trop de travail : dans les domaines o lentreprise est particulirement pointue elle dispose dune expertise meilleure que celle que lERP peut apporter. Ainsi il sera raisonnable de faire appel lERP pour les fonctions qui ne relvent pas de son cur de mtier ; par contre sur le cur de mtier o il lui 7. solutions.journaldunet.com/dossiers/chiffres/erp.shtml 8. Guillaume Benci, Ingnierie du SI base de progiciel , confrence au Sminaire du club des matres douvrage des systmes dinformation, 25 mai 2000. 8.3. DCOUPAGE EN APPLICATIONS 293 importe dtre plus ecace que ses concurrents elle ne pourra gnralement pas se contenter de lERP et devra utiliser un logiciel sur mesure ralis par une SSII sur cahier des charges, puis traiter les problmes que pose lintgration de ce logiciel avec lERP. Par ailleurs adopter un ERP implique plus quun contrat avec le fournisseur : cest un mariage qui comporte des obligations, et il sera plus dicile den sortir que dy entrer. Si lditeur a cr un club dutilisateurs, lentreprise devra y faire participer ses propres experts mais cela leur prendra du temps. Tout ERP a des limites et il est invitable quelles ne concident pas avec ce que lentreprise aurait souhait. Elle aurait voulu un carr, cest un losange qui lui est livr (gure 8.4) : il manque des choses lERP par rapport ses besoins, et il fait par ailleurs des choses dont elle na pas besoin. Fig. 8.4 cart entre lERP et le SI dsir Les choses que lERP fait en trop sont ventuellement gres dans lentreprise par dautres espaces fonctionnels : il faudra traiter les redondances et chevauchements qui en rsultent. Ce qui manque, mais qui est ncessaire, devra tre fait ailleurs tout en tant cohrent avec lERP : cela occasionnera un travail supplmentaire darchitecture. LERP est fourni avec ses propres solutions en ce qui concerne le rfrentiel (catalogue des produits, rfrentiel des clients et fournisseurs, inventaire des stocks etc.) : si lentreprise a mis en place des solutions direntes, elle devra y renoncer car il est moins coteux de sadapter lERP que dadapter celui-ci lentreprise. Il se peut enn que lditeur de lERP nait pas choisi les mmes logiciels systme que lentreprise (systme dexploitation, SGBD etc.). Adopter lERP peut la contraindre soit grer en parallle plusieurs versions des logiciels systme, ce qui implique une duplication des comptences et des quipes au sein de la DSI, soit se plier aux choix faits pour lERP - ce sera le plus souvent prfrable, mais au prix dune rfection de la plate-forme informatique. 294 CHAPITRE 8. OUTILS ET ARCHITECTURE Ladoption dun ERP ne reprsente pas un seul projet. Le fournisseur publiera des versions successives, et elles seront si direntes les unes des autres que le passage dune version la suivante sera un vritable projet. Lors de la sortie dune nouvelle version, il faut en eet : faire linventaire de ce qui est propos, valuer ce qui est intressant, choisir ; valuer le cot des travaux de reconception : la compatibilit ascendante relve plus du discours commercial que de la ralit et il faudra refaire beaucoup de paramtrages ; valuer leet du changement de version sur tout ce qui se trouve la priphrie du progiciel, et quil impacte. Avant de conclure le mariage , il faudra prendre des prcautions : la ngociation du contrat est dlicate. Il convient de raliser dabord une tude de faisabilit approfondie, et il faudra lutter pour obtenir des informations de lditeur avant la signature du contrat. Il faut ensuite vrier la capacit de lditeur accompagner lentreprise dans la dure et partager avec elle son expertise sur le mtier. Certains des enjeux de lentreprise ne pourront tre atteints, si elle adopte lERP, qu condition de changer la faon dont elle fait son mtier. Il faut donc une matrise douvrage encore plus forte que lorsquon conoit un logiciel spcique : de nombreuses demandes dadaptation de lERP vont sexprimer et il va falloir pouvoir leur rsister. Le dialogue avec les responsables des mtiers devra tre approfondi : si lERP ne permet pas de mettre en uvre les rgles souhaites par le marketing en matire de facturation, il faudra pouvoir sassurer de laccord de la direction marketing. Enn, comme le mariage est de longue dure, il faut que lentreprise acquire une comptence sur lERP. Lorsquune entreprise achte un ERP, elle na pas en eet payer seulement la licence du produit : elle doit aussi sassocier un cabinet de consultants et cest de loin la dpense la plus importante (dans un cas que jai connu, la licence avait cot un million deuros mais le cot total du projet a t de vingt millions deuros). Lentreprise doit se former pour pouvoir tre autonome lors des projets quelle devra conduire loccasion des changements de version. Lutilisation de lERP russit mieux dans les PME que dans les grandes entreprises, car les PME nont pas beaucoup dargent dpenser et savent aller droit lessentiel. Dans les grandes entreprises, la premire cause dchec est le caractre versatile de la matrise douvrage, qui modie trop souvent son expression de besoins et ses priorits ; la deuxime cause dchec est le conit de pouvoir entre matrise douvrage et matrise duvre informatique. 8.3.2 Les EAI Jai vu quelquefois le commercial dun fournisseur ou dune SSII prsenter une ore dEAI ( Enterprise Application Integration ) des dirigeants ou des DSI. Il appuyait son argumentation par la projection dun transparent qui ressemblait la gure 8.5 : 8.3. DCOUPAGE EN APPLICATIONS 295 Fig. 8.5 Les EAI daprs le discours commercial Avant , cest le plat de spaghetti : chaque application doit grer sa connexion avec chacune des autres. Aprs (avec lEAI), chaque application est connecte un bus et lui seul. Comme cest simple ! Le commercial plaide la cause de lEAI avec la conviction dun missionnaire lanc en pleine vanglisation. Qui, sexclame-t-il, prfrera le plat de spaghetti ? Pas moi en tout cas , rpondent en chur le dirigeant et le DSI. Chacun bien sr prfre que le systme dinformation soit en ordre. Mais par quel miracle ce bus si simple arrive-t-il remplacer le plat de spaghetti dautrefois ? Sil y parvient, cest parce quil nest pas simple du tout. En fait il ne sagit pas vraiment dun bus , support passif de transmission, mais dun routeur quip de logiciels qui assurent activement des fonctions de commutation et quelques autres encore. Les soi-disant bus EAI assurent, entre autres fonctions, celles par exemple que dnit la norme CORBA ( Common Object Request Broker Architecture ) : - routage : le bus interprte ltiquette du message pour identier ladresse vers laquelle il doit lorienter ; - transcodage : si deux applications recourent des codages dirents, le bus assure la traduction entre les codes ; - gestion des ux : en puisant dans une gamme de synchronismes qui stend du temps rel transactionnel au traitement batch qui est ralis en n de journe, le bus gre les dlais de mise jour selon les besoins des applications. Il comporte des les dattente (buers). Il traite la concurrence (lorsque deux utilisateurs veulent modier en mme temps une mme donne) et la persistance (lorsquil est ncessaire de garder en mmoire la valeur dune donne qui vient dtre modie). 296 CHAPITRE 8. OUTILS ET ARCHITECTURE Les fonctions oertes par le bus soulagent dautant les applications : pour ne prendre quun exemple, il est plus simple pour une application denvoyer les messages au bus qui en assurera le routage que dinclure elle-mme un sous-programme de communication. Dailleurs on peut connecter au bus des services (applications spcialises dans la fourniture dun service aux autres applications : scurit, supervision, mtrologie etc.). Il en rsulte une conomie dchelle par concentration du code nagure dispers dans plusieurs applications. On demande aussi parfois au bus de prsenter le systme dinformation sur linterface homme-machine de telle sorte que lutilisateur dispose exactement, et sans couture , des vues sur le systme dinformation qui lui sont ncessaires (donnes, espaces de saisie, traitements). Le bus EAI est en dnitive un middleware trs riche en fonctionnalits techniques. Sa mise en uvre suppose que les fonctions ci-dessus soient dnies et paramtres. Lutilit de lEAI est relle - mon propos nest pas de le dnigrer - mais sa prsentation par les commerciaux est dune simplicit trompeuse. Demandez dailleurs au commercial qui cherche vous vendre un EAI comment son produit gre les routages, transcodages, synchronismes, concurrence, persistance etc. Le plus souvent il nen saura rien, le pauvre : ses seules armes sont le transparent ci-dessus et son savoir-faire de vendeur professionnel. Une fois le contrat sign arriveront les spcialistes. Pour pouvoir construire le bus ils devront poser une liste de questions qui dissipera bientt la premire image, fallacieuse, de simplicit. 8.4 Intranet et Datamining Selon une tude ralise en 1996 sur les 500 plus grandes entreprises de Hong Kong (Lai [107]), 41 de ces entreprises avaient mis en place des Intranets. Ltude montre quelles ont avanc laveuglette : Aucune tude quantitative ou qualitative na t entreprise pour comprendre comment on doit faire du datamining , la plupart des tudes sur la performance des Intranet ont t conceptuelles ou anecdotiques ; aucune na tent de collecter des donnes empiriques auprs des entreprises qui en ont mis en place, ni utilis leur exprience en matire de planning, matrise, installation et valuation . Ceux qui recommandent depuis des annes dutiliser ces techniques ont donc la foi du charbonnier, puisquil nexiste pas dtude des conditions pratiques du succs ; les travaux thoriques sont certes nombreux, mais quelle garantie apportent-ils? 8.4.1 Datamining Karim K. Hirji [83] a tudi un projet de datamining ralis en 1998 pour une entreprise canadienne de restauration rapide. On peut tirer de cette tude quelques enseignements de porte gnrale. Le datamining (en franais fouille dans les donnes ) est une mthode statistique qui vise, partir de lexamen des donnes, induire des modles descriptifs ou mme explicatifs. Il fournit, en rponse des ques- 8.4. INTRANET ET DATAMINING 297 tions conomiques ou scientiques, des classications ( clustering ), des tudes de corrlation (analyse en composantes principales, analyse des correspondances), des outils de scoring (analyse discriminante), des modles prvisionnels (rgression multiple). Des arbres de dcision utilisant des rseaux de neurones aident sorienter dans la fort des mthodes et dans leur paramtrage. Sur le plan thorique, cela ressemble de lconomtrie (le modle est choisi a priori par ttonnement), mais plus souvent encore lanalyse des donnes (lorsquil nexiste pas de modle a priori ) : le datamining, cest en fait lanalyse des donnes (Volle [212]) applique de grands volumes de donnes, et porte ainsi au niveau dune industrie. Dans le cas le plus simple, le datamining aide trouver lexplication dune anomalie constate dans les donnes statistiques en facilitant la descente vers des donnes dtailles, voire vers un dossier individuel. Sa mise en uvre rencontre trois dicults : 1) qualit des donnes : 60 70 % du travail est consacr la prparation des donnes (slection, correction, transcodage, chargement). Si lentreprise dispose dun datawarehouse (voir page 299), les questions de qualit auront en principe t dj traites : alors la prparation des donnes peut ne reprsenter que 30 % du travail (cest ce qui sest pass dans lexemple considr) ; 2) choix de litinraire des travaux : les rseaux de neurones ne rglent pas tout. Pour pouvoir rpondre aux questions que se pose le client, les mthodes doivent tre choisies en dialoguant avec lui. Il faut donc que lexpert en datamining soit aussi un animateur et possde des qualits que lon rencontre rarement ensemble dans une mme personne : rigueur dans la mthode, ouverture et chaleur humaine dans la communication ; 3) valuation des rsultats : le datamining conrme des choses que connat dj celui qui consacre plusieurs heures par jour lexamen manuel des donnes, do la dception du client expert (sauf bien sr si lon enrichit le datamining par recoupement avec dautres donnes quil naura pas encore utilises). On peut lui fournir plusieurs rponses : a) il est heureux que les enseignements fournis par lexamen assidu des donnes soient conrms lorsquon utilise des outils plus puissants : que dirait le client si ce ntait pas le cas ! b) les vidences que le datamining retrouve sont, certes, dj connues de lexpert attentif, mais il a mis beaucoup de temps les dcouvrir et il lui est dicile de les communiquer ceux qui nont pas fait le mme travail. Plus rapide, le datamining facilite la communication des vidences et permet aussi de les classer par ordre dimportance en leur associant une mesure de leur signication statistique ; c) si le travail manuel sur les donnes a dj fourni lessentiel des conclusions utiles, cest quil constitue dj une forme artisanale mais ecace de datamining. Cela conduit sinterroger sur lutilit du datamining industriel , fortement outill et donc coteux (lexemple tudi est de taille modeste - 20 jours de travail - mais squiper pour une utilisation systmatique du datamining serait une lourde aaire). 298 CHAPITRE 8. OUTILS ET ARCHITECTURE Le praticien qui examine les donnes jour aprs jour rgle en eet chemin faisant les problmes de slection, destimation des donnes manquantes, de redressement, de transcodage etc. qui sont le premier obstacle au datamining. Pour interprter les donnes, il formule des hypothses et les teste. Ce travail se fait petite chelle, sur un tableur, sans prtention thorique, mais il donne des rsultats de valeur (la preuve : on les retrouve aprs une approche industrielle lourde ). Il ne faut pas sous-estimer lecacit dun travail quotidien, assidu, qui ronge les obstacles comme les vagues rongent une falaise. Seulement les rsultats obtenus par le praticien sont diciles communiquer, partager ; les autres personnes ne peuvent pas savoir sil sagit de vrais rsultats, srieux et solides, ou de lubies individuelles. Le datamining, avec sa lourdeur et son caractre systmatique, apporte aux rsultats la caution de son poids. Si lentreprise dispose dun statisticien crdible, pondr, qui examine assidment les donnes, il apportera arm de son habilet et de son tableur - ou si lon veut dun logiciel statistique comme SAS - autant et plus que tous les outils de datamining, condition quil sache communiquer et quelle sache lcouter. Mais il faut parfois, pour faire passer une vidence dans lentreprise, jouer la comdie de la rigueur ostentatoire en recourant des outils sophistiqus. Il est vrai aussi que certaines vidences ne se rvleront pas si lon a pour seuls outils un bon cerveau et un tableur : alors les lourdes mthodes du datamining peuvent tre utiles. Mais il est prudent, avant de les utiliser, de sassurer que lon a dj tir des donnes ce quun bon statisticien peut en extraire avec les mthodes manuelles . 8.4.2 Intranet Utiliser un Intranet, cest utiliser dans lentreprise des outils analogues ceux que lon trouve sur lInternet : messagerie, Web, forums, et les diverses extensions rendues possibles par Java, Perl et autres XML : formulaires, moteurs de recherche, statistiques dutilisation etc. LIntranet est utilis dabord pour la communication interne, notamment la rdaction, la diusion et la tenue jour des documentations professionnelles. Lai [107] attribue cette mission la direction des ressources humaines, mais elle peut tre remplie par dautres directions (communication, production, commerciale). LIntranet est un moyen peu coteux et ecace pour mettre la documentation de lentreprise la disposition de lensemble son personnel, quelle que soit la localisation de celui-ci dans le monde, car il utilise les standards de lInternet et de la Toile (TCP/IP, HTTP, HTML) et sa mise en place ne ncessite donc pas de chambouler les rseaux ni les ordinateurs. Pour une petite entreprise, cest une faon conomique de sinformatiser, la petite taille ne constituant pas ici un dsavantage. Les apports essentiels sont laccs des salaris une information jour et lamlioration de la communication sur lorganisation. Les dicults rsident dans la gestion du contenu, lanimation des groupes de travail et la matrise des rseaux. 8.5. LE SYSTME INFORMATIQUE DAIDE LA DCISION 299 Ce dernier point est important : sil est possible de dployer un Intranet sur les rseaux existants, le dbit quil suscitera lorsque son utilisation se dveloppe peut contraindre ensuite des redimensionnements et lacquisition de comptences nouvelles en tlcommunications. Les informaticiens doivent eux aussi se qualier dans les techniques de lIntranet notamment pour des raisons de scurit. Si les entreprises utilisatrices ont constat un gain decacit dans la communication, le gain serait par contre peu sensible dans le travail coopratif : lIntranet prsente encore des lacunes par rapport un outil de groupware comme Lotus Notes en ce qui concerne lintgration avec les bases de donnes et les applications, ainsi que la scurit. Des eorts sont faits pour combler cet cart notamment autour de XML. Cest une volution importante pour larticulation entre les documents que vhicule lIntranet et les donnes qui constituent la matire premire du systme dinformation. 8.5 Le systme informatique daide la dcision Le SIAD (Volle [215] ; on dit aussi datawarehouse ) est un outil dobservation et de description qui vise, partir de donnes de gestion ou de statistiques, donner aux dirigeants et aux managers dune entreprise les moyens didentier des alertes de gestion, de suivre lvolution de lactivit, dexaminer des sujets ou phnomnes particuliers. Il ne fournit pas cependant les explications ni les commentaires, qui relvent dun travail postrieur lobservation et la description. Il occupe dans larchitecture du systme dinformation une place trs particulire. Alors que tous les autres lments de cette architecture sont soutenus par certaines parties de ldice et en soutiennent dautres, le SIAD est soutenu par tout le reste mais ne soutient rien lui-mme. Il ne contribue pas la solidit du systme dinformation mais il est, comme le coq sur le clocher dun village, pos sur une pointe quil rend visible de loin. On peut dire aussi quil fait rayonner le systme dinformation comme sil tait lantenne dun metteur. Il tire parti de lensemble des donnes produites ou acquises par lentreprise, ensemble dont il fournit une prsentation synthtique. Cela suppose (1) quil soit aliment potentiellement par toutes les applications de lentreprise, (2) quil rsolve les problmes de comparabilit et de redressement des donnes qui sont invitables lorsquon utilise des sources diverses. Le SIAD vise prsenter des informations utiles. Ceci implique quil soit construit de faon slective en choisissant, parmi les statistiques quil serait possible de produire, celles qui peuvent servir telle ou telle catgorie dutilisateurs. Sa construction suppose donc une analyse des besoins, elle mme fonde sur une segmentation des utilisateurs en sous-populations homognes en ce qui concerne les missions remplir et les besoins qui leur correspondent. 300 CHAPITRE 8. OUTILS ET ARCHITECTURE Le SIAD vise fournir aux utilisateurs un outil de consultation commode, dune ergonomie aise, de faon minimiser les tches de recherche de linformation et de prsentation des rsultats. Produire des statistiques en adressant au coup par coup des requtes une application oprationnelle serait coteux en traitement. Le SIAD protge donc les bases de donnes oprationnelles en sintercalant comme un tampon entre elles et les utilisateurs et en prparant la plupart des statistiques dont ces derniers ont besoin. Les outils fournis par le SIAD pour remplir ces objectifs sont : - des tableaux de bord comportant des alertes ; - des tableaux prformats contenant lessentiel de la statistique dactivit et denvironnement ; - des tableaux mis disposition selon la technique des hypercubes ; - la publication danalyses (analyses de corrlation, simulations etc.) utilisant les outils du datamining . Les hypercubes sont des tableaux multidimensionnels intermdiaires qui permettent de construire la demande, par slection, des sries chronologiques ou des tableaux croiss. Le contenu des hypercubes doit tre dni a priori, partir de lanalyse des besoins, de sorte quils satisfassent au mieux leurs utilisateurs. tant slectif, le SIAD ne peut pas rpondre toutes les questions possibles mais seulement la plupart des questions. Il peut donc arriver quun utilisateur recherche une information que le SIAD ne fournit pas, et il faut pourtant que lon puisse lui rpondre : ce sera la tche dune quipe danalystes habilits utiliser des requtes pour interroger la base de donnes. Toutefois le dlai de rponse sera plus long (quelques heures ou quelques jours) que celui de la consultation des hypercubes, qui nest que de quelques secondes. Lvolution des hypercubes, comme du dispositif dans son ensemble, sera ralise par une cellule dadministration centrale en relation avec les analystes. * * Un SIAD peut tre prsent selon trois couches (gure 8.6) : - alimentation par les applications oprationnelles ; - stockage historis, agrgation et alimentation des hypercubes ; - publication sous forme dalerteurs, de tableaux prformats, de tableaux croiss et de graphiques. La base de donnes du SIAD est exploite par une quipe danalystes pour produire les hypercubes, et aussi pour rpondre des requtes complexes envoyes par les utilisateurs. Seuls les hypercubes sont directement consultables par les utilisateurs qui peuvent ainsi construire une grande diversit de tableaux croiss. La constitution de la base de donnes du SIAD partir des applications qui lalimentent ncessite une procdure permettant dextraire priodiquement de chaque application les donnes ncessaires. Ces donnes sont ranges par lapplication dans une base de donnes in- 8.5. LE SYSTME INFORMATIQUE DAIDE LA DCISION 301 Fig. 8.6 Les couches du SIAD termdiaire appele silo dchange dont la responsabilit appartient lapplication source. Le SIAD doit raliser ensuite un traitement pour vrier et redresser les donnes avant de les intgrer sa propre base de donnes, l entrept de donnes . La structure de lentrept fait lobjet dune modlisation formelle qui prcise les axes , qualitatives variables dont le croisement dnit les tableaux que le SIAD pourra produire (exemple : mois, rgion, secteur dtablissement etc.), et les attributs , variables qui seront ventiles dans les cases des tableaux (exemple : nombre de personnes, montants en euros, nombre dentretiens etc.). La base de donnes du SIAD est ncessairement dtaille : lorsque lapplication source contient des enregistrements individuels, la base de donnes est elle-mme individuelle. Cependant alors que la base de donnes oprationnelle est vivante , cest--dire subit des modications par mises jour continues, le SIAD est une base morte qui enregistre des situations passes dont elle doit permettre de reconstituer lenchanement chronologique. chaque individu correspondent un identiant xe et des donnes qui voluent dans le temps. Seule une slection de ces variables intresse le SIAD ; celui-ci sera donc la fois exhaustif (en ce qui concerne les individus composant la population tudie) et slectif (en ce qui concerne les attributs observs sur chaque individu). Les hypercubes sont produits partir de la base de donnes du SIAD par agrgation de donnes individuelles : si le SIAD contient les donnes dtailles sur les clients, les hypercubes permettront de construire des tableaux dcrivant la population des clients. Il est a priori possible dutiliser deux mthodes direntes pour alimenter lentrept de donnes : prendre une suite priodique de photographies 302 CHAPITRE 8. OUTILS ET ARCHITECTURE instantanes de la base vivante, ou considrer les vnements qui modient cette base. Option 1 : Suite de photographies Supposons que le SIAD soit aliment par une copie priodique de la base vivante (par exemple on copie dans le silo dchange chaque vendredi 20h00 des enregistrements fournissant, pour chaque client, les valeurs des variables slectionnes). La dimension historique du SIAD est alors obtenue en considrant la succession de ces enregistrements hebdomadaires. Le volume de lentrept de donnes crot progressivement par empilement de chiers hebdomadaires, ce qui peut poser terme un problme de volumtrie. Option 2 : vnements On appelle ici vnement toute modication dun enregistrement individuel aectant lun des attributs slectionns pour le SIAD. Entre deux vnements, les valeurs de ces attributs ne sont pas modies. Utiliser les vnements pour nourrir lentrept, et non des photographies priodiques, apporte deux amliorations : dune part le volume de lentrept sera plus rduit puisque les enregistrements qui nont pas t modis ne seront pas recopis ; dautre part le fait que les vnements soient dats permet de construire lors des exploitations un dcoupage chronologique quelconque (par semaine, par mois etc.), alors par exemple que le calcul exact de donnes mensuelles partir des donnes hebdomadaires que fournissent les photographies nest pas possible. Soulignons que lon entend par vnement la modication dune variable au moins de lenregistrement individuel considr (donc dune variable interne au dossier considr, quelle soit calcule ou obtenue par observation) : ainsi le SIAD na pas reproduire les traitements raliss au sein de lapplication source, dont il recueille les rsultats. Si lon choisit la deuxime option, lentrept comporte : une photo initiale de la base source, constitue par la liste exhaustive des enregistrements individuels identis et, pour chaque enregistrement, la liste slective des variables observes ; puis des enregistrements dats, correspondant chaque vnement de telle sorte que le traitement de la base permette de reconstruire lvolution historique de chaque individu. Nota Bene : pour limiter le volume des donnes on distingue, parmi les variables observes, celles dont on souhaite suivre lhistorique et celles dont on souhaite seulement connatre ltat actuel. Les vnements concernant les variables dont on souhaite suivre lhistorique sont conservs en mmoire ; pour les autres seule la valeur la plus rcente est conserve, et elle crase les valeurs antrieures. Cette distinction se fait lintrieur de lentrept de donnes : elle ne concerne pas le silo dchange qui doit donc contenir temporairement tous les vnements. * * partir de ce qui prcde il est ais de concevoir la nature du silo dchange que chaque application doit constituer. Au dmarrage du SIAD, lapplication construit une base de donnes initiale indiquant pour chaque enregistrement individuel la valeur des variables observes par le SIAD. 8.5. LE SYSTME INFORMATIQUE DAIDE LA DCISION 303 Cette base de donnes sera ensuite traite pour amorcer lentrept de donnes. Puis le silo sera aliment, selon la technique choisie, soit par les vnements, soit par les photographies au fur et mesure de leur occurrence. Il faut donc prvoir, lintrieur de lapplication, un mcanisme qui dtectera les vnements, ou qui prendra les photographies, et enverra les enregistrements correspondants vers le silo o ils seront stocks. Le moteur dalimentation du SIAD consulte priodiquement le silo, recopie ses lments vers une base temporaire, le Sas (ils seront ensuite traits pour alimenter lentrept), puis le purge. Le silo est une base de donnes de taille modeste, son volume se limitant celui des vnements survenus entre deux consultations par le SIAD ou celui de la dernire photographie. Il peut contenir aussi des indications techniques visant garantir la qualit de lalimentation du SIAD ; il faut en eet sassurer (et ce nest pas facile) : - que limage de lapplication gurant dans le SIAD ne diverge pas de la ralit par suite dun cumul derreurs dans la collecte des vnements ; - que des oprations visant nettoyer lapplication (purge denregistrements dsuets, corrections des codages et identiants) ne suscitent pas des erreurs en provoquant des vnements factices ; - que les modications des classications et nomenclatures utilises dans lapplication sont correctement rpercutes dans le SIAD. Commande adresse par le SIAD une application On voit maintenant ce que doit contenir la commande adresse par le SIAD une application : - dnition des individus qui seront observs ; a priori, tous les individus grs par lapplication intressent le SIAD (clients et commandes, fournisseurs et ores) ; - liste des attributs qui seront observs par le SIAD sur chacun de ces individus ; - indications techniques visant garantir la qualit de lalimentation du SIAD. Les responsables de lapplication devront, partir de cette commande, faire raliser le logiciel qui permettra dalimenter le silo conformment la mthode dcrite ci-dessus. Il nest pas indispensable que le SIAD indique ds la passation de sa commande la liste dnitive des variables quil voudra observer : une fois le mcanisme dalimentation du silo dchange en place, cette liste peut tre modie car elle est un paramtre de ce mcanisme. Traitements raliss par le SIAD Les donnes issues dune application oprationnelle ne se prtent jamais telles quelles une exploitation statistique : il faut corriger les erreurs, estimer les donnes manquantes etc. Entre le silo dchange et lentrept de donnes sintercale donc un traitement des donnes. Lexistence de ce traitement peut poser problme lors de lutilisation des donnes : lorsquon remplace une donne manquante par une estimation, cela peut donner une information utilisable au niveau France entire mais 304 CHAPITRE 8. OUTILS ET ARCHITECTURE fausser les proportions au niveau dune commune ou dune rgion. Il faudra donc disposer de contrles ou dalarmes garantissant la reprsentativit des donnes. Le traitement comporte deux tapes : la premire apporte des corrections purement techniques visant garantir la qualit statistique des donnes. Lautre apporte des transcodages visant assurer la compatibilit des donnes avec les dnitions rglementaires et comptables. * * Apport du SIAD la gestion Le SIAD a pour but de faciliter lorientation de laction en fournissant des donnes qui alimentent la comprhension du march et de lactivit de lentreprise, aprs recoupement ventuel avec dautres sources (conomiques, dmographiques, marketing etc.). Il fournira donc les indicateurs de pilotage permettant un responsable oprationnel dvaluer la qualit et la productivit du travail fourni par des tablissements ou des quipes, indicateurs qui impliquent un recoupement avec des donnes que le SIAD ne comporte pas toujours (volume et qualit des ressources employes, dlais de traitement des aaires etc.). Il na pas vocation fournir des indicateurs pour un pilotage oprationnel au jour le jour ou pour le suivi de dossiers individuels. Il faut donc que chaque processus soit muni des outils permettant aux responsables oprationnels de piloter les travaux au plus prs de leur ralisation. Cependant le SIAD peut contribuer lalimentation de ces outils : un responsable peut trouver, dans les hypercubes que produit le SIAD, telle srie chronologique quil recoupera avec des donnes de gestion pour valuer lecacit du travail de son unit. Apport du SIAD lanalyse Certains reprsentent larchitecture du SIAD par une pyramide. Sa large base est constitue des applications qui lalimentent, le sommet par les hypercubes et autres outils dobservations synthtiques (gure 8.7). Fig. 8.7 La pyramide , reprsentation rpandue mais partielle Un SIAD est bti partir des donnes dobservation, et il faut distinguer lobservation de lexplication : un microscope permet de voir des bactries 8.5. LE SYSTME INFORMATIQUE DAIDE LA DCISION 305 mais nexplique pas comment elles se reproduisent. Le SIAD appelle donc un dpassement vers lexplication et le commentaire. Ce dpassement implique, pour pouvoir servir les diverses populations dutilisateurs concernes, une diversication ditoriale. Cest en compltant le SIAD par des outils danalyse des donnes et dconomtrie, en le confrontant aux modles explicatifs, que lon pourra lutiliser pour comprendre ce qui se passe sur un march. Il est utile de reprsenter les oprations ditoriales qui sappuient sur le SIAD ; utilisant les donnes dobservation synthtiques, elles permettent de produire des rsultats interprts et comments destins diverses populations dutilisateurs (responsables rgionaux, responsables de ligne de produit etc.). La reprsentation du SIAD na plus alors la forme dune pyramide mais celle dun diabolo (gure 8.8). Sil est souvent ncessaire pour linterprtation dutiliser les mthodes de lanalyse des donnes ou de lconomtrie, il est recommand de rien en laisser paratre dans la publication qui ne doit recueillir que leurs rsultats : leur technicit repousserait le lecteur, seuls les rsultats lintressent. Fig. 8.8 Le diabolo , reprsentation complte du SIAD 8.5.1 tude de cas : histoire dun Datawarehouse Lentreprise Artichico a envisag, en 1996, de se doter dun datawarehouse nalit commerciale. Les sources disponibles taient des donnes dtailles fournies par les distributeurs et les commandes des clients. Lenjeu tait dalimenter des analyses : positionnement concurrentiel de lentreprise ; comportements dachat ; eets de la dlisation ; qualit du service ; rentabilit des campagnes de publicit ; segmentation des clients ; ventes en partenariat ; canaux de distribution etc. Les utilisateurs potentiels du datawarehouse taient les personnels des directions rgionales, ceux qui mettent au point les contrats avec les clients, 306 CHAPITRE 8. OUTILS ET ARCHITECTURE ceux qui dnissent la politique en matire de prix, les experts du marketing, les conomistes etc. Il existait Artichico un ou plusieurs infocentres 9 pour chaque application oprationnelle, mais ils taient cloisonns, peu ergonomiques, peu volutifs, et ne rpondaient pas tous les besoins. Lexploitation des commandes des clients individuels supposait que lon st les identier. Cest facile si le client est abonn ou inscrit dans le programme de dlisation ; sinon, il faut estimer son identiant partir des lments didentication le plus souvent incomplets fournis lors de la commande (nom, prnom, nom de lentreprise, numro de tlphone, numro de la carte bleue etc.). La construction du rfrentiel des clients tait donc une aaire dlicate. * * Un premier projet de datawarehouse, plus verbal que pratique, a chou : ses spcications manquaient de prcision et lentreprise navait pas accord les moyens ncessaires pour lancer sa ralisation. Il fut relanc par une autre quipe en 1997. Il a dmarr eectivement en 1998, la mise en service dbutant en 2002. Le datawarehouse commercial dArtichico aura nalement cot de lordre de 25 millions deuros. Il est destin plus de mille utilisateurs internes lentreprise. On prvoit de lordre de 10 000 connexions par semaine terme. Il est aujourdhui considr comme une des russites du systme dinformation de lentreprise. La solution technique articule plusieurs progiciels : un pour les extractions et les traitements, un autre pour la production des tableaux, enn un SGBD. La base dtail du datawarehouse est alimente par les applications oprationnelles ; des agrgats sont produits selon les nomenclatures que fournissent les rfrentiels. Lexploitation du datawarehouse est une usine informatique qui consomme chaque mois 80 heures de CPU pour le traitement mensuel, 120 heures pour le traitement hebdomadaire, 200 heures pour le traitement quotidien, soit 400 heures en tout. La base de donnes occupe 2 To et utilise 1 000 tables de rfrence. Le traitement comporte chaque mois 200 passages de chanes direntes : il faut les orchestrer, traiter les alertes, raliser des reprises etc. Pour matriser cette usine, il a fallu concevoir pour les oprateurs une chorgraphie prcisment minute ; les programmeurs ont d sastreindre produire un code exploitable et bien document. La ralisation La direction du projet la matrise duvre a dabord pitin pendant un an et demi en produisant des dveloppements jetables. Le chef de projet ambitionnait dorganiser la production la place des oprateurs mais 9. La dirence entre datawarehouse et infocentre ne rside pas dans la dimension temporelle (certains infocentres contiennent des sries chronologiques) mais dans le fait que linfocentre est ddi une seule source alors que le datawarehouse est aliment par des sources diverses. 8.5. LE SYSTME INFORMATIQUE DAIDE LA DCISION 307 les scripts ne comportaient pas de points de reprise, ce qui impliquait que loprateur reft tout son travail depuis le dbut chaque fois quil rencontrait une dicult. Il a fallu tout reconstruire sur des bases plus solides aprs un changement de responsable. Cependant linformatique sest encore enlise en seorant dassurer une large couverture fonctionnelle tout en stabilisant la technique. La matrise douvrage a exig en 2001 un moratoire du dveloppement : ne programmer aucun nouveau module tant que les modules existants ne seraient pas en tat de marche. Ce moratoire a contraint linformatique se concentrer sur la stabilisation de lexistant et la mise au d de russir. Les oprateurs ont eu un rexe de recul devant lutilisation de progiciels nouveaux. Il a fallu, avec laccord du DSI, instaurer une relation directe entre eux et la matrise douvrage. Elle a t nalement apprcie par les oprateurs et a permis de dbloquer la situation. Aujourdhui la production est en place, le taux derreur est nul, les oprateurs sont ers du succs de lopration. Le volume de lapplication, conjugu au manque de matrise des technologies, a retard sa mise en uvre. Ce retard a suscit une perte de conance des utilisateurs auxquels lentreprise avait annonc une mise en place en deux mois. Comme toujours pendant quun projet est bloqu, les matrises douvrage se sont actives pour peauner les spcications, do une surenchre des demandes fonctionnelles. En outre la lenteur de la ralisation a incit des analystes fournir aux utilisateurs des CD-Rom contenant les donnes retraites sur les parts de march : ce ntait quune solution partielle, mais elle a occup le terrain pendant un temps et risqu de dmobiliser les nergies consacres au datawarehouse. Dnition fonctionnelle Le datawarehouse est aliment par plusieurs sources 10 . Lun de ses apports a t de rendre visibles les dfauts de ces applications et dinciter les corriger. La correction des donnes incombe aux applications ; comme la matrise douvrage du datawarehouse tait aussi celle des applications commerciales, elle a pu assumer elle-mme la responsabilit de la qualit de ces sources. Un datawarehouse qui traite selon diverses priodicits (mensuelle, hebdomadaire, quotidienne) des donnes concernant 5 millions dindividus est de type industriel. Les donnes quil fournit sont brutes, sans redressement ni correction des erreurs et donnes manquantes : si une anomalie est dtecte, il est demand lapplication source de la corriger. Artichico tolre dans ses applications oprationnelles jusqu 2 % de doublons, cette tolrance sapplique donc aussi au datawarehouse : ce datawarehouse non corrig vise assister les dcisions oprationnelles. Les conomistes qui voudront lutiliser pour leurs tudes devront, si ncessaire, corriger eux-mmes les donnes. 10. Donnes sur les parts de march, ores des entreprises concurrentes, ore de lentreprise, commande des clients, enqutes de satisfaction auprs des clients, relations aprs vente, programme de dlisation, indicateurs de qualit, contrats avec les distributeurs etc. 308 CHAPITRE 8. OUTILS ET ARCHITECTURE Lors de llaboration des spcications, les utilisateurs ont eu tendance tout demander parce quil leur tait dicile dexpliciter ce quils attendaient dun datawarehouse ; le risque tait alors quune forte proportion des tableaux produits ne ft jamais utilise. Pour la version 1, on a donc dabord dni pour chaque module au plus dix tableaux, puis on a dni lunivers de donnes qui permettrait de les produire (une fois cet univers dni, il permet de produire aussi dautres tableaux). On a procd ainsi linverse de la dmarche qui construit dabord un hypercube puis le met disposition. Les utilisateurs peuvent, sils ont besoin de tableaux non prvus, demander que lon excute des requtes : lexprience montre que cette possibilit est peu utilise. Une version 2 sera si ncessaire ralise aprs un an pour corriger les lacunes de la version 1. Le datawarehouse dArtichico ne comporte pas dhypercube. Artichico a dabord travaill avec un progiciel qui construit des hypercubes mais ce produit nest plus maintenu et les hypercubes posaient des problmes de volumtrie et de stabilit de la chane dexploitation. La dnition des rgles de gestion a t lun des points dlicats des spcications fonctionnelles. Quand on veut construire des sries chronologiques, il faut en eet rpondre des questions du type : le chire daaires doitil tenir compte des ristournes ou non ? , traiter les eets de change et les contrats dont dpendent des prix spciques etc. Les rfrentiels Auparavant Artichico navait de rfrentiel que pour ses produits. Les rfrentiels mis en place par le systme dinformation pour les clients (quil sagisse dindividus ou dentreprises) et pour les distributeurs ont t un atout crucial pour la ralisation du datawarehouse. Une partie du travail tait dj faite : les identiants des distributeurs taient dj dnis. Pour identier les tablissements des entreprises franaises, Artichico a retenu le numro SIRET ; pour les individus et les entreprises trangres, lidentiant est gnr par le systme. Le traitement des changements de primtre est assur par des mcanismes de raectation de portefeuille et de reprise dhistorique. Nota Bene : On ne sait pas traiter le rattachement dun individu une entreprise. Il sagit dun lien dclaratif : comment le tenir jour ? quels en seraient les usages? quels seraient les droits qui lui seraient attachs? si une entreprise achte des services pour un consultant en mission auprs delle, quelle entreprise rattacher cet individu? Le rattachement dun individu une entreprise pose des problmes conceptuels qui nont pas actuellement reu de rponse ; il serait vain de sacharner linformatiser. Suite du projet Aprs avoir achev la mise en place du datawarehouse commercial, Artichico pourra envisager la ralisation dun datawarehouse dentreprise tendu aux fonctions production, maintenance, GRH, nance, stratgie. Artichico prvoit de complter la solution actuelle par les progiciels SAS pour les analyses de donnes et SAP pour les analyses nancires. Il sera alors possible de construire des datamarts spciques par extraction du datawarehouse dentreprise. 8.5. LE SYSTME INFORMATIQUE DAIDE LA DCISION 309 8.5.2 Annexe : Les hypercubes Un hypercube est, comme son nom lindique, un tableau n dimensions reprsentant la rpartition dune population selon n variables. Lil humain ne peut lire que des tableaux deux dimensions ; lhypercube sera donc illisible, invisible, sil possde plus de deux dimensions. Son utilit rside dans la multiplicit des tableaux ou sries que lon peut obtenir, partir dun hypercube n dimensions, par sommation sur n 2 ou n 1 indices. Exemple : supposons que la population soit celle des clients (personnes physiques), que les critres soient la rgion, le mois, le mtier, la tranche dge et le sexe. Lhypercube est alors un tableau cinq dimensions. La case courante de lhypercube contient le nombre de clients tel mois, dans telle rgion, qui avaient tel mtier, tel sexe, et qui appartenaient telle tranche dge. Si lon utilise les lettres I , J , K , L et M pour dsigner les indices servant reprer les modalits de ces variables, le nombre qui gure dans la case courante de lhypercube sera not xijklm . Dans le langage des datawarehouses, on dit axe au lieu de variable , et segment pour dsigner lensemble des individus qui possdent une mme modalit de la variable. Pour rpartir une population selon les modalits dune variable, il faut quil sagisse dune variable qualitative (comme mois ou rgion ) ; les variables quantitatives (comme revenu ou ge ) doivent, pour tre reprsentes par un tableau, tre transformes en variables qualitatives ordinales en dnissant des classes ( tranche de revenu , classe dge ). partir de lhypercube on peut, par sommation sur n 2 indices, obtenir les tableaux croisant les variables deux deux ; si lon utilise une notation du type m xijklm = xijkl. , la case courante du tableau qui croise les variables I et J contiendra le nombre : klm xijklm = xij... . Ces tableaux peuvent tre eux-mmes rednis si lon regroupe les modalits dune variable selon une classication plus agrge : en regroupant des mois on peut obtenir des annes, en regroupant des dpartements on peut obtenir des rgions etc. Les logiciels usuels de datawarehouse comportent des outils commodes pour slectionner les variables que lon veut croiser et regrouper les modalits que lon souhaite agrger ; des outils de reprsentation graphique (courbes, histogrammes, fromages etc.) qui facilitent la visualisation des donnes ; des fonctionnalits de tableur permettant de raliser sur le tableau de nombres les calculs jugs opportuns. Lexprience montre que les utilisateurs ont tt fait dapprendre se servir de ces outils. Chapitre 9 Modlisation par objets The dynamic systems created by the program execution was rst and foremost a model of the system described by the program. (Nyygard et Dahl [43] p. 483). Lexpression technologie objets (on dit aussi oriente objets ) dsigne lensemble que constituent : (1) la modlisation par objets , qui permet de dnir les fonctionnalits quun systme dinformation doit fournir ; (2) la programmation par objets , qui permet dcrire les programmes du systme dinformation. Dans un modle objets, on distingue une partie dite mtier (ce que lapplication doit faire pour rpondre aux besoins des utilisateurs) et une partie technique (contraintes que lapplication doit respecter pour tre insre dans le systme dinformation existant). La partie mtier du modle, premire tape de toute ralisation, sappuie sur la description du processus de production de valeur que lapplication va quiper. La technologie objets, aujourdhui bien implante dans les entreprises, fut dabord une innovation (Meyer [132]). Les travaux relatifs la modlisation ont abouti la mise au point du langage de modlisation UML. 9.1 Des processus aux objets Le terme processus dsigne lenchanement des tches ralises pour remplir une fonction de lentreprise, cest--dire pour laborer un produit (voir page 157). Ces tches sont soit mentales (perception, jugement, dcision) soit physiques (fabriquer un produit, le livrer un client, raliser une opration de maintenance), les tches mentales prparant et accompagnant les tches physiques. On appelle activit lensemble des tches ralises par un mme acteur lors dune tape du droulement du processus. Le systme dinformation a pour fonction dassister lutilisateur dans les tches mentales lies au processus : on le construira donc partir des processus, quil faut dabord dnir et modliser. Cela aboutira la ralisation dun programme qui eectuera automatiquement les oprations suivantes : 310 9.1. DES PROCESSUS AUX OBJETS 311 (1) fournir lutilisateur les interfaces ncessaires chaque activit (regrouper sur un cran les plages de consultation et de saisie lui vitera de se connecter, dconnecter, reconnecter de multiples applications, de faire des doubles saisies, de naviguer dans des codes et touches de fonction divers etc.) ; (2) router les messages dune activit la suivante (lorsque lutilisateur tape sur la touche valider la n de son travail, il na pas chercher qui envoyer le rsultat : le workow du processus est quip de tables dadressage et assure automatiquement le routage) ; (3) surveiller le dlai de ralisation dune activit : en cas de dpassement lutilisateur est prvenu par une alarme, ou bien le dossier est expdi vers un autre utilisateur ; (4) produire les indicateurs (dlais de ralisation, volumes traits, utilisation des ressources, satisfaction du client) qui alimenteront le pilotage du processus et permettront de vrier la bonne utilisation des ressources humaines et matrielles. * * Modliser un processus, cest dcrire la succession des activits quil comporte et le contenu de chaque activit : ce que fait chaque acteur, les donnes quil manipule, les traitements quil ordonne, les dlais dans lesquels son travail doit tre excut ; cest aussi dcrire le routage des messages entre activits ainsi que les compteurs qui permettront un animateur de contrler la qualit du processus. La gure 9.1 reprsente titre dexemple la boucle que parcourt un processus commercial. Fig. 9.1 Boucle dun processus commercial La ralisation physique des tches est dcrite et balise par le modle du processus, mais elle ncessite des actions qui ne peuvent tre ralise que 312 CHAPITRE 9. MODLISATION PAR OBJETS par un tre humain et qui chappent lordinateur mme si celui-ci aide leur prparation. Le processus relve donc de lassist par ordinateur, non de lautomatisation intgrale ; il aide lutilisateur sans se substituer lui, tout en automatisant des tches quil faisait auparavant la main. * * Un processus peut se dcrire sous la forme dun graphe. Les nuds reprsentent les activits, les arcs reprsentent le trajet des messages mis la n dune activit pour lancer la (ou les) activit(s) suivante(s). Il est prfrable de donner ce graphe une forme circulaire. Cela souligne que le processus est dclench par un vnement provenant de lextrieur (rception dune commande, dune lettre de rclamation, franchissement du dlai de maintenance dun quipement) auquel il rpond par un vnement mis vers lextrieur (livraison, lettre, opration de maintenance). Le rle du processus, cest de raliser lensemble des tches qui concourent llaboration de cette rponse et qui constituent lacte de production. Il convient de sassurer que la rponse est mise dans un dlai et sous la forme convenable, quelle est de bonne qualit : cest le contrle du bouclage (gure 9.2). Fig. 9.2 Bouclage dun processus Les activits qui senchanent lors dun processus comportent des saisies de donnes, des consultations de donnes, le lancement de traitements sur les donnes. Les donnes consultes et saisies lors du processus doivent tre cohrentes : sil sagit par exemple de traiter une commande, il faudra que les ordres de production ou de dstockage reprennent dlement ses termes. Ainsi les activits font la ronde autour des donnes ; nous avons reprsent dans la gure 9.2 les donnes (et les traitements qui leur sont associes) par un rond marqu du mot Objets , car lune des faons les plus ecaces de reprsenter donnes et traitements est de les organiser en objets . 9.1. DES PROCESSUS AUX OBJETS 313 Le rle du processus nest pas de rpondre un vnement isol, mais un ux dvnements de mme nature : le processus de production rpond un ux de commandes ; le processus de rponse au courrier rpond un ux de lettres. Le caractre rptitif et circulaire du processus est analogue celui dun moteur mme si son rythme, dict par larrive alatoire des vnements, na pas la mme rgularit. La qualit du processus svalue non sur un vnement particulier, mais sur une statistique (histogramme de dlais, de satisfaction des clients etc.) reprsentant la faon dont lensemble des vnements a t trait. Le respect du dlai de rponse implique souvent une dlgation de responsabilit aux personnes qui ralisent les tches. Lapproche par les processus suscite donc une modication du rle de lencadrement : son intervention ne se fonde plus sur lapprobation des actes un par un, mais sur un contrle statistique a posteriori et sur la mise jour des consignes si un dysfonctionnement apparat ou sil faut faire voluer le processus. La transmission des consignes vers les excutants, lmission des rapports vers les responsables sont remplaces en partie, lune par la mise en forme du workow, lautre par ldition semi-automatique de comptes rendus aliments par les compteurs que le processus comporte. Le nombre des niveaux hirarchiques se rduit alors et la communication entre base et sommet devient moins lointaine. La ralisation dun processus suppose des sous-processus fournissant chacun des produits intermdiaires ou livrables (exemple : expertise fournie lors de linstruction dune demande dautorisation dinvestissement ou dune demande de crdit). En pratique, les sous-processus sont nombreux et comportent eux-mmes des sous processus ; la gure 9.3 est donc schmatique. Fig. 9.3 Sous-processus et livrables Toute opration de production est une rponse un vnement extrieur et articule des activits diverses : le processus existe donc de facto avant toute description, toute modlisation, de mme quune langue existe avant que lon nait rdig sa grammaire. Mais un processus qui na pas t pens prsente souvent des dfauts. Par exemple la succession des tches se poursuivra sans que lon vrie sil a t rpondu chaque vnement ; le 314 CHAPITRE 9. MODLISATION PAR OBJETS risque existe alors que le processus ne se perde dans les sables . Cest le cas lorsque la lettre dun client passe de bureau en bureau, et attend dans des piles sans que personne ne contrle le dlai de rponse : on renoncera rpondre lorsque le dlai dcent aura t dpass et la lettre ira la corbeille. Le dernier document arriv sur un bureau est souvent trait en premier, ce qui accrot la dispersion des dlais de traitement. La modlisation dun processus nest pas la simple mise en forme du processus existant, car elle conduit souvent reprer et corriger des dfauts : bras morts o les dlais saccumulent ; redondance (la mme tche est ralise par deux acteurs la fois) ; erreur dadressage (le dossier parvient une personne non concerne qui devra identier le destinataire et le lui faire parvenir) ; mauvaise rpartition de la charge de travail (certaines personnes sont surcharges alors que dautres nont rien faire) etc. Comme lentreprise travaille selon des habitudes dont la raison dtre sest souvent estompe, un processus qui na jamais t modlis prsente presque toujours des dfauts : la modlisation fait souvent gagner de lordre de 20 % en productivit comme en qualit. On dit parfois que la modlisation doit optimiser le processus. Lexprience montre que le gain de qualit provient de la clart quapporte la modlisation, de lanimation quelle permet de mettre en place, plutt que dun eort tendu vers la recherche dun optimum quil serait dailleurs difcile de dnir. * * Chaque utilisateur va, lors de lactivit quil accomplit, consulter ou saisir quelques donnes, dclencher quelques traitements : ceci conduit naturellement vers la programmation par objets. Le mot objet dsigne ici un petit programme qui rassemble les donnes et les traitements concernant un des tres du monde rel sur lesquels lentreprise entend agir (produit, client, fournisseur, partenaire etc.), ou un tre intermdiaire (dossier, rapport, feuille de calcul) ncessaire llaboration du produit. Pour modliser le processus de production, on dispose de plusieurs langages : UML (Unied Modeling Language) convient bien la prparation dune programmation par objets. Pour les petits processus 1 , qui peuvent tre raliss avec des outils bureautiques (demandes de cong ou de mutation, demandes de fournitures, prparation du budget annuel etc.), on peut se contenter des outils de workow oerts sur le march. 9.2 De la programmation imprative lobjet Tout programme consiste en la dnition : (1) des structures de donnes qui seront manipules (saisies, consultes, soumises des traitements) ; 1. Si ces processus sont petits selon le volume des ressources informatiques consommes et le cot de leur mise en place, ils peuvent tre importants pour lecacit de lentreprise : il ne faut donc pas les ngliger. 9.2. DE LA PROGRAMMATION IMPRATIVE LOBJET 315 (2) des algorithmes qui seront appliqus aux donnes ; (3) dune succession (comportant ventuellement des boucles, fourches et chemins parallles) dappels de donnes et de traitements. Les langages de programmation se distinguent par la faon dont ils ralisent et articulent ces trois lments, notamment par les rgles de nommage et dadressage qui permettent de localiser et dappeler donnes et traitements. Selon la thse de Church-Turing, tout langage de programmation non trivial quivaut une machine de Turing ; il en rsulte que tout programme quil est possible dcrire dans un langage pourrait galement tre crit dans nimporte quel autre langage. La dirence entre les langages ne rside donc pas dans ce quils permettent ou non de programmer, mais dans ce quil est facile, commode de programmer avec chaque langage : cette dirence est dordre non pas logique, mais pratique. Elle nen est pas moins importante et il faut relativiser la thse de Church-Turing. Utilisons une analogie : il est certes galement possible de traverser la Seine en marchant sur un cble dacier ou sur le pont de la Concorde ; mais pour marcher sur le premier il faut tre un funambule bien entran alors que passer par le second est la porte dun promeneur. Il en est de mme pour les langages. Tout ce que lon fait avec un langage de programmation par objets pourrait tre fait en programmation imprative ; mais la scurit nest pas la mme dans les deux cas, ni la possibilit de faire voluer le programme pour un cot raisonnable. 9.2.1 Programmation imprative Si lon peut tout faire avec un langage de programmation, et notamment faire en sorte quune application respecte toutes les contraintes de qualit voques page 286, ce sera plus ou moins dicile selon la dmarche de modlisation et le langage de programmation que lon utilise (la modlisation , cest la dnition des structures de donnes et des traitements ; elle est logiquement et chronologiquement antrieure la programmation proprement dite). Il est trop facile de raliser des plats de spaghetti en Fortran, en Cobol ou en C ; Pascal incite la modularit, ce qui encourage rdiger des programmes clairs et bien documents, mais comme il se prte mal lindustrialisation il est peu utilis par les programmeurs professionnels. Ces quatre langages sont destins la programmation imprative, celle qui correspond lintuition la plus immdiate pour un informaticien : il sagit de programmer dune part les structures de donnes, dautre part les traitements qui transformeront les donnes dentres en rsultats. Elle se prte la mise en commun des traitements (le traitement mise jour peut tre utilis par les fonctions crer et supprimer ) comme la mise en commun des donnes qui seront ventuellement partages avec dautres applications (elles sont alors classes dans une base de donnes ). Quoique donnes et traitements soient solidaires, puisque le logiciel fait traiter les donnes par lordinateur, lapproche la plus courante a t de concevoir les bases de donnes sparment des traitements et dutiliser pour 316 CHAPITRE 9. MODLISATION PAR OBJETS les construire des outils de modlisation et de documentation dirents. Certes il est avantageux de traiter sparment des problmes de nature diffrente, mais cela prsente un inconvnient : si lapplication est complique et si les besoins voluent (cration de nouveaux produits, introduction de nouveaux segments de clientle, de nouveaux types de partenaires etc.), les mises jour obligeront rcrire une grande partie du code au risque dintroduire des erreurs quil sera dicile de reprer et de corriger. Rien nempche dorganiser la programmation imprative de sorte que les volutions soient aussi simples que possible : cela suppose, en pratique, de rapprocher donnes et traitements. Si par exemple une entreprise a dni la structure de donnes et les traitements pour traiter des abonns un service, et si elle veut par la suite que la mme application puisse traiter aussi des acheteurs de matriel, il lui faudra introduire une nouvelle structure de donnes et de nouveaux traitements et cela lobligera rcrire une partie de lapplication. Mais si elle a pris la prcaution de dnir une structure de donnes client susceptible de comporter comme cas particuliers des abonns, des acheteurs de matriels ou dautres types de clients, elle pourra introduire un nouveau type de client sans crire autre chose que le code strictement ncessaire. Cependant, comme certains traitements sappliquent labonn et dautres lacheteur, il faudra encore que les traitements associs la structure de donnes client soient paramtrs par le type de client : il sera donc utile, pour la clart du code, dcrire tout prs lun de lautre les donnes et traitements relatifs la structure client . Nous sommes ds lors proches de la dnition de ce que les informaticiens appellent un objet. Ce petit exemple montre comment les informaticiens ont trs naturellement t conduits, pour amliorer lvolutivit des applications, concevoir des langages dans lesquels les donnes qui dcrivent un dossier sont insres dans le mme module que les traitements qui leur sont appliqus ; pour utiliser les termes consacrs, on dira alors que donnes et traitements sont encapsuls dans le mme objet . Ainsi les langages de programmation par objets (ou oriente objets ) sont la consquence ultime de la modularisation du logiciel, dmarche qui vise matriser sa production et son volution. Cependant, et malgr cette continuit logique, ces langages ont apport en pratique un profond changement dans lart de la programmation : mme si la programmation par objets nest que de la programmation imprative bien organise, elle implique en eet un bouleversement de lattitude mentale du programmeur. En programmation imprative, la qualit des mthodes devait tre apporte par le programmeur lui-mme, un programmeur peu rigoureux ayant toute libert de programmer un plat de spaghetti peu volutif. En programmation par objets, une part de la rigueur est incorpore dans le langage. Cela nexclut pas tout risque derreur : mme si un pont est muni de gardefous, quelquun qui voudrait se jeter dans la rivire, tourner indniment en rond sur le pont ou le franchir en marchant sur les mains pourrait le faire ; mais lutilisateur de bon sens, qui veut tout simplement traverser le pont, le traversera facilement en marchant selon son ordinaire. 9.2. DE LA PROGRAMMATION IMPRATIVE LOBJET 317 9.2.2 Programmation par objets Le mot objet est un faux ami : il oriente dans une mauvaise direction lintuition de celui qui lentend pour la premire fois et il faut lutter contre cette intuition pour comprendre de quoi il sagit (voir page 35). Pour faciliter la comprhension, nous allons recourir des analogies. Toute entreprise doit grer des individus qui composent des populations , en utilisant ces termes selon le sens quils ont en statistique : les individus peuvent tre des personnes physiques ou morales, des pices de rechange, machines, tablissements, commandes, factures etc. ( individu est alors synonyme d existant ). Une population est un ensemble ni dindividus que lon a regroups parce quils possdent des caractristiques juges analogues. Ds que les entreprises se sont organises elles ont construit des dossiers pour dcrire les individus (produits, entits de lorganisation, clients etc.) ; chaque population correspondait un type de dossier (ou de formulaire, ou de questionnaire) dnissant une liste de donnes, chaque individu correspondait un dossier rempli, chaque case contenant la valeur dune donne observe sur lindividu. chaque dossier taient associs galement quelques calculs : vrications et recoupements pour sassurer de lexactitude des donnes ; valuation des taxes, droits, montants de facture etc. La modlisation par objets, mme si elle semble nouvelle, ne fait que revtir dun vocabulaire nouveau cette dmarche ancienne. La classe , description de lindividu type dune population, nest rien dautre quun dessin de dossier dans lequel on aurait fait gurer, outre la dnition des donnes (que lon appelle attributs ), celle des traitements qui leur sont associs (que lon appelle oprations ou mthodes ) ; et le dossier relatif un individu, dans lequel sont inscrites ( instancies ) les valeurs des donnes observes sur cet individu, sera nomm objet . Ce vocabulaire provoque des confusions. La classe du langage objets nest pas la classe dune classication (qui est, elle, lun des lments dune partition opre sur une population) ; l objet du langage objets, qui reprsente un individu, nest pas l objet du langage courant, qui est lindividu lui-mme ; les mthodes du langage objets ne sont pas des mthodes au sens o lon dit mthode de travail , mais des fonctions au sens mathmatique du terme comme lorsquon crit y = f (x). Lorsquun informaticien dit un objet est une abstraction , cette phrase est exacte car il parle dun objet au sens de la modlisation par objets : en eet la liste des donnes que contient cet objet, tant slective, est abstraite de lensemble inni des donnes que lon pourrait observer sur un mme individu. Mais comme le philosophe entend par objet lindividu lui-mme, cette phrase est pour lui un non-sens. Cependant il aurait tort de se laisser arrter par cette contrarit supercielle : sil accepte de comprendre le vocabulaire de la modlisation par objets, il verra que celui-ci ne fait quorganiser de faon ingnieuse la dmarche dabstraction et de conceptualisation qui, depuis Aristote, se trouve au fondement mme de la philosophie. 318 CHAPITRE 9. MODLISATION PAR OBJETS Le modlisateur choisit la liste des attributs retenir pour caractriser une classe. Ce choix est guid par les exigences de pertinence et de sobrit du systme dinformation : il faut connatre les donnes utiles laction que lon entend assister, et elles seules. Supposons que pour une application particulire on ait dni la classe automobile et retenu la liste suivante des attributs et des mthodes (gure 9.4). Fig. 9.4 Reprsentation dune classe Il est dusage de terminer le nom dune mthode par deux parenthses successives. Ici, nous supposerons quage() calcule lge dune automobile par dirence entre la date dachat et la date du jour et que kilometrage() assure la mise jour du kilomtrage cumul aprs la saisie du kilomtrage hebdomadaire. chaque automobile sera associ un objet o gurent les instances des divers attributs. Chaque objet comporte (1) un identiant permettant de dsigner sans ambigut lindividu dont il sagit (ici : numro du chssis) ; (2) les valeurs des attributs observes sur cet individu ; (3) les mthodes dnies pour les individus de la classe (gure 9.5 ). Les attributs qui caractrisent un objet sont protgs contre des modications intempestives : ils ne peuvent tre modis que si lutilisateur emprunte la procdure prvue, que lon appelle interface . La protection ainsi accorde aux donnes est nomme encapsulation . Cest lun des garde-fous que procure la programmation par objets : en programmation imprative, si lon ny prend garde, les donnes pourraient tre modies sans prcaution particulire. * * La modlisation par objets utilise des procds qui permettent dconomiser lcriture du code et contribuent son volutivit : Certaines populations peuvent faire lobjet dune segmentation en souspopulations : cest le cas des classes employs , client , produit , 9.2. DE LA PROGRAMMATION IMPRATIVE LOBJET 319 Fig. 9.5 Reprsentation dun objet fournisseur etc. Chaque sous-population peut tre caractrise par les mmes donnes que la population entire, auxquelles on ajoute des donnes propres cette sous-population. Si par exemple on considre la population des employs , on peut dnir les sous-populations managers , ouvriers , secrtaires etc. caractrises chacune par des donnes spciques venant sajouter aux donnes qui caractrisent les employs en gnral. Dans le langage de la modlisation par objets, on dira que les classes manager , ouvrier , secrtaire hritent de la classe employ , car elles reprennent ses attributs et mthodes en leur ajoutant des attributs et mthodes spciques. Lhritage peut tre partiel : dans ce cas, seule une partie des attributs ou mthode de la classe-mre est repris par la classe-lle. Il peut tre simple ou multiple : une mme classe peut (mais cest une possibilit que lon utilise rarement) tre sous-classe de plusieurs classes. Toute modication de la classe-mre entrane une modication des classes-lles sans quil soit ncessaire de reprogrammer celles-ci. En sens inverse, il arrive que plusieurs classes puissent tre considres comme lles dune mme classe-mre, ce qui permet de regrouper leurs caractristiques communes en crant cette classe-mre. Le programmeur peut construire rapidement les classes dont il a besoin en puisant dans le stock des classes existantes, les bibliothques . Les bibliothques fournies avec un langage objets sont riches ; le premier travail du programmeur sera de slectionner et charger les classes utiles, aprs quoi la programmation ressemblera au montage dun produit vendu en kit. Le programmeur peut bien sr constituer une bibliothque avec les classes quil a dnies lui-mme, ce qui lui permettra de rutiliser son propre code (Nota Bene : cet argument est souvent voqu en faveur des langages objet ; toutefois la rutilisation suppose chez le programmeur une rigueur peu frquente). 320 CHAPITRE 9. MODLISATION PAR OBJETS Le polymorphisme est, pour une mme opration, la facult de sappliquer des objets appartenant des classes direntes. Exemple : pour calculer la surface dun carr, on utilise la formule S = a2 ; pour un triangle, S = Ah/2 ; pour un cercle, S = R2 ; pour un trapze, S = (A+B )h/2 etc. Ainsi la mme opration calculer la surface sappuie, selon la gure gomtrique considre, sur des mthodes direntes. Si lopration calculerlasurface() est doue de polymorphisme, elle utilisera la mthode adapte quelle que soit la gure gomtrique concerne. Ds lors le programmeur na plus se soucier du type de gure auquel cette opration sappliquera. Lagrgation indique quune classe est une composante dune autre classe. Cela permet de dnir des objets composs dautres objets, que lon nomme composants ou packages . Lune des classes agrges dans un composant est la classe principale (main) qui assure les fonctions dinterface avec le reste du monde et lance les traitements dans les autres classes. Le composant client peut par exemple contenir une classe adresse qui permet de noter la (ou les) adresses du client. Cette mme classe adresse pourra tre utilise par le composant fournisseur , le formalisme de ladresse ne changeant pas selon que lon considre lun ou lautre des composants. * * Avant dcrire la premire ligne dun programme objets, il importe davoir dni les classes, attributs etc., cest--dire davoir modlis lapplication. Ce travail sera fait soit par le programmeur, qui devra faire valider ses choix par le client, soit par la matrise douvrage qui livrera au programmeur un modle mtier (ou spcications gnrales ) proche des proccupations du client mais dj formul selon les concepts de la modlisation par objets (classes, attributs etc.). Ltat de lart propose dutiliser, pour cette modlisation, le langage UML. Ce modle sera progressivement prcis jusqu ce que toutes les dcisions ncessaires la production du code aient t prises. Le programmeur lance alors, en sappuyant sur le modle, un gnrateur de code qui produira automatiquement de lordre de 80 % des lignes de code ; il restera les complter pour nir lcriture du programme. Un outil comme Rose de Rational (www.rational.com/products/rose/index.jsp) permet la fois dcrire le modle, dans ses diverses tapes, et de gnrer une partie du code : ainsi le travail peut progresser de faon cumulative, sans perte dinformation et sans quil soit besoin de refaire le travail dj fait pour ladapter un formalisme nouveau. La programmation par objets requiert une rexion pralable plus longue que celle, peut-tre insusante, quil tait habituel de consacrer la programmation imprative. Par contre une fois le modle construit lcriture du code est plus rapide. Lorsquun programme objets est lanc, lexcution commence par une des classes (nomme main , classe principale). Cette classe envoie des messages vers dautres classes ou sollicite une action de loprateur humain (ou 9.2. DE LA PROGRAMMATION IMPRATIVE LOBJET 321 dune autre application), ce qui dclenche une cascade de traitements, messages et achages sur les quipements priphriques (crans, imprimantes etc.) jusqu la n de lexcution du programme. * * Les objets communiquent par des messages qui transmettent des donnes ou des appels de mthodes, les adresses des objets destinataires tant dnies dans lespace de nommage du programme. Ladressage et le libell des messages posent problme lorsquon travaille sur des objets rsidant sur des ordinateurs dirents ( objets distribus ), appartenant des programmes crits dans des langages dirents ou exploits sur des plates-formes direntes. Il faut alors utiliser un Object Request Broker (ORB) : cela permet de concevoir des applications o le traitement ralis sur un ordinateur ncessite lexcution dun autre traitement sur un autre ordinateur. Les objets distribus sur la Toile sont nomms Web services . La dnition des ORB a ncessit une normalisation qui a t assure par lOMG (Object Management Group), www.omg.org, organisation internationale qui fdre les entreprises concernes par la technologie objets). LOMG a dni larchitecture MDA ( Model Driven Architecture ), dont les eurons sont la norme CORBA ( Common Object Request Broker Architecture ) pour les ORB et le langage UML ( Unied Modeling Language ) pour la modlisation. Les outils CORBA relvent, comme les EAI, du middleware : ils assurent des fonctions de communication entre programmes et remplissent donc mutatis mutandis une fonction analogue celle des commutateurs dun rseau tlphonique ou des hubs dun transporteur arien. * * Pour longtemps encore le systme dinformation dune entreprise devra faire cohabiter les applications nouvelles, crites en langage objets, et les applications anciennes qui grent sparment les bases de donnes et les traitements. Il est possible dintroduire dans un programme objets des tres qui se comportent comme des objets quand on les voit du ct du langage objets, et qui par ailleurs lancent des requtes et appels de traitements vers lapplication traditionnelle. Sun commercialise cette n la plate-forme J2EE ( Java 2 Platform, Enterprise Edition ) qui assure la communication entre les applications objet, les bases de donnes et les applications traditionnelles. La mise en uvre des brokers, Web Services et interfaces diverses est, en pratique, des plus dlicates. Les langages de haut niveau dans lesquels les programmes sont crits masquent en eet ce qui se passe rellement et physiquement dans les compilateurs, processeurs et mmoires, et le programmeur peut avoir de mauvaises surprises (le programme est conforme aux bonnes rgles dcriture, mais il donne pourtant un rsultat faux). Par ailleurs la cascade des transcodages, traductions, interprtations, appels de traitement, requtes etc. peut aboutir, en termes de performances, des dlais que lutilisateur juge intolrables. Ces problmes-l relvent de lart de linformaticien expert. 322 CHAPITRE 9. MODLISATION PAR OBJETS 9.2.3 Origines de la programmation par objets Les premiers langages de programmation qui aient utilis des objets sont Simula I (1961-64) et Simula 67 (1967), conus par les informaticiens norvgiens Ole-Johan Dahl et Kristan Nygaard pour traiter numriquement des problmes quil serait impossible de rsoudre de faon analytique. Simula a ainsi t utilis pour calculer la distribution statistique des dures de traitement des passagers dans un aroport, problme o sarticulent plusieurs phnomnes alatoires (rythme darrive des passagers, dure de lenregistrement, dure des dplacements dans laroport etc.). Simula reprsentait chaque passager par un objet (nombre de bagages, destination etc.), et aprs un nombre susant de simulations fournissait les histogrammes des distributions statistiques recherches. Simula 67 contenait dj les objets, les classes, lhritage, lencapsulation etc. (Nygaard et Dahl [43]). Alan Kay, du PARC de Xerox, avait utilis Simula dans les annes 1960. Il ralisa en 1976 Smalltalk qui reste aux yeux de certains programmeurs le meilleur langage de programmation par objets. Pour Alan Kay, chaque objet est comme un petit ordinateur qui interagirait avec dautres ordinateurs : Bob Barton avait dit : le principe de base de la rcursion est de faire en sorte que les parties soient aussi puissantes que le tout. Pour la premire fois, jenvisageai lordinateur comme le tout ; je me suis alors demand pourquoi on le divisait en entits plus faibles que lui, comme les structures de donnes et les procdures. Pourquoi ne pas le diviser en petits ordinateurs comme commenait le faire le temps partag? Et pourquoi pas des milliers dordinateurs, et non seulement des douzaines, qui simuleraient chacun une structure utile? 2 Bjarne Stroustrup a mis au point C++ aux Bell Labs dAT&T en 1980. C++, cest C with classes , un langage C dot des outils qui permettent la programmation par objets. C++ deviendra le langage le plus utilis par les programmeurs professionnels ; il requiert beaucoup de savoir faire, car comme C il permet dagir sur les couches basses (programmer un pilote de disque ou une pile TCP/IP), possibilit qui est utile pour un industriel mais dangereuse entre les mains dun dbutant et qui ne sera dailleurs gnralement pas ncessaire sil sagit de programmer une application destine une entreprise. Java est lanc par Sun en 1995. Comme il prsente plus de scurit que C++ il deviendra le langage favori de certains programmeurs professionnels. Un programme en Java peut tre soit directement compil en langage machine (tout comme un programme en C++), soit dabord compil dans un code intermdiaire, le bytecode , puis interprt et excut sur chaque machine par une Java Virtual Machine . Ce dispositif en deux tapes permet dexcuter un mme programme Java sur des plates-formes diverses, 2. Bob Barton (...) had said (...) : The basic principle of recursive design is to make the parts have the same power as the whole. For the rst time I thought of the whole as the entire computer and wondered why anyone would want to divide it up into weaker things called data structures and procedures. Why not divide it up into little computers, as time-sharing was starting to ? But not in dozens. Why not thousands of them, each simulating a useful structure? (Alan Kay, [98] p. 516). 9.3. LANGAGE DE MODLISATION UML 323 pourvu quelles soient munies chacune de sa JVM. Cela permet Java de raliser lun des objectifs les plus ambitieux en informatique : write once run anywhere , un programme une fois crit peut tre exploit sur toutes les plates-formes. En outre Java fournit au programmeur des outils commodes comme celui qui libre automatiquement la mmoire non utilise ( garbage collector ). Cette fonction faisait dfaut en C et C++, o la gestion de la mmoire est un casse-tte pour le programmeur. On doit ajouter cette liste plusieurs autres langages : Eiel, Objective C, Loops etc. Presque tous les langages impratifs se sont dots doutils de programmation par objets. Les programmeurs comptents en programmation par objets sont les plus demands sur le march. Les langages de programmation par objets sont entours doutils de productivit pour le programmeur professionnel : gnrateurs automatiques de code, bibliothques de classes, environnement de dveloppement intgr, outils de test etc. Faut-il dsormais tout programmer en langage objets ? Pas ncessairement. Pour des applications simples, ou entre les mains dun programmeur rigoureux, la programmation imprative est ecace - et on peut faire beaucoup de choses en utilisant tout simplement des logiciels bureautiques comme Excel, Word, PowerPoint, Access et FrontPage ! Par ailleurs, lessentiel des applications exploites dans les entreprises a t programm voici longtemps en Cobol ; elles fonctionnent correctement et il faudra pendant des annes encore assurer leur maintenance, ce qui assure une longue vie la programmation en Cobol. 9.3 Langage de modlisation UML Rfrences slectives Sur la Toile : www.uml.org et uml.free.fr (cours en franais) Bibliographie : Grady Booch, Ivar Jacobson, James Rumbaugh, The Unied Modeling Language User Guide [19] Martin Fowler et Kendall Scott, UML distilled second edition [181] Pascal Roques et Franck Valle, UML en action [207] La description de la programmation par objets a fait ressortir ltendue du travail conceptuel ncessaire : dnition des classes, de leurs relations, des attributs et mthodes, des interfaces etc. Si lon a compris lanalogie entre classe et type de dossier , entre objet et dossier individuel rempli etc., on voit que lnonc des choix ci-dessus nest rien dautre que la modlisation, ou spcication , du programme. Pour programmer une application, il ne convient pas de se lancer tte baisse dans lcriture du code : il faut dabord organiser ses ides, les documenter, puis organiser la ralisation en dnissant les modules et tapes de 324 CHAPITRE 9. MODLISATION PAR OBJETS la ralisation. Cest cette dmarche antrieure lcriture que lon appelle modlisation ; son produit est un modle . Les spcications fournies par la matrise douvrage en programmation imprative taient souvent oues : les articulations conceptuelles (structures de donnes, algorithmes de traitement) sexprimant dans le vocabulaire de linformatique, le modle devait souvent tre labor par celle-ci. Lapproche objet permet en principe la matrise douvrage de sexprimer de faon prcise selon un vocabulaire qui, tout en transcrivant les besoins du mtier, pourra tre immdiatement compris par les informaticiens. Nous avons dit en principe parce que la modlisation demande aux matrises douvrage une comptence, un professionnalisme qui ne sont pas aujourdhui rpandus. 9.3.1 Histoire des modlisations par objets Les mthodes utilises dans les annes 1980 pour organiser la programmation imprative (notamment Merise) taient fondes sur la modlisation spare des donnes et des traitements. Lorsque la programmation par objets prend de limportance au dbut des annes 1990, la ncessit dune mthode qui lui soit adapte devient vidente. Plus de cinquante mthodes apparaissent entre 1990 et 1995 (Booch, Classe-Relation, Fusion, HOOD, OMT, OOA, OOD, OOM, OOSE etc.) mais aucune ne parvient simposer. En 1994, le consensus se fait autour de trois mthodes : - OMT de James Rumbaugh (General Electric) fournit une reprsentation graphique des aspects statique, dynamique et fonctionnel dun systme ; - OOD de Grady Booch, dnie pour le Department of Defense, introduit le concept de package ; - OOSE dIvar Jacobson (Ericsson) fonde lanalyse sur la description des besoins des utilisateurs (cas dutilisation, ou use cases ). Chaque mthode avait ses avantages et ses partisans. Le nombre de mthodes en comptition stait rduit mais le risque dun clatement subsistait : la profession pouvait se diviser entre ces trois mthodes, crant autant de continents intellectuels qui auraient du mal communiquer. vnement considrable et presque miraculeux, les trois gourous qui rgnaient chacun sur lune des trois mthodes se mirent daccord pour dnir une mthode commune qui fdrerait leurs apports respectifs (on les surnomme depuis the Amigos ). UML, Unied Modeling Language , est n de cet eort de convergence. Ladjectif unied est l pour marquer quUML unie , et donc remplace, les mthodes antrieures (voir Cris Kobryn, UML 2001: A Standardization Odyssey , Communications of the ACM, octobre 1999.). En fait, et comme son nom lindique, UML na pas lambition dtre exactement une mthode : cest un langage. Lunication a progress par tapes. En 1995, Booch et Rumbaugh (et quelques autres) se sont mis daccord pour construire une mthode unie, Unied Method 0.8 ; en 1996, Jacobson les a rejoints pour produire UML 0.9 (noter le remplacement du mot mthode par le mot langage , plus modeste). Les acteurs les plus importants dans le monde du logiciel 9.3. LANGAGE DE MODLISATION UML 325 sassocient alors leort (IBM, Microsoft, Oracle, DEC, HP, Rational, Unisys etc.) et UML 1.0 est soumis lOMG. LOMG adopte en novembre 1997 UML 1.1 comme langage de modlisation des systmes dinformation objets. La version dUML en cours la n 2002 est UML 2.0 et les travaux damlioration se poursuivent. UML est donc non seulement un outil intressant mais une norme qui simpose en technologie objets et laquelle se sont rangs tous les grands acteurs du domaine (ils ont dailleurs contribu son laboration). Chacun est libre de critiquer UML (nous formulerons dailleurs quelques critiques) mais il faut respecter le rsultat dun eort de normalisation dans la modlisation, domaine si dicile formaliser. 9.3.2 UML en uvre UML nest pas une mthode, une description normative des tapes de la modlisation : ses auteurs ont en eet estim quil ntait pas opportun de dnir une mthode en raison de la diversit des cas particuliers. Ils ont prfr se borner dnir un langage graphique qui permet de reprsenter, de communiquer les divers aspects dun systme dinformation (aux graphiques sont bien sr associs des textes qui expliquent leur contenu). UML est donc un mtalangage car il fournit les lments permettant de construire le modle qui, lui, sera le langage de lentreprise. Un systme dinformation est un tre organique : il articule plusieurs logiques qui jouent simultanment et que lon peut reprsenter par un modle en couches. Il est impossible de donner une reprsentation graphique complte dun tre organique, de mme quil est impossible de reprsenter entirement une statue ( trois dimensions) par des photographies ( deux dimensions). Mais il est possible de donner sur un tel tre des vues partielles, analogues chacune une photographie dune statue, et dont la juxtaposition donnera une ide utilisable en pratique sans risque derreur grave. UML comporte ainsi douze diagrammes standard reprsentant autant de vues du systme dinformation. Ils se rpartissent en trois catgories : quatre reprsentent la structure statique de lapplication (diagrammes de classe, dobjet, de composant et de dploiement) ; cinq reprsentent son comportement dynamique (diagrammes de cas dutilisation, de squence, dactivit, de collaboration et dtat) ; trois reprsentent la faon dont on peut organiser et grer les modules qui composent le programme (diagrammes de packages, sous-systmes et modles). Ces diagrammes, dune utilit variable selon les cas, ne sont pas ncessairement tous produits loccasion dune modlisation. Les plus utiles pour la matrise douvrage sont les diagrammes dactivit, de cas dutilisation, de classe, dobjet, de squence et dtat. Les diagrammes de composants, de dploiement et de collaboration sont surtout utiles pour la matrise duvre qui ils permettent de formaliser les contraintes de la ralisation et la solution technique 3 . 3. Les diagrammes fournis en exemple ont t aimablement communiqus par M. Mat- 326 CHAPITRE 9. MODLISATION PAR OBJETS Le diagramme dactivit nest autre que la transcription dans UML de la reprsentation du processus telle quelle a t labore lors du travail qui a prpar la modlisation (voir page 436) : il montre lenchanement des activits qui concourent au processus. Le diagramme de cas dutilisation (gure 9.6) dcrit la succession des oprations ralises par un acteur (personne qui assure lexcution dune activit). Cest le diagramme principal du modle UML, celui o sassure la relation entre lutilisateur et les objets que le systme met en uvre. Fig. 9.6 Diagramme de cas dutilisation Le diagramme de classe (gure 9.7) reprsente larchitecture conceptuelle du systme : il dcrit les classes que le systme utilise, ainsi que leurs liens, que ceux-ci reprsentent un embotage conceptuel (hritage, marqu par une che termine par un triangle) ou une relation organique (agrgation, marque par une che termine par un losange ou diamant ). Le diagramme dobjet permet dclairer un diagramme de classe en lillustrant par des exemples. Le diagramme de squence (gure 9.8) reprsente la succession chronologique des oprations ralises par un acteur : saisir une donne, consulter une donne, lancer un traitement ; il indique les objets que lacteur va manipuler et les oprations qui font passer dun objet lautre. On peut reprsenter les mmes oprations par un diagramme de collaboration, graphe dont les nuds sont des objets et les arcs (numrots selon la chronologie) les changes entre objets : diagramme de squence et diagramme de collaboration sont deux vues direntes mais logiquement quivalentes (on peut construire lune partir de lautre) dune mme chronologie. Le diagramme dtat reprsente la faon dont voluent ( cycle de vie ) durant le processus les objets appartenant une mme classe. La modlisation du cycle de vie est essentielle pour reprsenter et mettre en forme la dynamique du systme. thieu Colas-Bara, de la socit Khiplea (www.khiplea.com) 9.3. LANGAGE DE MODLISATION UML 327 Fig. 9.7 Diagramme de classe Fig. 9.8 Diagramme de squence 328 CHAPITRE 9. MODLISATION PAR OBJETS 9.3.3 Comment prsenter un modle UML ? La prsentation dun modle UML se compose de plusieurs documents crits en langage courant et dun document formalis (gure 9.9) : elle ne doit pas se limiter au seul document formalis car celui-ci est pratiquement incomprhensible si on le prsente seul. Un expert en UML sera capable dans certains cas de reconstituer les intentions initiales en lisant le modle, mais pas toujours ; et les experts en UML sont rares. Voici la liste des documents qui paraissent ncessaires : Fig. 9.9 Prsentation du modle 1) prsentation stratgique : elle dcrit pourquoi lentreprise a voulu se doter de loutil considr, les buts quelle cherche atteindre, le calendrier de ralisation prvu etc. ; 2) prsentation des processus de travail par lesquels la stratgie entend se raliser : pour permettre au lecteur de voir comment lapplication va fonctionner en pratique, elle doit tre illustre par une esquisse des crans qui seront achs devant les utilisateurs de terrain ; 3) explication des choix qui ont guid la modlisation formelle : il sagit de synthtiser, sous les yeux du lecteur, les discussions qui ont prsid ces choix ; 4) modle formel : cest le document le plus pais et le plus dicile lire. Il est prfrable de le prsenter sur lIntranet de lentreprise : les diagrammes peuvent tre alors quips de liens hypertextes permettant louverture de diagrammes plus dtaills ou de commentaires. On doit prsenter en premier le diagramme dactivit qui montre lenchanement des cas dutilisation au sein du processus, enchanement immdiatement comprhensible ; puis le diagramme de cas dutilisation, qui montre le contenu de chaque activit ; puis le diagramme de squence, qui montre lenchanement chronologique des oprations lintrieur de chaque cas dutilisation. Enn, le diagramme de classes, qui est le plus prcis conceptuellement mais aussi le plus dicile lire : il montre les relations entre classes (agrgation, hritage, association etc.). ** Le modle UML, au moins dans la premire tape de son laboration (modle mtier), transcrit la stratgie de lentreprise en vue de laction. Il importe que les abstractions quil comporte soient celles qui conviennent au mtier et aussi que le mtier sapproprie le modle. La validation du modle 9.3. LANGAGE DE MODLISATION UML 329 par le dirigeant du mtier (matre douvrage stratgique, voir page 407) est une tape importante de la modlisation : elle permet dviter la versatilit des spcications qui est la plaie des projets. Il faut pour cela pouvoir prsenter au dirigeant le modle UML sous une forme quil puisse lire, et comprendre, ce quoi la prsentation formelle ne se prte pas lexception du diagramme dactivit. Lappropriation collective du modle par lentreprise passe par une prsentation visuelle du systme dinformation : on peut ici recommander loutil OnMap de la socit Nomia (www.nomia.com), qui permet de prsenter le processus de production comme un dessin anim, selon une mise en scne qui fait comprendre chacun (au comit de direction tout comme aux agents oprationnels) tout la fois et le processus, et la faon dont le systme dinformation loutille (gure 9.10). Fig. 9.10 Un cran dOnMap Chapitre 10 La conqute de lubiquit Lubiquit nest pas arrive naturellement lordinateur comme la croissance, puis la maturit, arrivent un tre vivant. Pour les informaticiens des annes 1960, lide de faire communiquer des ordinateurs navait rien dvident : certains des pionniers de linformatique lui taient hostiles car leur intuition leur prsentait lutilisateur et lordinateur enferms ensemble dans une bulle douillette ; pour les oprateurs tlcoms, lide que le rseau puisse servir autre chose qu la tlphonie navait rien dvident non plus. IBM, comme AT&T, furent dabord hostiles la mise en rseau des ordinateurs. La conqute de lubiquit rsulte des besoins des utilisateurs comme de lintuition de quelques pionniers et son histoire a comport une part de hasard. Les architectures, protocoles et conventions qui en rsultrent, et le vocabulaire lui-mme, portent la trace de ces hasards tout autant que celle des ncessits. Lhistoire de la conqute de lubiquit (Hafner et Lyon [123]) claire les unes comme les autres ; la clart ainsi conquise se projette, au moins qualitativement, sur lanticipation des volutions venir. * * 10.1 Naissance du rseau LARPA (Advanced Projects Research Agency)a t cre au Pentagone en 1958 1 pour ragir lavance scientique et technique prise par les Sovitiques : le Spoutnik avait t lanc le 4 octobre 1957. Dabord consacre la recherche spatiale, elle fut contrainte ds la cration de la NASA lt 1958 se rorienter vers la recherche fondamentale et, pour cela, sappuyer sur des partenariats avec les universits. 1. LARPA deviendra la DARPA (Defense Advanced Projects Research Agency) en mars 1972. Elle redeviendra lARPA en 1993, puis se nommera de nouveau la DARPA partir de 1996. 330 10.1. NAISSANCE DU RSEAU 331 En 1962, lARPA embauche Joseph Licklider (1915-1990) pour crer en son sein lIPTO ( Information Processing Techniques Oce ) qui animera un programme de recherche en informatique. Licklider tait un psychologue devenu expert en informatique. Il lana malgr lopposition de la profession une recherche sur le temps partag : La plupart des constructeurs dordinateurs et des directeurs de centres informatiques disaient que le temps partag entranait une utilisation inecace des ressources de la machine, et quil ne fallait donc pas lutiliser 2 . Ses ides sur la synergie entre ltre humain et lordinateur 3 conduiront lInternet : Les communauts interactives en ligne se construiront non dans une localisation commune, mais autour de centres dintrt communs 4 . En 1964, Licklider fut remplac par Ivan Sutherland (1938-), lui-mme remplac par Robert Taylor en 1966. Taylor (1932-) restera la tte de lIPTO jusquen 1969 et jouera un rle essentiel dans le lancement du programme de recherche sur les rseaux dordinateurs 5 , dont il conera lanimation Larry Roberts. Le bureau de Taylor lIPTO tait connect via trois terminaux dirents des ordinateurs situs Boston, Berkeley et Santa Monica. Chaque terminal avait sa propre procdure de log-in et ses propres commandes : lutilit dune rationalisation sautait aux yeux. Par ailleurs, en labsence dun rseau, chaque centre de recherche qui contractait avec lARPA devait acheter et exploiter son propre ordinateur. Il semblait souhaitable de partager les ressources dune mme machine entre plusieurs centres. Mais comment faire, alors que chaque ordinateur utilisait un systme dexploitation et des langages adapts ses caractristiques physiques propres, et ne pouvait communiquer - et encore en mode matreesclave ! - quavec ses propres quipements priphriques? Les applications communicantes, comme la messagerie invente en 1964, restaient limites aux personnes qui utilisaient un mme ordinateur. Il fallait 2. Most computer manufacturers and directors of computer centres argued that timesharing was an inecient use of machine resources and should not be pursued. (Robert W. Taylor, preface de In Memoriam J. C. Licklider, Digital Systems Research Center, 7 aot 1990). 3. Les tres humains dniront les buts, formuleront les hypothses, choisiront les critres et raliseront les valuations. Les ordinateurs accompliront les tches routinires ncessaires pour prparer les intuitions et les dcisions dans les domaines technique et scientique ; nous esprons que dans peu dannes les cerveaux humains et les ordinateurs seront troitement coupls, que le partenariat qui en rsultera pensera comme aucun cerveau humain na jamais pens, et traitera les donnes bien autrement que ne le font les machines que nous connaissons aujourdhui ; mieux vaut, pour viter la polmique avec les partisans de lintelligence articielle, leur concder que dans un futur loign la machine aura le monopole de lintellect. Il nen restera pas moins un dlai confortable pendant lequel les principaux progrs seront raliss grce la collaboration intime entre lordinateur et ltre humain ; un ordinateur, il faut indiquer des procdures ; un tre humain, il faut indiquer des buts : les tres humains semblent penser plus naturellement et plus facilement en termes de buts quen termes de procdures. (Licklider [115]). 4. On-line interactive communities [...] will be communities not of common location, but of common interest (Licklider [116]). 5. Cette valse des responsables ne doit pas faire illusion : si les personnes passaient peu de temps lIPTO, elles restaient prsentes et inuentes dans le domaine de recherche. 332 CHAPITRE 10. LA CONQUTE DE LUBIQUIT adapter les ordinateurs la communication entre gaux, avec les interruptions asynchrones quelle comporte ; avant cela, il fallait savoir comment transfrer des donnes travers un rseau. 10.1.1 La commutation de paquets Le rseau tlcoms tait adapt la conversation tlphonique mais non la communication entre ordinateurs. Il orait aux interlocuteurs un circuit bidirectionnel analogique 4 kHz tabli en dbut de communication et maintenu pendant la dure de celle-ci. Les ordinateurs, qui changent non des conversations mais des boues de donnes, navaient pas besoin dun circuit permanent ; par contre ils avaient besoin que la transmission des donnes ft protge contre les perturbations provenant de lenvironnement hertzien et contre les micro-coupures, qui sont peu sensibles en tlphonie mais dvastatrices quand il sagit de transmettre un ux de donnes. La commutation de paquets a t invente sparment par Paul Baran (1926-), un Amricain, et Donald Davies (1924-2000), un Britannique. Avec ce systme le rseau transmet non des sons modulant une onde porteuse, mais des bits : il nest donc plus analogique, mais numrique, ce qui permet dutiliser des rpteurs informatiques pour corriger les dfauts de transmission. Le message est dcoup en paquets de taille uniforme contenant linformation ncessaire leur routage. Enn, en raison du caractre discontinu des ux de donnes, une mme ressource de transmission peut tre utilise pour plusieurs communications simultanes. Baran avait tudi la vulnrabilit du rseau une attaque nuclaire, question cruciale pour les militaires dans la priode de guerre froide des annes 1960. Il avait dcouvert que lon pouvait obtenir une robustesse leve avec un rseau maill comportant une redondance relativement faible (il faut relier chaque nud au rseau par trois ou quatre liens au lieu dun seul, et quiper chaque nud dune table de routage adaptative). Les travaux de Baran sont lorigine de la lgende selon laquelle lInternet aurait t conu pour rpondre des besoins militaires : parmi tous les chercheurs qui ont contribu la mise au point de lInternet, il semble cependant tre le seul qui ait eu cette proccupation. Mais AT&T tait hostile aux ides de Baran. Au dbut des annes 1960 les commutateurs du rseau tlphonique taient lectromcaniques, la commutation lectronique ne devant intervenir que dans les annes 1970 ; le circuit tabli entre deux interlocuteurs avait ainsi une continuit et une ralit physiques en quelque sorte palpables. Les ordinateurs relevaient dun autre univers technique que celui des tlcoms. Ils se comportaient comme sils savaient tout, et que ceux qui nappartenaient pas au Bell System ne savaient rien, dira Baran 6 ; personne dextrieur leur systme ne pouvait 6. Their attitude was that they knew everything and nobody outside the Bell System knew anything. And somebody from the outside couldnt possibly understand or appreciate the complexity of the system. So here some idiot comes along and talks about something being very simple, who obviously does not understand how the system works. ([123] p. 62). 10.1. NAISSANCE DU RSEAU 333 en comprendre la complexit. Et voil quun imbcile samne. Il ne comprend visiblement pas comment le systme fonctionne, et il prtend que cest simple ! Cette phrase illustre les obstacles que rencontrera la mise en rseau des ordinateurs. Les grands du secteur, quil sagisse dAT&T ou dIBM, sopposeront une innovation quils ne croient pas ralisable ou dans laquelle ils voient une menace : la commutation de paquets rencontrera la mme hostilit que le temps partag. 10.1.2 Le premier rseau dordinateurs Mais comment faire communiquer des ordinateurs ( hosts ) dirents, alors que chacun a ses propres caractristiques physiques, son propre systme dexploitation etc. ? Une exprience avait t ralise en 1965 par le psychologue Tom Marrill qui, sous linuence de Licklider, avait propos lARPA de faire communiquer via une liaison full-duplex quatre ls deux ordinateurs de type dirent situs lun Lincoln, lautre Santa Monica. cette occasion Marrill mit au point une procdure qui permettait de grouper les caractres dans un message, de les envoyer sur la ligne, de vrier si le message tait arriv, enn de le retransmettre sil ny avait pas eu daccus de rception. Pour dsigner cette procdure il retint le mot protocole qui aura un bel avenir. Mais comment faire communiquer non pas deux ordinateurs, mais un rseau de plusieurs ordinateurs? Sil fallait dnir un protocole pour chaque couple dordinateurs, on tait confront une complexit quadratique. Wes Clark proposa de concevoir un petit ordinateur spcialis, lIMP ( Interface Message Processor ), qui seul serait mis en rseau et serait interfac avec chaque ordinateur : cette solution ingnieuse ramenait le problme la complexit linaire. Le rseau des IMP fut baptis sous-rseau (subnetwork) pour le distinguer du rseau des ordinateurs eux-mmes (gure 10.1). Restaient rgler les problmes propres ce sous-rseau : viter quun mme paquet ne soit renvoy sans n dun IMP lautre, que des paquets ne soient perdus en raison du dbordement dune mmoire (buer) etc. Larry Roberts, ayant dcouvert les travaux de Davies et Baran une runion de lACM la n de 1967, introduisit la commutation de paquets dans lappel dores quil lana pour lIMP en juillet 1968. Le sous-rseau devait transfrer les bits de faon able dun IMP lautre ; le temps de transit moyen travers le sous-rseau ne devait pas dpasser la seconde et le sous-rseau devait pouvoir fonctionner de faon autonome, indpendamment des ordinateurs quil reliait. Roberts consulta 140 entreprises. IBM et Control Data rpondirent quil tait impossible de construire un tel rseau car il coterait trop cher. Finalement BBN (Bolt Beranek and Newman), petite entreprise de Cambridge, sera retenue le 8 septembre 1968. BBN reut la commande au dbut de 1969. Sa solution sappuyait sur le mini-ordinateur DDP-516 dHoneywell (450 kg, la taille dun rfrigrateur). 334 CHAPITRE 10. LA CONQUTE DE LUBIQUIT Fig. 10.1 Rseau et sous-rseau ; source : Cerf et Kahn, [96] Chaque site quip dun IMP devrait produire lui-mme, selon les spcications fournies par BBN, linterface entre lIMP et son ou ses ordinateurs (on pouvait raccorder jusqu quatre ordinateurs un mme IMP). La mission des IMP tant seulement dassurer le transport able des bits, les ordinateurs devant rgler deux deux leurs problmes de log-in, transfert de chiers et traitement de texte. Pour congurer lIMP BBN prfra le logiciel : une solution matrielle, concrtise par le cblage, aurait rendu plus rapide lexcution des tches simples, mais il aurait t plus dicile de la modier par la suite. Le premier IMP est install lUCLA le 30 aot 1969 pour raccorder un Sigma 7 ; le deuxime est install au SRI le 1er octobre pour raccorder un SDS 940. Le troisime est install lUCSB le 1er novembre, le quatrime luniversit dUtah en dcembre. Un Network Measurement Center est mis en place lUCLA, sous la direction de Leonard Kleinrock, spcialiste de la modlisation et de la simulation des rseaux qui avait ainsi loccasion de tester ses thories en vraie grandeur. Fig. 10.2 Le premier rseau dordinateurs la n de 1969 10.1. NAISSANCE DU RSEAU 335 On remarque sur la gure 10.2 que luniversit de lUtah nest accessible quen passant par le SRI, dont lIMP joue le rle dun routeur. * * Les budgets de lARPA furent comprims en 1970 en raison de la guerre du Vietnam, mais les crdits accords la recherche en informatique ne furent pas rationns. En mars 1970, le premier circuit trans-continental est install vers BBN qui sera le cinquime nud du rseau. Cela permettra BBN dassurer depuis Cambridge la supervision du rseau (tlmaintenance, tldistribution des mises jour par rplication et dissmination). Des indicateurs de qualit tant produits automatiquement par les IMP, BBN pourra dtecter les pannes du rseau dAT&T avant les agents dAT&T eux-mmes, ce que ceux-ci auront du mal accepter. lt 70, le rseau stend au MIT, RAND, SDC et Harvard. Par la suite il senrichit dun nud par mois. BBN utilisera partir de 1971 pour les IMP un Honeywell 316, machine plus lgre que le 516 et partir de laquelle est mis au point un TIP ( Terminal IMP ) qui permet de connecter des terminaux au rseau (un TIP peut servir jusqu 63 terminaux). En 1971, le rseau relie 19 ordinateurs et 3 TIP. Pour le dsigner, lexpression Arpanet, ou Net tout court, apparat en aot 1972. 10.1.3 Problmes de mise en place Comme toute nouveaut technique, la mise en place des rseaux dordinateurs a rencontr des dicults imprvues. Le premier IMP livr par Honeywell ne fonctionnait pas et les ingnieurs de BBN ont d le recbler la main. Par la suite, Honeywell sest de faon persistante refus obir aux spcications. Le matriel sourait de pannes alatoires, dinterruptions asynchrones diciles corriger. Pour lARPA, 3 % de temps de panne tait inacceptable, alors que 97 % du temps en fonctionnement normal semblait Honeywell tre dj une performance leve. Hafner et Lyon notent par ailleurs lincapacit des gros admettre lapport de linnovation, sortir de lornire de leurs habitudes. IBM, nous lavons vu, a dabord refus lide de faire communiquer des ordinateurs et AT&T a refus dutiliser le rseau tlcoms pour transporter des donnes. En 1971, AT&T refusera encore de prendre la responsabilit de lexploitation du rseau. En 1983, IBM , DEC et HP prfreront le modle en couches de lOSI au protocole TCP/IP. BBN elle-mme, entreprise pourtant rcente, fut incapable de capitaliser lavance acquise avec lIMP : le directeur du marketing refusa de la lancer sur le march des routeurs qui fera la fortune de Cisco. Lineptie des gros est releve avec dlectation par Hafner et Lyon, comme lavaient fait Carroll [33] propos dIBM ou Hiltzik [82] propos de Xerox. Mais nest-il pas naturel quune grosse entreprise nait pas la mme capacit de manuvre quune structure lgre, et que la procdure de prparation des dcisions y soit plus lourde? Le fait est que si les gros refusent dabord linnovation, ils nissent par sy mettre (avec retard, certes) : 336 CHAPITRE 10. LA CONQUTE DE LUBIQUIT alors seulement les consquences de linnovation peuvent se dployer. Ainsi le micro-ordinateur, n en 1973, na vraiment perc quaprs le lancement du PC par IBM en 1981. 10.1.4 Protocoles et paradigmes Le fonctionnement des rseaux nous semble naturel : nous ne percevons pas leort intellectuel qui fut ncessaire pour mettre au point les protocoles de communication. chaque tape, cet eort a t le fait de quelques pionniers qui ont d lutter pour faire passer une innovation dconcertante ; une fois adopte, celle-ci sest impose comme une norme. Puis elle a rsist aux innovations suivantes, faites par dautres pionniers. Le rseau tlphonique tait dans les annes 1960 entirement lectromcanique, et non pas lectronique. Il nutilisait pas lordinateur. Le circuit sur lequel les ondes lectromagntiques porteuses du signal vocal sont achemines fournissait une continuit physique entre les deux tlphones via les lignes dabonn de la boucle locale, les contacts dans les commutateurs de rattachement et de transit et une bande de frquences sur le multiplex du rseau de transport. Le rle des commutateurs est alors dtablir la communication lors de lappel, de la maintenir pendant la conversation, puis de librer les circuits lorsque celle-ci est termine. Les rgles de qualit, dingnierie et de dimensionnement de ce rseau taient dnies en fonction du signal vocal et de la matrice de trac de la tlphonie. Elles dlimitaient un univers technique spcique, dune grande complexit, dont le fonctionnement supposait la formation et la coopration de plusieurs spcialits. * * La commutation de paquets relve dun univers technique compltement dirent. Le transport des donnes sur les lignes tlphoniques demande une modulation spcique qui sera faite par les modems 7 et non plus par les tlphones. Il faut que la qualit des lignes soit susante pour transporter des donnes. Les commutateurs doivent pdaler pour lire ladresse sur chaque paquet, consulter la table de routage, orienter le paquet vers le circuit de sortie convenable. Le circuit transporte dun commutateur lautre non plus une seule conversation, mais des paquets ayant ventuellement des destinations direntes. La statistique du trac nest plus la mme et il faut des les dattente (buers) pour stocker les paquets en attente de retransmission. Les commutateurs lectromcaniques taient incapables de raliser ces fonctions : il fallait les remplacer par des ordinateurs spcialiss. Les rgles de qualit, dingnierie et de dimensionnement devaient donc tre rednies et de nouvelles spcialits professionnelles devenaient ncessaires lexploitation du rseau. 7. Les premiers modems avaient t mis au point la n des annes 1950 pour le systme de dfense arienne des tats-Unis. Le premier modem commercialis apparat en 1962 : cest le Bell 103 dAT&T qui permet de transmettre 300 bit/s. 10.1. NAISSANCE DU RSEAU 337 En outre, deux techniques entrrent en concurrence dans lunivers de la commutation de paquets : le circuit virtuel et le datagramme . Quand la communication emprunte un circuit virtuel, le premier paquet laisse une trace dans la mmoire des commutateurs quil traverse et rserve une capacit de transmission de telle sorte que les paquets suivants puissent emprunter le mme itinraire. Les paquets arriveront ainsi lordinateur destinataire dans lordre o ils ont t mis. Par contre quand on envoie des datagrammes chaque paquet parcourt un itinraire qui lui est propre, indpendamment des autres paquets ; les dlais de transmission tant dirents, il se peut que les paquets narrivent pas dans lordre : le protocole devra permettre de les reclasser larrive. Les oprateurs tlcoms favorisrent le circuit virtuel car la continuit quil tablit travers le rseau correspond leur culture professionnelle. Le datagramme, qui suppose entre le rseau et les ordinateurs un partage du travail plus favorable ces derniers, tait par contre bien vu par les informaticiens 8 . Le protocole X25 a utilis le circuit virtuel alors que TCP/IP utilisait le datagramme. Pendant longtemps les oprateurs tlcoms se meront de TCP/IP, quils jugeaient tout la fois stratgiquement inopportun et peu able : cela explique en partie leurs rticences devant lInternet. * * Si les univers de la commutation de paquets et de la tlphonie sont distincts, ils ont en commun la commutation. Celle-ci disparat dans lunivers des RLPC (rseaux locaux de PC ou LAN, Local Area Network ), encore plus droutant pour les gens des tlcoms. Sur un rseau Ethernet, en eet, il ny a pas de commutateur 9 . Chaque ordinateur est connect un bus qui lui transmet toutes les trames mises par les autres ordinateurs. Il lit ltiquette et trie, pour en lire le contenu, celles qui lui sont destines. Alors que le rseau commut met en relation les ordinateurs deux deux en leur rservant un canal de transmission, le rseau local est donc comme une pice dans laquelle sentrecroiseraient plusieurs conversations. Le protocole prcise les rgles de prise de parole et dinterruption en cas de collision. Il en a exist plusieurs versions (Ethernet, Token Ring etc.) : chacune correspondent une statistique de trac et une performance spciques (voir page 354). Pour raccorder deux rseaux locaux, on installe entre eux un pont (bridge) qui trie les trames destines lautre rseau pour les lui faire passer. Si lon raccorde plusieurs rseaux, il faut un routeur capable dorienter la trame vers le rseau destinataire. On retrouve donc dans les routeurs une fonc8. Les protocoles pouvaient comporter dautres fonctions : dcoupage des paquets en trames pour la transmission, et recomposition des paquets dans chaque commutateur avant rexpdition ; vrication de lintgrit du paquet chaque tape, avec r-mission ventuelle ; etc. 9. Les rseaux Ethernet haut dbit rcents peuvent cependant comporter des commutateurs (switches) qui accroissent leur ecacit. 338 CHAPITRE 10. LA CONQUTE DE LUBIQUIT tion de commutation, mais elle sopre entre des rseaux et non entre des terminaux. Ainsi peuvent se dnir des architectures plusieurs niveaux, la communication entre plusieurs rseaux locaux tant ralise par une dorsale (backbone) haut dbit. * * chacun des types de rseau correspond une statistique de trac particulire et une dnition spcique de lencombrement. Sur le rseau tlphonique, lencombrement se traduit par limpossibilit dtablir la communication : lutilisateur reoit un signal indiquant que les circuits sont occups et quil doit rappeler plus tard. Par contre, sauf accident, une communication en cours nest jamais interrompue. Avec la commutation de paquets, lencombrement se traduit par un dbordement des les dattente dans les routeurs. Il faudra que le routeur, ou lordinateur destinataire, envoie un message lmetteur pour lui demander dexpdier de nouveau le paquet perdu. Sur le rseau local, lencombrement se traduit par de nombreuses collisions entre trames ; si la frquence des collisions dpasse un certain seuil, le rseau ne peut plus rien transmettre : il est satur. Pour chaque type de rseau le dimensionnement doit, lors de la phase de construction, rechercher le compromis raisonnable entre cot et risque dencombrement. Chaque type de protocole comporte une rponse lencombrement : traitement des tickets dchec et ltrage de certains appels dans le cas du rseau tlphonique ; dlai de rmission dans le cas de la commutation de paquets et du rseau local. Lors de la conception dun nouveau protocole, des tudes statistiques et des simulations sont ncessaires pour vrier sil est utilisable et dnir ses paramtres. Enn pour procder aux ultimes rglages il faut lexprimenter sur un rseau pilote, puis en vraie grandeur. Tant que ces tudes et rglages nont pas t faits et que le cot des composants na pas t valu, rien ne garantit que le protocole puisse fonctionner dans des conditions conomiques acceptables. Cest pourquoi tout protocole nouveau rencontre, de la part des exploitants, un scepticisme qui ne pourra cder que devant la dmonstration et surtout devant lexprimentation. Aucun protocole ne natra sil nest pas soutenu par une quipe de pionniers qui, par lintuition autant que par le raisonnement, anticipent ses performances. * * La mme communication enchanera souvent divers protocoles. Cest le cas par exemple dun ordinateur raccord un rseau local et qui consulte un serveur Web : il faut enchaner Ethernet et TCP/IP. Cela ncessite une passerelle (gateway) capable non seulement de lire ltiquette de la trame pour la faire sortir du rseau local, mais aussi de reconstruire le message pour lmettre vers lInternet selon le protocole TCP/IP et inversement dans lautre sens. 10.1. NAISSANCE DU RSEAU 339 Sur le WAN de lentreprise (Wide Area Network), qui relie les tablissements entre eux et aux serveurs informatiques centraux, une cascade de protocoles senchane travers des passerelles qui pdalent activement lors de chaque communication : Ethernet sur le rseaux local ; IP sur le rseau de raccordement ; X25 ou relais de trame (Frame Relay) 10 sur la dorsale intermdiaire ; ATM 11 sur la boucle de la dorsale centrale. 10.1.5 TCP/IP et Ethernet Le mot protocole avait t cr par Tom Marrill en 1965 (voir page 333). La conception des rseaux dordinateurs demandera la mise au point de plusieurs protocoles. BBN mit au point un protocole de supervision ( remote control ) comportant des outils de diagnostic et de dbogage distance, ainsi quun protocole de routage dynamique qui permettra aux paquets de contourner les nuds et les liens saturs. Ds lt de 1968, un groupe dtudiants des quatre universits quil tait prvu dquiper commena se runir pour prparer la mise en rseau des ordinateurs. Steve Crocker, de lUCLA, fut volontaire pour rdiger les comptes rendus. Il publia le 7 avril 1969 une Request for Comments (RFC). Cette formule modeste sera conserve par la suite : lorsque les utilisateurs du rseau sorganiseront en un Network Working Group (NWG), les RFC resteront le support privilgi de la documentation et de la mise en forme des protocoles 12 . Le NWG dcida de dnir des protocoles qui traiteraient chacun un problme limit et seraient articuls entre eux : ctait le dbut du modle en couches , innovation majeure en modlisation (voir page 42). Le NWG dnit ainsi la n de 1969 le protocole Telnet, qui dnissait les mcanismes de base de la communication entre deux ordinateurs (connexion et choix des caractres). lt 1971, aprs beaucoup de discussions et de RFC, sortit le Network Control Protocol (NCP), protocole de communication sur un rseau dordinateurs. Mais le NCP, qui ne concernait que lArpanet, ne permettait pas de faire communiquer entre eux des rseaux dirents. Or des projets de rseaux mergeaient en Grande-Bretagne et en France, anims respectivement par Donald Davies et Louis Pouzin. Par ailleurs les rseaux qui utilisaient le satellite, la radio ou, comme lArpanet, des lignes tlphoniques, devaient obir chacun des contraintes direntes. Il en rsultait des choix dirents pour la taille maximale des paquets, la vitesse de transmission et les niveaux de abilit. Comment construire un rseau de rseaux ? 10. Frame Relay (voir www.guill.net/index.php?cat=5&arc=3 est une version allge de X25 : en simpliant le protocole et en supprimant des contrles redondants, elle fait gagner un ordre de grandeur en vitesse de commutation. 11. Le protocole ATM ( Asynchronous Transfer Mode , 1989), conu par Jean-Pierre Coudreuse pour les rseaux numriques multiservices, est utilis aujourdhui dans les dorsales haut dbit. 12. La premire RFC est Host Software , par Steve Crocker, UCLA, 7 avril 1969. La collection complte des RFC se trouve ladresse www.faqs.org/rfcs/. 340 CHAPITRE 10. LA CONQUTE DE LUBIQUIT Il fallait dnir le protocole qui permettrait de faire communiquer des ordinateurs connects divers rseaux. Vint Cerf et Bob Kahn publirent en mai 1974 un article (Cerf et Kahn [96]) o ils proposaient de dcouper les messages en datagrammes transmis indpendamment chacun selon son propre itinraire, la responsabilit de leur reclassement dans le bon ordre incombant lordinateur destinataire. Dans le mme article ils introduisirent la notion de passerelle ( gateway ) : une passerelle ne lirait que lenveloppe du datagramme, seul lordinateur destinataire lirait son contenu ; de plus, la passerelle apparatrait chaque rseau comme un ordinateur connect ce rseau, et assurerait si ncessaire la transformation du format du datagramme. Cerf et Kahn appelrent ce protocole Transmission Control Protocol , ou TCP. La gure 10.3 transcrit un de leurs schmas. Fig. 10.3 Le rseau selon le protocole TCP Au dbut de 1978, il parut ncessaire de sparer de TCP la partie consacre au routage des datagrammes, que lon nommerait IP ( Internet Protocol ), TCP ne traitant plus dsormais que ce que font les ordinateurs metteur et rcepteur (dcoupage du message en datagrammes, mise en ordre des datagrammes la rception et reconstitution du message, dtection des erreurs, rexpdition des datagrammes perdus). La sparation des deux protocoles permit de construire des passerelles rapides et relativement peu coteuses, consacres exclusivement au routage des datagrammes selon le protocole IP. En 1978, TCP devint ociellement TCP/IP. Arpanet abandonnera NCP pour adopter TCP/IP le 1er janvier 1983. Mais en 1988 lISO ( International Standard Organization ) publia le modle OSI ( Open Systems Interconnection ), longuement attendu par les constructeurs informatiques et les oprateurs tlcoms et qui avait leur prfrence. Une bataille sengagea. Les partisans du modle OSI considraient TCP/IP comme un bricolage duniversitaires peu conscients des 10.1. NAISSANCE DU RSEAU 341 contraintes de lconomie et de lindustrie. Les partisans de TCP/IP considraient le modle OSI comme un produit bureaucratique labor coups de compromis par un comit. Mais alors que le modle OSI nexistait que sur le papier TCP/IP fonctionnait et, stant forg dans la pratique, avait incorpor une riche exprience. Un facteur dcisif pour le succs de TCP/IP fut son adoption par Sun, entreprise cre en 1982 pour commercialiser des stations de travail Unix : les stations Sun taient quipes dune version dUnix qui incluait gratuitement TCP/IP, ce qui rduisait le cot de leur mise en rseau. Ethernet sera un autre facteur de succs. * * Robert Metcalfe avait, lorsquil tait tudiant Harvard, prpar une thse sur la commutation de paquets en sappuyant sur lexemple de lArpanet. Harvard avait jug ce travail trop peu thorique. Metcalfe fut nanmoins embauch par le PARC de Xerox. En 1972, il dcouvrit le papier quavait crit Abramson [2] sur le rseau Alohanet mis en place Hawa grce un nancement de lARPA. Le protocole Aloha tait fond sur une ide originale : au lieu dtre routs dun ordinateur lautre, les paquets taient mis par radio ; chaque ordinateur recevant tous les paquets, il lui incombait de trier ceux qui lui taient destins. Cela permettait de faire communiquer des ordinateurs situs sur des les direntes de larchipel (voir page 355). Metcalfe se t envoyer Hawa par Xerox pour tudier le fonctionnement dAloha. Il en amliora la modlisation mathmatique, fonde sur le calcul des probabilits, et cela lui permit dintroduire dans sa thse assez de thorie pour quelle soit accepte par Harvard. Cependant le PARC avait mis au point lAlto, machine qui prgurait lergonomie des futurs ordinateurs personnels, et souhaitait mettre les Altos en rseau. Ce travail fut con Metcalfe. quiper chaque Alto dun IMP aurait t dun cot prohibitif. Metcalfe utilisa une version amliore dAloha : en faisant passer le signal par un cble coaxial et non par lespace hertzien, il amliorait le dbit du rseau ; en introduisant la dtection des collisions, il amliorait le rendement du protocole. Le premier rseau Ethernet fut ainsi mis en place en 1973 au PARC. Ses spcications ne seront rendues publiques que le 30 septembre 1980 et la norme IEEE 802.3 qui en est issue ne sortira quen 1983. Les rseaux locaux se rpandront dans les entreprises partir de 1989 avec le lancement dEthernet 10BaseT, qui permet de transporter le signal sur une paire torsade semblable celle du rseau tlphonique dun tablissement. Ds lors les rseaux dordinateurs vont pouvoir sappuyer la fois sur TCP/IP et sur Ethernet. Ethernet sert la communication entre les ordinateurs connects un mme rseau local ; TCP/IP assure la communication distance. Ethernet est analogue une conversation dans une salle o chacun prend la parole quand il a quelque chose dire, sinterrompant en cas de collision avec un autre intervenant ; TCP/IP est (en plus rapide) semblable lenvoi dun texte, via la poste, par morceaux successifs quil faut classer larrive. 342 CHAPITRE 10. LA CONQUTE DE LUBIQUIT Physiquement, le support de lEthernet peut tre divers : paire torsade, cble coaxial, bre optique, espace hertzien des rseaux WiFi ou encore cblage lectrique de limmeuble. LInternet, lui, est compos dun ensemble de routeurs et de liaisons loues aux oprateurs tlcoms. Un rseau local Ethernet sera reli lInternet de prfrence par une passerelle et une liaison loue. Ainsi, et sous rserve des droits daccs de son utilisateur, nimporte quel ordinateur dun tablissement peut communiquer avec un autre ordinateur dun autre tablissement, la communication empruntant des passerelles entre les rseaux Ethernet et TCP/IP (gure 10.4). Fig. 10.4 Ethernet et TCP/IP Lutilisateur individuel domicile passe, lui, par le modem et la ligne tlphonique ou par lADSL pour se relier un fournisseur daccs lInternet (FAI), lui-mme reli au rseau TCP/IP par une liaison loue. Pour des raisons de scurit certaines entreprises cloisonnent leur rseau : elles utilisent des rseaux privs virtuels fortement protgs (RPV, ou VPN pour Virtual Private Network ) selon des architectures conues par les oprateurs tlcoms. Sur ces rseaux peuvent entrer en jeu dautres protocoles que TCP/IP (X25, Frame Relay, ATM etc.). Ces entreprises dnissent aussi un Intranet fournissant lintrieur de lentreprise des services analogues ceux que lon trouve sur lInternet (messagerie, documentation lectronique, moteur de recherche etc.). Alors le schma se diversie et senrichit, mais larticulation entre le protocole du rseau local et celui (ou ceux) du rseau de transport reste la rgle. 10.1. NAISSANCE DU RSEAU 343 10.1.6 Premires applications Les applications quil tait prvu de mettre en uvre sur lArpanet taient le login distance et le transfert de chier, mais le cours des vnements apportera des surprises. Le tout premier essai, aprs linstallation du deuxime IMP en octobre 1969, consista simuler (mais distance) la connexion lordinateur dun terminal bte , cest--dire dpourvu de mmoire et de processeur. Le login distance fut formalis en dcembre 1969 par le protocole Telnet qui permettait dtablir la connexion et dterminait le jeu de caractres utiliser. Mais pour changer des chiers entre ordinateurs, quil sagisse de programmes ou de donnes, il fallait disposer dun protocole de transfert de chiers : seul un tel protocole permettrait deux machines de cooprer dgal gal au lieu que lune soit comme un terminal de lautre. La mise au point de ce protocole fut dicile en raison des dirences entre machines. FTP (File Transfer Protocol) ne sera disponible quen juillet 1972. lautomne de 1971, en lattente de FTP, lArpanet ressemblait une autoroute sans automobiles : le rseau, utilis 2 % de sa capacit, ntait quun banc dessai pour des exprimentateurs qui, an de tester sa robustesse, le poussaient de temps autre dans ses retranchements en gnrant un trac articiel. En octobre 1972 enn, lors de la premire ICCC (International Conference on Computer Communication), la DARPA put mettre en scne une dmonstration via un TIP connect par deux liens 50 kbit/s. Grce Telnet et TCP, plus de quarante terminaux installs lhtel Hilton de Washington purent ce jour-l se connecter 29 ordinateurs dissmins sur le territoire amricain pour utiliser diverses applications. Les professionnels dcouvrirent alors que la commutation de paquets fonctionnait et que des ordinateurs pouvaient communiquer pour changer des donnes, programmes et rsultats. De grandes bases de donnes pourraient ainsi tre mises disposition distance. La perspective dun march nouveau veilla lapptit. Par ailleurs mme si seuls les sites qui avaient un contrat avec la DARPA pouvaient communiquer sur lArpanet, la diversit des personnes qui travaillaient dans les universits largissait le cercle des utilisateurs au del de la communaut des spcialistes de linformatique. Une revue mensuelle, Arpanet News, leur procura partir de 1973 la liste ce que chaque site avait orir. LArpanet fournissait donc dsormais le service pour lequel il avait t conu, mme si son manque dergonomie le rservait aux personnes qui sy connaissaient assez en informatique. Cependant la majorit du trac fut bientt absorbe par un service que personne navait prvu : la messagerie. * * Ds les annes 1960 les utilisateurs dun ordinateur en temps partag avaient utilis un service de messagerie comme Mailbox : mais ce service fonctionnait autour dun mme ordinateur, donc dans le mme immeuble, 344 CHAPITRE 10. LA CONQUTE DE LUBIQUIT pour des personnes qui nauraient eu que quelques mtres parcourir pour se parler. Le service change de nature lorsque la messagerie est utilise par des personnes que sparent des centaines ou milliers de kilomtres. Alors que la messagerie sur mainframe navait t quun jouet amusant et commode on dcouvrit que lArpanet, en eaant la distance gographique, en faisait un outil des plus utiles. Il fallait dabord disposer dun logiciel de messagerie. Le premier fut mis au point par Ray Tomlinson, qui eut en 1972 lide darticuler le programme de messagerie dun ordinateur en temps partag avec un protocole de transfert de chiers de telle sorte que lon puisse changer des messages entre divers ordinateurs. Cette possibilit, juge intressante par les rdacteurs du protocole FTP, y fut insre en aot 1972. Mais utiliser lArpanet pour transmettre des messages personnels semblait quelque peu illicite : le rseau navait pas t fait pour cela. Par ailleurs il ntait pas trs facile en 1972 denvoyer un message sur lArpanet : il faudra du temps pour surmonter les dicults techniques et la messagerie ne sera dun usage commode que vers 1980. Son caractre licite sera peu peu reconnu, mais les questions de savoir-vivre quelle pose susciteront des discussions passionnes. Tomlinson est rest clbre pour une dcision quil prit en crivant son programme (Le Diberder [48]). Il fallait, pour sparer dans ladresse dun message le nom de lutilisateur de celui de la machine sur laquelle il travaillait, un caractre qui ne puisse jamais apparatre dans un nom propre. Tomlinson remarqua sur son clavier le symbole @, caractre typographique rare, et dcida de le retenir. Larobase est devenu le symbole de la messagerie lectronique mais cette convention gnera les utilisateurs de Multics, systme dexploitation o @ signie supprimer la ligne . Stephen Lukasik, directeur de la DARPA de 1971 1975, fut lun des plus actifs parmi les promoteurs de la messagerie lectronique. Bien vite ses collaborateurs comprirent que la messagerie tait le moyen le plus ecace pour communiquer avec lui et obtenir une dcision sur leurs projets. Ils rencontraient ainsi un phnomne qui se rptera souvent : pour que la messagerie se rpande dans une entreprise, il faut que le patron lui-mme lutilise activement. Ds 1973 la messagerie reprsentait les trois quarts du trac de lArpanet. Mais sil tait facile denvoyer un message il ntait pas commode de lcrire, de le lire, moins encore de lui rpondre. Les outils de traitement de texte taient rudimentaires et la rception les messages sachaient la queue-leu-leu sans que rien ne les spare : il fallait les parcourir tous. Comme il nexistait pas encore dinstruction Rponse , il fallait pour rpondre un message composer un nouveau message. Plusieurs programmeurs entreprirent de combler ces lacunes. Les programmes de gestion de messages se multiplirent. Il en rsulta pour les oprateurs une telle complexit que bientt le besoin dune normalisation pour le plan dadressage, le codage des dates etc. devint vident. Mais quand on veut normaliser la messagerie on touche des valeurs enfouies dans les 10.1. NAISSANCE DU RSEAU 345 consciences et cela dclenche des conits. La dnition de len-tte (header) occasionna ainsi une bataille de plus de dix ans entre ceux qui prfraient un en-tte sobre et ceux qui voulaient le truer dinformations techniques 13 . La plupart de ces conits furent arbitrs au sein dun groupe de travail ad hoc, le MsgGroup, actif de 1975 1985 (les listes de diusion ont t inventes pour faciliter le fonctionnement du MsgGroup). John Vittal introduisit en 1975 dans son programme MSG linstruction rponse (Answer) ainsi que des outils permettant de grer le ux des messages reus. MSG fera beaucoup pour la commodit et la popularit de la messagerie. On ne savait pas encore que la messagerie tait un amplicateur dagressivit 14 . Les engueulades (aming) devinrent frquentes au sein du MsgGroup, par exemple entre ceux qui travaillaient la normalisation des enttes, ou encore entre ceux qui taient pour ou contre les outils qui permettent chaque instant de savoir qui est en ligne. Par ailleurs des lecteurs sousquaient de messages conus comme des plaisanteries. Kevin MacKenzie, soucieux de retrouver lexpressivit qui pondre le langage oral, proposa en avril 1979 de complter la ponctuation par le symbole :-) . En 1981 le protocole de transfert de messages (MTP) (Message Transfer Protocol) inclus dans FTP ne susait plus. John Postel mit au point SMTP (Simple Message Transfer Protocol) qui traite lenvoi des messages et leur transfert du serveur de lexpditeur au serveur du destinataire. La premire version de POP (Post Oce Protocol), qui permet au destinataire de retirer ses messages sur le serveur aprs stre identi, fut publie en 1984. Dans le courant des annes 1980, le MsgGroup devint de moins en moins productif et nalement il disparut : il avait fait son travail. La messagerie existait telle que nous la connaissons aujourdhui, avec toutes ses possibilits et aussi avec les problmes de savoir-vivre quelle pose et qui ne sont pas encore matriss (voir par exemple Harmon [79]). Cette innovation inquita lUS Postal Service. Certes le volume des messages restait trs infrieur celui du courrier sur papier mais son taux de croissance tait impressionnant et, ds 1976, la messagerie commenait tre utilise en dehors du cercle des chercheurs. Une tude dArthur D. Little disait quelle absorberait en quelques annes 30 % du courrier urgent. En 1979, le Postal Service tenta de la concurrencer en orant un service hybride inspir du tlgraphe : les messages transiteraient dun bureau de poste lautre pendant la nuit, seraient imprims larrive, puis livrs domicile par porteur le lendemain matin. Ce projet coteux et bizarre, mais signicatif de la rigidit des grosses institutions, fut bientt abandonn. 13. Certains voulaient introduire dans len-tte non seulement le nom de lexpditeur et la date denvoi, mais aussi le nombre de caractres, des mots cls, le niveau de scurit, lidentit de la machine etc. Une partie de ces informations se trouve, aujourdhui, dans len-tte cach de nos messages (pour les lire avec Outlook il faut choisir Options dans le menu Achage du message). 14. The speed of e-mail promoted aming (Hafner et Lyon [123] p. 216). 346 CHAPITRE 10. LA CONQUTE DE LUBIQUIT Certains des ingnieurs qui coopraient la conception de lArpanet staient, dans leur temps libre, passionns pour les jeux de socit Donjon & Dragon , mondes imaginaires o chacun joue un rle de son invention. Lun dentre eux, Will Crowther, travaillait BBN. Ctait par ailleurs un amateur de splologie. Pour amuser ses enfants il modlisa en 1976 un rseau de souterrains et y plaa une version simplie de Donjon & Dragon quil baptisa Adventure . Il abandonna bientt ce brouillon crit en quelques week-ends mais une copie fut retrouve par Don Woods sur un ordinateur de Stanford. Woods, aprs avoir retrouv Crowther au PARC par une recherche sur la messagerie, obtint le code source et lautorisation de le modier. Il perfectionna le jeu et selon la plus pure tradition du logiciel libre le mit disposition sur lordinateur du laboratoire dintelligence articielle de Stanford. Les copies dAdventure se multiplirent sur lArpanet et de nombreux joueurs sy consacrrent avec passion. Dcouvrir que lon pouvait non seulement travailler, mais jouer avec un ordinateur suscitera de nombreuses vocations de programmeur (Bennahum [10]). LArpanet contribua ainsi la naissance de lindustrie du jeu sur ordinateur, et mme du jeu en rseau. 10.1.7 Vers lInternet Pour construire lArpanet, la solution avait consist louer des lignes tlphoniques AT&T. Mais lARPA chercha diversier les modes de transmission. En 1969, Bob Taylor avait accord un budget lAlohanet, rseau cr par Norman Abramson luniversit dHawa et qui utilisait la transmission hertzienne. Une version radio de lArpanet fut dploye aprs 1972. Si lon voulait utiliser la radio pour transmettre des paquets de donnes entre des sites loigns, en particulier les sites mobiles comme les bateaux ou les chars de combat, la meilleure solution serait de passer par les satellites de tlcommunications. Il en rsulta la mise au point du rseau Satnet. Mais chaque rseau de transport - lignes tlphoniques, radio, satellite doit obir des contraintes physiques qui lui sont propres. Il en rsultait des spcications direntes de la taille des paquets, des dlais de retransmission en cas dchec etc. Il fallait quune mme communication pt emprunter ces divers rseaux sans que les ordinateurs qui voulaient communiquer naient se soucier de ces complications. La diversication des rseaux ntait pas seulement technique mais aussi gographique. En France, Louis Pouzin avait cr Cyclades pour relier les universits. Donald Davies avait lanc un rseau de commutation de paquets en Grande-Bretagne. Un International Network Working Group (INWG) fut donc cr en 1972 pour organiser linterconnexion des divers rseaux travers le projet Concatenated Network, ou Catenet. En 1973, lARPA cra cette n un Internetting Project . Il fallait remplacer le Network Control Protocol (NCP) de lArpanet par un protocole permettant de communiquer travers plusieurs rseaux dirents. Larticle de Vint Cerf et Bob Kahn de mai 1974 [96] dnit le 10.1. NAISSANCE DU RSEAU 347 Transmission Control Protocol (TCP qui deviendra ensuite TCP/IP, voir page 340). Chaque rseau pourrait tre exploit indpendamment, selon son propre protocole et par ses propres oprateurs ; des passerelles (gateways) prendraient en charge la communication entre rseaux dirents et garantiraient la continuit de la communication dun bout lautre. Lastuce tait de faire assurer la abilit de la communication par les ordinateurs metteur et destinataire, le rle du rseau tant seulement de transporter les datagrammes. * * la n des annes 1960, la guerre du Vietnam avait suscit entre larme amricaine et la socit civile des tensions qui se manifestaient vivement dans les universits. On souponnait larme dutiliser lArpanet pour collecter des informations et cher les opposants, ou encore pour des recherches sur lutilisation stratgique de larme nuclaire. Par ailleurs lexploitation du rseau se compliquait en raison de sa croissance. Larme se dsengagera donc progressivement de lArpanet, le laissant voluer vers lInternet selon un processus qui comportera quelques pisodes paradoxaux. Il fallait ainsi trouver un sous-traitant pour assurer lexploitation quotidienne du rseau, mais avant de lcher la main larme voulut sassurer quelle ne perdrait pas tout contrle sur une structure qui pouvait avoir un intrt stratgique. La responsabilit du rseau quitta donc la DARPA en 1975 pour passer la DCA, Defense Communications Agency , organisme purement militaire qui, de surcrot, partageait le scepticisme dAT&T envers la commutation de paquets. Une bureaucratie de gnraux et de colonels sinstalla, prescrivant en dtail et par crit ce quil fallait faire et comment le faire. Il tait naturel de passer BBN le contrat relatif lexploitation du rseau mais BBN tait entre en conit avec la DARPA en refusant de communiquer le code source de lIMP, ce qui gnait beaucoup ceux qui devaient corriger les dysfonctionnements du rseau. Ce code ayant t nanc par le budget fdral, la revendication de BBN parut excessive. La DARPA menaa de lui couper tous ses contrats. BBN accepta enn de fournir pour une rmunration symbolique le code source qui en voudrait ; la DCA lui cona alors lexploitation oprationnelle du rseau. En 1975, les spcications techniques de TCP/IP sont disponibles ; Vint Cerf arrive la DARPA en 1976 pour prendre la responsabilit de linterconnexion des rseaux Arpanet, Satnet et radio, projet nomm ARPA Internet . En octobre 1977 cette interconnexion fonctionnait. * * La NSF (National Science Foundation), cre en 1950 pour promouvoir le progrs scientique en nanant la recherche fondamentale et la formation, avait ds 1974 compris lintrt dun rseau pour laccomplissement de sa mission. Mais pour disposer dun site Arpanet une universit devait avoir un contrat avec la DARPA sur des projets de recherche nancs par la Dfense. Un site Arpanet cotait plus de 100 000 $ par an cause du cot des liaisons loues. En 1979, 120 Computer Science Departments taient en 348 CHAPITRE 10. LA CONQUTE DE LUBIQUIT place dans les universits amricaines mais celles-ci nexploitaient que 15 des 61 sites Arpanet. Luniversit risquait donc de se scinder en deux, une cloison se crant entre celles qui taient connectes et celles qui ne ltaient pas. Larry Landweber, de luniversit du Winsconsin, proposa de crer un rseau ouvert la recherche, luniversit et lindustrie en louant des liens Telenet, liale de BBN qui exploitait un rseau de commutation de paquets plus lent que lArpanet mais moins coteux. En 1980, la NSF accepta de nancer pour cinq ans un Computer Science Research Network (CSNET). En 1986, pratiquement tous les dpartements dinformatique des universits et beaucoup de centres de recherche privs taient connects au CSNET et le cot de son exploitation tait quilibr par les redevances de ses utilisateurs. lexemple du CSNET, dautres rseaux se mirent en place dans les annes 1980 : BITNET ( Because Its Time Network ) entre les systmes IBM ; UUCP ( Unix-to-Unix Copy Program ) aux Bell Labs ; SPAN ( Space Plasma Analysis Network ) la NASA, et divers rseaux universitaires en Europe et au Canada. Ces rseaux communiquaient en utilisant TCP/IP. On commena alors utiliser le terme Internet pour dsigner linterconnexion mondiale des rseaux TCP/IP. Lindustrie des routeurs prit son essor. En 1985, la NSF accepta de construire entre cinq ordinateurs rpartis sur le territoire amricain la dorsale NSFNET, rseau haut dbit auquel les rseaux rgionaux des universits pourraient se connecter (il est conomiquement ecace dorganiser un rseau en plusieurs niveaux, le niveau fdrateur fournissant le dbit le plus lev : une dorsale permettait de diminuer le cot du rseau). Sa disponibilit suscita la cration de plusieurs rseaux rgionaux : NYSERNET New York, CERFnet en Californie etc. La NSF nanait les premires annes dexploitation dun rseau universitaire, aprs quoi chaque universit devait payer 20 000 50 000 $ par an pour une connexion haut dbit. Il fallait identier les ordinateurs connects lInternet. Le Domain Name System (DNS), dni en novembre 1983, proposa une structure dadressage hirarchique. Sous la pression de la DARPA ce systme fut adopt par lensemble des acteurs en janvier 1986, les sept domaines de haut niveau tant edu, com, gov, mil, net, org et int. En 1989, lInternet dmarre au plan conomique 15 . TCP/IP simpose dans le monde entier : lInternet nest plus une constellation dordinateurs centre sur lArpanet mais un ensemble de rseaux connects la dorsale du NSFNET, vingt-cinq fois plus rapide que lArpanet et beaucoup plus commode. LArpanet ntait plus dsormais que lun des rseaux Internet de la DARPA. Il ne restait qu dbrancher lun aprs lautre les IMP pour faire basculer chaque ordinateur vers un des rseaux rgionaux de lInternet. la n de 1989 ce fut chose faite, non sans quelque nostalgie. 15. We started looking at the network statistics and realized we had a rocket on our hands , Nous nous mmes regarder les statistiques de trac, et ralismes alors que nous tenions une fuse dans nos mains (Vint Cerf, cit dans Hafner et Lyon [123] p. 254). 10.2. NAISSANCE DE LA TOILE 349 En 1991 naissait la Toile (Tim Berners-Lee [11]). En 1993 apparaissait Mosaic, le premier navigateur : lInternet tait ainsi dot des facilits ergonomiques qui avaient fait dfaut lArpanet. En 1995, ladministration amricaine interrompit le nancement du NSFNET : lInternet devenait une aaire purement commerciale, rmunre par le paiement des utilisateurs aux fournisseurs daccs qui eux-mmes paient leur raccordement, ce qui nance de proche en proche une architecture base de liaisons loues, routeurs et dorsales. Lvaluation conomique prouve alors que lInternet est viable grce la simplicit de larchitecture que permet le protocole TCP/IP et la baisse tendancielle du cot des quipements lectroniques 16 . Cette baisse facilite laccs lInternet dune population dutilisateurs qui slargira, au del du cercle des spcialistes de linformatique, universitaires et chercheurs, pour inclure potentiellement lensemble de la population et lui fournir des services multimdia. De mme quun cintre sert construire la vote qui, une fois pose, tient toute seule, lArpanet a servi construire un tre nouveau, techniquement ecace et conomiquement viable. Les projets de Licklider, utopiques au dbut des annes 1960, taient dans les annes 1990 devenus une ralit. Les institutions, sceptiques dans un premier temps, se rallieront lune aprs lautre ce nouveau mdia - mais elles devront sy adapter. 10.2 Naissance de la Toile Computers help if we use them to create abstract social machines on the Web : processes in which the people do the creative work and the machine does the administration. (Tim BernersLee [11] p. 172). La Toile consiste en la fusion des apports de lhypertexte et de lInternet. Avant la Toile, lhypertexte existait, mais seulement lintrieur dun mme corpus de documents ; lInternet existait, mais il ne permettait pas la navigation commode dans un ensemble de documents. Pour les faire fusionner il a fallu btir un dice technique comportant trois lments : lURL ( Uniform Resource Locator , adresse unique dun document) ; HTML ( Hypertext Markup Language ), langage simple de mise en forme des documents ; HTTP ( Hypertext Transfer Protocol ), protocole de communication pour lchange des documents. XML ( eXtensible Markup Language ) succdera ensuite HTML et enrichira la Toile en permettant darticuler les donnes structures et le langage naturel. Dans le monde du logiciel, il sest bti des dices autrement imposants ! Mais ici il sagissait de changer la faon dont les ordinateurs sont utiliss : cest du ct de lusage que se trouvait la dicult essentielle. 16. Talire et Volle [210] 350 CHAPITRE 10. LA CONQUTE DE LUBIQUIT Lorsquil tait enfant, Tim Berners-Lee avait eu une conversation avec son pre, mathmaticien, qui prparait un article sur les relations entre lordinateur et le cerveau. Lenfant en avait retir une conviction durable : lordinateur pourrait tre beaucoup plus puissant si lon pouvait le programmer de telle sorte quil puisse relier des informations que rien ninterconnecte par ailleurs . Cette conviction est lorigine de la Toile : il sagissait de mettre linformatique au service des associations dides, de cette tape obscure o lintuition prpare ttons la construction conceptuelle. Au CERN, centre de recherche sur la physique des particules, BernersLee a trouv un terrain la fois favorable et indirent. Favorable parce que lcheveau des collaborations et des expriences qui se noue au CERN pose de multiples problmes dinteroprabilit entre systmes dinformation ; aussi parce que comme dans tout bon centre de recherche il y est possible, dans certaines limites, de consacrer du temps de travail un projet que personne ne comprend. Indirent parce que mme si le CERN a utilis partir de 1991 les premires versions de la Toile il ne sest jamais passionn pour un projet qui, il est vrai, ne relevait pas de son activit principale. Le projet, dans ses premires tapes, aurait pu tre cras par un gestionnaire soucieux de recentrer les eorts du CERN sur leur cible principale ; Berners-Lee le sentait et il a su adapter son travail de sorte quil soit immdiatement utile aux projets du CERN, dt-il pour cela renoncer une dnition plus stricte ou plus logique de ses priorits. Lorsque la Toile a dcoll en 1993 elle a rencontr dautres projets (comme Mosaic, anctre de Netscape) qui voulaient la monopoliser. BernersLee a ds 1994 mis en place le W3C (World Wide Web Consortium) et dni ses rgles de fonctionnement. Il a fait cela par ttonnement, sous lempire de la conviction ci-dessus et aussi dun idal qui est son autre moteur. Berners-Lee na pas en eet pour priorit de senrichir, ce qui surprend beaucoup les Amricains. Il sest donn pour but de faire de la Toile un lieu (purement logique, non situ dans lespace) quip de tout ce qui peut faciliter le travail coopratif. Il estime ncessaire dadapter lordinateur aux exigences de la pense : il faut que la machine dmarre instantanment et que la recherche sur la Toile ramne immdiatement linformation voulue de telle sorte que la pense puisse rebondir selon son propre rythme ; il faut que lhypertexte permette de suivre les associations dides qui sont le terreau de la rexion. 10.3 Lire et publier sur la Toile Berners-Lee voudrait que lon pt disposer sur la Toile non seulement dun texte, mais de ses diverses versions et des commentaires qui lui ont t apports. Disposer de la version nale dun texte, cest bien. Mais disposer aussi des annotations dposes sur ce texte par divers commentateurs, ou de ses versions provisoires, est-ce vraiment mieux ? Un texte nest lisible que si lon consent une perte en information : limprim est plus lisible quun manuscrit et il ne porte pas linformation quapportait lcriture manuscrite. 10.3. LIRE ET PUBLIER SUR LA TOILE 351 Lorsque nous aurons lu un texte, ses annotations, ses versions successives, que restera-t-il de la journe de travail? Lorsquon parle de travail coopratif il faut dabord en concevoir la forme la plus simple, qui est le dialogue entre auteur et lecteur. Or depuis que les hommes savent parler - un conteur est un auteur - matrisent-ils ce dialogue? Savoir parler, savoir crire, savoir lire : ces trois savoirs lnonc si simple recouvrent en fait des exigences sans limites. Il faut non seulement savoir parler, mais savoir grer sa parole ; non seulement savoir lire, mais grer son activit de lecture. Le Web smantique auquel aspire Berners-Lee pose donc des problmes de savoir-vivre autant que de savoir-faire. Il reste dnir une hygine de la Toile, attentive au rythme de la pense, aux conditions de la concentration, la formation des images centrales autour desquelles sarticulent reprsentations et concepts. Comment faire pour que la Toile nous assiste sans nous abrutir ? Au zapping qui fait surfer dune page lautre sans lire et qui suscite lcurement, ne prfrons-nous pas la recherche des rares textes qui mritent une lecture attentive, lente et concentre? Berners-Lee nvoque pas ces questions-l ; mais personne noserait reprocher Gutenberg de ne pas avoir parl des problmes que soulve la diusion des livres, le choix des lectures, la gestion dune mmoire que limprim accable autant quil la soutient. Le livre articule divers acteurs : auteur, diteur, imprimeur, distributeur, libraire, lecteur, critiques littraires, historiens de la littrature, professeurs, jury des prix, journalistes, spcialistes du droit dauteur etc. Tout ce monde est reli par des rapports conomiques et symboliques. La Toile nest pas plus spontane que le livre ; elle a besoin de qualit ditoriale, de critiques, danimateurs qui puissent fournir lutilisateur des points de repres. Les textes ne sont pas de valeur quivalente, tant en ce qui concerne lcriture que la pense. Des institutions (non autoritaires, certes) seront ncessaires pour faciliter son utilisation, tout comme le W3C a t ncessaire pour faciliter son closion. Certains se plaignent de la mauvaise qualit des informations que lon trouve aujourdhui sur la Toile. Ils ont la fois tort et raison. Quand on utilise un moteur de recherche comme www.google.fr, et si lon tape des mots cls bien choisis, arrivent plusieurs dizaines dURI 17 . On clique sur ces adresses et cest comme si lon fouillait une poubelle : on trouve lquivalent dune chaussure use, dun journal de la veille, dune chose innommable et visqueuse puis pouf ! une pice dor - cest--dire la rponse la question que lon se posait - et cette vnement fait la dirence entre la Toile et une poubelle : vous pourriez fouiller longtemps des poubelles, vous ny trouverez pas souvent des pices dor. Il est vrai que parfois on ne parvient pas trouver ce que lon cherche. Il est impossible ce jour de trouver sur la Toile le contenu de louvrage History of Programming Languages, Addison-Wesley 1981, qui rend compte 17. Uniform Resource Identier. 352 CHAPITRE 10. LA CONQUTE DE LUBIQUIT de la confrence HOPL de lACM en 1978 et dcrit notamment les origines de Fortran, Cobol et LISP : lACM diuse une abondante documentation, mais pas celle-l : les contenus des ouvrages ne sont pas mis sur la Toile . Ainsi lon trouve sur la Toile des commentaires, parfois errons, mais il est dicile dy trouver certains textes originaux. Cest sans doute une question de droits dauteur. Il est pourtant tout naturel de mettre du contenu sur un site Web ! O le mettre sinon? Sur des tagres? Dans la tte de lauteur ? Mes ides , qui sont dailleurs souvent celles que dautres mont suggres, je ne les considre pas comme ma proprit mais comme un ux dont je suis le modeste transmetteur ; et un ux ne prsente dintrt que sil circule. Il faut dailleurs relativiser cette question des droits dauteur. Que rapporte son auteur un livre sur lequel il aura su pendant des mois, un livre de rexion qui, tant srieux, na pas les caractristiques favorables la grosse vente? Il sera imprim un petit millier dexemplaires dont quelques centaines seront vendus. Sil se vend 30 e et si lauteur a 10 % de droit dauteur, il lui reviendra 300 e par centaine de livres vendus et ce sera un grand succs sil lui rapporte 1 500 e par an pendant deux ans. Compar au prix de journe dun consultant, et compte tenu du temps que lon doit consacrer lcriture dun livre, cest autant dire rien. On ne publie pas un livre srieux, sur un sujet auquel on a longuement rchi, pour largent que cela rapporte mais pour mettre en circulation des ides que lon croit utiles et pour lesquelles on estime devoir militer. Or ldition sur papier est de ce point de vue un vecteur peu ecace. Votre livre sera publi parmi des milliers dautres ; il ne sera prsent sur les devantures des librairies, dans les rayons, que pendant les semaines qui suivent sa publication. Il nexistera donc sur le march que durant la courte priode o il constitue une nouveaut. Il en est de mme des articles : vous publiez dans une revue, fort bien ; ds que le numro suivant paratra, votre article commencera jaunir sur les tagres. Quil sagisse dun livre ou dun article, le rendement de limprim en termes de communication est trs limit. Cest pourquoi il est dicile de comprendre la superstition qui empche les auteurs, les diteurs, de mettre leurs textes sur la Toile. Croient-ils quils en vendront moins? Cest tout le contraire, si lon pense des essais qui de toute faon ne se diuseraient qu quelques centaines dexemplaires. Les moteurs de recherche maintiennent le texte en vie, le signalent aux curieux, aux chercheurs. Jai particip une runion chez les Verts o lon parlait de la diusion de textes gratuits sur la Toile. Tous disaient quil fallait lencourager ; certains soutenaient mme que le caractre individuel de lcriture tait une ction et idalisaient la pratique mdivale de lanonymat des artistes. Plusieurs dentre eux avaient cependant publi des livres et des articles. Et toi, leur ai-je demand, as-tu mis tes travaux sur la Toile? Non? Quest-ce qui ten empche ? Les rponses, embarrasses, furent du genre Je ne my connais pas assez en informatique . Allons donc ! quiconque sait taper un texte peut utiliser FrontPage, ou lun de ces logiciels si commodes dont on se sert pour publier des blogs. 10.3. LIRE ET PUBLIER SUR LA TOILE 353 Revenons sur le caractre individuel de lcriture. Si lauteur est porteur dun ux qui le traverse plutt que son crateur vritable, il ne faut pourtant pas gommer toute rfrence son individualit. Un auteur ne se comprend bien que si lon prend le temps dentrer dans son langage, son vocabulaire, son orientation ; pour interprter ses textes, il faut se placer dans son monde mental. Le dialogue entre le lecteur et lauteur est le but principal et mme unique de lcriture, mme sil se droule pratiquement toujours linsu de lauteur 18 . Tous ceux - consultants, journalistes, crivains, philosophes, chercheurs : penseurs en un mot - qui mettent en forme des ides et crent ainsi du contenu devraient le mettre disposition sur la Toile en utilisant la GNU Free Documentation License. Les diteurs devraient mettre sur leur site Web, en libre accs, le texte intgral et original des textes fondamentaux dune discipline. Cela leur ferait honneur ainsi quaux auteurs. Les diteurs de revues de faible tirage devraient mettre lintgralit des articles sur la Toile : ce lectorat dmultipliera leur inuence et celle-ci fera nalement crotre le nombre de leurs abonns, car il est plus agrable de lire sur papier que sur lcran et limpression cote plus cher quon ne le pense 19 . 18. La lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honntes gens des sicles passs (Ren Descartes, Discours de la Mthode [46]). Cependant Marcel Proust, pour qui la relation avec autrui tait douloureuse, a dit son dsaccord avec Descartes dans sa prface de 1905 la traduction de Ssame et les Lys de Ruskin : il trouvait dans la lecture non pas un auteur avec qui converser, mais une source dmotions intimes : cest une bonne illustration de la profondeur laquelle senracine la diversit des points de vue. 19. Une cartouche pour imprimante laser cote de lordre de 100 e et permet dimprimer de lordre de 2 500 pages ; une ramette de 500 feuilles cote de lordre de 5 e. Limpression dun livre de 500 pages reviendra donc 25 e sans tenir compte de lamortissement de limprimante elle-mme, ce qui quivaut au prix du livre. 354 CHAPITRE 10. LA CONQUTE DE LUBIQUIT 10.4 Annexe : Rseaux et protocoles Dans un tablissement dune entreprise, les micro-ordinateurs sont connects un rseau (le rseau local de PC ou RLPC (en anglais LAN pour Local Area Network ). Ces ordinateurs peuvent sur le RLPC communiquer entre eux, avec des serveurs de mmoire et de traitement, des imprimantes et des routeurs (serveurs de communication) leur permettant daccder au reste du monde. Pour faire communiquer des ordinateurs, on peut imaginer une commutation de circuit comme pour le tlphone : la communication entre deux ordinateurs aurait lieu sur un circuit tabli et rserv la demande. Des raisons conomiques militent cependant pour dautres choix qui ont donn naissance des rseaux comme Ethernet ou Token Ring . Leur principe est que tous les ordinateurs mettent leurs trames sur un mme canal de transmission, et que les destinataires reconnaissent les trames qui les concernent. Les ordinateurs qui communiquent sur un RLPC sont alors dans la mme situation que des personnes places dans une mme pice et entretenant plusieurs conversations la fois. Les protocoles se distinguent par la faon dont ils rglent les problmes que cela pose : comment distribuer le droit la parole ? Comment faire si deux personnes parlent ensemble, ce qui empche de comprendre ce quelles disent? Peuvent-elles continuer parler lorsque cette collision se produit, ou doivent-elles se taire ds quelles saperoivent du problme? Les performances permises par chaque protocole dpendent des rgles adoptes. 10.4.1 Largeur de bande, dbit utile et overhead Le canal de transmission se caractrise par sa largeur de bande 20 , ou mieux son dbit, exprim en bits ou en octets par seconde 21 . Sur un rseau Ethernet, le dbit le plus courant est de 10 Mbit/s mais des versions plus rapides existent (voir page 360). Selon le protocole, une trame peut mesurer de 72 1518 octets. La dure dmission de la trame est fonction inverse du dbit sur le rseau. Le dbit utile est gal au nombre de bits que le rseau peut transmettre par seconde sans collision : cest une fraction du dbit total. Pour calculer la dure dun transfert de chier il faut soustraire ce dbit utile l overhead provoqu par le dcoupage du chier en trames ainsi que par ladjonction au contenu 20. Lexpression largeur de bande concerne les circuits analogiques, dont la capacit de transport se mesure selon la largeur de lintervalle de frquences quils sont capables de transporter sans dformation (plus prcisment, avec une dformation qui reste infrieure un seuil conventionnel). On lutilise aussi, par contigut linguistique, pour dsigner le dbit sur un rseau numrique. Cest selon une approximation analogue que lon appelle modems les adaptateurs dun rseau numrique, par exemple sur les liaisons ADSL. 21. Avant 1975 byte pouvait dsigner un paquet de bits de taille quelconque : Knuth ([105], vol. 1 p. 125) utilise ainsi pour lordinateur MIX un byte de six bits. Vers 1975 byte a pris le sens d octet quil a aujourdhui, soit huit bits. Il ne faut pas confondre byte et bit ! 10.4. ANNEXE : RSEAUX ET PROTOCOLES 355 utile des adresses et contrles. De tout cela rsulte que le dbit utilisable pour transporter du contenu nest quune fraction du dbit physique oert par le rseau. Cette fraction sera dautant plus leve que le protocole est plus performant. On peut analyser les performances permises par chaque protocole en partant des lois probabilistes des les dattente. Appelons dure de trame la dure (fonction inverse du dbit) de lmission dune trame par un ordinateur, notons G le nombre moyen de trames mises pendant une dure de trame. Supposons que le nombre des trames mises pendant une dure de trames obit la loi de Poisson, qui rend compte du processus darrive dans une le dattente. La probabilit que le nombre des trames mises pendant une dure de trames soit gal k est alors : P (k ) = Gk eG k! k (Nota Bene : si lon se rappelle que eG = G! , on vrie aisment k=0 k que P (k ) = 1 et que kP (k ) = G : le nombre moyen des trames k=0 k=0 mises pendant une dure de trame est donc bien gal G). Nous prsenterons ci-dessous les deux protocoles de transmission sur rseau local qui ont t historiquement les premiers : Aloha et Aloha discrtis . tant simples, ils ont lavantage de se reprsenter facilement sous forme mathmatique ; la dmarche qui a permis de passer du premier au second donne un bon exemple du type de raisonnement que font les concepteurs de protocoles. Nous prsenterons ensuite les protocoles qui leur ont succd et qui sont utiliss aujourdhui. 10.4.2 Aloha Le premier protocole de rseau local, nomm Aloha , a t mis au point en 1970 par Norman Abramson [2] luniversit dHawa. Il voulait assurer la communication entre des tablissements de luniversit situs sur des les loignes les unes des autres. Le principe de ce protocole est que tous les ordinateurs mettent en mme temps, reoivent en mme temps, donc communiquent en mme temps sur la mme bande de frquence. Il sagit dune conversation plusieurs, principe oppos celui de la commutation de circuit qui procde en allouant chaque conversation des ressources cloisonnes les unes par rapport aux autres. Lmetteur dcoupe le message en trames comportant ladresse du destinataire et un numro dordre. Les ordinateurs reoivent toutes les trames mises sur le rseau et trient celles qui leur sont destines en lisant les adresses. Le destinataire reconstitue le message en ouvrant les trames ainsi tries pour en extraire le contenu et le ranger dans lordre aprs celui des trames prcdentes. Cependant si deux ordinateurs mettent une trame en mme temps, il y a collision : le signal mis dans la bande de frquence est incomprhensible. Il faut alors rmettre. 356 CHAPITRE 10. LA CONQUTE DE LUBIQUIT Notons la dure de trame. Pour quune trame ne provoque pas de collision, il faut quaucun autre ordinateur ne commence mette pendant une dure gale 2 (gure 10.5). Fig. 10.5 Succession des trames dans Aloha En supposant que le nombre dordinateurs soit grand, la probabilit pour quil ny ait pas de trame mise pendant la dure est P (0). Or P (0) = eG . La probabilit pour que deux vnements indpendants se produisent tant gale au produit de leurs probabilits, la probabilit pour quil ny ait pas de trame mise pendant deux dures successives est P 2 (O) = e2G . Notons S le nombre moyen de trames utiles (cest--dire mises sans collision) pendant une dure de trame. Pour quil ny ait pas collision, il faut que pendant deux dures de trame un seul ordinateur mette une trame, les autres restant silencieux. Comme en moyenne G trames sont mises par dure de trame, S = Ge2G . La forme de cette fonction est indique par la gure 10.6. S atteint son maximum, gal 0,18, pour G = 0,5. Fig. 10.6 Rendement du protocole Aloha Cette fonction mrite un examen attentif. Lorsque G est trs petit, cest-dire lorsque le nombre de trames mises par dure de trame est trs faible, S est gal G : le rseau ntant pas encombr, les trames passent toutes sans collision. Si G crot, la probabilit de collision augmente : S devient donc infrieur G. Le maximum de S est atteint lorsque G = 0,5, cest--dire lorsque sur le rseau une trame est mise en moyenne pour deux dures de trame. Alors 10.4. ANNEXE : RSEAUX ET PROTOCOLES 357 S = 0,18 : en moyenne seules 36 % (= 0,18 / 0,50) des trames mises passent sans collision. Le nombre de trames utiles par dure de trame tant 0,18, le rseau peut vhiculer des donnes pendant 18 % de son temps dutilisation. Ce taux est un maximum : le dbit disponible pour le transport des donnes est gal au plus 18 % du dbit physique du rseau. Si G crot au del de 0,5, le nombre de collisions crot encore et le nombre de trames utiles dcrot. Pour des valeurs importantes de G, S sera trs faible : le nombre de collisions est tellement grand que le nombre des trames utiles devient trs petit 22 . Aloha discrtis En 1972, Roberts (Roberts [174]) mit au point une version perfectionne du protocole Aloha : une horloge installe sur le rseau met un signal la n de chaque dure de trame. Un ordinateur naura le droit dmettre quau reu du signal de lhorloge : au lieu dmettre une trame ds quil en a envie, il doit donc attendre le prochain signal. Une collision se produira si deux ordinateurs ont eu envie dmettre pendant une mme dure de trame, car ils mettront ensemble au reu du signal dhorloge (gure 10.7). Fig. 10.7 Succession des trames dans Aloha discrtis Lastuce de ce protocole, cest de diminuer la dure du silence ncessaire pour viter la collision. Cette dure tait de 2 avec Aloha, elle devient de seulement avec Aloha discrtis . Ce perfectionnement a cependant un cot : il faut installer une horloge sur le rseau et mettre sur chaque ordinateur le dispositif lui interdisant dmettre si ce nest au reu du signal de lhorloge. On trouve alors : S = GeG Le maximum de S est atteint pour G = 1 et il vaut 0,37. Aloha discrtis est ainsi deux fois plus ecace quAloha, puisquil permet dutiliser jusqu 37 % du dbit physique du rseau (gure 10.8). 10.4.3 Carrier Sense Multiple Access Avec Aloha, lordinateur met une trame ds quil en ressent le besoin. Or il est possible dviter certaines collisions si lon fait en sorte que chaque 22. Certains trouvent surprenant que S ne devienne pas nul lorsque G > 1, puisque alors il y a plus dune trame mise par dure de trame : cest que G est un nombre moyen, et donc pendant certaines dures de trame il peut y avoir moins dune trame mise mme si G > 1. 358 CHAPITRE 10. LA CONQUTE DE LUBIQUIT Fig. 10.8 Comparaison des rendements dAloha et dAloha discrtis ordinateur coute ce qui se passe sur le rseau avant dmettre, et vite dmettre lorsque le rseau est occup : cest comme si, dans une conversation plusieurs, la rgle tait que tant que quelquun parle les autres se taisent. On distingue plusieurs types de protocoles CSMA (1975), tous plus ecaces que les protocoles Aloha : CSMA persistant : lcoute est continue et lordinateur met ds que le rseau est disponible. Il y aura toutefois collision si deux ordinateurs ont attendu ensemble que le rseau soit disponible, parce quils mettront chacun leur trame en mme temps. CSMA non persistant : lordinateur qui a trouv le rseau occup reprend son coute aprs un dlai alatoire. Ceci permet de corriger le dfaut prcdent. CSMA p-persistant : le temps est divis en intervalles, comme avec Aloha discrtis . Si un ordinateur veut mettre, il coute pour savoir si le rseau est encombr. Il met avec une probabilit p si le rseau est libre, et reporte lmission un intervalle suivant avec une probabilit 1 - p. Le processus continue jusqu ce que la trame soit mise. Carrier Sense Multiple Access with Collision Detection (CSMA-CD) : lorsquil y a collision, les dessins de trames se superposent dans lespace hertzien et engendrent un signal incomprhensible pour les rcepteurs. La dtection de collision vise limiter la dure de ce phnomne : lmetteur coute ce qui se passe sur le rseau, et ds quune collision se produit il interrompt immdiatement lmission de la trame. Un rseau sur lequel est utilis un protocole CSMA-CD sera donc ncessairement chaque instant dans lune des trois situations suivantes : silence ; trame en cours de transmission (pendant une dure de trame) ; collision en cours (pendant une courte dure). 10.4. ANNEXE : RSEAUX ET PROTOCOLES 359 10.4.4 Ethernet Le rseau Ethernet utilise un protocole CSMA-CD. Tout appareil connect au rseau est appel nud , quil sagisse dun poste de travail, dun serveur (de chier, dimpression, de communication etc.) ou dune imprimante. Chaque nud est quip dune carte Ethernet installe sur lun de ses slots dextension. Chaque carte a une adresse sur le rseau. Les cartes Ethernet des nuds sont raccordes chacune par un coupleur ( transceiver ) une ligne de transmission appele bus 23 . Quand un nud veut envoyer des donnes un autre nud, sa carte coute le bus pour sassurer quaucun signal nest en cours de transmission ; si le rseau est silencieux, elle met sa trame sur le bus. La trame comprend les adresses de lmetteur et du destinataire, les donnes transmettre, enn des octets servant la dtection derreur. Chaque nud examine ladresse du destinataire. Si la trame ne lui est pas destine, il lignore. Si la trame lui est destine, il lit les donnes, vrie quil ny a pas eu derreur, et envoie un accus de rception lmetteur qui peut alors envoyer la trame suivante. Si deux nuds mettent un message simultanment, la collision entre les trames provoque un signal dinterfrence qui se propage sur le bus et qui est reconnu par les metteurs. Le premier metteur qui dtecte la collision met un signal indiquant celle-ci aux autres nuds. Les transmissions sont alors arrtes ; les nuds qui veulent mettre doivent attendre une dure alatoire avant de chercher mettre de nouveau. Le processus se rpte jusqu ce quun nud puisse mettre une trame sans quil ny ait de collision. 10.4.5 Protocoles sans collision Pour amliorer le rendement du rseau, une autre possibilit est de faire en sorte quil ne puisse jamais se produire de collision. Chaque ordinateur peut tour de rle utiliser un droit mettre : cest comme si, dans une conversation plusieurs, on faisait un tour de table. Le rseau doit alors supporter les dlais dus la circulation du droit mettre. Basic Bit-Map On passe les ordinateurs en revue pendant une priode de contention durant laquelle ceux qui souhaitent mettre sont nots. Puis chaque candidat lmission met une trame, dans lordre des demandes. 23. Dans un ordinateur ou dans un rseau, un bus est un support de transmission sur lequel des signaux sont mis ou reus par chacun des lments qui lui sont raccords. Seuls les nuds auxquels les signaux sont adresss les traitent eectivement ; les autres les ngligent. Daprs Rosch [176], bus vient de la ressemblance avec les autobus que des passagers peuvent prendre ou quitter chaque arrt. Dans un rseau, le bus relie des ordinateurs ; lintrieur dun ordinateur, le bus relie la carte mre avec les cartes insres dans les slots dextension (lecteurs de disques durs ou de CD-Roms, adaptateurs graphiques, cartes son etc.). 360 CHAPITRE 10. LA CONQUTE DE LUBIQUIT Les divers Ethernets Le dbit dun rseau Ethernet est de 10 Mbit/s (Ethernet), 100 Mbit/s (Fast Ethernet) or 1000 Mbit/s (Gigabit Ethernet) (il sagit du dbit physique : le dbit utile est plus bas en raison de loverhead et des collisions). LEthernet standard (10Base), nomm aussi Thick Ethernet , utilise un cble coaxial qui peut parcourir 500 m sans rpteurs. Le raccordement dun PC se fait en insrant un coupleur ( transceiver ) dans le cble coaxial ; le transceiver est lui-mme raccord la carte Ethernet du PC par un cble. Le Thin Ethernet (10Base2) utilise un coaxial plus n et plus facile utiliser, mais dont la porte est limite 200 m par segment. Les connecteurs sont en forme de T et le coupleur est incorpor la carte du PC. LEthernet sur paire torsade (10BaseT) utilise le cblage tlphonique avec des connecteurs standard RJ-45 ; le cblage en toile du rseau tlphonique suppose linstallation de hubs. LEthernet rapide ( Fast Ethernet , ou 100BaseT) est analogue, mais utilise deux paires torsades. LEthernet sur bre optique (10BaseF et 100BaseFX) est insensible lenvironnement lectromagntique et permet des segments de 2 km. Token Ring et Token Bus Supposons les ordinateurs rangs sur un rseau circulaire. Un bref message, le jeton ( token ) passe dun ordinateur lautre. Le dtenteur du jeton a le droit dmettre une trame sil en a besoin. Le rseau ne peut transporter quun message la fois. Les nuds du rseau Token Ring sont connects par un adaptateur un bus en forme de boucle. Le jeton circule continuellement sur cette boucle. Chaque adaptateur lit le jeton son passage. Le nud qui veut mettre modie le code du jeton pour signaler quil est utilis et lui ajoute une trame comportant ladresse du destinataire et quelques octets servant la dtection derreur. Pour viter la dgradation du signal due la transmission, chaque nud comporte un rpteur qui rgnre la trame au passage. Chaque nud examine le jeton lorsquil le reoit et lit ladresse du destinataire. Le nud qui la trame est destine en fait une copie et la renvoie sur le rseau. La trame revient lmetteur qui la supprime et remet en circulation un jeton signalant que le rseau est libre. Un protocole analogue peut tre utilis mme si les ordinateurs ne sont pas rangs en cercle : il sut que le jeton passe dun ordinateur lautre selon un ordre rgulier (Token Bus) . 10.4. ANNEXE : RSEAUX ET PROTOCOLES 361 10.4.6 Domaines dutilisation Ethernet a t invent par Robert Metcalfe et David Boggs chez Xerox en 1973. Sa version 1, mise au point par Xerox, Intel et Digital en 1980, a t utilise par lindustrie aronautique : Boeing a mont sur cette base son rseau TOP ( Technical and Oce Protocol ). Cependant sur un rseau Ethernet la dure dattente dune trame dpend dune loi de probabilit. Le caractre alatoire du dlai dmission nest pas gnant dans lindustrie aronautique ni dans les applications bureautiques o la production ne comporte pas de contraintes strictes de temps rel. Par contre elle est gnante dans lindustrie automobile o ce sont des automates qui communiquent et o les contraintes de temps rel sont donc trs fortes. General Motors avait besoin de majorer les dlais de transmission des commandes vers ses robots. La technique du bus jeton a t mise au point pour viter les collisions et matriser les dlais (rseau MAP, pour Manufacturing Automation Protocol ). Enn IBM a mis au point lanneau jeton Token Ring en 1985. Ces trois techniques ont t proposes aux organismes de normalisation qui nont pas voulu choisir entre elles puisquelles rpondaient des besoins dirents. Ils les ont donc laiss cohabiter. On utilise donc aujourdhui ces trois protocoles sur les RLPC : - Ethernet, norme IEEE 802.3 de 1983 (origine : Xerox, puis DEC), - Bus jeton (Token Bus), norme IEEE 802.4 (origine : General Motors) - Anneau jeton (Token Ring), norme IEEE 802.5 (origine : IBM). En pratique Ethernet simpose sur les rseaux locaux utilisation bureautique, Token Ring ou Token Bus tant utiliss pour des applications industrielles. Chapitre 11 Linformatique de communication Linformatique sest historiquement dveloppe autour de la saisie, du traitement et de la mise disposition de donnes structures. Mais avec le groupware , puis lIntranet, se dveloppe une informatique de communication . Il ne sagit plus alors de traiter des donnes : les ordinateurs sont utiliss pour envoyer le courrier (messagerie), partager les agendas, diuser la documentation etc. Linformatique de communication utilise certes des donnes structures (dans le carnet dadresse de la messagerie, dans les masques de saisie ou de consultation de la documentation lectronique) mais elles ne reprsentent quune faible partie du volume total de linformation manipule. Les textes envoys par message, ou consultables sur la Toile, sont crits en langage naturel. Ds lors se posent deux questions : quelles sont les potentialits de linformatique de communication, comment la mettre au service de lentreprise ? quelles doivent tre les relations entre linformatique de communication et l informatique de calcul , en dsignant par ce dernier terme linformatique consacre au traitement et la diusion des donnes structures? Pour faire le tour des potentialits de linformatique de communication, nous examinerons dabord les outils quelle comporte. 11.1 Les outils de communication Messagerie La messagerie permet entre les personnes une communication asynchrone qui bncie de la prcision de lcrit et de la souplesse du langage naturel. Elle comporte des piges car son bon usage suppose un savoir-faire et mme un savoir-vivre particuliers (voir page 387). Son insertion dans lentreprise ne peut donc pas tre immdiatement ecace : il faudra que les personnes apprennent sen servir, que son usage fasse lobjet dune animation. 362 11.1. LES OUTILS DE COMMUNICATION 363 La messagerie est aussi un moyen de communication avec le monde extrieur (clients, partenaires, fournisseurs) : les relations commerciales en sont modies. Annuaire lectronique Les adresses des utilisateurs de la messagerie sont stockes dans un annuaire lectronique ; celui-ci peut tre enrichi pour contenir galement le numro de tlphone, ladresse postale, la photographie, la description des fonctions etc. de la personne. On peut introduire dans lannuaire assez dinformations pour alimenter le prol de la personne partir duquel il sera possible de dduire ses habilitations : lannuaire devient alors le pivot de la gestion des droits daccs au systme dinformation. Agenda partag Lagenda lectronique permet aux personnes dorganiser leur emploi du temps ; rpliqu sur un ordinateur de poche, il remplace avantageusement lagenda papier. Mis en rseau, il facilite lorganisation des runions et la prise de rendez vous par une assistante ou un collgue. Son bon usage suppose, comme celui de la messagerie, lacquisition dhabitudes nouvelles. Documentation lectronique La documentation lectronique remplace avantageusement la documentation sur papier : elle permet de mettre disposition sans dlai des textes jour, elle vite les oublis que peut comporter la diusion du papier et lempilage de notes qui modient les versions antrieures, elle compense dans une certaine mesure lingalit qui existe entre les tablissements de lentreprise (directions rgionales, direction gnrale) en ce qui concerne laccs linformation. Le moteur de recherche aide trouver facilement la rponse une question, les liens hypertexte permettent de relier entre eux les documents concernant des thmes voisins. Dissmination slective La dissmination slective permet dviter cet excs de documentation qui fait que lon dise trop dinformation tue linformation : elle vise fournir chacun linformation dont il a besoin et uniquement celle-l. Ce but est impossible atteindre dans labsolu, ne serait-ce que parce que les besoins dune personne voluent ; nanmoins on peut rduire le bruit de la documentation. Lune des solutions les moins coteuses consiste, en sappuyant sur une segmentation des utilisateurs (voir 394), diuser des slections documentaires adaptes chacune aux besoins dun segment : des lettres priodiques, diuses par la messagerie, peuvent par exemple indiquer les liens hypertexte vers des documents utiles en les associant un bref commentaire. Ces lettres font connatre les nouveauts ou publient des revues thmatiques. Rdaction cooprative Lorsque plusieurs personnes concourent la production dun mme document, la gestion des versions successives est dlicate. Il faut viter la collision entre des corrections portant sur un mme paragraphe ( concurrence ), ou les incohrences rsultant de rvisions mal coordonnes, ou 364 CHAPITRE 11. LINFORMATIQUE DE COMMUNICATION encore les ruptures de ton et de forme que suscite la diversit des rdacteurs. Workow Le workow permet de baliser le circuit des documents (tables dadressage prprogrammes) et de normaliser leur prsentation (masques de saisie). Il se situe la charnire de linformatique de communication et de linformatique de calcul, car il se prte la saisie et au traitement des donnes structures et soulve donc des problmes de cohrence. Il permet par ailleurs de calculer et diuser automatiquement des indicateurs de volume et de dlai : ainsi la qualit des processus devient visible. La ralisation des workows simples utilise des outils bureautiques, notamment la messagerie. Les grandes applications informatiques peuvent comporter elles aussi des workows mais pour des raisons de performance elles utilisent des outils plus puissants que les outils bureautiques. Les workows sont adapts aux procdures bien dnies et balises ; leur mise en uvre est plus dicile dans un contexte non procdural. Les procdures bien dnies sont nombreuses dans lentreprise et suivent des parcours relativement simples (demandes de cong ou de mutation ; lettres de rclamation des clients ; prparation du budget annuel ; instruction des demandes de crdit, des contrats avec les fournisseurs et les partenaires etc.). Le workow est ecace alors pour un cot modeste. Gestion de la connaissance Il est devenu banal de dire que la comptence est lactif le plus prcieux de lentreprise. Certains des outils que nous venons dnumrer (documentation lectronique, rdaction cooprative, dissmination slective etc.) facilitent la capitalisation et le partage de la connaissance dans lentreprise. On peut aussi identier les experts capables de dpanner oralement une situation bloque, grer lannuaire qui permet de les atteindre en fonction de la question traiter : la gestion de la connaissance mobilise ainsi non seulement la documentation lectronique, mais les centres dappel, les workows, la messagerie etc. Forum Un forum (news) est une bote aux lettres qui peut tre consulte par plusieurs personnes (voire par tout le monde, selon la largeur de lhabilitation). Le forum apporte la documentation professionnelle un complment parfois indispensable : il permet aux utilisateurs de poser des questions sur les domaines o la documentation est incomplte ou ambigu, et aux experts dapporter des rponses qui entourent la documentation dun halo de commentaires. Les fournisseurs doutils informatiques ont ainsi mis sur la Toile des forums destins aux programmeurs et o lon peut trouver des rponses aux questions que la documentation technique ne prvoit pas (comment contourner les bogues rpertories, comment utiliser le produit dans des cas non classiques etc.). Tout forum doit tre anim : lanimateur purge les messages obsoltes ou non pertinents en regard du thme du forum, introduit dans le corps de la documentation le contenu des messages importants, sollicite les experts pour que toute question reoive une rponse dans un dlai dcent. Un forum 11.1. LES OUTILS DE COMMUNICATION 365 mal anim devient bientt une poubelle remplie de messages inutiles et les utilisateurs sen dtournent. Outillage du dirigeant Le dirigeant doit pouvoir trouver sur son PC les outils qui facilitent son travail : comme tout le monde, il utilisera la messagerie, lagenda, la documentation lectronique ; en outre il disposera dun accs des tableaux de bord, des systmes daide la dcision et de gestion de projet qui lui fournissent indicateurs et alarmes. Il peut se servir dExcel pour faire des calculs sur les donnes ou pour les visualiser. Runion assiste par ordinateur Il est commode, pour certaines runions, de fournir chaque participant un PC en rseau, un animateur assurant le suivi de lordre du jour. Les informations fournies par les participants, leurs suggestions, les rsultats des votes sont achs sur un cran, et lissue de la runion le compte rendu et la liste des dcisions prises sont publis immdiatement. Cela ne peut toutefois russir que si lanimateur est de bonne qualit, ce qui est tonnamment rare. La runion assiste par ordinateur peut senvisager avec des participants dans une mme pice, ou avec des participants loigns et relis par le rseau. Elle convient bien aux runions de suivi de chantier, ainsi que pour certaines runions de remue-mninges (celles, par exemple, o il sagit de choisir le nom dun nouveau produit). Par contre elle ne convient pas la ngociation en face--face. Exploitation denqute Il est facile, pour raliser une enqute interne lentreprise, de construire lchantillon par tri dans lannuaire puis denvoyer la liste des personnes enqutes un message comportant un lien vers un questionnaire sur lIntranet. On peut faire des relances automatiques vers celles qui nont pas rpondu. Des programmes produisent les rsultats de lenqute sous forme de tris plats, tris croiss et reprsentations graphiques qui facilitent et outillent linterprtation. Il est galement possible de produire rapidement, pour un cot faible, des enqutes auprs des clients ( condition toutefois que lenqute soit ralise dans des conditions telles que le taux de rponse soit lev. Accs externe lIntranet Les cadres de lentreprise prennent vite lhabitude dutiliser linformatique communicante : ils voudront pouvoir consulter la documentation professionnelle, et mme accder leur poste de travail, depuis leur domicile, leur lieu de villgiature ou les locaux dun client. De mme, des partenaires auront besoin daccder la documentation professionnelle en mme temps quaux donnes. Par ailleurs certains des documents destins lIntranet pourront utilement tre placs sur le serveur Web public de lentreprise. Louverture de linformatique de communication lextrieur pose videmment des problmes de scurit : on ne peut pas grer ecacement la publication des documents sans grer en mme temps leur condentialit et leur protection. 366 CHAPITRE 11. LINFORMATIQUE DE COMMUNICATION Scurit Linformatique communicante est dautant plus vulnrable la malveillance quelle est plus ouverte au monde extrieur, or cette ouverture est ncessaire ds que lon veut pouvoir servir des utilisateurs nomades ou des partenaires. Il ne faut pas prendre cette menace la lgre : les pirates pntrent les systmes dinformation pour parasiter leurs ressources de mmoire et de puissance (ils installent leurs chiers sur vos disques et font tourner vos processeurs), ou pire pour les saccager en dtruisant des chiers ou encore en commettant des indiscrtions. Toute grande entreprise est la cible de plusieurs attaques par jour, souvent maladroites mais parfois trs ates (voir page 130). Il faut installer des pare-feux sur le rseau (rewalls), des programmes antivirus, hirarchiser les serveurs de faon isoler les donnes les plus sensibles etc. La scurit est devenue pour les informaticiens une spcialit en relation avec ladministration de rseau. 11.2 Place dans le systme dinformation Linformatique de communication a introduit dans le systme dinformation une dimension nouvelle. Elle facilite la communication de textes en langage naturel (et mme la communication multimdia, avec loutillage des plateaux tlphoniques et linsertion dans les documents de liens vers des dessins, photographies, lms ou enregistrements sonores). Elle se met ainsi au service de linformation connote, alors que linformatique de calcul stait concentre autour de linformation conceptuelle, des donnes structures dont les rfrentiels fournissent la dnition. Ces deux formes dinformatique sarticulent : loccasion dune communication, des donnes structures sont consultes ou saisies ; dautre part les outils de linformatique communicante sinsrent dans le processus de travail ( tel moment de la procdure, lagent oprationnel transmet un dossier en pice jointe un message, amorce un workow, consulte la documentation professionnelle etc.). Cette articulation est un des enjeux du systme dinformation. Il dpasse la mission dune direction de la communication, mme quand celle-ci est charge de la matrise douvrage de lIntranet : par exemple le dploiement dun workow suppose une rorganisation du processus de travail concern. Linformatique de communication obit des contraintes de temps rel moins exigeantes que celles de linformatique de calcul. Le temps rel est en eet relatif lapplication considre : il exige une fraction de seconde pour linformatique transactionnelle mais seulement quelques minutes ou mme beaucoup plus pour linformatique de communication. Lorsquon envoie un message, on pense dans la plupart des cas quil sera lu au mieux dans la demi-journe : peu importe alors si sa transmission prend quelques dizaines de minutes. Le temps rel de mise jour dune documentation lectronique sera le plus souvent de lordre de la journe. Ladministration des rseaux tire parti de cette diversit des temps rels pour optimiser lutilisation des ressources en dnissant des priorits entre services, en 11.2. PLACE DANS LE SYSTME DINFORMATION 367 rservant des capacits aux services les plus exigeants, en grant des les dattentes etc. * * Malgr toutes ses promesses, linformatique de communication se heurte des dicults qui ralentissent sa mise en place. Pour beaucoup dinformaticiens, dont lexprience sest forme dans linformatique de calcul, ce nest pas de linformatique car elle ne traite pas les donnes structures 1 . Utiliser lordinateur pour faire de la messagerie, de la documentation lectronique, des workows, cest selon eux encombrer les rseaux dun dbit de type nouveau et alatoire : si les utilisateurs abusent des pices jointes, si les workows se multiplient, il ne restera plus de place pour les applications transactionnelles. Les personnes qui, au sein de la DSI, soccupent de la bureautique sont parfois considres comme des parias que leurs collgues qualient ddaigneusement de bidouilleurs micro . Pour les dirigeants, dont beaucoup ne sont pas utilisateurs du PC, les apports de linformatique de communication sont douteux. Pourquoi, disentils, utiliser la messagerie alors que lon peut envoyer des lettres ? pourquoi lagenda lectronique, alors que lagenda sur papier est si commode ? la documentation lectronique apporte des conomies de temps et dargent quils peroivent, mais le workow leur semble tre un artefact cr par des intellectuels : habitus une informatique de calcul dont le formalisme est loin de celui des mtiers, ils ne ralisent pas que linformatique puisse outiller daussi prs les procdures et la matrise de leur qualit. Enn, personne ou presque ne conoit ce quapporte linsertion de linformatique de communication dans le systme dinformation. Le consultant qui lvoque en runion voit salourdir les paupires de certains auditeurs, dautres entament une conversation ou se lvent pour aller aux toilettes : ces signaux indiquent que la question nest pas mre et quil faut abrger lexpos. * * Certains opposent, dans lvolution du systme dinformation, une logique de lore et une logique de lusage. Les tenants de lusage prtendent que ce sont les utilisateurs qui dcident, et tirent argument de dtournements dusage surprenants qui se produisent parfois lorsquon met en place un nouvel outil (ainsi, le dveloppement de la messagerie sur le premier rseau dordinateurs a surpris, voir page 344). Les tenants de lore disent que cest du ct dIntel et de Microsoft quil faut chercher le ressort de lvolution, car les utilisateurs ne peuvent utiliser que ce quon leur fournit. Ces deux approches oublient le rle des concepteurs, des organisateurs, des dirigeants, qui choisissent parmi les possibilits oertes et dterminent le rythme dimplantation de linformatique communicante. Voici un scnario classique. Lentreprise a dabord install une messagerie, non sans quelques 1. Au milieu des annes 1990, la matrise douvrage dune grande entreprise demandait linformatique dinstaller une messagerie. Le directeur des tudes la DSI rpondit la messagerie ne fait pas partie de mes douze premires priorits . 368 CHAPITRE 11. LINFORMATIQUE DE COMMUNICATION errements : on a ouvert des botes aux lettres fonctionnelles pour les entits (direction, agence etc.), puis des botes personnelles en nombre limit. Il a fallu du temps pour voir quil tait dicile de grer une diusion dinformation empruntant la messagerie pour les personnes quipes, le papier pour les autres ; nalement, les rticences de linformatique ont t surmontes et chacun a t dot dune bote personnelle. On dcouvre alors que lIntranet permet non seulement la messagerie, mais la documentation lectronique. La direction de la communication est charge de remplacer la documentation sur papier par des crans. Mais il sagit dinformatique et la Dir Com ny connat rien. Dailleurs les informaticiens, qui avaient frein la messagerie par crainte dun encombrement du rseau , sont encore plus rticents devant lIntranet. Runions, calculs de volumtrie, dnition de normes, le temps passe. Enn lIntranet documentaire se met en place. Alors on savise quil peut servir de vecteur la communication interne et doutil de travail non seulement lentreprise considre dans son ensemble, mais aussi chacune de ses diverses entits (directions centrales, directions rgionales etc.) : une diversication sopre, non sans dsordre. Quelques pionniers envisagent dutiliser lIntranet pour des enqutes, ou encore pour monter des workows. Linformatique exprime sa proccupation, les runions se multiplient, expertises et chirages saccumulent : les workows ne risquent-ils pas en eet dencombrer les rseaux? etc. Certains consultants disent que les choses ne peuvent pas avancer autrement, compte tenu des rticences des informaticiens, de linculture des dirigeants, de lapprhension que suscitent les changements dorganisation. Oui, disent-ils, lentreprise avance reculons, sans conscience claire des enjeux, pousse par lore et en trbuchant sur de menus obstacles. Celui qui veut faire entrevoir lentreprise la logique de cette volution ne sera pas entendu. Il faut procder par petites ralisations exemplaires : elles seront imites, et par contagion lentreprise voluera. Ainsi on installe une petite messagerie, puis progressivement chacun aura sa bote aux lettres ; ou bien on met en uvre un petit workow et son ecacit suscitera lintrt puis limitation. En suivant cette tactique on fait progresser lentreprise alors mme quelle na pas compris o elle allait. Mais cest bien l le problme. Si linformatique communicante ne peut avancer quau coup par coup, il faudra bien quun jour lentreprise peroive cette volution de ses procdures de travail et en tire les consquences sur son organisation comme sur son positionnement. Il faudra bien quelle pivote pour avancer non plus reculons mais en regardant devant elle, quelle sache valuer les enjeux sans se laisser intimider par lpouvantail du trac 2 . Il faudra que les concepteurs, les dcideurs, se rveillent quand on parle dinformatique communicante et comprennent quil sagit non dune fantaisie pour intellectuels, non de caprices dutilisateurs pris de nouveaut, mais dune volution importante qui mrite toute leur attention. 2. Les dpenses en tlcoms reprsentant de lordre de 10 % du budget informatique, les conomies devraient viser en priorit les 90 % restants. 11.3. SCURIT 369 La tactique de la petite ralisation exemplaire a dailleurs ses limites. Jai install chez certains clients des workows ecaces dont les utilisateurs taient trs satisfaits, mais cela na pas su pour dclencher limitation. Lentreprise peut parcourir une certaine distance reculons mais il faut une volont lucide pour sauter en hauteur. 11.3 Scurit La cryptographie, cest lart que nous avons tous pratiqus au lyce lorsque nous adressions nos copains des lettres crites dans un alphabet secret. Cest aussi la branche des mathmatiques qui sert chirer et dchirer les messages que senvoient des militaires ou des espions. Lun des sommets de son histoire est le dchirage de la machine allemande Enigma par Alan Turing (Hodges [84]). Dans Crypto [114], Steven Levy a soulign avec une dlectation visible le fait que ceux qui ont conu les systmes de cryptographie, ntant pas les spcialistes les plus pointus de la discipline, lont abord avec un regard neuf et que cest cela qui leur a permis de trouver des solutions hrtiques, mais ecaces, auxquelles personne navait pens auparavant. 11.3.1 Systme cl publique Le systme cl publique a t dcouvert dabord par James Ellis en 1969, puis par Whiteld Die en 1975 : nous verrons ci-dessous pourquoi il a t dcouvert deux fois. Cest un procd hrtique : il suppose de publier une cl de codage alors que la tradition, appuye sur une vidence apparente, voulait que la cl ft secrte. Il faut, pour que ce systme marche, disposer dune fonction mathmatique unidirectionnelle (one-way function) munie dune porte arrire. Fonction unidirectionnelle porte arrire Une fonction unidirectionnelle, cest une fonction biunivoque y = f (x) telle que, si lon connat une valeur y , il est pratiquement impossible de calculer la valeur x qui lui correspond - ou, en dautres termes, dinverser la fonction f . La fonction unidirectionnelle est munie dune porte arrire z sil existe une fonction x = g (y,z ) qui permette, si lon connat z , de calculer facilement la valeur x qui correspond y . Supposons que Bob veuille recevoir des messages dAlice, et quil souhaite que ces messages soient indchirables pour ve alors que celle-ci peut les intercepter. Bob et Alice connaissent une fonction unidirectionnelle f . Bob fournit Alice une cl publique c. f et c, pouvant tre connus de tout le monde, 370 CHAPITRE 11. LINFORMATIQUE DE COMMUNICATION sont bien sr connus dve. Alice va coder son message M en utilisant lalgorithme f et la cl c ; ceci fournit un texte chir C qui ressemble une suite de caractres tirs au hasard : C = f (M,c) Comme f est une fonction unidirectionnelle, ve sera incapable de reconstituer le message mme si elle connat lalgorithme f , la cl publique c et le texte chir C . Par contre Bob, lui, possde la cl prive z qui permet douvrir la porte arrire de la fonction f . z est, elle, rigoureusement secrte et permet de dchirer le texte C en utilisant la fonction g : M = g (C,c,z ) Pour que le procd soit utilisable, il faut avoir dni les fonctions f et g ; cela demande une matrise des mathmatiques que ni Ellis, ni Die ne possdaient. Le systme cl publique na donc dabord t quune ide dont la faisabilit restait dmontrer. Les techniques de chirement ont t mises au point par des mathmaticiens experts en thorie des nombres (Hardy et Wrigth [220]), une des branches les plus abstraites (mais aussi les plus intressantes) des mathmatiques (Singh 3 [188]). La thorie des nombres est cruciale pour linformatique, qui napprhende les nombres rels qu travers leur approximation par un sous-ensemble des nombres rationnels (ce qui, dit Donald Knuth, pose aux mathmaticiens des problmes parmi les plus diciles ; voir la note au bas de la page 83). Certains algorithmes de chirement utilisent le fait que la factorisation (ou mise en facteurs premiers ) du produit de deux grands nombres premiers demanderait aux ordinateurs les plus puissants un temps de calcul de plusieurs millions dannes, ce qui rend lopration pratiquement impossible. Le problme est ainsi rsolu. Supposez en eet que la cl publique c soit le produit de deux grands nombres premiers, que la cl prive z soit lun de ces deux nombres et que g comporte la factorisation de c : seul Bob, qui connat z , pourra factoriser c et donc dchirer C . Le systme cl publique devient universel si chacun publie sa cl publique dans un annuaire : pour envoyer un message chir Bob, il sut de trouver sa cl publique et de sen servir pour chirer le message avant de le lui envoyer ; seul Bob pourra le dchirer, puisquil est le seul qui possde la cl prive. Il faut bien sr que lannuaire soit dle, car il se pourrait que la perde ve et substitu sa propre cl publique celle de Bob an de pouvoir lire les messages destins celui-ci : des procds ont t invents pour traiter ce risque. Si jai publi ma cl publique dans lannuaire et que je reois un message sign Bob , quest-ce qui garantit que ce nest pas ve qui me la envoy en imitant la signature de Bob? ici lon rencontre une astuce dune grande 3. Singh [187] est une introduction la thorie des nombres pour le grand public. 11.3. SCURIT 371 beaut : le systme peut servir non seulement chirer les messages, mais aussi authentier la signature de lexpditeur. Voici comment : 1) Bob chire sa signature avec sa propre cl prive ; puis il chire avec ma cl publique lensemble form par le message M et sa signature dj chire. Cela donne le texte chir C . 2) Lorsque je reois C , je trouve en utilisant ma cl prive le message M et la signature chire de Bob ; je peux ensuite dchirer la signature en utilisant la cl publique de Bob. Cela me garantit que cest Bob qui a envoy ce message, puisque seul Bob peut chirer un texte en utilisant sa propre cl prive. * * Le chirement cl publique apporte tout ce dont on a besoin pour communiquer en toute scurit sur lInternet, faire du commerce, protger des travaux condentiels etc. Mais ce systme a beaucoup contrari la National Security Agency (NSA) qui est charge dune part despionner tout le monde pour le compte des tats-Unis (comme avec le systme Echelon quelle a install en Grande-Bretagne pour espionner lEurope), dautre part de protger les secrets des tats-Unis contre tout le monde. Il y a donc eu des disputes, dans le style juridique propre aux Amricains, entre tenants de la scurit nationale et tenants de la condentialit prive. Pendant un temps, les industriels du logiciel nont pas eu le droit dexporter hors des tats-Unis la version la plus ecace des algorithmes mais seulement une version qui, utilisant une cl plus courte, pouvait tre dchire dans un temps de calcul plus court (le temps de calcul double chaque fois que lon ajoute un bit la cl). * * Les recherches sur la cryptographie sont menes dans deux mondes : les chercheurs des services secrets, les chercheurs de luniversit ou de lindustrie. Pourquoi le systme cl publique a-t-il t dcouvert deux fois? parce que les travaux raliss par la NSA comme par ses homologues trangers sont secrets. Ellis travaillait chez lhomologue britannique de la NSA et sa dcouverte est reste longtemps secrte. Lorsque Die dcouvrit le procd, il navait jamais entendu parler des travaux dEllis. Les fonctions f et g sont de gros consommateurs de puissance informatique. Pour que lalgorithme puisse tre utilis sur lInternet il fallait ladapter au PC : ce fut le travail de Philip Zimmermann qui publia Pretty Good Privacy (PGP) en 1991, non sans encourir les foudres de la NSA. Le travail de Zimmermann a pris plusieurs annes car pour mettre au point ce logiciel il a d rsoudre de dlicats problmes doptimisation. 11.3.2 Identication, authentication et habilitation On appelle annuaire ou rpertoire une liste dobjets comportant pour chacun un identiant et les valeurs de quelques attributs slectionns. Dans une entreprise, lannuaire des personnes comporte classiquement leur 372 CHAPITRE 11. LINFORMATIQUE DE COMMUNICATION identiant et leur tat civil suivi de leurs diverses adresses (postale, tlphonique, de messagerie), de leurs mots de passe, ainsi que de leurs aectation, statut administratif et fonction. On peut galement construire un annuaire des matriels contenant leur identication et leur description (annuaire du rseau de PC, annuaire du mobilier etc.). Lannuaire du rseau de PC, qui dcrit les PC eux-mmes (versions des matriels et logiciels), serveurs et quipements du rseau, est utile pour la gestion de conguration des postes de travail. Un annuaire est pour le systme dinformation un pivot dchanges : on peut consulter lannuaire des personnes pour trouver un numro de tlphone, envoyer un message, composer une liste, tablir des statistiques, authentier lutilisateur lors de sa connexion au systme dinformation, fournir le prol qui permettra de connatre ses droits (cf. ci-dessous). Lannuaire peut tre utilis par une application de deux faons direntes : soit il est interrog au coup par coup chaque fois que lapplication a besoin de connatre la valeur dun attribut (mode pull ), et dans ce cas lapplication doit connatre la liste des annuaires quelle utilise ; soit il est aprs chaque mise jour rpliqu dans la base de donnes de lapplication utilisatrice (mode push ), et dans ce cas chaque annuaire doit connatre la liste des applications qui lutilisent et pouvoir les mettre jour sans dlai. Le point le plus dlicat de la gestion des annuaires rside dans leur dlai de mise jour. Si les modications du monde rel (embauche dune nouvelle personne, mutation dun ancien, changement de la conguration dun PC etc.) ne sont pas enregistres dans lannuaire sous un dlai raisonnable en regard des exigences oprationnelles, le dcalage entre lannuaire et la ralit compromettra la qualit du systme dinformation. Comme linformatique quipe de plus en plus compltement les processus, le dlai raisonnable devient court : on acceptera peut-tre dattendre une demi-journe avant de pouvoir installer une personne devant son poste de travail, mais pas plus. Il faut donc dnir la procdure de mise jour de lannuaire, puis en contrler lexcution. Il sera souvent ncessaire de dsigner la personne qui administrera lannuaire et sera charge de garantir sa qualit, en relation avec les personnes qui assurent les mises jour et qui, elles, seront souvent disperses dans le rseau, au plus prs du terrain et donc du monde rel que lannuaire doit reter. Un systme dinformation nest pas un systme ouvert dans lequel chacun pourrait fouiller sa guise ou introduire des donnes selon sa fantaisie. Laccs aux donnes condentielles (sur les personnes, les clients etc.) doit tre rserv des personnes habilites, ainsi que la saisie ou la correction des donnes et que le lancement des traitements. chaque personne, quelle appartienne lentreprise ou un partenaire, sont donc associes des habilitations spciques de consultation, criture et traitement ; elles peuvent concerner la totalit dun objet ou seulement une partie de celui-ci. Lorsquune personne se connecte au systme dinformation, elle sidentie (soit en fournissant son identiant numrique, soit en utilisant un identiant secondaire facile retenir du type prenom.nom), et elle authentie 11.4. LES WORKFLOWS 373 son identication en fournissant un mot de passe (ou son empreinte digitale, limage du fond de son il etc.). Les habilitations dune personne sont fonction de certains de ses attributs que lon regroupe sous le terme de prol (tablissement de rattachement administratif, tablissement o lagent travaille, grade et fonction, quipe professionnelle etc.) : ainsi lhabilitation, bien quelle soit attribue au coup par coup une personne lors de sa connexion, nest pas exactement individuelle car elle sera la mme pour toutes les personnes qui ont le mme prol. Savoir comment et par qui le prol dune personne est gr est lune des articulations cruciales du systme dinformation. Si tous les attributs constituant le prol sont contenus dans lannuaire, et si lannuaire est en mesure de les tenir jour de faon raisonnable, il sera possible lors de la connexion dune personne de consulter lannuaire pour y trouver son prol, puis den dduire ses habilitations. Alors la tche de lannuaire est de tenir jour les prols individuels des personnes, et la tche du systme dinformation est seulement de tenir jour la table qui dnit les habilitations en fonction des prols : lapplication naura pas grer des habilitations au niveau individuel. Si par contre lannuaire ne contenait pas tous les attributs qui constituent le prol, ou sil ntait pas possible de le tenir jour de faon raisonnable, chaque application devrait complter les donnes de lannuaire pour tablir le prol de la personne. Elle comporterait donc elle-mme, comme lannuaire, des listes de personnes et dattributs quelle devrait tenir jour et administrer et cela alourdirait passablement sa gestion. 11.4 Les workows On appelle workow loutil informatique qui assure linformatisation dun processus : formulaire pour la saisie et la consultation, tables dadressage, alarmes en cas de dpassement des dlais, indicateurs statistiques de dlai, de qualit et dutilisation des ressources etc. Selon que le processus est plus ou moins compliqu, selon les contraintes de volumtrie et de performance, le workow est plus ou moins complexe et certains petits workows sont trs simples. Jai dcouvert le workow en 1992 en lisant Peter Keen [99]. Jai suivi de prs la ralisation de plusieurs workows chez mes clients : - en 1995 Infotel, service dassistance tlphonique une force de vente. La ralisation, assez complique, demand de lordre de six mois et a cot environ 300 000 e au client. Le service Infotel naurait jamais pu fonctionner correctement sans ce workow (voir page 375) ; - en 1996 un workow pour les techniciens de maintenance des installations tlphoniques prives (PABX 4 ). La ralisation, de complexit 4. Private Automatic Branch Exchange : les PABX sont des commutateurs privs installs dans les tablissements ; ils utilisent des solutions techniques parfois direntes de celles retenues pour les commutateurs du rseau public. 374 CHAPITRE 11. LINFORMATIQUE DE COMMUNICATION moyenne, a demand de lordre de quatre mois et a cot 200 000 e. L aussi, seul le recours au workow a permis de rpondre aux besoins ; - en 1997, pour la prparation du budget informatique dune grande entreprise, un workow a permis de rassembler les descriptions de projets, synthtiser les demandes, prparer les arbitrages. Il a impliqu les MOAD et le contrle de gestion. La ralisation, simple (une fois les spcications faites), a demand trois semaines de travail un ingnieur expriment et a cot 30 000 e. Le directeur gnral avait impos des contraintes de dlai intenables la prparation du budget informatique, seul le workow a permis de les respecter ; - en 2000, un systme de rdaction cooprative pour la documentation professionnelle. Ce projet a avanc grce un chef de projet frais moulu de luniversit et qui trouvait tout naturel de construire un workow alors que ce ne serait pas venu lide dautres personnes. Les contributions, validations, approbations etc. obissaient un workow qui automatisait ladressage et permettait le contrle des dlais ; - en 2001, un workow pour la signature des conventions de partenariat (ces conventions suivaient auparavant des parcours compliqus, les dlais de signature taient alatoires). Jai suivi dautres workows concernant des procdures de gestion mais leur mise en place est lente pour les raisons que jvoquerai ci-dessous. Le workow permet damliorer les procdures par la matrise des dlais et de la qualit. Il utilise des progiciels qui compltent la messagerie par des fonctions dadressage automatique, traitement de formulaires, mesure des volumes et des dlais. Sil est soumis des exigences leves en termes de volumtrie et de performance on utilisera des outils plus puissants, mais il faudra assurer leur intgration dans le systme informatique. Le cot de la ralisation est dans la plupart des cas modeste une fois que lon a spci ce que lon voulait faire : la mise au point des spcications demande souvent plus de travail que la ralisation technique. Malgr son utilit et son cot modique, le workow pntre trs lentement dans les entreprises : - aux yeux de certains informaticiens la modicit du cot des petits workows les classe parmi les applications bureautiques quils ont du mal prendre en considration, selon la rgle si cest pas cher cest pas srieux . Jai vu un DSI choisir une solution deux millions deuros, qui demandait deux ans, de prfrence un workow qui aurait cot 100 000 e et demand deux mois ; - le workow tonne les utilisateurs : lorsquon leur prsente ses possibilits ils narrivent pas y croire. Comme ils nont pas lhabitude de voir linformatique sous ce jour ils ne ralisent pas ce quon leur dit. Ils ont limpression que cela relve du rve, que ce sont des considrations intellectuelles sans relation avec la vraie vie ; - la bonne utilisation du workow suppose quil soit administr par une personne dote de pouvoirs susants. Comme cela chamboule les procdures il faut passer par une phase dadaptation pnible : cette dicult dorganisation constitue un obstacle plus important que la dicult technique. 11.5. TUDES DE CAS 375 Il ne ma t possible dinstaller un workow que quand il ny avait aucun moyen de faire autrement : les responsables taient aux abois, leur carrire tait en jeu et les autres solutions comportaient soit des cots, soit des dlais incompatibles avec les engagements quils avaient pris. 11.5 tudes de cas Pour apporter la chaleur du concret aux principes que nous venons dvoquer, nous prsenterons ici deux tudes de cas. Il sagit de cas rels, mais nous avons masqu le nom des entreprises concernes. 11.5.1 Infotel Aprs son lancement en 1989, Lotus Notes a joui dun monopole de fait sur le march du groupware : aucun autre logiciel napportait aux utilisateurs la mme richesse de fonctionnalits ni une plate-forme permettant de programmer des applications spciques. Par la suite Lotus Notes a eu des concurrents : Microsoft Exchange en 1996, puis surtout le World Wide Web lui-mme. Le groupware, que certains jugeaient futuriste, est devenu courant et mme banal au plan technique grce lInternet et surtout lIntranet. Cependant il sen faut de beaucoup que ses implications sur le plan de lorganisation des entreprises aient t tires. Ces implications sont illustres par le service Infotel, mis en place en 1995 chez loprateur Euro Telecom. Lintrt de ce cas rside moins dans son aspect technique, qui est dat, que dans ses eets sur lorganisation dEuro Telecom et dans les leons que lon peut tirer des dicults rencontres. * * Au dbut des annes 1990, Euro Telecom avait dploy une premire ligne de 2 000 personnes dans ses agences commerciales. Cette entreprise fortement innovante lanait sur le march un ot de nouveaux produits. Il fallait que les vendeurs fussent en mesure de rpondre aux questions que posaient les clients, quelles portent sur la technique (utilisation du produit, interfaage entre produits divers), les tarifs, le contrat ou sur tout autre sujet : Tel client peut-il utiliser le rseau Datex-P de Deutsche Telekom pour ses relations avec la Pologne ? ; Un client localis en Belgique propose dacheter dix palettes de tlcopieurs et paie avec un chque tir sur une banque luxembourgeoise ; que faire ? ; Tel client demande rengocier sa ristourne de n danne, sachant quil prvoit telle croissance de sa consommation ; que lui rpondre? Les vendeurs recevaient une formation et une documentation lors du lancement de chaque nouveau produit et si cela ne susait pas ils pouvaient sadresser un centre dappel. Le centre dappel tait lui-mme en relation avec 200 experts dissmins sur lensemble du territoire et spcialiss chacun sur des questions techniques, commerciales ou juridiques (gure 11.1). 376 CHAPITRE 11. LINFORMATIQUE DE COMMUNICATION Fig. 11.1 Le centre dappel au cur du rseau dexpertise Selon les rgles de la comptabilit analytique, les consultations dexperts taient factures 700 e la premire ligne. Cela lui cotait cher car le centre dappel se retournait vers les experts pour 90 % des questions. Pour faire monter le taux des rponses directes, il fallait remplacer lchange de tlcopies entre le centre dappel et les experts par des messages lectroniques qui seraient placs ensuite dans une base documentaire indexe en texte intgral. Cette documentation faciliterait la capitalisation de lexpertise, les opratrices pouvant retrouver facilement la rponse aux questions les plus frquentes et y rpondre sans solliciter de nouveau les experts. Mais si lon retenait Lotus Notes pour cette documentation, on pourrait lutiliser aussi pour monter un workow des plus simples entre le centre dappel et les experts, puis entre le centre dappel et la force de vente ellemme. Il deviendrait ainsi possible de connatre la statistique des dlais de rponse et, en associant quelques codes chaque change, de construire des indicateurs automatiques sur la qualit du systme comme sur les types dincidents qui lui taient soumis. Le projet volua donc vers une dnition plus complte, la base documentaire tant enrichie par un workow. La ralisation technique fut rapide et relativement peu coteuse, mais elle comporta des incidents instructifs. Lors du lancement, quelques experts furent dsigns comme experts pilotes et relis au workow, les autres continuant recevoir des tlcopies. Comme pour les opratrices du centre dappel la messagerie tait plus commode que la tlcopie, les experts pilotes se trouvrent submergs de travail. Ils en dduisirent quavec le nouveau systme, ce serait lesclavage : do rvolte et rclamations. Pour pallier cet inconvnient, il fallait que le travail faire par lopratrice ft le mme, quil sagisse dun expert pilote ou non. Un petit programme permit de faire en sorte que lenvoi se fasse automatiquement, sous forme de message pour les experts pilotes et via le serveur de tlcopie pour les autres. Alors se produisit une catastrophe. Le serveur de tlcopie associ Lotus Notes navait pas t dimensionn pour envoyer les questions aux 11.5. TUDES DE CAS 377 experts. Surcharg, il sest mis en panne ; et comme il tait (pour des raisons de protocole de communication quil ne convient pas de dtailler ici) solidaire du serveur Notes sur le rseau local du centre dappel, la panne stendit lensemble de lapplication. Tout cela fut rpar assez rapidement mais non sans cot supplmentaire, car il fallut installer un deuxime serveur de tlcopie au centre dappel. La matrise duvre aurait pu prvoir cet incident si elle avait correctement anticip les ux dinformation : il existe en eet une analogie entre la physique de linformation (volumes, dimensionnement) et celle de lhydraulique. Les ux dinformation ne se compriment pas, ne se perdent pas ; ils se dirigent vers les canaux qui leur sont oerts et si ces canaux sont trop troits (dimensionnement trop rduit, quil sagisse des mmoires, des processeurs ou des circuits de transmission), ils cassent tout. La matrise duvre pensait avoir rgl lensemble des problmes mais elle dut faire face une nouvelle srie dincidents au moment de linstallation de lquipement des experts. Les experts avaient des PC, mais qui ntaient pas tous relis un rseau local (ctait en 1995) : or ctait indispensable pour quils puissent utiliser lapplication. Il fallait donc mettre les PC des experts niveau. Dans un contexte dquipement local sinistr la matrise duvre a eu des surprises : ainsi un PC tait bien reli sa prise sur le rseau local, mais les ls de cuivre correspondants taient en lair dans le sousrpartiteur et en fait le PC ntait pas connect, ce dont personne ne stait rendu compte parce que lutilisateur stait servi jusqualors uniquement dapplications qui tournaient sur son PC. Un autre PC utilisait une carte Numris qui marchait bien ; on change de carte, plus rien ne marche : il fallut du temps pour dcouvrir que la premire carte tait alimente par le PC mais que la seconde carte devait tre alimente par la prise Numris, et que les cbles dalimentation navaient pas t raccords la prise de ce PC. Pour rgler de tels problmes, il faut savoir poser le diagnostic et intervenir rapidement. Ce travail requiert des comptences techniques leves, une grande habilet manuelle, de lexprience et un esprit vif, toutes qualits qui ont un prix que le client nest pas toujours prt payer. Le discrdit qui sattache au travail manuel dvalorise en eet, aux yeux de beaucoup de personnes, tout ce que peut faire quelquun qui utilise un tournevis, mme sil sagit dun expert hautement quali et si cela demande, en fait, beaucoup de rexion : cest stupide, mais cest ainsi. Dautres incidents taient dus aux fournisseurs : celui du logiciel du serveur de tlcopie a modi son produit ; lancienne version fonctionnait sur un processeur 386 mais la nouvelle exigeait un 486. La matrise duvre a d dire au client quil fallait acheter un micro-ordinateur supplmentaire... Lors du passage la vraie grandeur , les travaux ncessaires pour linstallation sur de nombreux sites ont dpass les capacits physiques de la petite quipe de la matrise duvre, qui a d les sous-traiter. Un premier sous-traitant, choisi sur la recommandation du chef de projet client, estimait avoir fait son travail lorsquil avait ralis une liste convenue dinterventions, et ne se sentait pas concern si linstallation du client ne fonctionnait pas. 378 CHAPITRE 11. LINFORMATIQUE DE COMMUNICATION Le client rendait la matrise duvre responsable des consquences et il a t dicile dobtenir que ce sous-traitant soit remplac par une grande entreprise disposant de personnels comptents dans toutes les rgions. Lors de la mise en uvre oprationnelle dInfotel, Euro Telecom a dsign un responsable dapplication dun niveau insusant pour assurer les tches dadministration (contrle et gestion des droits daccs et des rplications entre serveurs) et danimation : Euro Telecom estime en eet que la responsabilit dune application est une tche modeste, et il est dicile de faire dsigner des responsables ayant le bon niveau. Les personnes qui supervisaient le travail des experts ont vite compris quavec ce nouveau systme elles nauraient plus rien faire : dans ce cas comme dans bien dautres, la mise en place dun workow permettait de rduire le nombre des niveaux hirarchiques. Ces personnes ont demand au directeur ce quelles allaient devenir. Ce fut un moment dlicat : alors que les anomalies techniques ntaient pas encore corriges, voici quun problme dorganisation se posait chaud... Si le directeur avait manqu de courage, il aurait pu conclure lchec du projet. Heureusement il nen t rien. * * Grce Infotel, le taux de rponse directe par les opratrices du centre dappel est pass 40 % et la qualit du service sest amliore pour la plus grande satisfaction des utilisateurs. Lopration tait donc un succs. Cependant Infotel a eu des eets pervers quil a fallu grer : - comme son utilisation tait devenue facile, certaines personnes de la premire ligne lont utilis de faon paresseuse en appelant le centre dappel au lieu de consulter la documentation. Les questions poses sont parfois devenues lmentaires. Il a fallu lancer une action de communication sur le bon usage dInfotel ; - les personnes de la premire ligne napprciaient pas de recevoir une rponse directement dune opratrice : la rponse est plus rapide que si lexpert avait t consult, mais elle inspire moins conance. Il fallut que la comptence du centre dappel soit reconnue pour que la premire ligne accepte de considrer ses rponses comme ables. Ici aussi, une opration de communication sest avre ncessaire. La monte en comptence des opratrices du centre dappel a pos des problmes de classication nouveaux pour Euro Telecom : les personnes passes par cette fonction avaient acquis une vue densemble et connaissaient les incidents qui peuvent survenir. Elles taient aptes assurer des responsabilits oprationnelles et les fonctions doprateur auraient donc d naturellement dboucher sur une promotion, mais ce ntait pas conforme la grille maison (voir page 568). Les questions que pose une force de vente doivent tre interprtes : certaines retent des lacunes de la formation, dautre traduisent une volution du march et sont susceptibles dune exploitation par le marketing. Il est utile pour chaque chef de ligne de produit de recevoir des comptes rendus slectifs contenant quelques statistiques et quelques courbes, ainsi que des questions et rponses signicatives en texte intgral. Si le schma de ces 11.5. TUDES DE CAS 379 comptes rendus est simple, slectionner une information pertinente pour les confectionner relve dune dmarche ditoriale qui suppose de connatre les besoins dinformation des destinataires. Les comptes rendus sont fonds sur une information objective, disponible en temps rel sans quil soit ncessaire de faire une enqute supplmentaire, les exploitations statistiques se faisant sur les donnes produites au l de leau par Infotel. Lexploitation de la base documentaire a galement permis de fournir des comptes rendus aux directeurs rgionaux. Il sagit alors non seulement de diuser des informations sur chaque produit, chaque rgion, mais aussi de tirer les leons des comparaisons entre divers produits, diverses rgions. Les ditions se dmultiplient ainsi sur mesure . Ainsi, partir dune demande initiale simple (accrotre le taux des rponses directes par le centre dappel) et pour un cot total relativement modeste (500 000 e, y compris le cot de la mise niveau des PC des experts), la mise en place de la base documentaire et du workow, puis de lexploitation ditoriale, ont procur une meilleure qualit de service, modi lorganisation et la qualication des personnes, enn permis une diversication des comptes rendus qui navaient pas t envisage initialement. 11.5.2 Histoire dun tableau de bord Elseneur est une grande entreprise de services. Les tableaux de bord mis la disposition de ses dirigeants au milieu des annes 1990 prsentaient des dfauts manifestes : les donnes commerciales taient biaises (le chire daaires du dernier mois tait sous-estim denviron 3 %), la prsentation des sries chronologiques tait fallacieuse : au lieu dutiliser la correction des variations saisonnires (CVS), quils jugeaient trop complique , les dirigeants rclamaient que lon prsentt les donnes sous la forme R/R ( ralis sur ralis , valeur du mois divise par la valeur du mois correspondant de lanne prcdente) ou R/P ( ralis sur prvu , valeur du mois divise par celle prvue lors de la prparation du budget). Lutilisation de ces quotients, o se mlaient deux conjonctures direntes, leur interdisait de percevoir lvolution et retardait la dtection des retournements. Des variantes alourdissaient les tableaux de bord sans apporter dinformation supplmentaire (R/R et R/P taient parfois appliqus non la valeur du mois, mais au cumul depuis le dbut de lanne, la somme glissante des douze derniers mois etc.). Les commentaires paraphrasaient les tableaux de nombres en grenant des pourcentages et fournissaient peu dexplications (il aurait dailleurs t dicile dinterprter de faon correcte des indicateurs fallacieux). Chaque service de lentreprise se faisant un devoir de publier un tableau de bord le prsident-directeur gnral en recevait chaque mois quelques dizaines, tous conus selon les mthodes que nous venons de dcrire (donc incomprhensibles et en outre mutuellement incohrents). Il les faisait classer sans les regarder. Lors des runions de direction, les carts entre statistiques obscurcissaient linterprtation des faits et occasionnaient de pnibles discussions. 380 CHAPITRE 11. LINFORMATIQUE DE COMMUNICATION Pourquoi lon prfre un estimateur biais Le biais de 3 % dans la premire valuation publie du chire daaires mensuel dElseneur rsulte du principe de prudence cher aux comptables : vers le 15 du mois m + 1, date de la premire publication du chire daffaires du mois m, certaines donnes ne sont pas encore parvenues. Si une rgion na fourni aucune information, on suppose son chire daaires nul ; si elle na fourni dinformation que sur les quantits vendues, on les suppose vendues avec la plus forte ristourne. Lvaluation dnitive du chire daaires du mois m, publie le 15 du mois m + 2, reposera par contre sur une information complte. Ainsi, et systmatiquement, la deuxime valuation sera suprieure la premire. Une personne a fait remarquer au responsable de ce calcul que le biais tant peu prs constant, il tait possible le corriger. Il lui a rpondu que sil publiait des donnes sans biais, une fois sur deux la publication dnitive rviserait la baisse le chire daaires du mois prcdent ; et il a conclu : le directeur gnral admet les rvisions la hausse, mais la premire rvision la baisse je me ferai licencier . Le directeur gnral ignorait donc quun estimateur sans biais sera excessif une fois sur deux en moyenne ; il prfrait un estimateur biais au risque de fausser sa perception du march. Ces erreurs de mthode taient ancres dans les habitudes. Le contrle de gestion tait trop proche de la comptabilit pour pouvoir prendre le recul ncessaire au raisonnement conomique. Il tait impossible de corriger ces dfauts en passant par les mmes canaux de lorganisation. La matrise douvrage du systme dinformation et la direction de la stratgie ont propos au prsident-directeur gnral dtablir un tableau de bord qui ferait apparatre lvolution tendancielle des principaux indicateurs. Ce tableau de bord, baptis par la suite modestement bloc-notes tendanciel , sera succinct. Pour faire apparatre les tendances, chaque srie sera corrige des variations saisonnires et une extrapolation sera ajuste sur ses dernires valeurs. Les donnes seront accompagnes de commentaires signalant les retournements de tendance et expliquant les points aberrants (grves, nouveaux produits, vnements gopolitiques etc.). Une page du bloc-notes contiendra une ou deux cellules, chaque cellule comportant : - le graphique dune srie CVS (ou de quelques sries quil est utile de comparer), prolong par une extrapolation de la tendance, - un cadre contenant les nombres essentiels (niveau atteint, taux de croissance mensuel, taux de croissance tendanciel), - un autre cadre contenant un bref commentaire. Les donnes ainsi produites seront parfois direntes des donnes ocielles que diuse le contrle de gestion, car elles sont corriges des biais dobservation. Il convient donc de limiter leur diusion pour viter des mal- 11.5. TUDES DE CAS 381 Pourquoi il est dicile de construire un tableau de bord Un tableau de bord, pour tre ecace, ne doit fournir aux dirigeants que les indicateurs qui leur sont les plus utiles : un tableau de bord lourd ne sera pas lu. Pour slectionner les indicateurs utiles, il faut savoir entrer dans le raisonnement stratgique, comptence rare. Il faut aussi traiter les donnes, les corriger, les interprter pour en extraire linformation : cela suppose une expertise en statistique et en conomie elle aussi rare. La dmarche la plus frquente consiste produire des tableaux de bord lourds et laisser le lecteur sy retrouver : lambition est de dcrire compltement la ralit de lentreprise, but inaccessible dont on croit se rapprocher en publiant beaucoup dindicateurs. Enn, on suppose que l objectivit consiste transcrire telles quelles les donnes comptables en sabstenant de toute estimation, alors mme que ces donnes comportent des dfauts vidents. Slectivit du tableau de bord On est souvent tent dajouter des indicateurs au tableau de bord pour accrotre sa valeur. Supposons cependant leort de lecture proportionnel au nombre des indicateurs publis. Rangeons les indicateurs par ordre dutilit dcroissante et calculons lutilit cumule des n premiers indicateurs. La concavit de la courbe qui reprsente cette fonction de n est tourne vers le bas. Si nous soustrayons de cette utilit cumule la dsutilit de la lecture, nous obtiendrons l utilit rsultante du tableau de bord ; dans le cas reprsent dans la gure 11.2, elle est maximale pour cinq ou six indicateurs seulement. Si on enrichit le tableau de bord, son utilit rsultante dcrotra et elle deviendra ngative partir dun certain seuil : alors le tableau de bord sera class ou jet sans tre lu. On ne peut videmment en pratique quantier ni lutilit des indicateurs, ni la dsutilit de la lecture ; il est bon cependant de garder lesprit ce raisonnement qualitatif simple car il aide rsister la tentation denrichir le tableau de bord. 382 CHAPITRE 11. LINFORMATIQUE DE COMMUNICATION Fig. 11.2 Utilit rsultante dun tableau de bord. entendus : le bloc-notes sera rserv aux membres du comit de direction (quinze personnes). Un club du bloc-notes rassemblera ses rdacteurs et les personnes qui leur procurent les donnes. Celles-ci auront le privilge de voir sacher les sries cls de lentreprise et de participer leur interprtation ; elles fourniront par la mme occasion des commentaires utiles. Lexistence de ce club permettra de dsamorcer les rticences des propritaires des donnes en leur donnant en change une information privilgie. Le directeur gnral ayant t convaincu par une maquette qui montrait la pertinence de la mthode, il fut demand la direction de la stratgie de mettre le bloc-notes en place ; le travail sera ralis par une petite quipe. Une dicult sest prsente lors de llaboration du premier bloc-notes : pour construire une CVS, il faut disposer de donnes sur trois ans au moins ; or Elseneur venait dabsorber une autre entreprise. Il fallut reconstituer sur une dure susante, de faon rtroactive, lentit ctive compose par la runion dElseneur et de cette entreprise. Le club du bloc-notes a t mis en place immdiatement. Les participants sont assidus. Le club est un lment cl du dispositif : les runions intressent les participants et fournissent des commentaires indispensables. Si lentreprise navait pas eu de bonnes mthodes en matire dindicateurs et de tableau de bord, elle disposait dexperts qui connaissaient parfaitement les donnes et taient en mesure de les commenter. Les rticences fournir les donnes taient eaces. Le contrle de gestion, invit aux runions du club, prfra dabord ne pas y participer sans doute pour ne pas sembler cautionner cette initiative. Le bloc-notes, publi vers le 25 du mois m + 1, comporte une partie xe (sries rgulirement suivies) et une partie variable qui claire un problme conjoncturel jug particulirement important. Il se peut quun indicateur temporaire devienne permanent sil rpond une priorit durable. Les premires ditions du bloc-notes ont rencontr un vif succs auprs du comit de direction. Quelques exemples dactualit ont permis de prouver 11.5. TUDES DE CAS 383 lecacit du concept et de la CVS : ainsi le bloc-notes a, le premier, permis de mettre en vidence les eets de la crise nancire asiatique de 1998 sur Elseneur alors que les indicateurs du type R/R ne les faisaient pas apparatre. Les premires ditions ne couvraient pas tout le domaine cible car la constitution du stock des sries CVS a t progressive. Puis le domaine cible lui-mme a volu pour sadapter aux priorits stratgiques. En outre la partie variable a t enrichie dun ditorial, petite tude trs apprcie sur le sujet important du mois. Dans sa premire dnition le bloc-notes devait fournir les grandes rubriques permettant un calcul de rentabilit et un suivi des parts de march. Mais la stratgie de lentreprise sarticule dsormais selon quatre dimensions entre lesquelles le prsident-directeur gnral seorce de maintenir lquilibre : 1) rapport qualit / prix du produit ; 2) avantages concurrentiels ; 3) gestion sociale et cognitive ; 4) fonction de production et cration de cash-ow. Ces quatre dimensions ont dtermin la prsentation du bloc-notes. La gestion sociale et cognitive est le point le plus dlicat : si le suivi social sappuie sur un sondage hebdomadaire, Elseneur ne possde pas dindicateur sur lvolution de son capital intellectuel. La philosophie que rete ainsi le bloc-notes a toutes les chances dtre prenne quels que soient les dirigeants futurs de lentreprise. * * Le bloc-notes est essentiellement descriptif mme si les commentaires apportent des lments dexplication. Or on peut prouver le besoin de modliser des schmas de causalit, fussent-ils hypothtiques, pour les tester sur les donnes dobservation. Les tentatives dapplication de lconomtrie aux sries chronologiques du bloc-notes ont cependant t dcevantes. Le raisonnement nutilise donc pas cette technique : il repose sur la comparaison visuelle de lallure des sries, lconomtrie se faisant en quelque sorte lil et non par le calcul. Il ne faut dailleurs pas donner aux dirigeants des explications trop compliques : la plupart dentre eux nont plus fait de mathmatiques aprs le lyce et il serait impossible de leur prsenter un graphique en chelle semilogarithmique. A fortiori ils ne sont pas prts entendre une expertise conomtrique. Il aurait t possible dlargir la diusion du bloc-notes mais le directeur gnral a jug dangereux de mettre en circulation un document qui rvle les forces et faiblesses de lentreprise : sa diusion est donc reste limite au comit de direction, ce qui lui a confr dailleurs un grand prestige. Il a t mis sur lIntranet de lentreprise sous un contrle daccs rigoureux. Les rares personnes habilites peuvent trouver sur lIntranet, outre le contenu de la dernire dition du bloc-notes, la srie complte des ditoriaux 384 CHAPITRE 11. LINFORMATIQUE DE COMMUNICATION et lhistorique des commentaires. On y trouve galement les dnitions et des prcisions sur les primtres couverts, ce qui facilite linterprtation des donnes et limite les malentendus. Certains spcialistes ont accs chacun aux indicateurs concernant son domaine. * * Le bloc-notes est prsent au comit de direction par le DGA qui coie la direction de la stratgie. Ce directeur se fait briefer avant la runion par le responsable du bloc-notes, et aprs celle-ci il lui rapporte les questions qui ont t poses. Le bloc-notes est soigneusement et srieusement examin par le comit de direction : sa discussion occupe trois quarts dheure dans une runion de quatre heures. Il fournit aux dirigeants une base cohrente et les pertes de temps nagure occasionnes par les divergences entre statistiques ne se produisent plus. Il a permis de graver dans la mmoire des dirigeants le prol de certaines sries, ainsi que certaines proportions et ordres de grandeur essentiels. Comme les calculs raliss par lquipe du bloc-notes nont jamais t mis en dfaut un climat de conance sest cr. Les valuations ne sont plus discutes. En cas dvolution brusque la premire question porte toutefois sur leur qualit, puis trs vite le comit de direction passe linterprtation du phnomne. Les commentaires sont apprcis : ils scurisent le chirage en montrant que linformation a t analyse et contribuent lecacit de la lecture. Mme si certains dirigeants disent avoir tout compris avant quon ne le leur explique, aucun dentre eux ne rclame la suppression des commentaires. Lextraction des tendances nourrit le commentaire : en fait, la tendance est linformation principale fournie par le bloc-notes. Elle a dautant plus de valeur quelle a t valide par les experts du domaine. La succession des blocs-notes permet de signaler ses inexions et retournements. Certains dirigeants prtendent voir la tendance sur le graphique sans quon la leur indique, mais ils ne pourraient sans doute pas dtecter ses retournements. Si la slectivit du bloc-notes est une ascse, celle-ci est apprcie. Il est accompagn dannexes fournissant des ventilations par march. Elles ne sont pas regardes par le comit de direction et ne sont l que pour apporter un ventuel complment dinformation. Le bloc-notes est une aide pour la dcision, mais une aide indirecte. Il ne dicte pas la dcision, qui suppose une rexion et une concertation approfondies. Par contre, comme il permet aux dirigeants de partager une mme connaissance des ordres de grandeur et des tendances, il leur fournit un cadre conceptuel commun qui facilite la prparation de la dcision. Par ailleurs les indicateurs rvlent parfois un problme de faon prcoce et facilitent sa perception collective au sein du comit de direction, tape ncessaire (mme si elle nest pas susante) de la solution. Au total, la prennit du bloc-notes semble assure. Son rattachement la direction de la stratgie devrait tre durable ; il pourrait tre galement rattach au directeur gnral. Il faut en tout cas quil soit tabli par une 11.5. TUDES DE CAS 385 direction gnraliste. Sil tait tabli par le contrle de gestion (et donc, dans le cas de cette entreprise, rattach la direction nancire) il accorderait trop de place aux donnes nancires. Toutefois le contrle de gestion na jamais accept que le tableau de bord soit tabli par un autre service. Son opposition reprsente le principal risque politique. Lorsque le bloc-notes a t lanc, le contrleur de gestion a t invit aux runions du club mais il na pas accept dy participer. Son successeur participe aux runions. Il sintresse aux indicateurs, pose des questions, mais ne contribue pas leur interprtation. Lorsquil est l, le climat de la runion nest dailleurs pas le mme : le contrle de gestion est craint parce quil dtient un pouvoir sur les budgets, et en sa prsence les participants se sentent moins libres de parler. Si sa participation aux runions est en soi un fait positif, elles sont plus productives quand il est absent. Le conit sest durci lorsque le bloc-notes a publi un indicateur mensuel du cot unitaire des produits. Le contrle de gestion produisait des comptes dexploitation par produit (CEP) en principe trimestriels, en fait souvent semestriels. Lquipe du bloc-notes a conu un modle pour estimer des cots mensuels en sappuyant sur les indicateurs et en se calant sur le CEP (lconomtrie est ici utilise comme technique destimation). Lcart constat aprs coup entre cette estimation mensuelle et la mesure trimestrielle que fournit le CEP est instructif. La lgitimit de ce travail a cependant t conteste par le contrle de gestion et la dcision a d remonter larbitrage du directeur nancier. Le CEP a quelques dfauts : comme il repose sur une comptabilit de trsorerie et non sur une comptabilit au fait gnrateur, il porte la trace des alas des dates de facturation et de paiement. Cependant il tait politiquement impossible pour le bloc-notes de scarter des cots publis par le CEP, du moins au niveau global et aux niveaux agrgs de la nomenclature des produits. Par contre aux niveaux dtaills les erreurs du CEP taient par trop apparentes et lquipe du bloc-notes a d (et pu) saranchir de la contrainte du calage. Le contrle de gestion a nalement supprim le CEP pour construire le modle ACP (Analyse des Cots de Production) aliment par le progiciel SAP qui quipe Elseneur. Comme SAP ne fournit pas de cots unitaires au niveau mensuel, ACP les value en multipliant les volumes par des cots standards annuels : cela repose sur lhypothse, trs grossire, que les cots unitaires restent constants durant lanne. ACP fonctionne mal, ne satisfait personne, et le contrle de gestion reste sourd aux avis des utilisateurs. Il ny a pas eu de recouvrement entre CEP et ACP : le bloc-notes a donc d pendant un temps cesser de publier ses estimations de cot. Lquipe du bloc-notes est en train de mettre au point une mthode qui sappuiera sur ACP et lamliorera en rpartissant au mieux la poubelle (quelques centaines de millions deuros par mois) o saccumulent les carts entre les cots constats et lestimation fonde sur les cots standards. Le bloc-notes publiera ainsi des cots dtaills dirents ce ceux que fournit ACP, et lon peut sattendre un nouvel arontement. 386 CHAPITRE 11. LINFORMATIQUE DE COMMUNICATION Enn le contrle de gestion a entrepris de mettre en place, dans la foule de SAP, un tableau de bord du directeur gnral qui serait mis sur lIntranet de lentreprise. Il entend ainsi produire automatiquement 150 indicateurs mensuels. Ce projet coteux, qui emploie une arme de consultants, tourne le dos la mthode artisanale employe pour le bloc-notes. Il ferait retomber lentreprise dans lornire du tableau de bord lourd, peu comment, produit automatiquement et ventuellement mal vri. La cohabitation des deux tableaux de bord, si elle se produit un jour, suscitera la confusion dans lesprit des dirigeants. Il semble peu probable que le contrle de gestion parvienne construire un tableau de bord convenable. Pour le moment, le futur tableau de bord du directeur gnral ne publie que cinq indicateurs, diuss laide dun modeste outil HTML qui demande 30 secondes pour acher des images de courbes ges. Il est un peu choquant que ce projet ait pu consommer une telle part des ressources budgtaires, mais le contrle de gestion central peut accder ces ressources-l plus aisment que les autres services. 11.6. ANNEXE : BON USAGE DE LA MESSAGERIE 387 11.6 Annexe : Bon usage de la messagerie La messagerie nest pas un moyen de communication banal : cest un mdia. Comme il est relativement nouveau, il est souvent utilis de faon maladroite. Voici des rgles utiles : Utiliser un ton aimable et poli Introduite ou utilise sans prcautions, la messagerie suscite une ination dagressivit. Celui qui crit un message croit souvent pouvoir ne pas surveiller son vocabulaire : il tape la va-vite, envoie, et passe au message suivant. Mais parfois il aura utilis une tournure familire, un ton dsinvolte quil aurait mieux valu viter. Le destinataire, froiss, rdigera une rponse savamment venimeuse. Le premier metteur pensera que lautre manque dhumour et voudra lui donner une leon. Cest ainsi que le ton monte, et que des personnes qui sentendaient bien auparavant ne se saluent plus lorsquelles se croisent. Il faut en prvenir les utilisateurs novices : si un message ne demande pas le mme crmonial quune lettre, il est opportun dy placer des signes de considration. Commencez par Cher Monsieur , Cher Ami ou Cher Jean-Claude , terminez par Amitis , Meilleurs sentiments ou Cordialement , nutilisez pas lironie ni linvective envers le destinataire (elles sont permises envers les tiers, mais pensez une autre rgle que nous verrons plus loin : ne rien crire dont on puisse regretter la diusion ). crire en bon franais Celui qui reoit le message prfre un texte simple, clair et bien crit 5 . Les fautes dorthographe et les solcismes sont signe de dsinvolture. Il faut donc passer le correcteur dorthographe avant denvoyer un message, le relire pour en amliorer la formulation. Cela prend du temps mais cest un temps bien utilis car les fautes de franais provoquent des ambiguts. Ce qui est en question cest donc, outre la politesse, la clart de la communication. Le style de vos messages correspond votre personnalit : les destinataires en peroivent et en interprtent toutes les nuances. crire des messages courts Le destinataire vous saura gr de ne pas devoir utiliser lascenseur plac sur le ct de la fentre du message. Il faut donc que le message soit assez bref pour noccuper quune hauteur de fentre. Ce nest pas toujours possible, surtout lorsquon rpond une question dlicate : cette rgle tolre donc de frquentes exceptions mais cela ne lui enlve rien. Veiller la compatibilit avec les logiciels du destinataire Une des fonctions les plus commodes de la messagerie, cest de faire du message le poisson pilote du transfert de chiers, le bordereau denvoi dune pice jointe. Mais le destinataire ne pourra ouvrir une pice jointe que sil dispose du logiciel qui le permet. Si vous avez la dernire version de Word ou de PowerPoint, les personnes quipes de versions plus anciennes 5. Il nest pas toujours indispensable daller jusqu limparfait du subjonctif... 388 CHAPITRE 11. LINFORMATIQUE DE COMMUNICATION ne pourront pas ouvrir les documents que vous leur envoyez (do message de rclamation, nouvel envoi et perte de temps). Notez les indications que donnent vos correspondants usuels et veillez transcoder avant envoi les chiers dans un format quils puissent utiliser. Pour les correspondants occasionnels, si vous utilisez une version rcente du logiciel, transcodez doce dans la version antrieure. Si un correspondant usuel utilise la compression Zip, comprimez les documents volumineux avant de les lui envoyer : le transfert sera plus performant. Utiliser le moins possible les listes de diusion Certains croient leur parole dune telle importance quils en inondent les botes aux lettres de toute lentreprise en utilisant systmatiquement des listes de diusion. Or il ne faut envoyer un message quaux personnes quil peut intresser. Si vous abusez des listes, vos messages ne seront pas lus et votre rputation sourira. Si lun de vos collgues utilise les listes de faon indiscrte, concertez-vous avec les autres pour utiliser larme absolue : rpondre tous en termes gentiment ironiques. Sa bote aux lettres sera inonde et il cessera de vous importuner. Dans certaines entreprises, les botes aux lettres sont encombres de notes administratives diusion gnrale. Cette inondation dcourage les utilisateurs et strilise la messagerie. Les notes administratives seront de prfrence places sur un serveur Intranet et la direction gnrale diusera une fois par mois un message rcapitulatif dcrivant brivement leur contenu et fournissant des liens pour les consulter. Il faut donner ce message rcapitulatif une large diusion ; les listes - cest encore une exception la rgle mais elle se comprend aisment - conviennent bien pour informer plusieurs personnes de lvolution dun site Web. Il est poli dindiquer aux destinataires comment procder sils prfrent que leur nom ne gure plus sur la liste. Consulter sa bote aux lettres au moins une fois par jour Les personnes qui vous envoient un message savent que vous ne le lirez pas tout de suite (contrairement au tlphone, la messagerie est asynchrone) mais ils esprent que vous le lirez dans les heures qui suivent. Il faut donc consulter votre bote aux lettres au moins une fois par jour. Quand vous tes en dplacement, vous pouvez consulter vos messages en utilisant un service (gratuit) de messagerie sur la Toile comme celui de Yahoo ou de Google. Faire en sorte de ne pas recevoir plus que quelques dizaines de messages par jour Si vous recevez plus de vingt trente messages par jour, vous risquez de vous dgoter de la messagerie et de ne plus la consulter. Il faut utiliser des ltres pour rduire le ux qui vous arrive : si quelquun vous envoie rgulirement des messages sans intrt, dtruisez les ou notez les comme spam ; classez dans des dossiers les messages diuss par des sources dexpertise comme ZDNet ou Jesse Berst, vous les lirez quand vous en aurez le temps ; transfrez vers votre collaborateur concern les messages de ceux qui, respectant lexcs la voie hirarchique, ont cru devoir sadresser vous. Il sut de paramtrer votre messagerie pour quelle excute automatiquement ces diverses oprations. 11.6. ANNEXE : BON USAGE DE LA MESSAGERIE 389 Le travail de certaines personnes ncessite quelles traitent plusieurs centaines de messages par jour : la rgle ci-dessus ne sapplique videmment pas elles. Rpondre aux messages reus Souvent celui qui a envoy un message attend une rponse ou un accus de rception. Ne remettez pas plus tard la rdaction de la rponse - mais rdigez la avec soin, cf. plus haut. Cette rgle comporte des exceptions : il ne faut pas rpondre aux messages qui nont pas besoin de rponse, et cest la majorit des messages que nous recevons... chaque message, il faut donc se poser la question : dois-je rpondre ou non? , et agir en consquence. Il faut viter de senferrer dans des changes sans n : il ma crit, je lui rponds, il rpond ma rponse, je rponds sa rponse etc. Le plus avis des deux est dans ce cas celui qui rompt le cercle en cessant de rpondre. Ne rien crire dont on puisse regretter la diusion Le destinataire dun message est propritaire de celui-ci et peut donc le montrer qui il veut. La personne qui vous faites une condence par messagerie peut la dvoiler, mme si cest plutt indlicat. Nabusez pas des plaisanteries sur les tiers, ne rvlez pas crment le fond de votre pense, ne vous laissez pas aller : un de vos messages pourrait tre imprim et dius, ou encore transmis la cible de vos railleries. Diversier les utilisations de la messagerie Lentreprise peut gagner en ecacit en diversiant les utilisations de la messagerie ; voici quelques exemples : 1) La messagerie est dabord le poisson pilote du transfert de chiers : vous pouvez mettre en pice jointe un chier Word, Excel, PowerPoint etc., ou encore la nouvelle version dune application que le destinataire pourra installer sur son PC. 2) On peut classer les messages concernant un mme sujet dans lordre de la conversation, faisant ainsi apparatre questions et rponses dans leur ordre naturel. 3) La messagerie fournit enn leur plate-forme aux workows qui quipent les processus les plus simples : le paramtrage des tables dadressage, timers , alarmes et compteurs, permet de contrler la qualit des processus. Veiller ce que toute lentreprise utilise la messagerie Cette recommandation sadresse non lutilisateur individuel, mais lentreprise. Si seule une moiti des personnes utilise la messagerie, il faudra deux circuits de documents : des messages pour ceux qui ouvrent leurs botes aux lettres, le papier pour les autres. La gestion des listes de diusion en sera complique. Cela se produit lorsque lentreprise nattribue de bote aux lettres qu quelques personnes, ou que certains salaris ne sy mettent pas , ou encore que les botes aux lettres sont remplies de messages inutiles et donc non consultes. Certains dirigeants font grer leur bote aux lettres par leur assistante qui trie les messages, imprime les plus importants, et tape les rponses quils 390 CHAPITRE 11. LINFORMATIQUE DE COMMUNICATION ont portes en annotation. Je conseille ces dirigeants de grer eux-mmes leur bote aux lettres mais il faut que lassistante puisse elle aussi les lire, ainsi que les rponses, sinon elle ne connatra plus les aaires que suit son patron et ne pourra pas lassister ecacement. Il est prfrable que les utilisateurs disposent tous de la mme version des logiciels de base (traitement de texte, tableur, grapheur) car cela facilitera lutilisation de la messagerie pour le transfert de chiers. Il est prfrable que ces versions des logiciels soient rcentes, car cela facilitera la communication de lentreprise avec le monde extrieur (si vous avez la dernire version de Word, vous pouvez ouvrir tous les documents Word que lon vous envoie ; si vous navez quune version ancienne, vous ne pourrez pas ouvrir les documents composs avec les versions rcentes). Administrer la messagerie Pour veiller la qualit de ce mdia, lentreprise doit nommer un administrateur de la messagerie outill non pour lire les messages, mais pour mesurer le nombre de messages reus chaque jour par chacun, la frquence douverture des BAL, celle des rponses, la longueur des messages, lutilisation des listes de diusion, lencombrement du serveur, les dlais de transmission etc. Il peut ainsi reprer les utilisateurs maladroits et leur indiquer, gentiment et poliment, le chemin vers la bonne pratique. 11.6. ANNEXE : BON USAGE DE LA MESSAGERIE 391 Quatrime partie Linformatique dans lorganisation 392 393 Chapitre 12 Acteurs, fonctions et rles 12.1 Le marketing interne On dit souvent quil faut connatre lutilisateur , rpondre la demande des utilisateurs etc. Ces phrases contiennent la fois une vrit et un pige. Certes le systme dinformation est fait pour tre utilis : il doit donc rpondre aux besoins des utilisateurs et sa dnition doit sappuyer sur une connaissance exacte de ce quils font, de la diversit de leurs situations etc. Mais lutilisateur du systme dinformation, ce nest pas lindividu affectif dont chacun de nous est un exemplaire particulier ; cest l tre humain organis , personne dont la comptence professionnelle, la crativit, sarticulent celle dautres personnes pour constituer lentreprise comme organisation de comptences. Chaque utilisateur a ici deux faces : son individualit, son aectivit, sa culture, ses connaissances, bref ce que lon dsigne par le mot personnalit ; et la fonction quil remplit dans lentreprise, son insertion dans le processus de travail. Ces deux faces communiquent lintrieur de la personne : la qualit du travail que celle-ci fournit est nourrie par sa culture, son imagination, ses connaissances, son caractre 1 . Pourtant il faut les distinguer : de la personne lentreprise ne retient en eet que la comptence , cest--dire laptitude nourrir les processus de travail quil sagisse de produire, organiser, contrler ou concevoir. Faire ainsi abstraction de la dimension aective de la personne peu sembler choquant mais cest fondamentalement sain : il est bien des gards prfrable que lentreprise ignore la vie prive, lintimit et les opinions personnelles du salari, car elles nappartiennent qu lui et ne la concernent pas. 1. Dans le cas particulier de la programmation, lcart de productivit entre un programmeur expriment et intelligent et un programmeur maladroit est non pas de deux ni de dix, mais plutt de mille ou de dix mille. 394 12.1. LE MARKETING INTERNE 395 Il faut par ailleurs distinguer les besoins de lutilisateur de sa demande . Certes lutilisateur est, tout comme le consommateur, seul porteur authentique de ses besoins : pour dnir ce que doit faire le systme dinformation il faudra linterroger et lobserver. Mais si la demande exprime le besoin, elle y mle aussi lide que lutilisateur se fait du possible et du normal ainsi que sa perception de lore disponible 2 . Lexpression du besoin peut tre alors dforme dans deux directions opposes : lvolution technique tant rapide, la demande risque dtre trop timide et de se rfrer un tat de lart dpass ; ou bien au contraire, inuence par des annonces commerciales fallacieuses, elle transcrira des rves de science-ction. Au total, la demande nest jamais la transcription dle et pertinente du besoin 3 . Il faut la traduire pour remonter au besoin, tout comme lon doit traduire les paroles dune personne pour remonter une intention quelle exprime dans son langage. Il faudra de plus, pour tenir compte dexigences de cot et de qualit que lutilisateur ne peut pas connatre (simplicit et solidit de larchitecture, scurit du fonctionnement, prennit des solutions, volutivit etc.), ajouter la prise en compte de ses besoins celle des contraintes techniques. Rptons cependant que lutilisateur est le seul porteur authentique de son besoin et que lon ne peut connatre celui-ci quen lcoutant et en lobservant. La situation du systme dinformation vis--vis de lutilisateur est la mme que celle de lentreprise vis--vis de son client : lore ne peut apporter dutilit, decacit, que si elle se fonde sur la connaissance du client. Or toute connaissance du client sappuie sur un classement et suppose donc une classication construite au pralable ( segmentation dans le langage du marketing). La segmentation regroupe les clients selon leurs similitudes ; la relation avec le client sera dirente selon la classe ( segment ) dans laquelle il aura t rang. Cette dmarche (classication, classement) constitue le contenu scientique du marketing, discipline base statistique. Pour servir les utilisateurs du systme dinformation lentreprise doit segmenter la population quils constituent et pratiquer un marketing interne qui a pour but non dadapter les utilisateurs au systme dinformation, mais de dnir ce que le systme dinformation doit faire pour rpondre leurs besoins. Cependant lorganisation de lentreprise repose souvent sur un postulat : la direction gnrale, o travaillent des personnes dont lexprience sest forme sur le terrain et qui ont t slectionnes parmi les meilleurs agents du terrain, connat les utilisateurs et sait ce qui est bon pour eux ; son infor- 2. Le besoin de communiquer distance est aussi ancien que lhumanit mais il na pu sexprimer sous forme de demande que lorsque le consommateur a eu connaissance de lore du service tlphonique. 3. Cette phrase surprendra ceux qui voient dans la demande le point de dpart du raisonnement conomique. Il sut pourtant de sexaminer soi-mme, par exemple lorsquon fait construire une maison, pour voir que la premire formulation de la demande est maladroite et que le dialogue avec un architecte est ncessaire lexpression du besoin. 396 CHAPITRE 12. ACTEURS, FONCTIONS ET RLES propos du mot marketing Le mot marketing est entour, dans le langage courant, de connotations ngatives : on lassocie lutilisation indiscrte de la publicit, au pied dans la porte du vendeur insistant, au gavage des consommateurs avec des produits inutiles. Cest la faute des gens du marketing , disait ainsi un participant au dbat tlvis C dans lair, si le laboratoire Merck na pas publi les rsultats qui montraient que le Vioxx peut avoir des eets ngatifs. Nous prenons ici le mot marketing dans un sens technique qui dsigne ltude, puis la connaissance, des besoins des clients. Sous cette acception-l, les connotations ngatives disparaissent puisquil sagit daider dnir des produits utiles au consommateur. mation est tenue jour via la voie hirarchique des responsables, directeurs rgionaux ou directeurs dagence, et par des contacts directs avec le terrain loccasion de missions dinspection. Par ailleurs la direction gnrale, par ses rexions, anticipe les volutions du mtier et possde une vue prospective que les utilisateurs ne peuvent pas avoir. Enn, comme elle ngocie avec les puissances externes, elle peut tenir compte de contraintes que les utilisateurs ignorent. Le marketing interne naurait alors besoin ni dobservation des pratiques, ni de remonte dalertes : les pratiques sont connues et les alertes ne feraient que manifester le mauvais esprit de personnes qui ignorent les contraintes auxquelles lentreprise est soumise. Mais ce postulat est erron. Sauf exception les personnes nommes la direction gnrale, quelles que soient leur qualit et la richesse de leur exprience, perdront en quelques mois une part de leur sensibilit oprationnelle mesure quelles acquerront la sensibilit tactique qui est ncessaire la direction gnrale. Par ailleurs la voie hirarchique ne sexprime pas toujours avec la prcision et la vigueur des personnes du terrain car les dirigeants locaux mnagent leur image auprs de la direction gnrale. Les missions dinspection, instructives sans doute, ont toujours un caractre articiel : personne ne dit le fond de sa pense devant un inspecteur. Les responsables de la direction gnrale chargs de concevoir les volutions du mtier et de lorganisation doivent donc admettre la ncessit du marketing interne, mais cela leur est dicile car ils craignent quil ne compromette la lgitimit de leurs dcisions. * * Il est dicile de faire admettre lide du marketing du systme dinformation , interne lentreprise, orient vers les utilisateurs et impliquant que lon segmente leur population. Il est clair pourtant que lutilisation du systme dinformation nest pas la mme selon la fonction de lutilisateur : lorsquon parle de lutilisateur au singulier on nglige cette diversit. 12.1. LE MARKETING INTERNE 397 Le refus de savoir Un MOAD avait fait raliser une enqute de satisfaction auprs des utilisateurs du systme dinformation. Les rsultats furent prsents au CSSI. Ils faisaient apparatre des dfauts dans le fonctionnement du systme dinformation, en particulier dans limpression des courriers. Le directeur responsable mit alors le petit bijou de rhtorique que voici (citation textuelle) : Nous connaissons dj ce problme et nous avons pris les mesures ncessaires, mais les gens du terrain ny ont rien compris. Il faut dire quil y a du mauvais esprit... Le directeur gnral en conclut que celui qui avait prsent les rsultats avait exagr : cest ainsi que lon dcourage la remonte directe dinformations du terrain vers la direction gnrale. Segmenter , ce nest pas personnaliser . Cest dabord dnir dans la population des classes dquivalence qui regroupent les utilisateurs aux besoins analogues ( segments ), puis identier les paramtres selon lesquels on peut classer un utilisateur particulier, enn dnir les actions entreprendre envers chaque segment. On considre alors lutilisateur non pas en tant que personne dans son individualit ineable, mais seulement en tant quil appartient une sous-population que lon a au pralable dnie. Il en est de mme, notons-le, lorsque lentreprise segmente la population de ses clients : la personnalisation de la relation avec ceux-ci rsultera dune segmentation, et non dune adquation leur personnalit individuelle. Il en est de mme aussi, quoique lon puisse en dire, de la relation entre mdecin et patient : quel que soit le contenu humain ventuel de cette relation, le diagnostic nest rien dautre que le classement du patient dans une nomenclature de pathologies, classement do rsultera ensuite la prescription. Il convient de percevoir les apports et les limites de la segmentation, notamment lcart qui la spare de la personnalisation. Certaines personnes en eet refusent la segmentation parce quelles prfreraient la personnalisation ; elles voient que la segmentation nest pas une personnalisation vritable, mais elles ne conoivent pas que celle-ci serait impossible et que la segmentation apporte un plus indispensable. La segmentation des utilisateurs du systme dinformation doit se fonder sur une classication de leurs activits et comptences ; elle doit pouvoir voluer selon les changements de lorganisation et des outils oerts par le systme dinformation. Elle doit tre complte par la remonte dalertes fournie par exemple par une enqute priodique de satisfaction analogue celle que lentreprise fait auprs de ses clients. Chaque entreprise possdant sa propre organisation, on ne peut pas proposer de segmentation ayant a priori une porte gnrale. Nous proposerons ici des critres qui indiquent comment, selon nous, les segments peuvent tre dnis. 398 CHAPITRE 12. ACTEURS, FONCTIONS ET RLES Nous parlerons dabord des besoins propres lensemble des utilisateurs ; puis nous distinguerons les utilisateurs selon leur fonction dans lentreprise, leur position par rapport aux processus de production et par rapport au systme dinformation. 12.1.1 Besoins gnraux Lutilisateur a dabord besoin que son accs au systme dinformation fonctionne : il faut donc que la plate-forme technique lui procure une performance convenable en termes de abilit, de dlai dachage, de dlai de remise en route en cas de panne etc. Il faut que les divers matriels utiliss localement (poste de travail, serveur, modem, imprimantes, scanners, tlphone et PABX etc.) fonctionnent correctement et communiquent entre eux sans dicult. Lutilisateur a besoin de savoir qui sadresser en cas de problme, soit pour un dpannage en cas de mauvais fonctionnement, soit pour une aide lorsquil rencontre la limite de ses propres comptences. Laide doit pouvoir lui tre fournie dans un dlai assez court pour ne pas compromettre lexcution du travail, donc soit par une personne gographiquement proche ( support de proximit ), soit par des experts travaillant en rseau (help desk et rseau dexperts) et disposant des outils ncessaires (prise de main distance, tlchargement, tldistribution). Les utilisateurs doivent recevoir une formation susante pour pouvoir utiliser les outils mis leur disposition : il serait drisoire de fournir Excel quelquun qui na jamais t form au tableur, ou de donner un accs la messagerie quelquun qui ne saurait pas ouvrir une pice jointe. Lorsque de grandes applications sont dployes, une formation doit tre dispense dans les jours qui prcdent linstallation et par la suite il faudra des piqres de rappel . Des outils de formation personnelle doivent tre fournis aux utilisateurs soit en rseau, soit sur CD-Rom, et comporter des exercices permettant chacun de vrier son niveau de connaissance. Ces recommandations doivent sappliquer toutes les personnes de lentreprise et mme aux cadres de haut niveau. Il ne doit pas tre admis quun dirigeant ne mette jamais les doigts sur un clavier car il sisolerait de lentreprise : celui qui nest pas in se mettant out, tout le monde doit accder au systme dinformation. Lors de laccs au systme dinformation, lutilisateur doit tre identi, son identit doit tre authentie par un mot de passe, il doit bncier ensuite des habilitations correspondant sa fonction. Ces procdures doivent tre administres de faon garantir la scurit du systme dinformation sans gner les personnes. Linformatique de communication doit tre mise la disposition de chacun : chaque personne doit avoir une bote aux lettres dans la messagerie lectronique 4 , un annuaire lectronique doit permettre de retrouver les per4. Il est possible douvrir des forums, mais il faut dsigner un animateur si lon veut viter quils ne se dgradent. 12.1. LE MARKETING INTERNE 399 sonnes et les entits de lorganisation ainsi que leurs coordonnes ; chaque personne doit disposer dun agenda lectronique consultable en rseau et facile rpliquer sur un Palmtop ; la documentation professionnelle de lentreprise doit tre place sur un Intranet tirant parti des ressources de lhypertexte ; des aides contextuelles doivent tre accessibles lors de lutilisation des applications ; des outils de rdaction cooprative doivent tre fournis pour prparer et valider les documents de rfrence ; des outils de diusion slective doivent fournir aux salaris les informations qui leur sont ncessaires (extraits de revues de presse et darticles de la presse professionnelle, commentaires de lecture etc.). Les divers processus administratifs (prparation du budget, demandes de mutation, de cong, dquipement, de rparation etc.) doivent tre quips de workows qui permettent le contrle du dlai du traitement des aaires et la traabilit des dossiers. 12.1.2 Besoins propres la fonction dans lentreprise On distingue dans une entreprise trois grandes fonctions : lexcution ; lorganisation (on peut dire aussi contrle ou animation) de lexcution ; la conception des tches excuter. Cette classication na aucune relation avec le niveau social des personnes : dans une compagnie arienne un commandant de bord est un excutant, pourtant il se peut quil soit mieux pay que le prsident lui-mme 5 ; il arrive quun chirurgien, qui est lui aussi un excutant, ait plus de prestige social que le directeur de lhpital. * * Lexcution (conseiller dans une agence de lANPE, commandant de bord et htesse de lair dans une compagnie arienne, agent du centre dappel, trader dans une banque, acheteur dune chane de grands magasins, commerciaux, administratifs chargs de la gestion des ressources humaines, de la comptabilit etc.) occupe de lordre de 90 % des eectifs de lentreprise. Il sagit des personnes qui font tourner le processus de production, sont en relation directe avec les clients et les fournisseurs ou manipulent la matire premire et les produits intermdiaires pour les transformer. Le systme dinformation doit leur fournir chaque instant les donnes ncessaires laction en cours, les espaces o elles peuvent saisir les donnes quil faut entrer dans le systme, les commandes qui leur permettent de lancer des traitements. Le contrle daccs (identication, authentication) doit tre rigoureux mais aussi simple que possible (single sign on) ; les habilitations doivent tre compatibles avec le travail raliser ; il ne doit pas exister de double saisie et le systme dinformation doit assurer lui-mme la navigation entre les applications dont la personne a besoin ; la performance informatique doit tre convenable (pas de pannes, achage rapide). 5. Air France, du temps de la prsidence de Christian Blanc, le prsident percevait le huit-centime salaire de la compagnie. 400 CHAPITRE 12. ACTEURS, FONCTIONS ET RLES On peut distinguer plusieurs catgories parmi les travaux dexcution : activits au contact des clients et des fournisseurs ; activits de production internes lentreprise ; activits administratives, dites de support ; activits dassistance ; activits externes. Contact avec les clients et fournisseurs Ce sont les activits des commerciaux, acheteurs, oprateurs des centres dappel, conseillers de lANPE, du personnel des agences de voyage, des agences